‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 25 sur 42 · XIV. MEDITATION · texte numérisé non relu

XIV. MEDITATION

De la Grace de sentiment , ou de la delectation interieure. Elle est maintenant necessaire pour produire , et entretenir la charite contre les efforts de la concupiscence. Jesus- Christ comme homme est la cause occasionnelle et naturelle de cette espece de Grace , selon les trois qualites qu’il porte , de Mediateur entre Dieu et les hommes, cT Architecte du Temple eternel , et de Chef (1) de VEglise.

Je veux aujourd’hui, mon cher Disciple, te declarer des verites essentielles a la Religion que tu professes; et par la te faire comprendre, autant que tu en es capable, ce que tu desires de savoir. Ecoute-moi done avec tout le respect, et toute l’attention que tu dois a ma parole.

(1) Les trois mots ont ete soulignes dans la troisieme edition.

I. L’Homme n’est pas fait seulement pour connaitre la verite, mais encore pour aimer le bien : il est capable d’amour aussi bien que de Raison. Je suis sa Raison (a), tu le sais : il n’y a que moi qui l’eclaire, et qui le rende raisonnable. Mais qui penses-tu qui Panime d’amour pour l’ordre? Sache, mon Fils, que c’est le Saint-Esprit. Tout esprit est naturellement raisonnable : tout esprit a aussi naturellement de l’amour pour l’ordre. Nul esprit ne peut etre raisonnable que par la Sagesse eternelle : nul esprit ne peut aussi aimer l’ordre que par Faction de l’amour substantiel et divin. Tu subsistes, mon Fils, par la puissance du Pere. Tu connais la verite par la lumiere du Fils : tu aimes l’ordre par l’inspiration du Saint-Esprit. Tu es fait par la Trinite sainte : chaque Personne divine, t’a imprime son propre caractere; et tu ne peux etre une creature agreable a Dieu, que tu ne sois parfaitement reforme sur ton modele. Car, depuis le peche, l’homme n’est plus une image vive et expresse de la Trinite sainte : les traits que Dieu avait formes ne paraissent presque plus : et cette image est si noble et si parfaite, que nul autre ne la peut reformer, nul autre ne la peut finir, que celui, qui meme en la creant, he l’avait encore qu’ebauchee.

(a) M6d. I et II.

MALEBRANCHE

II. L’Homme apres le peche demeure encore uni a la Raison. II lui reste aussi quelque mouvement d’amour pour le bien. Car si Phomnie etait entierement separe de la Raison, il serait absolument sans intelligence : si le Saint-Esprit n’agissait point en lui, il n’aurait aucun mouvement d’amour pour le bien; parce que Fhomme n’est a lui-meme, ni le principe de son amour, ni celui de ses connaissances. Mais que serait-ce qu’un Esprit sans Intelligence et sans amour? Un etre sage peut-il creer, peut-il conserver une semblable creature? Le pecheur porte done encore aujourd’bui des marques de son origine, et le caractere des personnes de la Trinite qui lui donnent l’etre. Il est toujours l’image de Dieu; mais une image dont les traits sont presque tout effaces. Image encore un coup qui doit etre reparee, qui doit etre perfectionnee; et qui ne le peut etre, que par la Raison universelle des Intelligences, et que par l’amour substantiel, principe general de tous les mouvements des esprits. Car, retiens bien, que comme Dieu n’eclaire les creatures que de sa propre lumiere, comme il ne peut les rendre raisonnables que par la raison; il ne peut aussi les animer que par l’amour qu’il a pour lui-meme : il ne peut les porter que vers lui; il ne peut agir que pour lui; il ne peut faire aimer que le bien.

MEDITATIONS CHRflTIENNES

III. Comme la lumiere precede l’amour, j’ai du commencer la reformation de l’homme, et lui donner des preceptes et des conseils d’une maniere proportionate a sa faiblesse. J’ai done pris nn corps pour instruire les hommes d’une maniere sensible; et par le sacrifice que j’ai fait a Dieu de ce corps, j’ai merite d’etre assis a la droite du Tout-puissant, et d’envoyer ensuite le Saint-Esprit, pour etre dans mon Ouvrage, comme dans la Trinite sainte, la perfection et la consommation de toutes cboses. II est vrai que, par la dignite de ma personne, j’ai toujours eu droit de mission a l’egard du Saint-Esprit, comme mon Pere a mon egard; puisqu’il procede de moi (1), comme je suis engendre de mon Pere. Mais, afin que je pusse l’envoyer aux hommes, il fallait qu’ils fussent reconcilies avec Dieu en ma personne. II fallait aussi qu’ils fussent prepares par les instructions necessaires : car l’amour des Intelligences

(1) Allusion a la doctrine dile du Filioque, au sujel de laquelle les Eglises orthodoxes se sonl separees de VEglise romaine. ' Sur la procession du Saint-Esprit, voir : Dictionnaire de Theologie catholique, Vacant et Mangenol, t. V. col. 762 sq.

« Ce droit de mission a regard du Saint-Esprit », dont parle le Verbe des Meditations, est precisement un des arguments des theologiens calholiques pour etablir que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils. Malebranche fait allusion ici a des textes bien connus : Matthieu, 10. 20. — Jean, 16. 13-15, el surtout 20. 22. — Paul, Galates, 4. 6.

MALEBRANCHE

creees, a l’exemple de l’amour substantiel et divin, ne peut naitre avant la lumiere : il la suppose, il en procede, il en est produit.

IV. De meme que l’homme, quoiqu’uni essentiellement a la Raison, n’apergoit point maintenant la verite, si la verite ne devient sensible, et ne prend un corps pour le frapper par ses sens : ainsi, quoiqu’il n’ait point de volonte ou de capacite d’aimer, que par l’impression continuelle de 1 amour divin, il ne peut suivre cette impression, si l’onction de l’esprit ne l’attire par quelque douceur prevenante. L’Esprit de Fhomme, quoique soutenu par la puissance du Pere, penetre de la lumiere du Fils, anime du mouvement du Saint-Esprit, est uni a un corps, qui non seulement le remplit de fausses idees, mais qui excite encore dans son cceur mille mouvements deregies. Et, comme il veut invinciblement etre heureux, ce qui ne peut etre actuellement que par quelque plaisir actuel, il n’est pas possible que ce corps ne le trouble et ne le deregie, s’il ne trouve dans la recherche de la verite et dans Texercice de la vertu quelque douceur actuelle, qui fasse qu’il contemple et qu’il agisse avec plaisir. Il fallait done, pour proportionner le remede au mal que le peche a cause, que non seulement je vinsse instruire les hommes par leurs sens, mais encore que je leur meritasse la

Grace de sentiment , ou cette delectation interieure qui fait aimer aux hommes, comme par instinct, line beaute qu’ils ne devraient aimer que par raison.

V. Car tu dois savoir, mon Fils, qu’on aime et qu’on hait en deux manieres ; par instinct, et par raison. On aime une chose par instinct, lorsqu’on l’aime sans reconnaitre qu’elle soit bonne, ou capable de rendre plus heureux ou plus parfait. Mais on aime par raison, lorsque le mouvement de l’ame est determine par la vue claire de l’esprit, lorsqu’on voit clairement que ce qu’on aime est bon, ou capable d’augmenter sa perfection ou son bonheur. C’est par instinct que les ivrognes aiment le vin. Ils ne connaissent point par une vue claire de l’esprit que le vin soit un bien : ils le sentent confusement par le sentiment du gout : car l’esprit ne voit jamais clairement ce qui n’est pas. II en est de meme de tous les faux biens : on ne les aime que par l’instinct du sentiment. Mais a l’egard des vrais biens, des biens de l’esprit, on les aime, ou plutot on devrait les aimer uniquement par raison. Car afin que l’amour soit parfaitement raisonnable, meritoire en tout sens, entierement conforme a son principe, l’amour substantiel et divin; il doit naitre ou proceder de la lumiere : il doit etre uniquement regie par la raison : le

MALEBRANCHE

plaisir actuel n’en doit point etre uniquement le principe ou le motif. Qu’il l’accompagne, qu’il le soutienne, qu’il en soit la recompense : mais qu’il n’en corrompe pas la purete.

VI. L’Homme ne peut conserver sa vie que par l’usage des biens du corps : il faut qu’il s’approche d’eux, qu’il s’y unisse, qu’il s’en nourrisse. Mais, si ces objets paraissaient a l’esprit tels qu’ils sont en eux-memes, leur usage en serait insupportable. II fallait done qu’a leur approche, Dieu fit sentir a l’esprit des agrements qu’ils n’ont pas ; et que les hommes fussent avertis par la preuve courte, mais incontestable du sentiment, de ce qu’ils doivent faire pour leur conservation : afin que leur unique occupation fut de rechercher les biens de l’esprit, d’admirer et d’adorer F Auteur de leur etre, et de meriter leur recompense par un amour de choix, et par le sacrifice pur et meritoire : d’une obeissance continuelle.

VII. Ce qui a ete sagement etabli de Dieu pour conserver Fhomme dans son innocence, et pour lui fournir quelque sujet de merite, est devenu, par le peche et en consequence de l’ordre immuable de la justice, le principe de tous ses dereglements. Car, comme les bommes suivent les jugements des sens, qui decident toujours en faveur des objets sensibles; ils regardent ces objets comme des

sujets dignes de leur application et de leurs soins. Les corps portent le caractere sensible du vrai bien : on se sent heureux dans leur jouissance. La raison n’apprend point a tout le monde que Dieu seul est la veritable cause de la douceur que l’on rencontre, lorsqu’on se familiarise avec les objets de ses passions. Ceux qui le savent n’y pensent pas toujours dans le besoin; et s’ils y pensent, leurs sens dissipent bientot des pensees abstraites, qui s’opposent a leur bonheur actuel. En un mot la raison parle bas; il faut de l’attention pour l’entendre. Elle ne flatte point; il faut de la patience pour Fecouter : il faut de la vertu pour la suivre. Mais les sens, devenus insolents et rebelles en punition du peche, parlent si baut, mais si agreablement et si vivement, que l’esprit seduit et domine suit aveuglement tous les desirs qu’ils inspirent.

VIII. Dans l’etat miserable ou l’homme est reduit, les pecheurs ne peuvent done aimer le vrai bien uniquement par raison, quoique le vrai bien doive etre aime de cette sorte. Ayant la concupiscence a vaincre, il faut que Dieu repande dans leur ame quelque grace de sentiment, pour determiner, comme par instinct, vers le vrai bien, le mouvement deregie de leur cceur. Il faut que Dieu inspire en eux une sainte concupiscence, pour contrebalancer la concupiscence criminelle.

MALEBRANCHE

IX. Tout plaisir produit un amour naturel pour l’objet qui le cause ou qui semble le causer ; car voulant invinciblement etre heureux, et le plaisir actuel rendant actuellement heureux; on est naturellement porte a se joindre de volonte avec la cause de son bonheur. Or il n’est pas possible que l’amour de choix, et purement raisonnable, subsiste longtemps sans se conformer a l’amour naturel. Si done la eharite n’est soutenue contre les efforts continuels de la concupiscence par des graces aetuelles de sentiment, qui fassent trouver quelque douceur dans l’exercice de la vertu, ou, ce qui est la meme chose, qui repandent l’amertume et l’korreur sur les objets sensibles; il n’est pas possible que les justes memes subsistent longtemps sans perdre l’amour dominant des vrais biens : principalement s’ils vivent dans les plaisirs et dans les honneurs; et s’ils n’ont un soin particulier de fortifier leur raison et leurs bonnes habitudes par la nourriture de l’Esprit.

X. Je tache, mon Fils, de te convaincre en toutes manieres, que tu as un extreme besoin de mon secours; et que la grace particuliere de sentiment est absolument necessaire au pecheur, afin qu’il se puisse convertir, et au juste afin qu’il persevere jusqu’a la fin. J’en use ainsi parce qu’il n’en est pas

de meme de tes sentiments, comme de tes lumieres. Ta lumiere depend en partie de ton attention et de tes efforts. Mais, quelqu’effort que tu fasses, tu ne peux exciter en toi aucun sentiment, ni de plaisir, ni de douleur; les causes occasionnelles des modifications de ta substance ne se trouvant point en toi. Ainsi tu dois reconnaitre ton impuissance, te defier de tes forces, et avoir sans cesse recours a moi, qui ai ete etabli au jour de mon triomphe cause occasionnelle ou distributive des vrais biens, par la loi generale de la grace, selon laquelle Dieu veut executer en moi et par moi son grand dessein. II faut maintenant que je t’explique les trois principales qualites que je possede, comme cause occasionnelle et distributive de la grace; selon lesquelles tu dois sans cesse me considered afin que ta foi se reveille, et que tu m’invoques avec une pleine et entiere confiance.

XI. La premiere de ces trois qualites est que je suis TArchitecte du Temple spirituel que Dieu doit habiter eternellement. La seconde est que je suis le Chef dont l’influence anime et protege le corps mystique de l’Eglise. La troisieme que je suis le Mediateur entre Dieu et les bommes. Ces trois qualites sont un peu differentes, quoique d’abord elles te paraissent etre les memes : et j ’ai encore

MALEBRANCHE

d’autres qualites que ces deux-ci, qui ont rapport a mon Eglise, desquelles neanmoins il n’est pas si necessaire que je t’entretienne presentement.

XII. Sache, mon Fils, que Dieu n’agit que pour sa gloire, et qu’il n’a forme le monde present que pour sefaireun Temple dans lequel il habite, et ou il regoive des honneurs divins. II lui faut un Temple, un Pontife, une Yictime, un Sacrificateur, un culte digne de lui. Mais Dieu n’habite point dans les Temples materiels (a). La substance intelligible de son etre ne peut faire sa demeure ou le lieu de ses delices, que dans le Temple vivant de son Eglise. Ne pense pas que le beu propre de la Divinite fut le Tabernacle que Moise construisit dans le desert, ou le Temple materiel que Salomon eleva a la gloire du Dieu des Juifs. Il faut au Dieu vivant un Temple anime, un culte spirituel, des sacrifices de saintete et de justice. Le Tabernacle et le Temple n’etaient que la figure de l’Eglise. Le Tabernacle, de TEglise militante et voyagere (1) sur la terre (b) ; le Temple magnifique et superbe de Jerusalem, de l’Eglise victorieuse

(a) Act. 7. 48.

( b ) Hebreux, 3. 5. 9.

(1) Littre : « qui est en voyage » — Par exemple : Berulle : « Durant le cours de voire vie voyagere et publique en Judee... » (CEuvres, Migne, 560).

et triompante dans le Ciel. Les fideles, les membres du corps, dont je suis le Chef, sont veritablement le Temple sacre oil habite le Saint-Esprit, et dans lequel la Trinite sainte fait agreablement sa demeure.

XIII. Les Rois les plus renommes, qui ont gouverne le peuple Juif, sont David et Salomon. L’un et l’autre sont aussi les figures les plus eclatantes de ma conduite. Car l’Ancien Testament n’etant que pour le nouveau, ce qui est de plus considerable dans le premier represente ce qu’il y a de plus considerable dans le second. David est la figure de ma vie laborieuse sur la terre; et Salomon de la gloire et de la felicite dont je jouis dans le Ciel. Or David a bien amasse durant sa vie, les materiaux necessaires pour batir le Temple; mais il ne l’a pas construit. J’ai aussi par mes souffrances contumelies, et par le sacrifice que j’ai offert sur la croix, acquis droit sur toutes les Nations de la terre : mais je n’ai commence a envoyer le Saint-Esprit, et a mettre en ceuvre les materiaux vivants, dont je construis maintenant le Temple spirituel de l’Eglise, qu’apres etre entre en possession de mes droits (a) ; qu’apres

(a) Filius meus es tu ego liodie genuite. Postula a me, et dabo tibi gentes hsereditatem tuam, Psal. 2. 7-8. Hebreux, 5. 5.

MALEBRANCHE

avoir ete reconnu pour le vrai Salomon (1), le plus sage, le plus puissant, le plus heureux Prince, qui regna jamais sur le peuple choisi de Dieu.

XIY. C’est done maintenant, mon Fils, que j’eleve l’edifice spirituel de l’Eglise, et que je sanctifie par l’onction du Saint-Esprit toutes les parties qui doivent la composer (a) . Eclaire de la Sagesse Eternelle a laquelle je suis personnellement uni, je forme les desseins les plus justes et les plus acheves. Je souhaite de mettre dans mon Temple des beautes dignes de la Majeste, de la grandeur, et de la saintete de celui pour qui je le construis. Je travaille done sans cesse par l’effort de mes desirs pour executer mes grands desseins; et la pluie de la Grace se repand sur les hommes, a proportion de ces memes desirs. Elle est abondante, lorsque mes desirs sont ardents. Elle est generale, lorsque mon desir est general. Elle cesse ou continue de tomber, si je cesse ou si je continue de vouloir qu’elle tombe. Car c’est par Faction de ma volonte que la Grace se repand sur les hommes.

(a) Hebreux, 5. 9. 10.

(1) Ce litre de vrai Salomon, que Malebranche repete si souvenl, est inspire de Matthieu, 12, 42 : « La reine du Midi s'elevera, au jour du jugement, avec celle generation el la condamnera, parce qu'elle est venue des exlremites de la terre pour entendre la sagesse de Salomon et it y a ici plus que Salomon ». Voir aussi : Luc, 11. 31.

comme c’est par Faction de la tienne que se remuent toutes les parties de ton corps (a)..

XV. Mais, comme il est indifferent que ce soit Pierre ou Jean qui fasse un tel effet dans mon Temple; lorsque j’agis en qualite d’Architecte, et non de Chef de l’Eglise, je ne forme point mes desirs sur tels et tels materiaux en particulier : mais sur l’idee que j’ai de certaines proprietes dont Fame en general est capable, desquelles j’ai une connaissance parfaite. J’agis comme un Architecte, qui pour executer le dessein qu’il s’est forme, desire des colonnes d’une certaine Pierre en general, et non point d’une telle masse en particulier. La pluie de la grace se repandant sur les ames qui sont semblables a l’idee qui me sert a regler mes desirs, les personnes dont la concupiscence est moins excitee, qui suivent mes conseils avec le plus d’exactitude, qui sont les plus fideles a ma grace entrent plutot dans mon edifice que les autres. Et, lorsque j’ai ce que je souhaite, je forme de nouveaux desirs, je determine ailleurs la pluie de la grace pour executer de nouveaux desseins. Et j’agis ainsi sans cesse pour faire entrer dans l’Eglise le plus d’hommes que je puis, agissant neanmoins toujours avec ordre, et ne voulant pas rendre

(a) Ephesiens, 4. 15. 16.

MALEBRANCHE

mon Temple difforme a force de le faire grand et ample. Mais tu n’es pas en etat de comprendre clairement pourquoi l’ordre que je suis dans mon action, et la proportion que je veux mettre dans mon ouvrage, empechent que je ne puisse sauver tous les homines. Travaille seulement a oter les empechements a l’efficace de ma grace : suis mes conseils : fuis les plaisirs : meprise les honneurs, veille, prie, vis dans la retraite, afin que ma grace te trouve dispose de maniere que tu entres dans mes desseins, et qu’un autre ne ravisse point ta couronne (a) et ta recompense.

XVI. La seconde qualite, selon laquelle tu dois souvent me considerer, est celle de Chef de FEglise (b) . Tous les Chretiens sont les membres de mon corps. Ils sont formes de ma chair et de mes os (c), comme Eve le fut d Adam : car la formation et le mariage des deux premiers liommes sont des figures vives et expresses de la formation de FEglise, aussi bien que de son mariage. En qualite de Chef j’anime FEglise, et je repands sans cesse dans tous ceux qui font partie de mon corps ( d) le mouvement et la vie. Je veille

(а) Apocalypse, 3. 11. (La troisieme edition porte : « 3. 1. », mais par erreur.)

(б) Colossiens, 2. 19 et 1. 18. Ephesiens, 1. 22.

(c) EpMsiens, 5. 30. 31. 32.

(d) Ephesiens, 4. 16.

pour leur conservation : je les protege : et je ne souffre jamais que ceux qui me sont unis par la charite soient tentes au-dessus de leurs forces. Je permets seulement que la tentation les eprouve, afin qu’ils se fortifient par l’exercice; afin que, par les sacrifices qu’ils offrent maintenant en l’honneur du vrai bien, ils acquierent une couronne qui ne se fletrira jamais, et qu’ils meritent une gloire qui fera eternellement une partie de la beaute de mon Ouvrage.

XVII. II est vrai que les justes memes demeurent quelquefois vaincus par les tentations qui les attaquent. Mais ils pouvaient vaincre. Ils devaient combattre pour obtenir la gloire du triomphe. Ce n’est point leur faiblesse, mais leur negligence : ce n’est point mon infidelite, mais la leur qui les a perdus. Si je ne les ai pas animes au combat par une grace extraordinaire de sentiment, c’est qu’ils devaient vaincre par la force de leur foi et de leur charite, afin que leur merite fut plus grand, et leur gloire plus eclatante.

XVIII. Ecoute ceci, mon Fils, la grace de sentiment diminue le merite. Elle donne surement la victoire, lorsqu’elle est excessive : mais lorsque la victoire est une suite necessaire de son efficace, le vainqueur n’a rien merite. La vertu doit etre aimee par

MALEBRANCHE

raison, et non par instinct. Dieu veut qu on le serve par la foi, content de ses promesses, ferme sur sa parole, malgre les difficultes et les secheresses. Le plaisir est la recompense du merite, il n’en est pas le principe. Lorsqu’on lui sacrifie tout, on n’egorge point de victime : on ne suit que le mouvement naturel : on ne recherche que son bonheur. La delectation prevenante est necessaire pour faire naitre la charite, et pour la fortifier contre les efforts continuels de la concupiscence : mais je n’en dois donner que le moins qu’il est possible, ou que selon une certaine mesure qui ne nuise point au merite et a la gloire que tel juste doit selon l’ordre acquerir dans tel combat. Ce juste est vaincu, mais c’est par sa faute. Je dispense mes graces aux justes, du moins selon l’ordre de la justice, qui m’est clairement connu par l’union avec le Verbe ; car je leur en donne souvent et en abondance en consequence des desseins que je forme et que j ’execute : mais je ne dois pas regler mes dons sur leur negligence : quoique je sache actuellement par revelation, des que je le souhaite (a), les determinations futures de leurs volontes.

XIX. Que celui qui est debout, prenne done garde a lui, qu’il ne tombe (1). Je le

(a) Med. XII.

(1) Saint Paul. Premiere aux Corinthiens, 10. 12.

soutiens, s’il est faible, mais qu’il se defie de ses propres forces. S’il s’endort, il sera surpris; qu’il veille. S’il combat sans moi, il sera vaincu, qu’il m’appelle a son seeours. II peut et veiller et prier. Mais s’il neglige de le faire, je me lasserai de le cultiver, comme un arbre infructueux, qui ne repond point a mes justes esperances. Je veux absolument qu’on combatte sans cesse; qu’on renonce aux plaisirs, aux grandeurs, a soi-meme; qu’on sacrifie en un mot sa passion dominante, quelle qu’elle puisse etre : parce que je veux remplir incessamment de gloire et de saintete le Temple vivant de mon Eglise, ce qui ne doit et ne peut s’executer que par des merites legitimes.

XX. Mon cher Fils, Tu es le Temple du Dieu vivant (a). Tu fais partie de ma substance (b), je dois te sacrifier comme moi, pour te sanctifier, pour te glorifier avec moi. Si je te fais part de ma croix, c’est pour te donner part a ma gloire (c) : c’est pour te faire entrer de l’Eglise militante dans l’Eglise triomphante : c’est afin que la substance spirituelle de ton etre fasse un bel effet dans le Temple vivant que je construis.

(a) 2. Corinlhiens, 6. 16.

(b) Hebreux, 3. 14.

c) Romains, 8. 17. Colossiens, 1. 24.

MALEBRANCHE

Le zele de la maison de Dieu me devore. Je brule d’ardeur pour la gloire de mon Pere. Je ne puis rien faire de trop grand, de trop saint, de trop superbe pour lui. Les tiedes, les laches me desolent : ils n’entrent point comme ils doivent dans mes desseins. Ils ne travaillent point a leur bonheur, et a la gloire de mon ouvrage. Je serai oblige de les vomir (a), comme n’etant point propres a former mon corps. Que le juste se justijie encore : que le saint continue de se sanctifier. Je veux achever bientot mon Eglise , et rendre a chacun selon ses oeuvres (b).

XXI. La troisieme qualite, celle qui maintenant a le plus de rapport aux bommes, et principalement aux pecheurs, c’est la qualite de Mediateur (c) . Per sonne ne vient d mon Pere que par moi (d). C’est en vain que les pecheurs se tournent vers le Ciel : la pluie de la Grace ne tombe point sur eux, que je ne m’en mele. Dieu n’ecoute point les pecheurs : autrement la Religion serait fausse; je serais mort inutilement (e). Et comme les justes tombent souvent, il faut aussi qu’ils m’aient pour leur Avocat aupres du Pere (f). Ils

(a) Apocalypse, 3. 16.

{b) Apocalypse, 22. 11. 12.

(c) lre Timothee, 2. 5.

(d) Jean, 14. 6.

(e) Galates, 2. 21.

(/) Premiere Epitre de Jean, 2. 1.

peuvent, il est vrai, meriter sans cesse de nouvelles graces par la force de leur foi, et de leur charite. Mais si je les abandonnais aux secours ordinaires, que Dieu leur donne en consequence de l’etat oil ils sont, ils manqueraient souvent de fidelite et de perseverance. II faut que je m’applique a eux, que je previenne leur chute, que je compatisse a leur faiblesse. Car quoique comble de gloire, je ne suis pas un Pontife insensible a leurs mauxfaj, j’entre dans leurs besoins : je souffre dans leurs persecutions : je sens leurs miseres autant que ma condition presente me le permet. Comme Souverain Pretre des vrais biens je suis toujours en presence de celui qui babite le Saint des Saints ( b ), et la, j’offre l’encens de tes prieres : mais je les purifie : je les sanctifie par les miennes : je les rends dignes d’etre exaucees : parce que je suis entre dans le Ciel apres avoir rojnpu le voile (c), et sacrifie la victime, qui pouvait seule te donner libre acces aupres de mon Pere.

XXII. Considere-moi done, mon cher Fils, selon les trois qualites que je porte, d’Architecte du Temple vivant, de Chef, d’ou se repand dans l’Fglise l’esprit qui la vivifie,

(a) Hebreux, 4. 15.

(b) Hebreux, 7. 25.

(c) Hebreux, 9. 11. 12.

MALEBRANCHE

de Mediateur entre Dieu et les hommes.

Invoque-moi sans cesse selon ces trois qualites, et conduis-toi de maniere, que moi, comme sage Architecte, je te fasse entrer dans mon edifice; comme Chef de l’Eglise, je te rende parfait, je te comble de gloire; comme Mediateur entre Dieu et les hommes, je t’obtienne le pardon de tes peches, et une grace assez abondante pour te conduire surement a la possession des vrais biens. II y a, mon Fils, assez de temps que tu me rejouis par l’attention de ton esprit, ouvre-moi maintenant un peu ton coeur.

XXIII. Que je vous ouvre mon coeur, 6 mon Jesus, helas il est tout plein de vos faveurs : lorsque vous m’eclairez l’esprit de votre lumiere, vous me remplissez le coeur d’une sainte ardeur; je sens, comme vos Disciples, dans le chemin d’Emmaus, qu’un feu secret me brule, lorsque vous me decouvrez le sens de vos Ecritures, et que je considere vos bontes, vos grandeurs, vos qualites. Que toutes les Nations adorent la Sagesse du vrai Salomon, et s’offrent en foule pour entrer dans l’edifice du Temple Eternel. Que tous les fideles favorisent les grands desseins que vous avez sur eux, comme Chef de FEglise; et que par le sacrifice d’une mortification continuelle ils meritent une gloire digne de vos Saints. Que tous les hommes sachent

enfin qu’ils ont en Vous un Sauveur, un Mediateur, un Avocat, un Souverain Pretre selon l’ordre de Melchisedecb, toujours vivant pour interceder pour eux : qu’ils se presentent devant le trone de votre grace avec un cceur plein de foi pour obtenir le pardon de leurs peches, et les secours necessaires dans leurs besoins. Ce sont la les desirs que vous formez en moi, donnez-moi, qu’ils subsistent, qu’ils m’animent, qu’ils me fassent agir. Donnez-moi que je puisse les communiquer a ceux qui en suivraient avec joie les mouvements : ou du moins donnez-moi que ces desirs me purifient, me sacrilient, me sanctifient, et m’unissent a vous par des liens que rien ne puisse jamais rompre ni le monde, ni l’enfer, ni meme la mort.

Page 1