XIII. MEDITATION
De la Grace en general. Des graces de lumiere et de sentiment qui produisent et qui conservent la charite. En particulier des causes occasionnelles des graces de lumiere.
I. O Sagesse Divine, Verbe Eternel du Pere tout-puissant, vous voulez bien faire vos delices de converser panni les hommes (a) . Vous apprenez aux Souverains a regner : vous inspirez aux Legislateurs les lois qu’ils etablissent; mais les petits aussi bien que les grands ont la liberte de vous consulter. Vous etes la Raison universelle des esprits, et les Anges, les hommes, et les Demons meme recoivent de vous tout ce qu’ils ont de lumiere et de connaissanees. Le Ciel a la verite est le lieu principal de votre demeure, et de vos faveurs : mais il ne renferme point la sub-
(a) Proverbes, 8. 30.
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stance intelligible de votre etre, il ne donne point de bornes a votre bonte. Vous eclairez toute la terre : nous pouvons tous nous rejouir a votre lumiere, et nous nourrir de votre substance. Vous percez meme les abimes, vous penetrez jusqu’aux enfers, et la votre lumiere, qui dans le Ciel fait le bonheur des Saints, et sur la terre l’esperance des justes, produit un feu qui devore, et qui desespere les demons et les damnes. Le Soleil eclaire inegalement selon les saisons : la nuit le cache a nos yeux, il s’eclipse souvent, et se couvre de taches. Mais, Pere des lumieres fa), vous etes toujours eclatant et lumineux; vous etes toujours pret a dissiper les tenebres de l’Esprit : vous n’etes point sujet au changement, ni a des revolutions qui produisent successivement et les jours et les nuits. Vous m’avez appris ces verites ( b ), et je me fais un plaisir d’y penser souvent. Mais helas ! que je suis aveugle, tout environne, et tout penetre que je sois de votre lumiere, je me trouve souvent dans des tenebres epaisses. Seigneur, faites que je voie, ouvrez-moi les yeux, apprenez-moi a marcher surement dans la voie qui conduit a la vie. Je ne puis rien sans le secours de votre grace : mais que dois-je faire pour l’obtenir, comment puis-je
(a) Jacques, 1. 17. (Voir Med. II, § XV, p. 70, n. a.)
( b ) Med. I. et II.
la conserver, quel est 1’usage que j’en dois faire, afin qu’elle opere en moi tout 1’efFet pour lequel vous me la donnez? Expliquezmoi, mon unique Maitre, mais dans le detail, et d’une maniere convaincante et sensible, les verites par lesquelles je dois regler ma conduite, afin que j’entre dans le grand dessein que vous executez a la gloire de votre Pere, et que je merite d’avoir que que part a l’heritage que vous preparez a vos elus.
II. Tu me donnes de la joie, mon cher Fils, par 7 a priere que tu me fais. Ceux qui m’invoquent me font honneur (a) ; et ceux qui m’invoquent dans le dessein d’honorer mon Pere, et pour s’instruire de leurs devoirs, me toucbent vivement et tous les Esprits bienbeureux. Tout est en joie dans le Ciel, lorsqu’un pecheur se convertit (b) : parce que ceux qui aiment l’ordre se rejouissent, lorsqu’ils apprennent que les hommes tachent de s’y conformer. Ne te sens-tu pas toi-meme comme surpris de joie, lorsqu’on te raconte les actions heroiques des gens de bien. L’amour, quoique faible et imparfait, que tu as pour Pordre, s’etend alors jusques a ces ames genereuses. Tu les aimes, tu les honores : tu voudrais meme leur donner des marques de
(а) Psal. 49. 15. 23.
(б) Luc, 15. 7. 10.
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ton estime, et les secourir dans leurs miseres. Juge done par la, mon Fils, de F amour que j’ai pour toi; et si tu dois craindre que, de mon cote, je manque a te donner toutes les lumieres que tu desires, et qui te sont necessaires.
III. Je veux neanmoins que tu s aches que maintenant tu ne peux sans travail et sans peine, comprendre clairement les verites que je vais t’expliquer. L’homme devenu pecheur est condamne a gagner sa vie a la sueur de son front (a). Ne l’entends pas, mon Fils, simplement de la vie du corps. Ton corps n’est pas ton etre propre. Les riches ne travaillent pas pour gagner cette miserable vie. Entends, de la vie et de la nourriture de Fame, F arret irrevocable que Dieu a prononce contre le pecheur : entends-le de la verite qui est le pain dont l’esprit se nourrit et s’engraisse. Car tu ne peux, sans le travail de la Meditation, te nourrir des verites qui doivent regler ta conduite, et te preserver de la mort. Tu ne peux les comprendre clairement sans une grande attention. Or maintenant toute attention, qui a rapport aux vrais biens, est penible et desagreable; parce que depuis le peche le corps appesantit l’esprit (b). II l’interrompt sans cesse pour
(a) Gen. 3. vers. 19.
(b) Sagesse 9. 15.
l’appliquer aux objets qui flattent les sens et les passions. II jette le trouble et la confusion dans toutes les idees de l’ame; et l’on ne peut sans une vigilance et une action continuelle discerner les verites pures, qui donnent a Fame la force et la sante, de certaines verites sensibles par lesquelles Fbomme se conduit, pour se conserver une vie pleine de miseres, et se faire quelque etablissement dans le lieu de son exil.
IY. Tu me demandes, mon Fils, que je t’explique en detail les moyens, par lesquels les liommes peuvent obtenir le secours de la grace. Cette demande, est bien generate. Avant que d’y repondre clairement et sans equivoque, il faut que j ’attache aux termes qui l’expriment des idees particulieres (1). Le mot de Grace signifie plusieurs choses differentes : mais, quand il n’y en aurait que d’une espece, comme parmi les hommes, il se trouve des justes et des pecheurs, on peut dire qu’il y a, et en meme temps qu’ils n’y a pas de moyen d’obtenir la grace. Car les justes peuvent ce que ne peuvent pas les pecheurs. La grace n’est pas donnee selon les merites (a) : elle doit prevenir nos volontes. Les pecheurs ne peuvent done point la meriter,
la) Domains, 9. ^ .
(1) Application a une question theologique des deux premieres regies de la methode cartcsienne.
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ou s’en rendre dignes : ils ne peuvent par eux-memes l’obtenir. Mais la priere continuelle du juste peut beaucoup (a) : car ceux qui demeurent unis avec moi par la charite obtiendront ce qu’ils demandent (b) . Ainsi tu vois deja en partie la necessite qu’il y a de definir les termes, et de resoudre par parties ta question indeterminee, afin que mes reponses ne te donnent point quelque occasion de tonaber dans Ferreur.
Y. La principale grace, celle qui rend juste et agreable a Dieu, c’est la charite, ou l’amour de l’ordre : amour qui doit regner dans le coeur, et auquel on doit sacrifier tous les autres amours. Car Dieu ne regarde pas comme justes, tous ceux qui ont quelque amour de l’ordre, puisqu’il n’y a point d’homme qui soit entierement prive de cet amour. Personne n’est juste devant Dieu, si l’amour qu’il a pour l’ordre, ne regne absolument^, et ne souffre point d’egal; et personne n’est parfaitement juste, tant que Famour qu’il a pour Fordre, n’est pas uniquement le principe de tous les mouvements de son coeur : ce qui ne se trouve que dans Fautre vie. Or Famour de Fordre, la charite ardente
(a) Jacques, 5. 16.
(b) Jean. 15. 7.
(c) Matthieu, 10. 37.
MEDITATIONS CHRfiTIENNES
et dominante, ne se peut acquerir par les forces du libre arbitre (a). C’est une grace que 1’homme ne peut obtenir que par le secours de la grace. C’est une grace habituelle qui ne se peut obtenir que par le secours de la Grace actuelle, ou par le Bapteme a 1 egard des enfants, qui certainement n’ont nul pouvoir de se le procurer : et tu souhaites de savoir quels sont les moyens par lesquels on peut obtenir les secours necessaires pour acquerir cette grace excellente qui nous rend agreables aux yeux de Dieu.
VI. Alin que tu te satisfasses pleinement sur ce que tu souhaites de connaitre, an lieu de me consulter, tourne-toi vers toi-meme, et consulte le sentiment interieur que tu as de ce qui se passe en toi. Quand tu commences a aimer quelque objet, que sens-tu en toi, qui donne la naissance a ce nouveau mouvement d’amour? N’est-ce pas ou que tu decouvres par une vue claire de l’esprit, ou que tu juges par le sentiment confus de quelque plaisir, que cet objet est un bien a ton egard. Si tu aimes les vrais biens, les biens de l’esprit, n’est-ce pas que tu reconnais clairement qu’ils sont aimables? Si tu aimes les corps, n’est-ce pas a cause que dans
(a) Si non ex Deo charitas scd ex hominibus, vicerunt Pelagian j : si auten ex Deo, vicimus Pelagianas. St-Augustin, de Gratia et libero arbitrio c. 18.
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leur approche tu te sens touche de quelque plaisir? Consulte ta memoire pour y decouvrir le "principe de toutes les inclinations qui te dominent, ou qui t’ont domine, et tu reconnaxtras qu’elles doivent toutes leur naissance ou a la lumiere ou au sentiment, ou a Fun et a l’autre de ces principes de toutes les determinations des volontes. Ainsi les deux graces actuelles qui servent a produire dans le coeur de Fhomme la grace habituelle ou la charite dominante, se reduisent en general ou a des graces de sentiment, ou plutot a des graces de lumiere, et de sentiment jointes ensemble. II est maintenant question de t’expliquer quels sont les moyens, par lesquels tu peux obtenir ces sortes de graces.
VII. Tu sais bien, mon Fils, qu’il n’y a que Dieu, qui agisse immediatement dans les esprits (a), que c’est lui seul qui les eclaire par la lumiere qu’il repand en eux; et qui les anime et les agite par les divers sentiments dont il modifie leur substance. II est done necessaire, pour obtenir le secours de la grace, de savoir quels sont les moyens par lesquels on fait en sorte que Dieu agisse dans les esprits. Or il n’y a en general que deux de ces moyens. Le premier c’est la. necessite de l’ordre. Car Dieu ne manque
(a) 2me Corinthiens, 3. 50.
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jamais a executer ce que Fordre demande. Le second moyen ce sont les causes occasionnelles, que Dieu a etablies pour executer ses desseins. Car l’efficace de la volonte de Dieu dans l’ordre de la Nature et dans celui de la Grace, doit etre determinee par Faction de quelque cause occasionnelle, ainsi que je t’ai deja dit, et que je t’expliquerai plus an long.
VIII. Le premier moyen est absolument inutile aux pecheurs : car ils ne peuvent faire en sorte, que l’ordre et la justice demandent, que Dieu leur fasse grace. Certainement on ue peut par les forces du libre arbitre faire la moindre action qui soit meritoire des vrais biens. Tous les pecheurs peuvent a la verite meriter quelque recompense; parce qu’il n’y en a point, quelque corrompus qu’ils soient, qui n’aient quelque idee, et meme quelque amour pour Fordre (a). Mais ils ne peuvent rien meriter qui conduise a la possession des vrais biens : parce que l’amour uaturel, qu’ils ont pour Fordre, est trop faible pour vaincre l’amour-propre, et le sacrifier a la verite et a la justice. Ainsi les pecheurs ne pouvant meriter la grace, ils ne peuvent obliger Dieu, par l’amour invincible
(a) Voyez le Traite de Morale, lre partie, chap. III. (Note afouiee dans la deuxieme edition.)
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qu’il a pour l’ordre et pour la justice, a leur donner les secours dont ils ont besoin.
IX. Mais, comme les justes sont animes de la charite, ils sont en etat de meriter. Ils peuvent par la force invincible de la justice, et en consequence des promesses que je leur ai faites, obliger Dieu a augmenter leur grace. Ils le peuvent en faisant bon usage de celle qu’ils ont regue. Neamoins si Dieu ne donnait aux justes, precisement que ce qu’ils meritent par la necessite de l’ordre, bien loin de croitre en charite, s’iis ne perseveraient pas longtemps dans la justice : tant est grande la faiblesse que le peche leur a causee. II est necessaire, mon Fils, que je prie sans cesse pour les elus, et que j’aie pour eux un soin particulier. Car quoique Dieu ne les abandonne jamais le premier, ils tombent souvent, et periraient, sans des secours extraordinaires, et en tout sens de pure grace. De sorte qu’on peut dire que Dieu abandonne les justes (a), lorsqu’il ne leur donne precisement que les secours qui leur sont necessaires pour vaincre leurs ennemis; parce que les liommes ne sont pas longtemps a me manquer de fidebte.
Ainsi le premier moyen n’est pas d’un fort grand usage a 1’egard des bommes, dans
( 0 C’est en ce sens qu’il faut prendre quelques passages des Peres qui disent que Dieu abandonne quelquefois les justes.
l’etat miserable ou ils sont reduits. Mais pour le second moyen, qui consiste dans la cause occasionnelle que Dieu a etablie pour determiner Fefficace de ses lois, ou de ses volontes generates, il est d’un tres grand usage a l’egard de tous ceux qui croient en moi, qui m’invoquent, qui suivent mes conseils, qui frequentent les Sacrements que j’ai institues (1). Je t’expliquerai tout ceci : mais reprends, et repasse dans ton esprit ce que je t’ai deja dit.
X. La lumiere et le sentiment sont en general les deux principes des determinations de la volonte (2). Afin que tu aimes l’ordre, il faut que tu en voies la beaute, et que tu la goutes. Tu ne peux ni voir ni gouter cette beaute, si Dieu ne t’eclaire de quelque lumiere, et ne te modifie ou ne te touche de quelque plaisir : et, afin que Dieu agisse en toi, et te donne la connaissance, et le gout de la beaute de l’ordre; il faut que tu determines Fefficace de sa volonte par la cause occasionnelle, qu’il a etablie pour te sanctifier, et pour former son ouvrage d’une maniere sage, uniforme, constante, et qui porte le caractere de ses attributs. C’est moi qui suis cette cause
(1) Les premitre et deuxieme editions metlent ici une virgule.
(2) Premiere el deuxieme editions : « des volontes ».
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occasionnelle : ce n’est que par moi que Ton va au Pere : quiconque mHnvoque serasauve (a) . Tout ceci est vrai, mais encore si general et si indetermine, que tu aurais tort d'en etre pleinement satisfait.
XI. En effet, mon Fils, consulte le sentiment interieur que tu as de ce qui se passe en toi; ne sens-tu pas que tu penses a ce que tu veux? Lorsque tu souhaites de resoudre un probleme de Geometrie, ou de pousser quelque principe de Metaphysique, ne vois-tu pas que la lumiere se repand en toi a proportion de tes desirs? Tu peux done conlure que, si tes volontes ne sont pas les causes veritables de tes connaissances, que du moins elles en sont les causes occasionnelles : et qu’ainsi F attention de l’esprit est une priere naturelle, qui obtient immediatement de Dieu la lumiere et Fintelligence des verites les plus relevees, sans qu’il soit necessaire que je m’en mele en qualite de Mediateur, d’Auteur de la Grace, de Chef de l’Eglise.
XII. II est vrai, mon Fils, que je ne suis pas toujours cause occasionnelle, ou naturelle de la lumiere qui eclaire les esprits. Comme Sagesse Eternelle, et Raison universelle des Intelligences, je suis cause veritable de la
(a) Actcs, 2. 21. (Reference et italiques ajoutees dans la troisieme edition.)
lumiere. J’en suis aussi, comme homme, cause meritoire : car ce n’est qu’en moi que subsiste l’ouvrage de Dieu. Mais je n’en suis pas toujours cause occasionnelle. Tu penses a ce que tu veux : tes volontes sont souvent exaucees. Qu’elles le soient merne toujours a Fegard de la presence des idees, j’y consens. En un mot je veux que tes desirs soient les causes occasionnelles, ou naturelles de tes connaissances. Mais sache que c’est moi qui forme en toi le desir ardent, que tu as de contempler la beaute de l’ordre. Sache que c’est moi, qui produis dans ton coeur, par le plaisir que j’y excite, l’amour que tu as pour les vrais biens; et que personne ne peut meme souhaiter, comme il faut sa guerison, chercher et invoquer son Medecin, si je ne le delivre de Fassoupissement et de l’insensibilite ou le peche Fa reduit. La vanite et la curiosite peuvent fournir assez d’attention pour resoudre un probleme. On peut aimer par les forces du libre arbitre les verites speculatives, et meme les verites de pratique, lorsqu’elles peuvent s’accorder avec ses propres inclinations; car les pecheurs ne haissent pas l’ordre et la justice en toutes choses. Mais sans mon secours, on ne peut penser serieusement a se convertir. On ne peut par ses propres forces se preparer a combattre contre soi-meme. On veut invinciblement etre lieu-
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reux. On ne peut done, sans une foi vive et une grande confiance sur (1) les promesses de Dieu, sacrifier le plaisir qui rend actuellement heureux, a des biens, qu’on ne goute, et meme qu’on ne voit point.
XIII. II faut, mon Fils, que tu saches que le premier homme avant sa chute etait anime de la charite; et que par la force de cette charite, il etait le maitre de son esprit et de ses pensees. N’ayant point alors de concupiscence, ses sens, son imagination, et ses passions demeuraient dans un silence respectueux, et ne troublaient jamais ses idees. L’ordre voulait que cela fut ainsi, et le meme ordre, quoiqu’immuable en luimeme, veut maintenant le contraire. Parce qu’alors il etait juste que le corps fut soumis a l’esprit, et que maintenant il n’est pas juste que Dieu suspende les lois de bunion de l’ame et du corps (2) en faveur d’un criminel. Adam etait done, en tout sens parfaitement libre. Il etait le maitre de son attention. Il pouvait contempler la beaute de 1 ordre, et se nourrir uniquement et paisiblement de ma substance. Il n’avait aucun
(1) Conliance sur : Litlre ne voit aucune raison de ne pas employer cette expression; cite : Racine, Bajazet, 1, 3. 22.
(2) Premiere et deuxieme editions : « les lois de la nature ».
besoin, pour m’aimer, que je previnsse sa v olonte par quelque plaisir; car il n’avait point de plaisir contraire a combattre : et la douceur de la joie, qu’il goutait dans l’etat heureux ou je l’avais mis, devait suffire pour le contenter jusqu’au jour de sa pleine et entiere recompense.
XIV. Mais l’homme n’est plus dans le meme etat. Ses desirs, il est vrai, sont encore aujourd’hui causes occasionnelles de ses idees : mais il n est pas toujours le Maitre de ses desirs. Sa concupiscence en excite une infinite malgre lui. Les objets de ses desirs indeliberes se presentent a Fame. Us la surprennent, ils la caressent, ils la seduisent. Elle resiste quelquefois par le travail de l’attention, et elle court apres la verite qui s’echappe. Mais elle se fatigue bientot, car elle aime trop le repos. Elle n’est pas longtemps sans se rendre au plaisir, car elle veut invinciblement etre heureuse. Ainsi, mon Fils, il est necessaire que la Grace previenne la volonte, et forme en elle de bons desirs par une espece d’instinct, et de sentiment prevenant (1). Autrement jamais la lumiere ne serait, ni assez grande, ni assez vive pour changer les determinations dereglees du cceur humain. Et parce que la
(1) Les premiere el deuxieme editions mellcnt ici deux points.
concupiscence agit sans cesse, et produit, dans les justes meme, par des plaisirs prevenants, mille desirs indeliberes, qui affaiblissent peu a peu la charite; la grace actuelle de la delectation est encore necessaire pour soutenir et pour augmenter la charite habituelle. De sorte que la grace de sentiment doit etre jointe a la lumiere, pour acquerir, et pour conserver jusqu’a la fin l’amour dominant de l’ordre et de la justice.
XV. Mon Disciple bien-aime a dit par mon Esprit, que l’onction de la Grace enseigne toute verite (a), et que ceux qui en sont oints n’ont besoin de personne pour les instruire. L’onction produit la lumiere; car lorsqu’on pense avec plaisir a quelque objet, on y pense avec attention. Or l’attention de l’esprit ne manque jamais d’etre recompensee de la vue de la verite, autant qu’elle le peut etre ( b ), pourvu qu’elle soit constante et serieuse. Et cette meme onction ne manque pas aussi de produire et d’entretenir la charite, parce que l’on ne manque jamais d’aimer un objet, lorsqu’il a tous les caracteres du vrai bien : lorsqu’il est beau a voir, et agreable au gout : c’est-a-dire lorsque l’esprit reconnait par une lumiere evidente que c’est un
(a) Premiere Epitre de Jean, 2. 27.
[b) Med. III.
bien, et qu’il en est convaincu par le sentiment du gout que donne cette onction (1).
XVI. Or je suis non seulement la cause veritable, et la cause meritoire de cette onction, ou de cette delectation de la grace, en un mot de toutes les especes de grace de sentiment, qui sont en grand nombre, j en suis encore, comme je te l’ai deja dit, la cause seconde, occasionnelle (a)-, Physique, naturelle, distributive, car tous ces termes signifient ici une meme chose : je vais t’expliquer ce que les hommes doivent faire, afin qu’ils me determinent a les toucher vivement, et a repandre cette onction salutaire et eflicace, qui fait naitre, et qui entretient la charite dans les coeurs.
XVII. Je suppose deux choses : la premiere que les hommes croient en moi : la seconde qu’ils desirent deja les vrais biens. II faut qu’ils croient en moi, autrement ils ne peuvent m’invoquer. II faut qu’ils desirent les vrais biens, autrement ils ne me les demanderont jamais, quelque persuades qu’ils soient, que c’est moi qui les distribue. Cela est clair. Ainsi il est certain que je donne aux hommes ces premieres graces, sans qu’ils s’en melent,
(a) Med. X. et XII. Traite de la Nature et de la GrSce, 2® Discours..
(1) « Que donne cetle onction », ajoule dans la troisieme edition.
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ou sans qu’ils puissent les meriter en aucune maniere. Mais il n’en est pas toujours de meme a 1’egard de ceux qui ont deja recu la foi, et le desir de leur conversion. Ils peuvent se preparer a recevoir la grace, et me solliciter, comme en etant la cause naturelle, a agir en eux; ou, pour parler plus clairement, ils peuvent m’obliger, par l’amour que je porte aux pecheurs, a former quelques desirs par rapport a eux, lesquels desirs ne manquent jamais d’etre suivis de la pluie de la grace. Enfin ceux qui ont la charite justifiante peuvent attirer sur eux la grace en deux manieres plus efficaces. Ils le peuvent par la necessite de l’ordre, qui a l’egard de Dieu est une loi inviolable; puisqu’ils peuvent par le bon usage des secours qui accompagnent toujours la charite, meriter sans cesse de nouvelles graces. Et parce que je ne suis pas seulement l’Architecte de l’Eglise, mais encore et le Chef et l’Epoux, et que j’aime davantage les vrais fideles, qui ne font avec moi qu’un meme corps, que les infideles et les pecheurs, qui ne sont point encore unis avec moi par la charite; les justes peuvent plus facilement me determiner a prier pour leur sanctification que les autres hommes. Les justes peuvent done en general obtenir la grace par deux voies fort efficaces, et par le merite de leurs prieres, l’ordre et la justice etant la
regie inviolable des volontes divines ; et par la faveur particuliere qu’ils ont aupres de moi, qui repands la pluie de la grace selon mes desirs, comme etant etabli souverain Pretre des biens futurs (a) par la loi generale de la Grace, par laquelle Dieu veut sauver tous les hommes (b) en son Fils. Suppose done que du moins les hommes sentent la corruption de leur cceur, et la cruelle servitude ou le peche les a reduits, suppose qu’ils croient que j e puis les en delivrer, et qu’ils le desirent : voici ce qu’ils doivent et peuvent faire, pour obtenir et pour augmenter les secours, soit de lumiere, soit de sentiment, dont ils ont besoin. Je commence par les secours de lumiere.
XVIII. Comme tout homme a du moins quelque idee de l’ordre, ou de son devoir, quoique souvent il n’y pense pas, il faut qu’il considere avec attention cette idee. Il faut qu’il me prie par son attention, qui est la priere naturelle, aussi bien que par l’invocation, qui est la priere de la foi et de la Grace, car la Grace suppose la Nature, et la Nature doit servir a la Grace. Il faut, dis-je, qu’il me prie, en toutes les manieres
(a) Hebreux, 9. 11.
(b) Jean, 14. 6. («Jesus lui clit : Je suis la Voie, la Verite et la Vie; personne ne vient au Pere, si ce n’est par moi. »)
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qui lui sont possibles, que je lui donne une idee claire de l’ordre, afin qu’il reconnaisse a sa lumiere ses propres defauts. On ne peut guere contempler la beaute de l’ordre, sans avoir horreur de soi-meme, sans se trouver insupportable a soi-meme. Mais, lorsqu’on recommit bien sa laideur et sa difformite, on ne manque pas d’en avoir honte. On aime a se cacher. On se meprise : on s’humilie : on se hait meme en quelque maniere. Enfin on veut s’aneantir, en ce sens qu’on voudrait bien du moins en partie, si cela se pouvait sans peine, cesser d’etre ce qu’on est. Mais, parce que l’on ne peut aimer le neant lorsqu’on espere de guerir; celui qui croit que je suis le Sauveur des hommes, et que je puis les delivrer de la servitude du peche, se sent presse, par la force de son amourpropre eclaire, a m’invoquer; et cela avec d autant plus de force et de perseverance, qu’il reveille et soutient davantage par la vue de l’ordre le desir que je lui inspire de sa guerison.
XIX. — Mais, parce que l’idee de l’ordre * est abstraite et n’a rien de sensible, elle s echappe facilement; il faut de l’attention, et une attention serieuse et penible pour 1 arreter fixe devant les yeux de l’esprit. Pour remedier a cela il faut tacher de se la rendre sensible, en considerant les actions
vertueuses et heroiques des gens de bien. La beaute -de l’ordre, revetue, pour ainsi dire, des personnes qu’elle rend tout eclatantes, frappe, par les sens, l’esprit des plus grossiers et des plus stupides; et ne manque meme presque jamais de se faire aimer, lorsqu’elle brille dans nos amis ou dans nos parents.
XX. Ainsi il faut lire souvent les vies des saints Peres : il faut avoir beaucoup de commerce avec les gens de bien; et lorsqu’on a un ami ou un parent, que l’on voit anime de l’amour de la justice, il faut en considerer toutes les demarches, afin que sa conduite toute visible nous excite au bien par nos sens Mais parce que les hommes quelque saints qu’ils soient ont toujours des defauts, tu ne dois pas tant les regarder, comme des modeles sur lesquels on peut se former, que comme des miroirs ou l’on peut considerer avec plaisir la beaute de l’ordre, laquelle seule doit etre l’objet de ton amour, et la regie inviolable de ta conduite.
XXI. Neanmoins, mon Fils, si tu veux un modele sans defaut, regarde la vie que j’ai menee parmi les hommes. Tu ne peux trop considerer ce modele. Mais sache, qu’afin que tu t’y conformes plus surement, tu dois encore consulter l’ordre tel qu’il est en luimeme. Car ce n’est pas m’imiter que de faire
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ce que j’ai fait. Pour m’imiter il faut faire ce que j’ai fait, mais dans le meme esprit et de semblables circonstances, ce qui ne se peut, si l’on ne quitte l’ordre, rendu sensible aux homines par des actions qui frappent leurs sens, et si l’on ne rentre souvent en soi-meme pour contempler l’ordre intelligible, la justice, la Raison, la loi eternelle, et inviolable de toutes les Intelligences.
XXII. Comme la plupart des hommes ne sont point faits au travail de la Meditation, et ne peuvent rentrer en eux-memes pour ecouter en silence la voix purement intelligible de la Raison, ils doivent s’instruire de leurs devoirs par la lecture des Livres saints, et regler leurs sentiments par l’autorite infaillible de ma parole. J’aime les hommes : je connais leurs miseres : je sais les remedes dont ils ont besoin. Ils doivent done suivre mes conseils sans hesiter. Je suis sage : mais je suis bon : puis-je les tromper? Qu’ils lisent done avec une foi respectueuse les paroles de mon Evangile. Qu’ils observent ce que j’y prescris, et quelque grossiers et stupides qu’ils puissent etre, ils apprendront plus de verites, ou du moins ils ne seront pas si sujets a l’erreur, que les libertins, et les voluptueux les plus eclaires.
XXIII. Lorsqu’on n’est point en etat de travailler, on doit profiter des travaux des
autres. Les saints Peres pleins d’amour pour la Religion meditaient jour et nuit la loi de Dieu. II faut que celui, qui n’est point en etat de decouvrir les verites sublimes que je leur ai enseignees, profite de leurs travaux. Neanmoins il ne faut pas tellement les croire a leur parole, qu’on ne me consulte souvent, pour voir si je parle a l’esprit, comme ils font aux yeux. Ils ont ete hommes et sujets a l’erreur. Lorsqu’ils parlent comme temoins de la doctrine de leur siecle, il faut se rendre a leur temoignage, et respecter ma parole dans, la tradition de l’Eglise. Mais lorsqu’ils proposent leurs propres sentiments, tu dois les ecouter avec quelque espece de defiance, et ne te rendre jamais entierement que je ne l’ordonne.
XXIV. Les Conseils et les exemples que je donne dans l’Evangile ne sont aussi utiles qu’a ceux qui le lisent avec foi, et avec attention. Sans cela personne n’en peut faire la regie de sa conduite. Pour la lecture des ouvrages de piete, la predication, la conversation avec des personnes vertueuses, les bons exemples, leur principale utilite c’est qu’ils rendent sensible la beaute intelligible de l’ordre : beaute par elle-meme trop pure et trop chaste pour solliciter des coeurs corrompus, forme trop abstraite et trop relevee pour
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plaire aux hommes et pour les reformer, si je ne la proportionne a leur faiblesse.
XXV. O mon unique Maitre, je suis convaincu que l’ordre doit etre seul la regie de ma conduite, et ma loi inviolable; et je vois bien que tout ce que vous avez fait sur la terre, §’a ete pour m’en decouvrir la beaute et me la rendre aimable sur toutes choses. O amour dominant de l’ordre et de la justice ! 6 charite, qui seule peut me donner la vie, et me rendre agreable aux yeux de Dieu, regnez dans mon cceur, detruisez tous ees amours deregies que de fausses beautes ont fait naitre en moi. Sagesse eternelle vous etes la lumiere et la Raison de l’homme, mais apres sa chute vous etes encore son Sauveur : car en cet etat il lui faut un Sauveur, parce qu’il ne peut plus, ni voir fixement la lumiere, ni suivre constamment la Raison. La vie de Fame c’est l’amour dominant de l’ordre, mais si l’homme peut voir en partie la beaute de l’ordre, il ne peut sans vous la contempler avec plaisir. Il ne peut en etre assez touche pour la preferer a toutes choses si vous ne la lui rendez aimable par la douceur de votre grace. Apprenez-moi done, mon Sauveur, ce que je dois faire pour obtenir cette delectation interieure qui doit produire et entretenir la charite dans mon cceur.
MEDITATIONS CHRfiTIENNES
Je vois bien ce qu’il faut faire pour obtenir les secours de lumiere, mais je ne sais point les moyens d’obtenir les secours de sentiment, qui sont les plus propres, et les plus efficaces, pour me remplir de votre amour.