‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 26 sur 42 · XV. MEDITATION · texte numérisé non relu

XV. MEDITATION

Pour obtenir les secours dont on a besoin, il faut penser sans cesse aux trois qualites de Jesus- Christ exposees dans le Chapitre precedent. , et quelle est la cause occasionnelle ou naturelle de la Grace. Quelques moyens pour s'en souvenir. Le meilleur Pest de prendre chaque jour un temps regie pour faire oraison : des parties essentielles de V oraison, et de son utilite en general.

I. Je t’ai expose, mon cher Fils, trois qualites considerables que l’Ecriture m'attribue, et selon lesquelles tu dois sans cesse me considerer. La plupart des hommes ne me regardent que comme la cause meritoire des vrais biens : ils ne savent point assez distinctement que j’en suis la cause Physique, occasionnelle, distributive; et que ce sont mes desirs qui determinent infaiUiblement 1’efficace de la bonne volonte de Dieu a

MEDITATIONS CHRET1ENNES

Fegard des hommes. Ils s’imaginent que, si Dieu agit en eux et les convertit, c’est uniquement que j’ai merite qu’il leur fasse grace. II pensent que Dieu agit comme les hommes par des volontes particulieres; ou que s’il suit certaines lois, elles leur sont entierement mconnues. En un mot, ils ne me regard ent point, comme la cause naturelle de tous les secours, dont ils ont besoin; et c’est pour cela qu’ils manquent de foi, et qu’ils ne s approchent point du propitiatoire avec une pleine et ent ere confiance. Comme c’est la le fondement de la Religion, je veux encore t y faire penser et te l’expliquer.

II. Lorsqu’un liomme penetre de froid veut ranimer ses membres deja presque morts. sache, mon Fils, que c’est en vain qu’il prie Dieu de repandre dans son corps la chaleur et le mouvement. La cause generale n’agissant point par des volontes particulieres que l’ordre et la justice ne le demandent absolument, cet homme perira de froid si le merite de sa priere n’exige Faction d’un Dieu, ou s’il ne connait que le feu est la cause occasionnelle de la chaleur; et s il ne s’en approche afin que selon les lois generales de la nature, la cause veritable, qui seide fait toutes choses, lui rende le mouvement et la vie. De meme, lorsqu’un homme languit dans le peche, c’est en vain qu’il invoque le Seigneur : SHI ne

croit en moi, il mourra dans ses desordres ( a) . Car, comme Dieu n’agit jamais que selon la loi de l’ordre immuable, ou selon les lois generates qu’il a etablies ( b ), et qu’il suit constamment, l’homme n’ayant point de merites naturels qui aient rapport aux vrais biens; Dieu ne le sauvera jamais qu’en consequence de Faction d’une cause occasionnelle. Mais s’il me connait, et que par la force de sa foi, il s’approche de moi, qui suis le vrai propitiatoire (c) , le Trone de la Grace, le Sauveur des pecheurs, en un mot la cause occasionnelle des vrais biens; je prierai pour lui, et mon Pere m’exaucera. Car quiconque croit en moi aura la vie eternelle ( d) . Que le peckeur s’kumilie done de ses desordres : mais qu’il n’oublie pas, qu’en ma personne, il a un Avocat ( e ), un Mediateur, un Intercesseur, qui obtient immanquablement tout ce qu’il demande.

III. Ah, mon Fils, qu’il y a de pecheurs qui se disent Chretiens, et qui perissent de faiblesse et de langueur, faute de bien connaitre que je suis la cause Physique de la Grace, comme le feu l’est de la chaleur.

(а) Jean, 8. 24.

(б) Traite de la Nature et de la Gr&ce, ler Discours.

(c) Domains, 3. 25.

(d) Jean, 6. 47.

(e) Premiere Epitre de Jean, 2. 1.

Lorsque quelqu’un de mes Disciples leur represente la vanite des grandeurs humaines, et des plaisirs de la vie presente, convaincus par la force de la verite, ils s’excusent sur leur faiblesse, et se laissent aller au torrent qui les entraine. Miserables qu’ils sont, ou est leur foi? S’ils croient que je suis leur vie , leur force, leur sagesse , leur justification, et leur redemption ( a) ; que ne m’invoquent-ils avec confiance. Un bomme, qui languit de faim, s’endort-il a la vue d’une table couverte de fruits. Un bomme tout transi de froid ne s’approche-t-il pas du feu avec joie. Sur d’etre bientot delivre du froid qui le penetre ou de la faim qui le presse, n’emploie-t-il pas tout ce qu’il a de force, pour s’approcher de la cause occasionnelle de son bonbeur?

IV. Si les Chretiens etaient done bien convaincus des qualites que je porte, et que je suis la cause occasionnelle que Dieu a etablie pour servir de fondement a la loi generale de la Grace, ils ne s’excuseraient point sur leur impuissance. Ne doutant point qu’ils ne peuvent rien sans moi (b), ils m’appelleraient sans cesse a leur secours, et ils demeureraient victorieux de leurs ennemis. Mais ils ne me connaissent point, et ne se mettent

(a) 1. Corinthiens, 1. 30. (Voir Med. VIII, § VII,

{ b ) Jean, 15. 5.

nullement en peine de me connaitre. Ils m’appellent leur Sauveur, et perissent sans penser a moi. Ils disent que je suis leur sagesse, et ne suivent point mes conseils. Ils confessent de bouche que je suis leur Media teur; mais il est rare qu’ils s’adressent a moi, afin que je les reconcilie avec mon Pere. Tache done, mon Fils, de n’oublier jamais les qualites que me donne l’Ecriture, et regarde-moi sans cesse comme la cause oceasionnelle ou distributive de la grace, comme souverain Pretre des vrais biens, comme Chef de l’Eglise, comme Architecte du Temple Eternel. Renouvelle ta foi a tous moments, alin que tu t’approches du Trone de ma grace dans tous les besoins avec une pleine et entiere conjiance.

O mon Sauveur je ne dois jamais oublier vos qualites : mais comme je ne suis pas Maitre de mes pensees, et que la rencontre des objets et les mouvements indeliberes de la concupiscence en excitent sans cesse en moi de fort importunes, et qui peuvent meme me faire perdre tout ce que vous venez de m’apprendre, que puis-je fane pour en conserver le souvenir?

Tu as raison, mon Fils, de te defier de toimeme : car, quelque penetre que tu sois des sentiments que je t’inspire, tu en perdrais bientot le souvenir, si tu ne travaillais a le

conserver. Yoici done quelques moyens dont tu peux te servir pour soutenir, par des objets qui frappent les sens, des idees abstraites qui se dissipent a tous moments.

V. Lorsque tu entres dans une Eglise, et tu ne peux trop souvent y aller, eleve aussitot ton esprit au Ciel. Souviens-toi que j’ai rompu le voile, que je suis entre par mon sang dans le Saint des Saints (1), et que la je fais maintenant roffice de Pontife, et de Mediateur entre Dieu et les hommes. Ne t’arrete pas a ce que tes yeux te disent, lorsque tu assistes au sacrifice de la Messe, pense que dans le Ciel je fais par moi-meme a decouvert, ce que je fais a l’autel par le ministere du Pretre sous des apparences sensibles. Les Ceremonies de PEglise, les louanges de Dieu que le Clerge ehante dans le chceur, et les prieres que Ton fait par mon intercession, te doivent faire penser a la beaute de l’Eglise triomphante, qui offre au Pere par le Fils un sacrifice continuel de louanges et de prieres. Regarde en la personne de POfficiant le Pontife des biens veritables faisant l’office de Pretre selon l’ordre irrevocable de Melchisedech en la presence du Dieu vivant; et dans la personne des ministres les legions d’Anges, et ce grand nombre d’elus, qui en moi et par moi benissent

(1) Voir : Epitre aux Hebreux, 9. 3.

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incessamment celui qui les comble de biens. Unis-toi d’esprit et de cceur au sacrifice que j’offre sans cesse, afin que Dieu regoive tes adorations et tes prieres.

VI. L’Eglise militante est a l’Eglise triornphante ce que j’etais sur la terre a ce que je suis maintenant dans le Ciel. Sur la terre j’etais dans les souffrances et dans l’ignominie. Maintenant je suis environne de gloire et je jouis de mille plaisirs. Mais j’ai ete et je suis toujours le meme. L’Eglise sur la terre souffle et combat sans cesse : l’Eglise dans le Ciel jouit du fruit de ses victoires. Mais 1’une et l’autre ne font qu’un meme corps. Comme il a fallu que je vecusse dans les souffrances, et que j’endurasse une mort cruelle, avant que d’entrer en possession de la gloire dont je jouis : il faut aussi que mes membres qui sont sur la terre combattent sans cesse avant que de posseder la gloire qui leur est preparee. Ainsi, lorsque tu souffres en ta personne, on dans celle de tes amis: lorsque tu vois meme en general quelqu’un dans la misere; pense qu’il est membre du corps dont je suis le Chef. Pense que c’est une pierre que je taille, et que je travaille pour en faire un ornement de mon Temple. Que cela te serve a me regarder selon la qualite de Chef de l’Eglise et d’Architecte du Temple vivant. Souviens-toi que ton ame

est en epreuve dans ton corps, et ne demande jamais que je te delivre des maux qui te purifient. Rejouis-toi dans les souffrances, tu assures ton bonheur. Glorifie-toi dans les opprobres, tu cours a la gloire. Souviens-toi de ce que j’ai fait pour toi sur la terre, et de ce que je te promets dans le Ciel. Entre, mon Fils, dans mes desseins. La volonte de mon Pere , et la mienne est ta sanctification (a), parce que la volonte de mon Pere et la mienne est sa gloire et ton bonheur. Mais l’ordre veut que la recompense soit meritee, et l’heritage du Ciel vaut bien que tu fasses toutes cboses pour l’obtenir. Courage done, mon Fils, dans toutes les difficultes que tu rencontres a vivre en Chretien, souviens-toi que tu as l’honneur d’etre membre du corps dont le suis le Chef, et que je ne puis te mettre en ceuvre et te faire entrer dans mon edifice, que je ne retranche de toi tout ce qui est indigne de la saintete de la maison de Dieu. Je ne puis te donner de motif plus ordinaire, et ou il soit plus necessaire que tu me consideres en qualite de Chef de l’Eglise, et d’Architecte du Temple Eternel, que les miseres qui se rencontrent dans la vie presente. R’Experience t’en fournira encore plusieurs autres, et les secours que tu sentiras

(a) 1. Thessaloniciens, 4. 3.

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apres m ’avoir invoque augmenteront de telle maniere la confiance que tu dois avoir en moi, que tu ne m’oublieras jamais, lorsque tu auras besoin de quelque assistance particular e.

VII. Mais, afin que tu t’accoutumes a m invoquer, il n’y a point de moyen plus sur que de prendre tous les jours un temps regie pour Femployer a l’oraison. II faut. mon Fils, que tu te prescrives cette loi, et que tu t’en fasses une habitude, afin que le son de l’heure venue suffise pour te faire penser a mes qualites et a tes besoins, et que faisant ainsi servir la nature a la grace tu aies du moins la pensee de prier, sans que Dieu agisse en toi d’une maniere particuliere. Bien des gens, mon Fils, vivent dans Foubli de Dieu, et dans un aveuglement etrange, parce qu’ils n’ont point cette pratique salutaire ; et qu’au lieu qu’ils devraient toujours prier, puisqu’ils courent de continuels dangers, ils ne s avisent de le faire que lorsque je les y excite par une grace de sentiment plus forte que les desirs actuels de leur concupiscence. Comme je ne donne que rarement de ces sortes de graces, et que la concupiscence se fortifie sans cesse, meme dans 1 usage necessaire desbiens sensibles;l’esprit s’aveugle. le cceur s’endurcit, on devient insensible, on plutot on n’a plus que du degovit et de Fhor-

reur pour tout ce qui peut rendre a lame la force et la sante.

V III. Afin que tu comprennes clairement,mon cher Disciple, ce que c’estque 1’oraisonet la necessite qu’il y a de prier, souviens-toi seulement de ce que je t’ai deja dit : savoir qu’il n’y a que deux principes qui determinent, et qui arretent au bien le mouvement inquiet de la volonte, la lumiere qui le decouvre a l’esprit, et le plaisir prevenant ou autre qui le fait gouter a l ame. Car cela suffit afin que tu reconnaisses que l’oraison n’a en general que deux parties essentielles, l’attention de l’esprit et l’affection du cceur : puisque l’attention produit naturellement la lumiere, et que l’affection renouvelle en quelque maniere le plaisir, ou du moins qu’elle entretient Fame dans le mouvement, que le plaisir a deja produit en elle.

IX. L attention est une priere naturelle, que l’esprit me fait comme a la Raison universelle, afin qu’il regoive de moi la lumiere et l’lntelligence : et j’exauce toujours cette priere, lorsqu’elle a certaines conditions que je t’ai expliquees auparavant (a). L’affection du coeur, dont je te parle presentement, est un mouvement actuel que tu produis librement en toi par la force de ta charite, excitee

la) Med. III.

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par la lumiere, que je te donne toujours en consequence de ton attention. Mais il faut que je t’explique cela plus au long, de peur que faute de bien concevoir ce que je te dis tu ne tombes dans quelque erreur.

X. Tu sais bien que Dieu ne creant et ne conservant les esprits que pour lui, il les pousse vers lui sans cess e(a); et que c’est cette impression continuelle de Dieu, qui fait la volonte des hommes, puisqu’ils ne sont capables d’aimer aucun bien en particulier, que par l’amour naturel et invincible que Dieu leur donne pour le bien en general. Or la lumiere peut determiner vers un bien particulier le mouvement general de Fame : car il suffit qu’un objet paraisse bon, afin qu’on se porte a l’aimer. Ainsi, puisque tu es souvent le maitre de ton attention, et que l’attention est la cause occasionnelle de la lumiere, il est visible que tu peux exciter en toi 1’ amour de certains objets, non en produisant dans ton cceur quelque mouvement nouveau d’amour, mais en determinant diverSement un amour qui est aussi ancien que toi-meme.

XI. De meme lorsqu’un homme a la charite ou quelque autre amour habituel, s’il se

(a) Traite de la Nature et de la Grace, 3® Discours. Recherche de la Verite, 4® livre, chap. Ier, ler Eclaircissement et ailleurs.

represente clairement l’objet de son amour, cela suffira pour exciter en lui quelque affection. Mais quoiqu’il puisse de cette maniere entretenir le mouvement de sa charite, je veux dire la disposition naturelle ou necessaire a se mouvoir vers le vrai bien, il ne peut neanmoins F augmenter. Car il n’y a que les sentiments qui augmentent les mouvements indeliberes, ou les dispositions naturelles a se mouvoir : il n’y a que le plaisir qui augmente positivement le mouvement naturel de l’ame. La lumiere toute seule laisse l’esprit a lui-meme : elle ne le transporte point : elle fait seulement qu il se porte vers l’objet qui lui parait bon, suppose que d’ailleurs Fame ait du mouvement pour cela. Ainsi la lumiere peut bien augmenter la charite de choix, ou la facilite a consentir aux mouvements de charite, mais elle ne peut augmenter cette meme charite. Le plaisir au contraire determine invinciblement les esprits a proportion de sa force : il ne suppose point d’ autre mouvement que celui qui fait l’essence de la volonte. Il suffit qu on veuille etre heureux, pour s’abandonner a lui, parce qu’effectivement le plaisir rend formellement heureux. Ainsi il n’y a que la grace de sentiment qui puisse augmenter le mouvement de la charite. Mais comme tu n’es point a toi-meme la cause occasionnelle

de tes sentiments; il faut que tu m’invoques, afin que je repande en toi cette espece de grace; et si tu prends soin de conserver ia charite (a), qui en est une suite, assure-toi que je ne cesserai point de l’augmenter.

XII. Mais, quoique la lumiere n’augmente point directement et par elle-meme le mouvement de la charite, elle peut neanmoins

I augmenter en affaiblissant la concupiscence son ennemie (b). Ce sont, mon Fils, les affections qui entretiennent et qui fortifient les passions : car de meme que pour perdre de mechantes habitudes, il suffit de cesser d en former les actes : afin d’abolir les passions, il suffit aussi de s’eloigner des objets qui les excitent. Or la iumiere, que l’esprit recoit dans l’oraison lui decouvre mille motifs d’eviter ces objets. Il est permis a tout le monde de rentrer en soi-meme, de comparer le temps avec 1 eternite, les biens de la vie presente avec ceux que la foi nous promet dans Fautre.

II faut comparer pour faire choix : et il faut

(a) Par la charite il faut toujours entendre ici l’habitude que la delectation de la Grace produit en nous par son efficace propre, et non pas 1’habitude (1) qu’on acquiert a consentir a la Grace. Car cette derniere espece de charite purement libre et meritoire peut s augmenter de mille manieres sans aucun plaisir prevenant. Voyez la Meditation qui suit depuis /'article 13. jusques au 20.

if) Traite de la Nature et de la Grace 3e Discour-.

(1) Premiere et cleuxieme editions : « celle ».

comparer serieusement lorsqu’il est question de faire choix sur un sujet de cette importance. Enfin lorsqu’on a fait choix, il faut de la conduite, de la fermete, de la perseverance : et 1 attention de I’esprit est necessaire a tout cela, et fournit ainsi mille moyens pour affaiblir les emotions de la concupiscence, et pour faire paraitre a 1’esprit le chemin de la vertu plus doux et plus agreable.

XIII. Lorsque la lumiere nous decouvre la vanite des plaisirs, et des grandeurs de ce monde, le dereglement des passions, la laideur du vice; alors notre charite, quoique faible, etant soutenue par la raison qui en favorise par sa lumiere tous les mouvements, elle est plus en etat de vaincre et de subsister longtemps, qu’une charite plus grande, mais moins eelairee, moins conservee moins fortifiee par le secours de Poraison. Les affections du cceur, excitees par le travail de V attention dans ceux qui ont de la charite, sont meme ordinairement accompagnees d’une douceur interieure, qui affermit fame, toujours sensible au plaisir qui la rend heureuse, dans l’amour du vrai bien; principalement lorsqu’il n’y a pas longtemps que Pon a ete converti par la vivacite de quelque plaisir prev^nant. Gar, iorsqu’on a ete touche de quelque plaisir par rapport a un objet, on est quelque temps, qu’on ne pense point a cet objet, sans en

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ressentir aussitot quelque plaisir. Ainsi les saintes affections conservent la charite en plusieurs manieres : elles l’augmentent meme indirectement, parce qu’elles affaiblissent la concupiscence qui ne s’oppose au bien que lorsqu’elle est excitee.

XIV. II est vrai, mon Fils, que ceux, qui manquent de charite, ne sont point assez forts pour exciter en eux des affections pures et saintes. La lumiere toute seule sans la charite n’est pas capable de former dans le coeur un acte d’amour de Dieu sur toutes choses, il est necessaire pour cela que je previenne et que je prepare la volonte par la delectation interieure. Mais les pecheurs meme les plus corrompus, peuvent par la force de leur amour-propre, j’entends l’amourpropre eclaire et raisonnable, et non point l’amour-propre aveugle et brutal : ils peuvent, dis-je, puisqu’ils veulent etre solidement heureux, cbercber ou se trouve le bonbeur sobde et veritable, et prendre un temps pour examiner serieusement quel est le chemin qui y conduit. Ils ne peuvent point encore aimer, comme il faut, la beaute de l’ordre : mais ils peuvent hair la laideur du peehe en luimeme, reconnaitre la vanite des biens qui passent, craindre de se rendre esclave de certains plaisirs, dont ils n’ont point encore goute. Ils peuvent, par de semblables affec-

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tions excitees dans l’oraison a la lumiere de la verite, oter mille empechements a l’efficace de la grace. S’ils sentent en eux la loi du peche qui les retient dans leurs ’ desordres, convaincus de leur faiblesse, ils peuvent s’humilier. S’ils croient que je suis leur Sauveur, et s’ils souhaitent leur guerison, ils peuvent m’invoquer. Ils ne feront jamais rien de meritoire sans mon secours : ils ne m’invoqueront point : ils ne souhaiteront point, comme il faut, leur guerison. Mais mon secours ne manque point a ceux qui sont humbles et vigilants. La pluie de la grace est plus abondante sur les Chretiens, que la pluie ordinaire sur les lieux les plus temperes. Elle ne tombe pas toujours, mais elle tombe assez abondamment a l’egard de ceux qui veulent en profiter. Ce n’est point le travail des laboureurs, qui fait pleuvoir : mais il est rare qu’ils se repentent de leurs travaux. Le travail des pecheurs n’est point meritoire de la grace : mais ils ne se repentiront jamais de s’etre prepares a la recevoir. Ils peuvent par le secours de la grace en meriter de nouvelles : mais il ne depend pas des laboureurs d’augmenter la pluie, qui arrose leurs campagnes.

XV. Jusques ici, mon cher Disciple, je t’ai parle de l’oraison, telle qu’on la peut faire par les secours, qui accompagnent ordinaire-

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ment la disposition ou Ton se trouve. J’ai suppose que le pecheur agit par amourpropre, et le juste par la force que sa charite lui fournit, sans considerer les secours extraordinaires qui ne sont point des suites de 1 etat ou Ton est. Et cependant tu peux juger, par les choses que je t’ai dites, que l’oraison est d’une tres grande utilite, et meme d’une necessite indispensable; principalement a l’egard de ceux qui vivent dans le commerce du grand monde, et que la gloire et les plaisirs sollicitent sans cesse au mal.

XVI. Mais, si tu savais les faveurs que je fais a ceux, qui consacrent a ma gloire leur esprit et leur coeur, par le travail de leur attention et par la purete de leurs affections; tu croirais que tout le temps que tu emploies a Taction, et aux oeuvres meme de charite les plus saintes, serait perdu. Sache, mon Fils, que c’est uniquement pour lui que Dieu a fait les esprits; et que jamais l’komme n’est mieux dispose, que lorsque son esprit est tourne vers la lumiere, et son coeur en mouvement vers le vrai bien. La veritable adoration ne consiste pas dans les prosternement du corps devant une image de pierre; mais dans l’aneantissement de l’esprit a la vue de la grandeur et de la saintete de Dieu. C’est le culte spirituel que je desire dans mes enfants et dans mes membres. Je cheris

particulierement ceux qui adorent Dieu en esprit et en verite (1). Je m’applique avec un soin extraordinaire a les purifier, a les sacrifier, a les sanctifier : ce sont les ornements les plus precieux de moil Temple. Puis qu’ils rendent a Dieu le plus d’honneur, n est-il pas juste que j’aie a leur egard une application particuliere?

XYII. Je ne veux point, mon Fils, te parler des communications toutes extraordinaires et toutes divines, que je fais de mon esprit a ces ames epurees qui ne vivent que d oraison. Ce sont des biens qui se doivent sentir, et qui ne se peuvent exprimer a ceux qui ne les ont jamais goutes : ils passent tout sentiment et ne tombent point sous Fimagination. La parole peut produire dans l’esprit des idees nouvelles : mais elle ne peut jamais exciter de sentiments nouveaux : elle peut seulement reveiller le souvenir de ceux dont on a ete touche. De sorte que si tu veux connaitre les fruits excellents de Foraison, il est necessaire que tu en goutes. Applique-toi done a l’oraison, fais de ton esprit et de ton cceur l’usage que tu en dois faire, meprise tous les objets sensibles, ils ne sont pas dignes de ton attention. N’aime aucune creature, Dieu n’a fait ton coeur que pour lui.

(1) Voir Med. XI, § IX, n. a.

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Si les objets qui t’environnent peuvent t’eclairer, et te rendre raisonnable, tournetoi vers eux, j’y consens. Si quelque creature peut agir en toi et te rendre heureux, aime-la. Mais si je suis seul ta lumiere, si Dieu seul est ton bien, pourquoi penses-tu aux (1) corps; pourquoi cours-tu apres des objets qui sent au-dessous de toi, et incapables d’agir en toi?

XVIII. Si tu ne savais pas, mon Fils, que Dieu seul agit en toi, et que toutes les creatures ne sont que des etres impuissants, ou des causes occasionnelles de ce qui se passe en ton ame; tu pourrais peut-etre penser a elles et les aimer a proportion du bien qu’elles pourraient te faire. Mais comment peux-tu t’en occuper et les aimer sachant que la veritable cause de ton bonbeur en a de la jalousie? Dieu n’agit point en toi, que tu ne t’approches de ces objets. Je le veux : approche-toi d’eux par le corps, mais de Dieu par 1’esprit. Sers-toi de tes

par rapport aux objets qui t’environnent : c’est la leur usage naturel. Mais vis par raison : sers-toi de ton esprit pour regler les mouvements de ton coeur vers la cause veritable de ton bonbeur : ce que je te dis ne parait

(1) La troisieme edition dil : « au »; faule d' impression

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deraisonnable qu’a ceux qui se confondent avec leur corps, qui ne distinguent point entre aimer et s’approcher, craindre et fuir, negliger et demeurer immobile; en un mot entre les mouvements de Fame qui ne doivent tendre que vers Dieu, et les mouvements du corps par lesquels on peut s’approcher des objets sensibles. Ah, mon Fils, que l’oraison t est necessaire afin que tu te conduises selon ces (1) principes, afin que tu rendes a Dieu tes devoirs, que tu marches toujours en sa presence et que tu regies sur l’ordre tous les mouvements de ton esprit et de ton cceur. Ne manque.pas de la pratiquer : et tu verras, par le soin que je prendrai de toi, que la peine que tu y trouveras d’abord sera bien recompensee dans la suite.

XIX. o mon veritable et unique Maitre, apprenez-moi done a faire oraison. Aidez-moi a faire taire mes sens et mes passions, ou elevez votre voix, afin que malgre le bruit confus qu’ils excitent en moi, j’entende clairement vos reponses. Mon esprit travaille par son attention.: mais souvent ses efforts sont inutiles. Mon imagination inquiete et chagrine de ce que je m’appliqtie a des sujets, oil elle n’entend rien, vient a la traverse, et dissipe toutes mes idees avant qu’elles aient

(1) La troisieme edition dil : « tes », faule d' impression.

passe jusqu’au coeur, et qu’elles y aient excite des affections salutaires. OVerbe fait chair ! 6 Raison des Intelligences, qui avez pris un corps, afin de rendre la verite sensible a des hommes charnels, accommodez-vous a ma faiblesse, et parlez-moi d’abord un langage qui n’effraie point toutes les puissances de mon ame. Yous savez que je veux invinciblement etre heureux, donnez-moi done dans 1’oraison l’avant-gout des vrais biens, afin que je les desire. Donnez-moi du degout pour les faux biens, afin qu’ils me fassent horreur : soutenez par la douceur de votre grace l’attention de mon esprit, qui se rebute d’un travail desolant, et qui parait ingrat a tous ceux dont la foi est mediocre.

XX. Courage, mon Fils, reconnais ta faiblesse pour faire le bien : et lorsque tu sens que ton corps corrompu par le peche t’appesantit l’esprit, invoque-moi comme ton Sauveur. Ta priere rend honneur a mes qualites, et je me fais un plaisir de t’exaucer. Mais, prends garde, d’ou vient que tu reconnais ta faiblesse, et que tu as recours a moi, n’est-ce pas que tu as voulu faire essai de tes forces? Continue done, mon Fils, de faire effort, afin que s’il est sans effet, tu t’humilies, et tu implores mon assistance; et que s’il est accompagne de ma grace, il te fasse avancer dans la vertu. Je t’avertis neanmoins

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que je ne te donnerai pas toujours une grace de sentiment assez vive pour t’attirer a faire oraison, si de ton cote tu ne fais servir la nature a la grace. Ainsi n’oublie pas de te faire une loi d’employer a cet exercice une certaine heure du jour, et le reste du temps ne laisse pas remplir ton esprit et ton cceur de desirs et de soins superflus. Tu ne gouteras jamais Toraison, si tu t’abandonnes a tes passions; parce que le plaisir donnant le branle aux mouvements du coeur, il faudrait que je te donnasse tous les jours des graces extraordinaires et miraculeuses de sentiment pour te porter a Toraison, si dans le meme temps ton cceur etait en mouvement vers Tobjet de quelque passion violente. Veille done et prie : car il faut veiller pour prier. II faut veiller non seulement pour prier utilement, mais encore pour prier reglement (1). Il faut se preparer avant que de prier, autrement e’est tenter Dieu (a) : e’est lui demander qu’il fasse des miracles, et qu’il trouble la simplicity de ses voies et l’uniformite de sa conduite.

(a) Eccl^siastique, 18. 22. 23.

(1) Reglement : « Auec regie, d'une maniere rtgtte. » Dictionnaire de l’Academie, 1694.

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