XXVII. Si tu pretends que je sais actuelle
(1) « Mon Pere... desire », ajoule dans la troisieme edition.
ment tous les mouvements libres des volontes, pour conclure de la, que je manque d’amour a l’egard des hommes, puisque ma Grace ne les sanctifie pas tous, saclie que tu me fais plus d’injure que si tu bornais indiscretement mes connaissances : car il est vrai en un sens qu’elles sont bornees, principalement a l’egard de verites contingentes : mais ma charite est si grande, qu’elle s’etend a tous les hommes, et que si l’ordre me le permettait, tous seraient sauves.
XXYIII. Je sais toutes choses, mon Fils : mais je ne pense pas actuellement a toutes choses. Cela est fort different, ne le confonds pas. Tu sais que 2 fois 2 sont 4, quoique tu n’y penses pas toujours, tu ne serais pas fort content d’y penser sans cesse. Un esprit fini serait necessairement ignorant s’il pensait toujours aux memes choses. Cela n’a pas besoin de preuve. On sait une verite, on la possede, lorsque par son travail ou autrement on a acquis droit sur elle, et qu’elle se presente a 1’esprit des qu’on le souhaite. Ainsi je n’ignore rien. Car il n’y a rien a quoi je veuille penser qui ne se decouvre aussitot a mon esprit sans travail et sans application de ma part. Je possede veritablement tous les Tresors de la sagesse et de la science de Dieu. Mais occupe comme je suis a Fobjet qui fait mon bonheur, objet infini moi qui
MALEBRANCHE
suis fini, je ne dois pas toujours you oir penser actuellement a des choses (1) qui ne me sont pas necessaires pour executer mes desseins. J’acheverai mon Eglise quoique la malice des Chretiens qui vivent presentement me resiste. Et, si je ne trouve plus de materiaux propres a mon edifice dans le pays que tu habites, j’enverrai des Predicat eurs j usque dans l’autre Monde, et la je ferai des miracles que je ne dois pas selon l’ordre faire dans cles lieux ou la verite de mon Evangile est suffisamment demontree. Ces miracles me fourniront plus de materiaux que je n’en ai besoin, et ma grace y fructifiera bien davantage que dans ton pays, ou il te semble que tout le monde ait resolu de me combattre.
XXIX. Mais que je pense, ou que je ne pense pas actuellement aux circonstances infinies de la combinaison de la Nature et de la Grace, lesquelles peuvent rendre inutiles les secours que je donne aux justes : qu’en peut-on raisonnablement conclure contre ma Charite pour les hommes? Ne leur ai-je pas donne, par tout ce que j’ai fait pour eux, des marques assez eclatantes de mon amour; et ne doivent-ils pas croire que j’ai des raisons que je dois preferer a leurs desirs. Ce n’est
(1) Premiere edition : « causes ».
point, encore un coup, la connaissance de determinations futures des volontes libres, qui doit regler Taction par laquelle je repands la grace. Je dois regler mes desirs ou mon action sur TOuvrage que je construis. Je les dois regler sur le besoin des justes, et non pas sur leur negligence. Ils se laissent vaincre : ce n’est pas ma faute. Ils pouvaient coxnbattre, ils eussent ete victorieux. J’agis comme je dois agir en consultant le Yerbe en tant que Yerbe, en tant que Raison, en tant que Sagesse Eternelle, consultant 1’ordre dont tu n’as qu’une connaissance fort imparfaite. Si je reglais mes dons un:quement sur la connaissance des evenements libres, l’ordre de la Grace ne serait plus digne de la Sagesse infinie de Dieu. II n’est pas necessaire que je te le prouve, et ton attention est deja trop fatiguee. Ma conduite dans la construction de mon Ouvrage doit porter le caractere d’une cause occasionnelle et d’un esprit fini, qui par le droit de sa Nature ne penetre point les coeurs, et ne pense point actuellement a tous les evenements qui dependent de causes libres, afin que Dieu seul ait toute la gloire de mon Ouvrage, et qu’on admire eterneliement la Sagesse infinie de celui qui fait toutes choses par les moyens les plus simples.
O mon Sauveur ! la Sagesse de Dieu passe
MALEBRANCHE
infiniment toutes nos vues. Malheur a ceux qui critiquent votre conduite. Je veux m’y soumettre sans Fexaminer. Yous n’avez que trop fait pour les hommes, quoiqu’ils se plaignent souvent de vous, ce sont des ingrats et des insolents. Et je reconnais que j’ai fait un si mauvais usage de votre grace, que quand vous me laisseriez sans secours, je n’aurais aucun sujet de me plaindre de votre conduite.