‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 22 sur 42 · XII. MEDITATION · texte numérisé non relu

XII. MEDITATION

Des devoirs en general de Vhomme envers Dieu . On ne peut les remplir sans la Grace. Comment on peut Vobtenir ; et ce quil faut faire , afin quelle opere en nous Veffet pour lequel elle est donnee.

O Jesus, quand je compare les actions de ma vie passee avec les obligations que je vous ai, je me reconnais si indigne de vos faveurs, que je n’ose vous rien demander. Mais quand je pense que je ne puis rien sans vous, le desir que vous m’avez donne de remplir mes devoirs a votre egard, me presse de vous prier de me les marquer presentement; et rinclination invincible, que j’ai pour le bonheur me sollicite sans cesse de m’instruire de la conduite que je dois tenir, afin que votre grace, sans laquelle on ne peut rien, fasse en moi l’effet pour lequel vous me la donnez, et me conduise a cette vie bien-

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beureuse pour laquelle vous avez cree tous les hommes.

I. Mon Fils, la connaissance de tes devoirs depend de celle de ma souverainete et de ma puissance; et tu dois tirer les regies de ta conduite, de la Sagesse et de la simplicity de la mienne.

HI. C’est ma puissance qui te donne et qui te conserve l’etre a tous moments. Done ton etre et tous les moments de sa duree m’appartiennent. Tu ne dois done employer le temps que selon mes desirs. Autrement tu commets une injustice que je ne puis m’empecher de punir: car par ma nature je suis juste, jaloux de ma gloire, et tellement delicat sur tout ce qui blesse l’ordre et la justice, que rien ne peut echapper a mon ressentiment. Tu sais bien que je ne t’ai pas fait sans dessein, ou pour te laisser a toi-meme; et tu comprends elairement qu’il y a contradiction que je puisse agir pour quelque autre que pour moi. Emploie done, mon Fils, le temps, ou la duree de ton Etre selon mes desirs.

III. C’est par ma puissance que j’agis en toi, et que je t’eclaire de ma lumiere. Sans moi tu ne penserais a rien, tu ne verrais rien, tu ne concevrais rien. Toutes tes idees sont dans ma substance, et toutes tes connaissances m’appartiennent. Ainsi tu ne dois

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occuper ton esprit que de moi et que par rapport a moi. Penses-tu que je t’eclaire pour te faire briller aux yeux des hommes, et que je te nourrisse de laYerite,afin que tu travailles pour tes interets particuliers? N’est-il pas evident que celui qui se nourrit de ma substance ne doit vivre que selon mes desirs. Ne vis done que pour moi, et ne cherche que ma gloire.

IV. c est ma puissance qui te transporte sans cesse vers le bien en general. Comrne je n’agis que pour moi, je ne cree aucun esprit sans lui donner une impression invincible pour le bien en general, c’est-a-dire pour ma substance qui seule renferme tous les bieus. Cette impression invincible et continuelle que je produis en toi, c’est ta volonte ou cette faculte qui te rend capable d’aimer generalement tous les biens. Ainsi tu vois bien que tu me dois aimer de toutes tes forces, puisque toute la force que tu as d’aimer vient de moi, et que ne pouvant agir que pour moi, je ne puis pas te donner de mouvement pour aimer quelqu’autre chose que moi, ou sans rapport a moi.

V. Tu me dois, mon Fils, aimer par justice; mais tu me dois aussi aimer par amourpropre. Car il n’y a que moi qui puisse etre bien a ton egard. II n’y a que moi qui agisse veritablement dans les esprits. Les corps qui

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t’environnent ne peuvent te faire ni bien ni mal. Les Intelligences meme les plus nobles ne peuvent par elles-memes changer les modifications des derniers des Etres. C’est ma puissance qui fait tout, et le bien et le mal. Les causes naturelles ne sont que des causes occasionnelles, qui determinent l’efficace des lois generates, que j’ai etablies pour agir toujours d’une maniere digne de moi, comme je te l’ai deja explique. Ainsi tu ne dois aimer que moi, puisqu’il n’y a que moi qui produise en toi les plaisirs que tu sens a l’occasion de ce qui se passe dans ton corps.

VI. Tu ne dois aussi craindre que moi : car nulle creature n’a un veritable pouvoir de te faire souffrir le moindre mal. C’est le plaisir et la douleur qui rendent heureux ou malheureux a proportion de leur force. Tu veux absolument etre heureux. Ton amourpropre ne peut done etre eclaire, si tu n’aimes la veritable cause du plaisir. Tu ne veux point etre malheureux : crains done la veritable cause de la douleur, si tu es sage.

VII. Mais le feu te rejouit, diras-tu. He bien ! approche-t-en. Tu peux par le mouvement de ton corps, t’unir aux objets qui sont les causes naturelles ou occasionnelles de ton bonheur. Tu peux t’approcher du feu : mais tu ne dois pas l’aimer. Tu peux eviter un homme qui te persecute, mais tu ne dois

pas le craindre. Distingue les mouvements de Fame de ceux du corps. Les mouvements de Fame ne doivent tendre que vers celui qui seul est au-dessus d’elle, seul assez puissant pour agir en elle : mais que les mouvements de ton corps soient determines par les objets qui t’environnent, j’y consens.

VIII. Souviens-toi neanmoins, mon Fils, que tu ne dois pas me faire servir a des passions injustes, ni m’obliger, en consequence des lois naturelles que j’ai etablies, a te rendre heureux par des plaisirs que tu ne merites pas. Souviens-toi que tu es faible, que l’usage des biens sensibles reveille ta concupiscence, et te fait regarder les corps comme de vrais biens. Car lorsque tu jouis de quelque plaisir, tu vois devant tes yeux, et tu touches des mains, l’objet qui parait causer ce plaisir, et tu ne vois ni ne sens la veritable cause qui le produit. Ainsi ton amour se termine a l’objet qui te frappe les sens; et tu ne penses pas seulement a la puissance invisible de ton Dieu. Outre que les plaisirs dont on a joui, salissent l’imagination, troublent l’attention de (1) l’esprit, et le rendent esclave de faux biens. Souviens-toi enfin, mon cher Fils, que comme pecheur, tu ne peux rentrer dans l’ordre sans faire penitence : et que comme

(1) Premiere edition : « des ».

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Chretien tu dois aussi bien que moi meriter par tes travaux la possession des vrais biens. On ne peut etre solidement heureux en ce monde. Cela est decide. Le juste doit vivre de la foi (1). II doit me faire cet honneur que de me croire a ma parole; et s’appuyant sur mes promesses, sacrifier son bonheur present a celui que je lui prepare dans le Ciel.

IX. Voila, mon Fils, en general tes devoirs a l’egard de Dieu, et les raisons de ces devoirs tirees de la souverainete du Createur sur ses creatures. Pour tes devoirs a Fegard du prochain, je te les expliquerai une autre fois. Aime-le cependant comme toi-meme, ou plutot comme tu dois t’aimer, en tachant de lui procurer les vrais biens. Tu accompliras ainsi parfaitement la loi. Car tous ses preceptes sont renfermes dans ces deux-ci : le premier. Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo , et ex tota anima tua , et ex tota mente tua , et ex tota virtute tua : Le second : Diliges proximum tuum tanquam teipsum. In his duobus mandatis universa lex pendet et Prophetce (a).

X. O mon Sauveur que l’homme est oblige a de grandes choses; que ses devoirs s’eten-

(a) Marc. 12 (30 k 32) et Matthieu, 22 (37 a 40).

(1) Habacuc, 2. 4., cite par saint Paul. Aux Gala tes, *5- U et Aux Romains, 1. 17.

dent loin ! Quoi sacrifier sans cesse ses plaisirs en l’honneur du vrai bien : ses plaisirs presents a des plaisirs dont on n’espere de jouir qu’apres la mort, qui, a l’egard de l’imagination et des sens, est un aneantissement veritable. Est-ce vivre, 6 mon Dieu, que de renoncer a tout ce qui fait aimer la vie; et Fhomme peut-il se donner la mort en rompant absolument avec les plaisirs. On peut se donner la mort, l’histoire en fournit des preuves. Mais peuton vouloir remettre a etre heureux au temps qu’on s ’imagine qu’on ne sera plus. Certainement ceux qui se sont donne la mort ne pensaient qu’a se delivrer de la vie : ils cbercbaient ou a se rendre actuellement heureux, ou a eviter lachement les maux qu’ils apprehendaient. Car on prefere naturellement le bonbeur a la vie; et le neant meme ne parait point si terrible que la douleur. C’est se sacrifier, c’est s’enterrer tout vivant, que d’ecouter, mais sans cesse, et sa raison et sa foi. Cette pensee toute seule me fait peur. Et si vous ne me soutenez, bien loin de suivre exactement les ordres que vous me prescrivez, je n’aurai pas seulement la force d’en former la resolution (1).

XI. Compare, mon Fils, le temps avec l’Eternite : y decouvres-tu quelque rapport?

(1) Premiere el deuxieme editions : « peul-elre que je n’aurai pas, etc. ».

Dieu veut que tu te donnes a lui avant qu’il se donne a toi : y a-t-il la quelque injustice? Tu voudrais etre couronne avant la victoire : mais cela est-il raisonnable : Dieu est le Maitre, mon Fils. II ne doit pas prendre la loi de ses creatures. Je suis sa loi, et sa loi inviolable. II m’aime invinciblement, et il n’aime que ceux qui me regardent sans cesse comme la regie de leur conduite. Laehe que tu es. Tu crains le combat, et je vois dans ton coeur que tu voudrais quasi qu’il n’y eut rien a esperer apres la vie, ni peine ni recompense. Mais sache que je n’ai fait le monde present que pour le monde futur, et que c’est de la variete des travaux et des combats, principes legitimes des merites et des recompenses, dont je tirerai le plus de gloire dans la construction de mon Temple (1).

XII. La crainte que tu as de ma justice te donne plus de tristesse, que la confiance que tu as en ma bonte ne te donne de consolation et de joie. Tu te decourages, mon Fils. Mais c’est que quand tu penses au combat, tu ne comptes que sur les forces que tu sens. Tu es encore plus faible que tu ne penses. Tu ne peux rien sans moi : mais avec mon secours rien ne t’est impossible.

(1) « Dans la construction de mon Temple », ajoule dans la troisieme edition.

Sache que mon joug est doux, et que le fardeau que j ’impose est leger par la force que je donne a ceux qui me servent. La douceur et la paix que je repands dans les cceurs passe tous les sentiments les plus vifs, et les plus agreables; et ceux, qui ont fait divorce avec les plaisirs et les grandeurs humaines, recoivent, a proportion de leur foi, une joie, dont on ne peut se former d’idee que par le sentiment qui en resulte. Oui, mon Fils, l’avant-gout des vrais biens rend infiniment plus heureux, que le gout actuel des biens qui passent. Car, si l’esperance de recevoir de son Prince quelque recompense donne tant de joie a ceux qui se veulent faire quelque etablissement dans le monde, quelle doit etre la joie de ceux qui sont convaincus que Dieu n est ni impuissant, ni trompeur, qu’il tiendra la parole qu’il a confirmee par serment, et qu’il ne rompra pas Falliance qu’il a signee par le sang de son Fils, pour oter aux hommes tout sujet de defiance. Quelle doit etre la joie de ceux qui ont en moi un etablissement dans cette Vill e (a) dont les fondements sont inebranlables, et qui s’attendent, avec une confiance ferme et entiere, que Dieu meme sera leur recompense : recompense, mon Fils, dont tu ne peux te figurer la gran-

(a) I Iebreux, 11. 10.

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deur : recompense, magna nimis , infiniment plus grande que tu ne peux en meriter, digne, non de la liberalite des Rois de la Terre, mais de la grandeur, de la puissance, et de la bonte de ton Dieu: magnanimis (a), tr op grande pour celui-la meme qui a merite par la grandeur de sa foi d’etre appele le Pere de tous les fideles.

XIII. Mais, mon Fils, comme tu ne peux, sans le secours du Ciel, augmenter ta foi, et cette esperance qui est le principe de la joie de mes Disciples : comme tu ne peux, sans moi, accomplir les deux grands preceptes, dont dependent la loi et les Propbetes ; je vais te prescrire la conduite que tu dois observer, non seulement afin que tu obtiennes la grace ; mais encore afin qu’elle opere en toi Pellet pour lequel elle est donnee, qui est la conversion et la sanctification des ames. Cette conduite sage que tu dois tenir depend de celle que je tiens moi-meme, ainsi que je t’ai dit d’abord. Ecoute-moi avec toute l’attention dont tu es capable.

XIV. Comme la Sagesse de Dieu ne lui permet pas d’agir a tous moments par des volontes partieulieres, ainsi que je te Pai fait voir dans tes Meditations precedentes. Tu

(a) Genese, chap. XV. 1. (Reference ajoutee dans la troisieme edition. Dieu dit a Abraham : « Ta recompense sera Ires grande. »)

peux deja comprendre, qu afin que tu obtiennes surement la grace dont tu as besoin, il est necessaire que tu saches quelle est la cause occasionnelle , ou naturelle qui determine la cause veritable de tous les biens, a repandre dans les cceurs cette celeste pluie. Or je t’apprends que c’est moi en qualite de Mediateur entre Dieu et les liommes, de Chef de l’Eglise et d’Architecte du Temple eternel. Car toute puissance nia ete donnee dans le del et sur la Terre (a). Dieu na point soumis aux Anges le nionde futur (b). Je suis seul le souverain Pretre des biens eternels (c). Je suis le vrai Salomon qui dois elever a la gloire de mon Pere Vedijice spirituel de FEglise (1) : Dieu ina donne pour materia ux de ce Temple vivant toutes les Nations de la terre(d). Je dispose de tout dans la maison de mon Pere (e). Je suis le mediateur entre Dieu et les homines (f). Je prie sans

(a) Matthieu, 28. 18.

(b) Hebreux, 2. 5.

(c) Hebreux, 9. 17. — Apocalypse, 3. 12.

Id.) Psdumes 2. 8.

(e) Hebreux 3. 6. 10. 21.

(/) TimolMe 2. 5.

(1) Bien que mise en ilaliques, cette phrase n'esl pas une citation, inais une paraphrase sur la citation de /’Apocalypse, 3. 12. : « Celui qui vaincra j'en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n'en sortira plus, el j'ecrirai sur lui le nom de mon Dieu el le nom de la ville de mon Dieu, de la nouvelle Jerusalem qui descend du del d'aupres de mon Dieu, el mon nom nouveau. »

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cesse pour eux , et toutes mes prieres sont exaucees (a). J’anime inon Eglise, comme Fame anime le corps; et par consequent je determine, comme cause occasionnelle ou naturelle, par mes desirs, Fefficace de la loi generale de la grace que Dieu a etablie pour le salut des hommes, et pour la construction de son grand Ouvrage la celeste Jerusalem. Tel est l’ordre de la grace. Dieu veut sauver tous les hommes en son Fils. Je suis le premier des predestines, et nul n’est sauve que pai mon moyen. Car ce n’est que par moi, comme Chef de l’Eglise, et mediateur entre Dieu et les hommes, que la Grace se repand dans les coeurs.

XV. Ainsi, mon Fils, lorsque tu manques de force pour vaincre tes passions, approchetoi de moi avec une foi ferme, qu’il est en mon pouvoir de te secourir. Crois, que si je prie mon Pere, il m’exaucera infailliblement, et qu’il te donnera une grace proportionnee aux desirs que j’aurai de te faire du bien. Si tu es juste devant Dieu, jamais tu ne le prieras inutilement en mon nom. Mais si tu es pecheur, tes prieres seront (1) inutiles jusqu’a ce que j’y joigne les miennes. Neanmoins, comme je suis venu sauver les pecheurs,

(a) Hebreux, 7. 25. Jean, 11. 42.

(1) Premiere edition : « sont ».

ne crains point. Persevere dans la priere, importune-moi par tes cris : et je te promets que je ne te renverrai point avec la honte et la confusion que tu merites pour tes desordres.

XYI. Lorsque le 'froid te penetre et te glace, tu t’approches du feu avec joie, et sans liesiter : parce que tu es convaincu par une experience sensible, qu’il est la cause occasionnelle de la chaleur. Ainsi approchetoi de moi avec joie et sans hesiter, lorsque ton amour pour les vrais biens languit et se refroidit; puisque Dieu ma etabli cause naturelle ou occasionnelle de la grace, et que tous mes desirs sont efficaces. J’ai toujours un desir general de sauver les pecheurs : c’est a toi a tacher de determiner ce desir par rapport a tes besoins, en me priant humblement, et avec une foi qui honore ma puissance, et ma qualite de Mediateur. Autrement mes desirs ne seront excites que par l’idee des differentes beautes dont je veux orner l’Eglise future, et par l’amour que j’ai pour tous les hommes en general. La grace te sera donnee rarement, elle ne sera point proportionnee a tes besoins, et d’autres plus diligents ernporteront la place que tu devrais occuper dans le Ciel.

XVII. Voila, mon Fils, en general ce que tu dois faire pour obtenir la grace dont tu

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as besoin; dans la suite je te l’expliquerai plus en detail. Mais il ne suffit pas d’obtenir la grace, il faut prendre garde a ne pas la rendre inutile. Car souvent les pecheurs et les justes memes regoivent bien des graces, qui ne font point en eux l’effet qu’elles devraient faire, s’ils se preparaient a la recevoir selon les regies que je vais te prescrire, qui ne sont autre chose que les conseils de mon Evangile.

XVIII. Souviens-toi, mon Fils, de ce que je t’ai deja dit tant de fois de la conduite que Dieu tient dans l’execution de ses desseins. Car, encore un coup, c’est sur cette conduite que tu dois regler la tienne, afin que la grace fasse en toi tout l’effet que je desire. Je m’explique.

XIX. Il n’y a rien dans les pecheurs qui merite la grace; car tu sais bien que la grace doit prevenir la volonte, et qu’elle n’est point donnee selon les merites : et tu ne peux savoir le detail ou la suite des effets qui dependent de Fordre de la grace. Que les laboureurs labourent et ensemencent leurs terres, ce ne sont point leurs travaux qui determinent Dieu a repandre la pluie. C’est Fordre de la nature qu’il a etabli, ordre dont on ne peut prevoir les suites. On peut savoir que la pluie se repand en consequence des lois generales des communications des mouve-

ments : mais on ne peut deviner precisement le temps, la duree et la quantite de la pluie. De meme on peut s avoir que la pluie de la grace se repand sur les homines par une suite naturelle de la loi generate que Dieu a etablie de sauver tous les liommes en son Fils. Car la foi t’apprend que je construis un edifice spirituel dont les homines sont les pierres vivantes, et que tous les desirs que je forme par rapport a mon ouvrage sont toujours accomplis. Mais tu ne peux savoir precisement le temps de ta vocation, ou quand je formerai les desirs qui repandront la grace sur tels et tels. Tu ne peux savoir la force ou la grandeur de la grace qui leur est touj ours proportionnee, et cela pour plusieurs raisons.

XX. 1° Parce que mes desirs se forment sur l’idee de certaines beautes dont je veux orner mon Epouse, et qui te sont entierement inconnues. 2° Parce qu’ils sont regies par l’ordre, qui est la loi que je suis inviolablement, et dont tu n’as qu’une connaissance fort imparfaite. 3° Parce qu’ils sont fibres en bien des rencontres, et que je puis souvent remettre a un autre temps ce que j ’execute. 4° Parce que les materiaux dont je me sers ne sont pas egalement propres a mon dessein actuel, a cause de la combinaison de la grace avec la nature : combinaison qui regoit a tous moments des changements infinis. Car,

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par exemple, si j’ai besoin de Martyrs pour faire dans l’Eglise un certain effet, tu vois bien que la France, oil il n’y a point presentement de persecutions, ne peut pas me fournir de materiaux. Enfin comme personne ma une idee claire de Fame, on ne peut pas savoir l’ouvrage que j’en puis former. Ainsi quoi qu’on sache que la grace se repand sur les hommes a proportion de mes desirs, il est impossible de connaitre le detail, et de rendre raison du temps, de Fabondance, et des autres circonstances de cette celeste pluie.

XXI. S’il est done certain que la pluie de la grace ne tombe pas a tous les moments sur les memes personnes : et que lorsqu’il en tombe, ce n’est pas toujours avec cette abondance qui est necessaire pour penetrer, et pour amollir des cceurs trop endurcis par les ardeurs de la concupiscence : on ne peut pas douter que les hommes ne doivent veiller, et travailler de leur cote pour assurer leur vocation, et rendre la grace efficace a leur egard. Car je suppose que tu saches que ma grace opere d’autant plus qu’elle trouve moins de resistance; et que tel degre de delectation spirituelle qui convertira un peclieur, dont la concupiscence n’est point actuellement excitee par quelque objet dangereux, ne pourra pas changer un esprit qui est absolument dans le trouble et dans le mouvement

brutal de la passion dominante. Je suppose que tu saclies que l’on peut par raison, par amour-propre ( a) , par la crainte de l’enfer, ou par les graces les plus communes, eviter les plaisirs qu’on n’a point goutes, et dont par consequent on n’est point encore esclave; et qu’ainsi on peut se preparer de telle maniere, que la grace de la delectation ou de la conversion etant donnee, on ne manquera pas d’en etre veritablement converti.

XXII. II faut, mon Fils, que tu imites les laboureurs. L’experience leur a appris a regler leur conduite sur les lois de la nature. Ils n’attendent point que je fasse des miracles en leur faveur. Ils font exactement leurs labours, ils ensemencent abondamment leurs terres, afin que s’il pleut et ne grele point, ils recueillent avec joie le fruit de leurs travaux: et il est tres rare que la pluie leur manque ou que la grele les desole, jusqu’a les faire repentir des peines qu ils ont prises, et des grains qu’ils ont rep and us. Travaille comme eux, defriche, prepare la terre de ton coeur, afin que ma parole y fructifie. La pluie de la grace ne te manquera pas, puisque tu crois que je suis ton Sauveur et ton Maitre : car j’aime trop le salut des Chretiens pour

(a) Voyez le Traite de Morale, lre partie, chap. VIII. (Note ajoutee clans la deuxieme edition.)

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les abandonner a leurs ennemis. Ne t’attends pas (1) a ces graces victorieuses qui brisent les cceurs les plus endurcis. Regie ta conduite sur la mienne. Je veux sauver les hommes par les voies les plus simples, et je ne repands des graces extraordinaires et miraculeuses que selon certains besoins de mon Eglise qui, presentement, sont plus rares quetu ne penses. Prends le plus sur. L’affaire est d’une consequence infinie : et tous les travaux de la vie presente, quelque grands qu’ils soient, n’ont nul rapport avec les recompenses que je prepare a ceux qui sacrifient genereusement leurs plaisirs a l’amour de l’Ordre.

XXIII. Si Dieu, agissant comme il doit agir, repandait sa grace par des volontes particulieres, il est visible qu’elle aurait toujours 1 effet pour lequel il la donne, un Etre sage proportionnant toujours les moyens avec leur fin. Et comme Dieu n’abandonne pas le premier les justes (2), et qu’il leur donne la grace^ afin qu’ils surmontent les tentations, ds n’en seraient jamais vaincus. Car enfin Dieu ne pouvant pas ignorer l’usage qu’on fera de sa grace, ou plutot ne devant pas agir, comme s’il ne penetrait pas les cceurs,

(1) Premiere et deuxieme editions :

pas neanmoins... »

(2) Voir Job. 36. 5 a 7. Psaumes 1 1 aul. Premiere aux Corinthiens, 10. 13.

« Ne t' attends 5. 16. 33. 37.

et ne prevoyait pas les determinations futures des volontes, la chute du juste retomberait sur lui en quelque maniere. Car on aurait sujet de penser, ou que Dieu n’aurait pas une volonte sincere de sauver, je ne dis pas tous les hommes, je ne dis pas les pecheurs, je dis meme les justes, ceux qui me sont unis par la charite; ou qu’il aurait manque de Sagesse, et de prevoyance de n’avoir pas proportionne les moyens a la fin qu’il s’est proposee, ‘sa grace ne donnant pas toujours aux justes memes la victoire contre les tentations.

XXI Y. Si Dieu repandait les pluies ordinaires dans le dessein de rendre les terres fecondes, et qu’il agit par des volontes particulieres; il est certain qu’elles ne tomberaient pas sur les sablons et dans la mer. Elies ne tomberaient que sur les terres ensemencees ou capables de fecondite, et elles seraient bien mieux reglees qu’elles ne le sont. Or il est certain que Dieu ne repand sa grace sur les bommes, que pour leur faire porter des fruits dignes d’elle. Et cependant elle tombe souvent dans des coeurs endurcis. Elle est refusee a ceux qui en feraient bon usage et donnee a d’autres qui la rejettent avec mepris. Elle n’est point proportionnee au besoin actuel de ceux a qui elle est donnee. Et tel, qui re<joit sans fruit une grace, a cause

qu’il est devant 1 objet de sa passion, aurait etc converti, si cette meme grace lui avait ete accordee un moment auparavant. Dien ne donne done point sa grace par des volontes particulieres, sa sagesse l’en empeche. Car s’il etait aussi digne d’une sagesse qui n’a point de bornes, d’agir par des voies composees, que d’agir par des voies simples, la conduite de Dieu serait ime preuve demonstrative qu’il ne veut pas sauver tous les hommes .

XXV. Ainsi, mon Fils, veille sans cesse de peur que tu ne sois pas en etat de recevoir inutilement la pluie de la Grace, lorsqu’elle se repandra sur toi. Travaille a defricher les mauvaises herbes que la concupiscence fait croitre dans la terr'e de ton cceur, et n’attends pas que je proportionne mes dons a ta faiblesse et a ta negligence. En un mot agis comme si ton salut dependait de tes soins, et que ma Grace fut tres rare. Car si tu n es pas dispose a me recevoir, Iorsque je viendrai te visiter, j en trouverai d autres en etat de recevoir l’effet de ma bonne volonte; et je les ferai entrer dans 1 edifice spirituel de l’Eglise pour jouir eternellement de la gloire que j’ai preparee a ceux qui sont vigilants.

O Jesus ! Mais c’est vous qui etes la cause naturelle, occasionnelle, ou distributive de

la grace. Que ne la proportionnez-vous a nos besoins. Quoi, ne savez-vons pas toutes nos dispositions et nos faiblesses, et l’usage que nous devons faire des graces que vous nous donnez, et ne voulez-vous pas sauver tous ceux pour lesquels vous etes mort. Pourquoi laissez-vous tant de Nations marcher dans leurs voies, et d’ou vient que vous donnez aux justes memes des graces que vous savez devoir etre inutiles a leur salut.

XXVIfaj. Qui t’a dit, mon Fils, que moi en tant qu’homme, en qualite de cause occasionnelle de la Grace, je doive savoir actuellement toutes les determinations futures des volontes; et agir selon cette connaissance ce serait agir en Dieu, et non point en liomme (1), il n y a que Dieu qui, par sa nature, penetre les cceurs, et sache toujours le futur de quelque espece qu’il soit, contingent ou necessaire. Je ne sais, a regard de ce qui doit arriver dans le monde, que ce qu’il plait a mon Pere de me reveler. Car quand la capacite de mon ame serait assez

i a) Voijez le Traite de la Nature el de la Grace, edition de 1701, discours 2, article 17 avec Vaddilion qui le suit, ou la Reponse aux deuxibne et troisieme volumes des Reflexions Philosophiques et Theologiques de M. Arnauld. (Note ajoutee dans la deuxiOne edition et completee

dans la troisieme.) „ , . .

(1) Les premiere et deuxieme editions mettent ici

une virgule.

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etendue pour voir actuellement tout ce que renferme le Verbe auquel elle est unie, j’entends le Yerbe precisement comme Verbe, le monde n’etant point une emanation necessaire de la Divinite, je ne saurais rien de ce qui se passe, si mon Pere ne me decouvrait ses volontes, dont les effets sont infinis. Mon Pere me revele tons les evenements futurs des que je le desire (1) : mais dois-je toujours demander a ‘mon Pere qu’il me decouvre, avant le temps, toutes les suites ou les effets de mes desirs? L’ordre le demande-t-il? Ne dois-je pas regler la distribution de la Grace sur le besoin des justes? Qu’est-il necessaire que je demande toujours a mon Pere qu’il me decouvre tout le bon ou le mauvais usage, que les hommes feront de mes faveurs, avant que je les leur donne? Faut-il que je me regie sur leur negligence future, et que je m’y regie si indispensablement, que jamais la grace ne soit inutile au salut de ceux qui la re^oivent? Car je veux bien que tu saches, que j’ai plus d’egard a la faiblesse des hommes que je ne devrais en rigueur, et que je regie en partie, par la connaissance du futur, la distribution de mes graces.

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