XVI. MEDITATION
Jesus-Christ a des desirs passagers , et des desirs stables et permanents. Les premiers influent (1) la grace actuelle , et les seconds Vhabituelle. C'est de ceux-ci que depend Vejflcace des Sacrements de la nouvelle alliance , qui donnent la charite par laquelle seule on a droit aux biens promis par Valliance. Difference entre Vamour actuel et Vamour habituel. En quoi consiste la justification. De la Contrition et de V Attrition. Effets du Sacrement de Penitence , et ce quil faut faire pour s’y preparer.
O ma lumiere et ma Raison, je me presente devant vous pour recevoir ma nourriture ordinaire, et les regies de ma conduite. Que puis-je faire encore pour avoir bonne part aux influences que vous repandez, comme
(i) infiuer : « Verbe actif. Communiquer par une uertu secrete. » Dictionnaire de l’Academie, 1694, qui le reserve surloul pour « les impressions que les astres repandent sur les corps sublunaires ».
Chef de l’Eglise, dans les memhres qui la composent? Faut-il vous invoquer sans cesse, et n y a-t-il point encore d’autres moyens, que ceux que vous m’avez presents, par lesquels je puisse obtenir ce que je souhaite?
I. Oui, mon Fils, il y en a d’autres : mais ceux que je t’ai exposes sont les plus necessaires. Tu peux par l’usage des Sacrements, par les oeuvres de Charite, par des actions de penitence, obtenir beaucoup de graces, mais d’une maniere differente que par Pinvocation et la priere. Afin que tu conceives clairement ce que je te vais dire, ecoute-moi serieusement.
II. Tu sais bien que Dieu ne donne jamais aux hommes ses graces, je parle des graces qui en tout sens sont pures graces, si je ne le porte a cela par mes desirs, qui sont les causes occasionnelles qui le determinent comme cause veritable a agir selon les lois generales qu’il a etablies, ainsi que je t’ai deja dit tant de fois : or j’ai des desirs de deux sortes. Les uns sont actuels, passagers, particidiers : les autres sont stables, permanents, generaux. Les derniers consistent dans une disposition ferme et constante de ma volonte a l’egard de certains effets, qui tendent a la sanctification de mon Eglise et a l’execution de mon Ouvrage.
MALEBRANCHE
HI. Les desirs actuels distribuent d’ordinaire la grace actuelle, et les desirs stables et permanents la grace liabituelle. Lorsque tu m’invoques avec foi, tu excites en moi des desirs actuels : tu re^ois aussi les secours dont tu as besoin : mais lorsque tu t’approches des Sacrements avec les dispositions necessaires, tu re<jois la grace habituelle, parce qu’en tout temps j’ai un desir stable, permanent, general, que tous ceux qui s’approchent des Sacrements re^oivent la grace justifiante : lorsqu’ils ne mettent point d’opposition a leur efficace. C’est pour cela que tous les Sacrements de la nouvelle Alliance operent la grace, et que ce sont les canaux par lesquels elle coule sans cesse du Chef de l’Eglise dans les membres qui la composent. Mais entends ceci de la grace habituelle et justifiante, qui donne droit aux secours que Dieu a promis aux justes pour perseverer dans le bien, et non point de ces memes secours : car un enfant, un malade, un homme, que je suppose hors d’etat de faire usage de sa liberte, peut neanmoins recevoir par les Sacrements la grace habituelle, ou une augmentation de cette grace sans le secours actuel des graces de sentiment.
IV. Afin que tu te formes quelque idee de la maniere dont j’agis, considere en ma
personne un Architecte qui veut elever a la gloire de son Prince un ample et somptueux edifice. L’esprit plein de son grand dessein, et des moyens de l’executer, il donne ses ordres pour faire apporter les materiaux necessaires. II construit ses machines, et veille sans cesse, afin que son ouvrage s’avance, et que tout contribue a Fexecution de son dessein. Tu peux done reconnaitre dans cet Architecte des desirs semblables aux miens. Car il a des desirs actuels et passagers par rapport aux besoins particuliers et passagers de son ouvrage, ou des materiaux qui se presentent a ses yeux; et des desirs permanents a l’egard des besoins generaux et continuels. Il desire sans cesse que les machines qu’ii a preparees fassent leur effet; que les rivieres, qui lui conduisent les materiaux, ne tarissent point, que rien ne se demente de ce qu’ii peut deja y avoir de construit.
Y. Si F ame de l’homme pouvait selon ses desirs donner au corps la forme et l’accroissement, comme je fais a l’Eghse qui est mon Corps (a), elle aurait sans doute une suite de pensees et de desirs, qui te peuvent encore donner une idee assez juste de Faction par laquelle j ’execute mon ouvrage. Ce serait par
(a) Ephesiens, 4. 15. 16; 5. 30. Colossiens, 2. 19. etc.
MALEBRANCHE
des desirs actuels et particuliers que l ame ferait tous ces mouvements qu’on appelle volontaires, et qui doivent changer la situation du corps par rapport aux objets qui se succedent les uns aux autres. Mais ce serait par des desirs permanents qu’elle ferait la digestion, et qu’elle donnerait au coeur et aux poumons les mouvements qu’on appelle naturels et in volontaires, parce qu’en tout temps ces mouvements sont necessaires a la formation et a la conservation du corps. En recherchant ainsi les divers desirs d’un Architecte, qui execute quelque grand dessein (a), ou d’une ame a qui Dieu aurait donne la puissance de se faire un corps et de le conserver ( b ). Tu peux te former quelque idee generate de Faction par laquelle je construis maintenant mon ouvrage. Voici en deux mots la conduite que j’ai tenue.
VI. Lorsque j’etais sur la terre j’avais deja resolu le dessein que j ’execute dans le Ciel. J’enseignais dans cette vue mes Apotres et mes Disciples, par mes paroles et par mes examples. Apres ma Resurrection je leur ai donne mes ordres pendant les 40 jours (c) qui ont precede mon Triomphe et mon Ascen-
{o) E Corinthiens, 3. 16. Apocalypse, 3. 12.
( b ) Ephesiens,^4. 15. 16; 5. 30. etc.
(c) Actes, 1. 3.
MEDITATIONS CHRfiTIENNES
sion. Et apres que je suis entre dans le Saint des Saints, que j’ai ete assis a la droite de mon Pere, que j’ai ete etabli souverain Pretre des vrais biens selon l’ordre de Melchisedech, j’ai commence tout de bon l’execution de mon Ouvrage : j’ai envoye le Saint- Esprit (a ) : j’ai fait mes liberalites : j’ai mis tout en mouvement pour me fournir les materiaux propres a mes desseins. Alors toutes les Nations de la terre m’ont ete abandonnees (b), afin que rien ne manquat a mon Ouvrage. Alors bien lorn d’empecher que mes Apotres ne precbassent aux Gentils, je les y ai excites par des revelations et par des miracles (c). Je suis meme venu en personne pour oter
(a) Actes, 2.
( b ) Psaumes, 2. 8. — Hebreux, 5. 5.
(c) Actes, 10. 5. (Dans la premiere edition, la reference etait : Matthieu, 10.5; or ce texte rapporte ees paroles du Christ a ses Apotres : « N’allez point, leur dit-il, vers les Gentils, et n’entrez point dans les villes des Samaritains »; conseil qui ne se comprend qu’a l’interieur de tout le developpement, puisqu’il s’agit d’envoyer d’abord les Apotres vers les brebis perdues de la maison d’lsrael. Neanmoins ce texte convenait plutot mal pour illustrer celui de Malebranche. — La nouvelle reference renvoie au recit de la visiondeCorneille et particulierement au moment ou Tange lui dit de faire venir un certain Simon, nomme Pierre. Les versets suivants racontent 1’extase de Pierre, et tout se termine par la conversion de Corneille. Cette reference se rapporte done a la fin de la phrase de Malebranche seulement. Les derniers versets du recit se rapporteraient au contraire au debut; on les trouvera a la note suivante.)
MALEBRANCHE
a la Synagogue un zele defenseur (a), et en faire l’Apotre des Nations (b). Les Juifs etaient trop opposes a mes desseins : le desir de mon Ouvrage me pressait trop ; et je ne pouvais differer davantage la construction du Temple que mon Pere doit habiter.
VI. J’ai done maintenant un grand peuple a gouverner et a defendre. Toutes les Nations de la terre sont soumises a mes lois, et combattent genereusement sous mes enseignes contre le Monde et l’Enfer. II faut que je les eclaire contre des ennemis invisibles, que je les soutienne contre la puissance du fort arme (1), que je leur donne le courage de mepriser le monde et de se surmonter euxmemes. J’ai prevu, mon Fils, toutes ces cboses.
(а) Acles, 9. (Recit de la conversion de saint Paul. Dans la premiere edition, il avait ajoute : Acles, 10. 28. 45. Ces deux textes sont : « Vous savez qu’il est defendu a un juif de se lier avec un etranger ou d’entrer chez lui; mais Dieu m’a appris a ne regarder aucun homme comme souille ou impur. », et « Les fideles venus de la circoncision qui accompagnaient Pierre etaient tout hors d’eux-memes en voyant que le dan du Saint-Esprit etait repandu meme sur les Gentils ». Ces textes sont a la fin du recit de la conversion de Corneille; voir la note precedente.)
(б) Acles, 13.
(1) Expression inspiree de VEcrilure pour designer le Demon; voir Luc, 11. 21 a 23 : « Lorsque I'homme fori et arme garde sa maison, ce qu'il possede est en paix. Mais si un plus fort que lui survienl el triomphe de lui, il emporlera loules ses armes, dans letquelles il se confiail et il dhtribuera ses depouilles. » — Voir aussi saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, explication de la slrophelll
Ainsi avant que de monter au lieu oil je suis presentement (a j, j’ai regie l’ordre que tu vois dans l’Eglise pour en conserver la foi, et la discipline; et j ai etabli sept Sacrements pour y entretenir et augmenter la saintete. Car par les Sacrements je consacre mes membres : je les vivifie, je les sanctifie, je leur donne la force de vaincre leurs passions, et je les conduis a la gloire qui leur est preparee dans le Ciel.
VIII. Car tu dois savoir, mon Fils, que les, Sacrements que j’ai institues ne sont pas semblables a eeux de la Synagogue. La premiere Alliance ne promettait point les vrais biens (6) : et les Sacrements de cette Alliance n’etaient que des signes exterieurs par lesquels le peuple de Dieu, figure de l’Eglise, se pouvait discerner des Nations idolatres (c). Mais les Sacrements que j’ai etablis ne sont
pp. 59-60. (Edition des Carmelites de Paris, t. IV) : « Elle (fame) donne le nom de forts aux demons qui sont la seconde classe de ses ennemis, soil parce qu'ils s'efforcenl avec une grande violence de lui couper le chemin, soil parce que leurs ruses sont plus perfides, leurs tenialions plus fortes... », et il afoute : « David les designe par le meme nom : Alieni insurrexerunt adversum me, et fortes quaesierunt animam meam. (Psaume LIII. 5.) ».
(a) Actes, 1. 3.
( b ) Levitique, 26. (Chapitre consacre a remuneration des Benedictions et des Maledictions.)
(c) Hebreux, 7. 19. Galates, chap. 3 et 4. Romains, 4. 11 et 2. 25.
MALEBRANCHE
pas seulement des signes et des ceremonies par lesquels mes enfants se discernent des enfants de tenebres : ce sont aussi des sources de graces. Comme la nouvelle Alliance promet les vrais biens, il fallait que ces Sacrements y donnassent droit, en repandant en l’ame la grace justifiante, laquelle fournit aussi dans les besoins les secours necessaires pour la conserver. Ainsi il faut que j’aie toujours un desir ferme, constant, irrevocable, que tous ceux en general, qui s’approehent des Sacrements avec les dispositions necessaires, regoivent la grace ou une augmentation de la grace habituelle, qui les mette en etat de meriter les vrais biens, que Dieu a promis aux hommes dans la nouvelle alliance, qu’il a contractee avec eux par ma Mediation.
IX. Juge done maintenant, mon cher Fils, de ce que tu dois faire, et si tu peux negliger l’usage des Sacrements que j’ai etablis pour ta sanctification. Yeux-tu condamner ma conduite, en laissant inutiles les moyens que je t’ai fournis pour ton salut? Penses-tu etre assez fort, et ta charite assez ardente pour vaincre tes passions? Ah ! tu ne te connais pas, ni toi, ni les ennemis que tu dois combattre. Mais je veux que tu aies raison de ne rien craindre : as-tu raison de ne pas travailler a augmenter ta charite, et a t’unir a moi de la maniere la plus etroite qui se puisse?
As-tu peur d’etre trop grand dans le Ciel, d’avoir une gloire trop eclatante, d’etre trop proche de la Majeste et de la saintete de Dieu, de jouir eternellement d’une felicite trop douce et trop agreable ? Qui peut done t’empecher de t approcher de moi dans les Sacrements, saehant que tu m’y trouveras pret a te faire du bien. Je suis la, mon Fils, une source qui coule sans cesse; viens done desalteret ta soif. Bois a longs traits une eau qui eteint les ardeurs de la concupiscence, et qui deviendra en toi une fontaine qui rejaillira jusques a la vie eternelle.
X. O mon Sauveur, pardonnez a mon ignorance, a ma stupidite, a mon insensibilite. Je ne connaissais point l’efficace de vos Sacrements; et parce qu’en les recevant je ne sentais rien d’extraordinaire, je les negligeais comme des elements vides de graces et sans vertu. C’etait la foi qui devait regler mes sentiments, il est vrai. II me semble aussi qu’elle les a toujours regies. Mais elle n’a guere regie ma conduite. J’ai cru du moins confusement tout ce qu’elle propose a croire : mais je n’ai pas fait ce qu’elle ordonne de faire. J’ai toujours ete si stupide et si insensible pour tout ce qui regarde mon salut, que ce n’est que depuis que vous parlez a mon cceur, que je me sens emu de mes desordres, et tout pret a mener une autre vie.
MALEBRANCHE
En eflet vous me parlez d’une maniere si vive, que je sens bien que je vous suis cher; et que mes maux vous touchent infiniment plus que moi-meme. Maintenant que vous etes dans la gloire, devriez-vous penser aux hommes? Ne devriez-vous pas etre applique tout entier a contempler les perfections infinies de votre Pere, et a jouir de votre bonheur? Cependant vous pensez a nous, vous compatissez a nos miseres (a), vous sentez nos maux. II semble meme a ceux qui jugent de la capacity des esprits, par ce qu’ils eprouvent en eux-memes, que toute votre application tende a nous sauver. Car vous avez a tous moments mille desirs pour secourir ceux qui vous invoquent. Yous etes averti de tous les besoins de vos membres, et vous avez soin d’y pourvoir. Enfin vous conservez soigneusement dans votre ame des dispositions habituelles qui influent la grace en plusieurs manieres dans ceux qui s’approchent des Sacrements. O Seigneur qu’il faut etre aveugle pour s’egarer vous ayant pour guide; qu’il faut etre miserable pour perir, vous ayant pour Sauveur; qu’il faut etre ingrat, abandonne, desespere pour vous connaitre, et vous oflenser. O mon unique Maitre, continuez de me parler
(a) Hebreux, 4. 15. Actes 9. 5. (Le verset 17 explique le renvoi au verset 5.)
de vos Sacrements, et de l’usage que j’en dois faire pour obtenir, et pour conserver la grace sans laquelle je ne puis rien faire qui soit ageable aux yeux de Dieu.
XI. II y a, mon Fils, sept Sacrements : le Bapteme, la Confirmation, la Penitence, rEucliaristie, PExtreme-onction, FOrdre et le Mariage. Je donne a l’liomme un etre tout nouveau par le Bapteme. Je lui communique mon esprit avec abondance par la Confirmation. S’il tombe dans le peche, je le releve par la Penitence. Je le nourris d’une nourriture toute divine par FEucharistie. Je le delivre de ses infirmites par PExtreme-onction. Je donne par FOrdre a mon Eglise des Eveques, des Pretres, des Ministres pour la conduire en mon nom et par ma puissance. Et j’unis Phomme avec la femme par le lien indissoluble du Mariage, pour figurer sans cesse l’amour que j’aurai eternellement pour l’Eglise mon epouse; et afin que les Chretiens me fournissent les materiaux necessaires a mon dessein, avec une intention d’autant plus pure et plus sainte, que l’union des corps est impure et brutale dans les autres hommes. Je ne veux pas, mon Fils, te parler en detail des Sacrements que tu as deja regus, ni de ceux qu’on ne re<joit que rarement : je m’arreterai seulement a la Penitence et a FEucharistie, comme etant les seuls dont Fusage
MALEBRANCHE
t’est plus necessaire pour te purifier de tes peches, et pour fortifier ta charite contre les efforts continuels de la concupiscence.
XII. Afin que tu convolves bien l’effet principal du Sacrement de Penitence, il faut que je t’explique la difference qu’il y a entre Petal de grace et celui de peche, et comment on passe de Pun a l’autre. Tu sais bien que Phomme est en etat de grace, lorsque la charite domine dans son coeur ; et qu’il est en etat de peche lorsque la concupiscence regne en lui : mais cela, mon Fils, est si general que tu n en peux rien conclure de l’effet des Sacrements. Ecoute-moi done, et consulte en meme temps le sentiment interieur que tu as de ce qui se passe en toi.
XIII. La volonte de Phomme peut aimer un objet de deux manieres differentes, d’un amour actuel et d’un amour habituel. L’amour actuel est un mouvement par lequel l’ame est tranportee vers le bien. Cet amour est naturel et/ necessaire avant le consentement fibre de la volonte : et il est fibre, raisonnable et meritoire du moins d une recompense mediocre et commune, lorsque l’esprit n’est point porte invinciblement a consentir a ce mouvement naturel, et qu’il y consent avec choix et par raison. Mais il est meritoire d un bonheur extraordinaire, lorsqu’on sacrifie
a cet amour raisonnable quelque amour naturel que le sentiment du bien a produit dans Fame. Lorsque l’esprit se conduit par raison, il merite de jouir des droits dus a la nature raisonnable : mais pour meriter un etat plus heureux, il ne suffit pas de se conduire par raison, il faut offrir a Dieu quelque sacrifice. Il faut ou souffrir quelque mal en l’honneur du vrai bien, ou du moins se priver pour 1 amour de lui de quelque bien, dont on pourrait librement jouir, si on le voulait. C’est pour cela que Dieu defendit aux premiers hommes de manger d un fruit beau a voir et agreable au gout. C’est pour cela que la concupiscence meme est tres utile a mes desseins. Car elle fournit aux hommes la matiere de divers sacrifices, et plusieurs sujets de merite et de recompense.
UT
XIV. L! amour habituel n’est point un mouvement de Fame, mais un poids, une inclination, une disposition a se mouvoir. Cet amour ne peut s’exprimer que par des termes generaux et metaphoriques. Car, comme l’homme n’a point d’idee distincte de Fame (a), il n’est pas possible de lui marquer distinctement en quoi consiste la nature de ses habi-
(a) Recherche de la Verite, chap. VII de la deuxieme partie du troisieme Iivre, et dans l’eclaircissement sur ce meme chapitre.
MALEBRANCHE
tudes. Certainement on ne peut pas expliquer clairement les manieres, ou les attributs des etres, dont on n’a point d’idee claire. Si tu n’avais point une idee claire de l’etendue, tu ne pourrais jamais concevoir ce que c’est qu’un cercle, une sphere, un cube, un cylindre; ainsi on ne pourrait jamais te faire comprendre pourquoi une sphere est plus facile a faire remuer qu’un cube, pourquoi un cylindre ne peut pas facilement se mouvoir en tous sens, et d’autres choses semblables.
XV. Lorsqu’on est agite de quelque amour actuel, soit naturel, soit raisonnable, on ne connait point clairement ce que c’est que cet amour, mais on sent bien son action, car on a conscience ou sentiment interieur de tous ses sentiments et de tous ses mouvements actuels. Mais il n’en est pas de meme de l’amour habituel. Toutes les dispositions de l’ame lui sont entierement inconnues, si ce n’est lorsqu’elles sont excitees. Et alors, quoiqu’elle sente bien qu’elle est disposee a aimer certains objets, elle ne peut juger que fort confusement de la force et de la grandeur de sa disposition actuelle, elle ne peut la comparer avec celle qu’elle n’eprouve point en elle dans ce moment. Et c’est pour cela que l’homme ne peut s’assurer, si c’est la charite ou la concupiscence qui regne en lui.
XYI. Or l’amour habituel aussi bien que l’actuel se divise en deux especes : en amour liabituel naturel, et en amour habituel raisonnable, j ’oppose ici naturel a raisonnable. Le naturel est produit en Fhomme par des sentiments qui previennent sa raison, qui remplissent la capacite qu’il a de penser, et qui le portent ainsi d’une maniere invincible a aimer l’objet qui les cause ou qui semble les causer. Le raisonnable an contraire est produit en l’homme par des mouvements mediocres, qui naissent de la lumiere, ou qui ne sont point invincibles. Car l’amour actuel produit naturellement un amour liabituel de meme espece.
XVII. Or 1’ amour habituel quoique necessaire et naturel est bon, lorsqu’il a Dieu pour objet, et il est mauvais et deregie lorsqu’il se rapporte aux objets sensibles. Mais, pour etre bon ou mauvais, il n’est pas pour cela digne de punition ou de recompense . un enfant qui vient au monde avec un amoui babituel naturel et necessaire, qui le deregie et qui le dispose a preferer a Dieu les objets sensibles, est fils de colere. Dieu le halt, car son coeur est deregie, et Dieu ne peut aimer que l’ordre. Il sera done damne et prive de l’heritage des enfants. Mais il ne sera pas puni de la peine qui est due au mauvais usage de la liberte (1). De meme un enfant,
(1) Voir : Med. XIX, § XI et XII.
MALEBRANCHE
qui recoit par le Bapteme la charite habituelle, ou un amour dominant de l’ordre et de la justice, mais naturel et necessaire, est certainement cheri de Dieu : car son coeur est regie, et Dieu aime 1’ordre. II sera done sauve, il aura part a l’heritage des enfants. Mais ce ne sera que par pure grace qu’il recevra la recompense, qui n’est due qu’au bon usage qu’on fait de sa liberte par le secours de la Grace.
XVIII. Lorsque dans un coeur il y a deux amours habituels de differente espece, je veux dire l’un naturel et necessaire, et l’autre raisonnable, et meritoire, Dieu a toujours plus d egard au raisonnable qu’au naturel. Ainsi quoique la concupiscence soit plus \ive que la charite, et que les justes memes aient plus de disposition au mal qu’au bien, nean moins ils ne laissent pas d’etre agreables a Dieu : suppose que leur concupiscence soit naturelle et necessaire 5 car si elle regne en eux par leur faute, ils sont pecheurs devant Dieu. Un homme est done juste, lorsque son amour habituel, et libre, est plus fort pour le bien que pour le mal, et que son coeur est plus dispose par cette espece d’amour liabituel a aimer Dieu que les creatures.
XIX. Or il faut, mon Fils, que tu remarques avec som que l’homme n’agit pas toujours
par la force de son amour dominant; et que celui qui est plus ambitieux qu’avare agit souvent par un mouvement d’avarice. La raison de ceci est que l’amour liabituel n’agissant que lorsqu’il est excite, si l’amour liabituel des honneurs dort, pour ainsi dire, lorsque F amour des ricbesses est reveille; celui qui est plus ambitieux qu’avare aimera actuellement les richesses, plus que les honneurs, quoiqu’habituellement il soit plus dispose a Lmour des honneurs qu’a celui des richesses. Ainsi celui qui aime habituellement l’ordre et la justice par-dessus toutes choses peut commettre une injustice; et au contraire celui qui a plus de disposition habituelle pour s’enrichir que pour rendre justice peut, sans changer de disposition dominante, agir par amour pour la justice.
XX. Le pecheur, dont l’amour liabituel des faux biens est plus grand que l’amour liabituel de l’ordre et de la justice, peut done par le secours de la grace, qui excite l’amour habituel quoique faible qu’il a pour l’ordre, preferer actuellement Dieu a toutes choses. Or comme un acte d’amour de Dieu ne change pas d’ordinaire l’etat de fame, elle demeure encore habituellement disposee, par une habitude acquise avec liberte, a preferer l’objet de sa passion a tout autre. Le pecheur qui
MALEBRANCHE
a forme cet acte d’amour ne devient pas pour cela juste devant Dieu, puisqu’il n’a pas encore la charite. Mais si ce pecheur qui forme, ou qui a forme par le secours de ma grace un acte d’amour de Dieu sur toutes choses, s’approche du Sacrement de Penitence dans ce mouvement actuel (1): sache, mon Fils, qu’il re<joit par Pefficace de ce Sacrement la charite dominante ou la Grace justifiante. Ainsi la preparation necessaire au Sacrement de Penitence renferme quelque amour de Dieu sur toutes choses ( b ), et neanmoins ce Sacrement n’est pas inutile a la justification; non seulement parce que tout amour actuel ou virtuel de Dieu sur toutes choses ne justifie pas le pecheur, mais encore parce que ce Sacrement augmente la charite dans les justes qui s’en approchent avec les dispositions necessaires.
XXI. II y a, mon Fils, cette difference entre un acte de contrition, et un acte d’attrition, que le premier renferme un acte d’amour de Dieu assez fort pour changer la disposition habituelle de Fame, car les actes forment et changent les habitudes; et que le second
(a) Concile de Trenle, Session 14, chap. IV.
( b ) Voyez le Traite de Morale, chap. IV et VIII. (Note ajoutee dans la troisieme edition.)
(1) Premiere et deuxieme editions : au lieu de « dans ce mouvement actuel », on lit : « cwant que de V avoir re trade ».
renferme bien quelque amour de Dieu, mais trop imparfait, et trop faible, pour vaincre l’habitude qui lui est contraire. Apres un acte de contrition le pecheur devient juste, puis qu’il se trouve habituellement dispose a preferer Dieu a toutes choses. Le Sacrement ne le justifie pas, mais il augmente sa charite, et le droit qu’il a aux secours necessaires pour la conserver. Mais apres un acte d’attrition le pecheur demeure encore pecheur. Quoiqu’actuellement il prefere le Createur a la creature, il est toujours habituellement dispose a preferer la creature au Createur. De sorte que s’il meurt sans recevoir la grace du Sacrement, Dieu qui juge Fame selon la disposition habituelle et constante qu’il trouve en elle, et non pas selon les dispositions actuelles, qui changent a tous moments, ne peut qu’il ne la condamne comme criminelle et digne des peines de l’enfer.
XXII. Ainsi, mon Fils, comme tu ne peux pas t’assurer si tu as la charite, tu negliges fort ton salut, si tu negliges de t’approcher souvent du Sacrement de Penitence pour te purifier de tes peches. Prends garde neanmoins a ne pas abuser de ma bonte; prepare-toi a une action si sainte par la priere, et par un sincere repentir. Lave tes peches de tes larmes, avant que de les laver dans mon sang : car ce sang, qui apaise la colere de Dieu, crie ven-
336 MALEBRANCHE
geance contre ceux qui le repandent et qui le profanent. C est moi, mon Fils, qui baptise, qui confirme, qui absous le pecheur de ses peches : ne t imagine pas que tu te confesses a un homme sujet a l’erreur : pense que c’est a moi-meme que tu as affaire : ne me deguise done rien : humilie-toi : repens-toi de l’etat miserable, ou le peche te reduit : et je romprai les liens qui te tiennent captif sous la domination du demon.
O mon Jesus, vous me faites peur, je crains de paraitre devant vous et de vous decouvrir mes ulceres. Si je touche seulement par derriere la frange de votre robe, je serai gueri : pourquoi paraitre devant votre face? Vous savez mes desordres, pourquoi vous les declarer? Je crains de profaner votre sang. Je crains...
XXIII. Tu crains, mon Fils, de me reconnaitre pour ton Sauveur, et de me decouvrir tes maux, comme a ton Medecin. Est-ce que tu veux m’eprouver pour ton juge? Si je ne te lave point dans mon sang, tu n’auras point de part a mon heritage; et si tu ne me declares point tes peches en la personne de mes ministres, je ne t’en donnerai point par eux 1 absolution. Mes Pretres me represented : ils ne doivent pas agir comme des aveugles : i s doivent savoir ce qu’ils font. Ils sont juges, ds sont Medecins : peuvent-ils agir sans con-
naissance? Prends garde, mon Fils, que ta paresse et ta negligence ne soient le principe de ta crainte, et que la honte de dire a un homme, ce que tu n’as pas honte de faire aux yeux de Dieu, ne t’empeche de decouvrir tes desordres. Ecoute-moi : voici comment tu dois te preparer a recevoir l’absolution de tes peches dans le Sacrement de Penitence.
XXIV. Lorsque tu sens ta conscience chargee de quelque peche, c’est moi comme ta Raison qui te fais deja sentir ce poids, et qui excite pour ton bien les remords qui te troublent et qui t’inquietent : pense done d’abord a la saintete de Dieu, crains sa justice, et dis-toi souvent a toi-meme, que c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ! (a) La mort est incertaine, et l’eternite la suit. Souviens-toi ensuite que je suis le Sauveur des pecheurs, et que tu as en ma personne un puissant Intercesseur aupres de Dieu. Pleure, gemis, humilie-toi, meprisetoi dans l’etat miserable oil le peche t’a reduit, et invoque-moi avec confiance et avec joie. Tu honoreras mes qualites, et je me ferai un plaisir de te delivrer des maux qui t’accablent. Je recompenserai ta foi, et tu seras convaincu que j’ai veritablement la qualite que tu me donnes. Viens done dans le mouvement
(a) Hebreux, 10, 30-31. (Italiques el references ajoutees dans la troisieme edition.)
MALEBRANCHE
d’amour que je t ’inspire pour recompense!* ta Confiance, viens te prostemer a mes pieds en la personne du Pretre, et me confesser tes desordres avec humilite, sincerite, repentance. Sers-toi du mouvement actuel que je te donne pour obtenir par Pefficace du Sacrement la charite justifiante, l’amour dominant de l’ordre et de la justice, que tu as perdu. Ne remets point ta conversion, n’endurcis point ton coeur : ne te rends point plus criminel par une indifference mortelle, et par une nonchalance fort perilleuse. Ecoute-moi dans la personne du Pretre, comme ton juge aussi bien que ton Sauveur : ne resiste point a la penitence qu’il t’impose : compare les peines qu’il t’ordonne avec celles dont il te delivre, et avec la grace inestimable qu’il te communique par le Sacrement : grace qui te met au nombre des enfants de Dieu, et qui te donne droit aux biens eternels. Ne pense pas a chercher d’autres Pretres plusindulgents : car je ne te ferai peut-etre pas demain la grace que je te ferais aujourd’hui. Je suis d autant plus indulgent que mes ministres sont severes; et les pecheurs, qui veulent trouver des Pretres indulgents, ne trouveront pas toujours en ma personne un Sauveur incessamment applique a les delivrer de leurs miseres. Enfin, mon Fils, lorsque tu as regu l’absolution, n’oublie pas aussitot tes offenses
et ma bonte. Souviens-toi que tu as ete delivre des peines eternelles et que tu as ete lave dans mon sang. Conserve avec soin ta charite; ne laisse point eteindre l’esprit qui t’anime. Les rechutes sont dangereuses, il faut plus de graces, et j’en donne moins. Veille, prie, evite les occasions du peche, et n’attends pas a te relever que ta chute t’ai donne la mort, ou t’ai rendu insensible a la perte que tu as faite. Prends pour directeur une personne qui ait de l’experience, de la piete, de la science. Examine bien pour faire un bon choix, mais ne change plus. Tu ne changes pas volontiers ton Medecin, lorsque tu es persuade qu’il connait bien ton temperament et tes infirmites. Prends garde neanmoins a ne le pas croire sur sa parole, s’il te donne des conseils opposes aux miens. Lorsque je te parle clairement dans le plus secret de ta raison, tu ne dois plus consulter personne : ton Confesseur est sujet a l’erreur, il te peut tromper. II a de la complaisance, il est sensible a 1 amitie, il te peut flatter. Prefere neanmoins a ton sentiment celui de ton directeur, lorsque tu peux le suivre sans remords et sans inquietude. Tu dois me preferer a ton directeur : ma s dans le doute tu ne dois jamais te preferer a personne.
XXV. Je vous rends graces, mon Sauveur, et mon unique Maitre, des remedes excellents
MALEBRANCHE
que vous apportez a nos maux, et des instructions salutaires que vous me donnez pour m’en servir utilement. Helas ! en combien de manieres appliquez-vous aux pecheurs le prix de votre sang, et que ne faites-vous point pour me faciliter le chemin qui me doit rendre eternellement heureux. Seigneur, que notre salut vous est cher ! mais que lhomme est ingrat, qu’il est insensible. II ne sent point ses maux : il ne recommit point vos bienfaits semblable a un malade insense qui insulte aux (1) Medecins,et qui tout moribond qu il est, s ’imagine avoir assez de forces pour vaquer a ses affaires; il ne sent point, Seigneur, son impuissance pour le bien, et meprise fierement les ordonnances que vous lui prescrivez. O sage Medecin de mon ame, je veux suivre humblement vos conseils, et me servir de vos remedes avec tous les sentiments possibles de reconnaissance. Lavez-moi, punfiez-moi dans votre sang, rendez-moi la vie par votre mort. Ne permettez point que je m’egare et que je retombe dans mes desordres. Donnez -moi enfin un conducteur fidele qui me conduise dans vos voies, qui me soutienne dans mes faiblesses, et qui me releve promptement et charitablement de mes cbutes.
( 1 ) Insulter aux : «... il signifie aussi : prendre civantage de la rnisere d'un homme pour lui faire quelque offense, quelque deplaisir. En ce sens, il regille datif: Insulter aux miserables. » Dictionnaire de l’Academie, 1694.