‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 28 sur 42 · XVII. MEDITATION · texte numérisé non relu

XVII. MEDITATION

Raisons de V Institution de V Eucharistie. Effets de ce Sacrement. Preparations a le recevoir.

I. Me voici a vos pieds, mon unique Maitre, presse d’un desir extreme de vous entendre parler sur le plus auguste de vos Sacrements. Surpris de l’efficace du Bapteme, de la Confirmation, et de la Penitence, que vous m’avez expliquee plus au long, mon esprit s’est trouve transports de joie a la pensee de FEucharistie. Je me suis imagine que, si vous faites tant de bien aux hommes avec un peu d’eau, une goutte d’huile, et quelques paroles remplies de votre Esprit, que le Sacrement, qui contient effectivement votre Corps, votre Sang, votre Ame et votre Personne sacree, devait etre un principe de grace si fecond et si divin, que desormais rien ne me pouvait manquer, si je savais en profiter. O mon Sauveur, augmentez ma joie, satisfaites a mes justes desirs, ne refusez pas

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de m’expliquer le mystere que vous avez etabli pour nous combler de vos faveurs.

II. Tu as raison, mon Fils, de croire que l’Eucharistie est une source de graces toute extraordinaire et toute divine. Les autres Sacrements sont plutot des canaux que des sources : ils repandent la grace, mais ils n’en contiennent pas le Principe et FAuteur. Ils justifient ceux qui les regoivent, mais ils ne sont pas etablis pour donner a Fame toute la force et toute la perfection, dont elle est capable. J’ai institue le Bapteme pour donner des enfants a mon Eglise : la Confirmation pour leur soutenir le courage contre les attaques de Fennemi : la Penitence pour les retablir en grace : l’Extreme-onction pour les delivrer de leurs infirmites : l’Ordre et le Mariage pour le bien de mon Eglise en general, pour donner a mes ministres droit a la grace de leur ministere. Car les personnes mariees doivent, comme ministres selon l’ordre de la nature, m’offrir et me preparer a leur maniere des materiaux, que mes ministres selon un ordre plus saint et plus releve puissent benir, consacrer, sanctifier. Ainsi les autres Sacrements ne donnent ordinairement aux Chretiens que ce qui leur est necessaire pour conserver leur qualite : mais les justes regoivent par FEucharistie toute la force et toute la perfection dont ils sont capables. Je vais,

mon Fils, t’exposer les raisons principales de l’institution de ce Sacrement. Ecoute-moi avec beaucoup d’attention.

III. Tu agis presque toujours comme si ton corps faisait partie de ton etre propre, que ta nourriture et ta vie fut ce pain materiel dont tu te nourris, et que tu pusses trouver ton bonheur parmi les objets qui frappent tes sens. Seduit et aveugle par le corps, auquel tu es uni, tu penses naturellement que ses biens et ses maux te sont communs. Tu te trompes, mon Fils, des que tu cesses de rentrer en toimeme pour m’ecouter. Ce toi a qui je parle, et qui m’entends, est une substance spirituelle, qui peut sans ton corps subsister tout entiere. Cette substance est unie a un corps, et fait avec lui ce qu’on appelle un komme : mais ce que tu vois de Vhomme n' est pas Vhomme. N’oublie jamais ces paroles pleines de sens, que tu as apprises etant encore enfant. L’bomme est un compose de deux substances, de ce toi qui congois ce que je te dis, et de ton corps, substance terrestre, animale, insensible. Or ton corps a sa nourriture, et toi la tienne. II trouve parmi les corps de quoi conserver sa vie et sa perfection, qui ne consistent que dans une circulation parfaite des humeurs, et dans une juste conformation de ses membres. Mais toi, mon cher Fils, tu ne trouveras point, je ne dis pas dans les

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corps, mais parmi les Intelligences les plus parfaites, de substance intelligible capable de te nourrir, de te perfectionner, de t’eclairer. La substance spirituelle de ton etre ne peut se nourrir que de la substance intelligible de la Raison. Je te l’ai dit cent fois : tu le crois : tu en es meme pleinement convaincu. Mais c’est quand tu y penses, et tu n’y penses point assez.

IV. Que si tu n’y penses point assez, mon cber Fils, toi qui as merite par ton attention d’apprendre cette Verite, ces Philosophes grossiers, qui s’imaginent recevoir de leurs sens tout ce qu’ils ont de connaissances ; ces Philosophes superbes, qui se croient etre a eux-memes leur maitre et leur Raison ; le commun des hommes qui ne fait pas seulement attention de quel cote vient la lumiere qui les frappe, y pensera-t-il? Ne vois-tu pas que les hommes, semblables aux betes les plus stupides et les plus insensibles, mangent ce que je leur presente sans me reconnaitre pour leur bienfaiteur; et que pourvu que ce que je leur donne soit conforme a leur nature ou leur flatte le gout, ils s’en repaissent, sans s’enquerir de ce que c’est. N’est-ce pas la se nourrir brutalement de la Raison, et se servir de la lumiere sans penser qu’elle vient du Soleil? Lorsqu on presente aux ivrognes du vin qui les rejouit, ils demandent quel est le pays

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qui le produit. Lorsqu’on met sur une table quelque mets inconnu, cbacun desire d’en savoir le nom, et peut-etre la maniere de l’appreter. Mais personne ne se met en peine de savoir quelle est la substance qui nourrit FEsprit. Bien loin de rechercher avec empressement quelle est la nature de cette substance, des que tu en as voulu parler, t’en souviens-tu? Des esprits ingrats et stupides t’ont interrompu, comme si tu proposals des questions inutiles : ils t’ont traite de visionnaire (1); tu n’as fait qu’exciter leur raillerie.

V. Cependant, mon Fils, les plus ingrats et les plus stupides aiment naturellement ce

(1) Malebranche le savait par experience... La doctrine de la vision en Dieu appelait le calembour. Aussi dis 1675, dans les Conversations Chretiennes, il repond aux beauxesprits par la bouche du jeune Erasie : « J'apprehende qu' Ari star que ne m'appelle visionnaire, si je dis que je vois loules choses en Dieu. » (Troisieme Entrelien, p. 208 de V Edition Genoude). Dans le Dixieme Eclaircissement d La Recherche de la Verite, il dit encore : « J'aime mieux qu'on m'appelle visionnaire, qu'on me traite d' illumine, et qu'on dise de moi lous ces bons mots etc. » (p. 371 de Vediiion Bouillier). Voir aussi: Traite de Morale, I, chap. XII, § II; Lettre de Malebranche, du 9 novembre 1683, Correspondance inedite, edition Blampignon, p. 10 : « Je ne suis pas surpris que le P. Quesnel vous ait dit que les Meditations Chretiennes ttaient des visions ». D'ailleurs, Jurieu dans L’Esprit de M. Arnauld, 1684, t. I, p. 80, dit du Traite de la Nature et de la Grace : « Tout y parait visionnaire ».

Sur les veritables visionnaires et le sens de ce mot dans la psuchopathologie de Malebranche, voir Recherche, II, 3e par tie, chap. I, § V, p. 238 de Vediiion Bouillier, et chap. IV, p. 258. Traite de Morale, I, chap. XII, § VII.

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qui les nourrit. Ils s’en occupent avec plaisir : ils le recher client avec soin. Et cela est juste et naturel, car il est juste et naturel d’aimer ce qui peut faire du bien. Si les objets sensibles pouvaient nourrir ta propre substance, tu pourrais y penser, les aimer, les recbercber. Mais les corps qui t’environnent ne peuvent rien sur ton etre propre, ni meme sur le corps que tu animes. Je veux bien neanmoins que tu t’en approcbes par le mouvement local : mais je ne puis pas te permettre de t’y unir par le mouvement de ton amour. Car tu ne dois aimer que ta nourriture propre, que ta vie, ta Raison, la cause de ta perfection et de ton bonlieur. Certainement tu ne dois aimer que Dieu, puisque tu es indispensablement oblige a Fainter de toutes tes forces. Ainsi, mon Fils, si les hommes etaient convaincus d’une maniere sensible et palpable, que je suis leur Raison, la nourriture de leur esprit, le principe de leur vie et de leur perfection; ils auraient sans doute le plus puissant et le plus juste motif qu’il y ait de s’unir a moi de toutes les puissances de leur ame. Or j’ai voulu leur fournir ce motif. Car voyant qu’ils ne pouvaient pas facilement rentrer en eux-memes, je me suis servi de la foi, qui parle a l’esprit par les sens. Je leur ai appris par l’institution du Sacrement de mon Corps et de mon Sang, que je suis veritablement leur

nourriture, qu’il ne tient qu’a eux de vivre de ma substance; et que si les voluptueux aiment les viandes dont ils nourrissent leur corps, on ne peut sans ingratitude, sans aveuglement, sans une insensiblilite etrange s’approcher de mon Sacrement sans amour.

VI. Une des raisons, pour lesquelles j’ai donne aux hommes ce Pain celeste, est done pour leur marquer sensiblement, que je suis le Pain qui nourrit actuellement la substance de leur ame, et par la les porter a m’aimer de toutes leurs forces. Mais que ce n’est pas la, mon Fils, la principale ! Je ne pense point tant a marquer le passe qu’a figurer le futur. Ecoute-moi. Les biens et passes et presents ne sont que des ombres et des figures des biens a venir : Je suis necessairement la nourriture et la vie de toutes les Intelligences : mais je ne me suis encore communique aux hommes que d’une maniere fort imparfaite.

VII. L’homme avant son peche, pouvait a la verite vivre de la Raison, il pouvait manger librement du fruit qui donne l’immortalite. Mais ce fruit n’avait point alors certains attraits sensibles, qui font qu’on n’en veut point manger d’autres. Des que Fhomme est tombe dans le peche, Faeces a l’arbre de vie lui a ete exactement defendu, a lui et a sa posterite; et si quelques personnes se

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sont nourries de la sagesse (a), et ont consulte serieusement la Raison, saches, mon Fils, qu’ils ne Font fait que d’une maniere fort imparfaite; ou qu’ils n’ont merite cette grace que par la force de leur foi ( b ). Car on ne passe a l’lntelligence des Verites capables de nourrir l’esprit que par le merite et le secours d’une foi humble et soumise. Ainsi je ne me suis communique aux bommes que d’une maniere imparfaite, soit dans le desert, soit meme dans le Paradis terrestre. Mais dans le Ciel je me donnerai tout entier a eux. Mes enfants vivront uniquement et paisiblement de ma substance : ils ne pourront plus manger d’autres fruits que de ceux que je produis. Je ne ferai plus a leur egard une manne (c) dont la vertu est cachee. Ils trouveront en moi une douceur inexplicable, car je renferme dans la simplicity de mon etre une variete infinie d’attraits et de biens. Ceux qui ont mange de la manne dans le desert sont morts : mais ceux qui se nourriront de ma substance vivront eternellement ( d ). Les Juifs ont mange l’agneau avec des berbes

(a) Proverbes, 3. 18.

(b) Isai'e, 7. 9. apud 70. Aug. (Les premiere et

deuxieme editions portent : apud 70. V. Aug. « Si

vous ne croyez pas, vous ne sauriez subsister. »)

(c) Sagesse, 16. 20. 21.

(d) Jean, 6. 49. 51.

ameres, debout et a la hate (a), comme des gens qui sont dans la crainte, et penetres de douleur. Mais les Chretiens dans le Ciel seront assis a ma table. Ils mangeront de l’Agneau meme de Dieu (o) : ils auront part a la Victime : ils se nourriront avec Dieu d’une meme substance, et jouiront a leur maniere d’une meme felicite (c). Voila, mon Fils, ton esperance, voila ta fin, voila l’objet de tes desirs. C’est aussi cela principalement que j’ai voulu figurer par 1’Eucharistie, que Dieu re<joit comme sacrifice, et toi comme Sacrement. Car, si maintenant tu manges reellement mon Corps et bois mon Sang, tu ne dois pas douter que tu ne te nourrisses dans le Ciel de ma substance. Je te marque done par l’Eucharistie, que je suis reellement la Raison et la nourriture de l’homme ( d ) : mais je te figure encore par ce mystere bien d’autres communications de mon etre. Je te fais esperer un bonheur dont tu ne peux te former une trop grande idee. Je t’en donne meme un gage bien sur. Ainsi ce mystere doit exciter dans ton cceur des desirs et des mouvements qui te tiennent toujours en action, jusques a ce que tu jouisses des biens, que je t’ai promis.

(c) Exode, 12.

(d) Luc. 22. 30. — Apocalypse, 19. 9.

(e) Matthieu, 25, 11.

(/) Jean, 6. 55.

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VIII. Peux-tu apres cela, mon Fils, penser aux corps qui t’environnent, et te nourrir des plaisirs sensibles, toi qui ne dois vivre que de ma substance, et qui as de fermes assurances de jouir un jour de tous mes plaisirs. Seras-tu semblable au fils d’un Souverain, qui pleure pour un jouet, et qui prefere une pomme a sa couronne. Pense, mon Fils, pense serieusement a ta dignite, a tes qualites, a tes esperances. Ne vis presentement que del’avantgout des biens eternels, et meprise tous ces objets puerils, qui partagent ton cceur avec moi, et qui t’arretent dans ta course vers le vrai bien.

IX. O mon Sauveur, qui pourra comprendre la stupidie de l’esprit bumain, qui pourra penetrer le dereglement de son cceur ? Quand vous me parlez, je suis semblable a un enfant, qui entend raison : j’ai honte de moi-meme et de la bassesse de mes inclinations. Mais des que je ne suis plus en votre presence, je retombe en enfance : une bagatelle m’arrete, je m’amuse a perdre le temps, par lequel je puis gagner l’eternite? Insensibilite effroyable ! L Enfer est pret a me devorer. Non, Seigneur, qu’il n’y ait point d’enfer ! Mais je puis perdre des biens dignes de la magnificence d’un Dieu, des biens merites par le sang d’un Dieu, des biens qui font la felicite de Dieu meme : je puis perdre ces biens,

mais pour une eternite, et je vis sans inquietude. Toujours semblable a un enfant, je prends de la boue et des tuiles cassees. Je m’amuse a batir une butte qui ne peut contend* que la moindre, et la derniere partie de mon etre. Cette hutte va se renverser avant qu’elle soit faite : je le sens meme en la faisant : je sais du moins que tout fondra sous mes pieds a ma mort. Et cependant, ferme dans mes grands desseins, je me fais un plaisir de m’aveugler, de me seduire, de m’endurcir. Miserable que je suis ! Quel est le Prince content de sa fortune et de sa gloire? Et moi je vivrai content, lorsque je me serai fait l’etablissement que je desire? Mais plus je vivrai content, plus je craindrai la mort : je ne puis done vivre content, que je ne pense point a la mort. Mais la cruelle s’approche, la voici, et je suis dans Peternite. Seigneur, ou sera ma demeure, ma nourriture, mes plaisirs? O Jesus, que ceux-la sont heureux a qui vous parlez sans cesse ; ils se regardent ici-bas comme des voyageurs; ils vivent sous des tentes comme Abraham, Isaac et Jacob (a). Pleins d’esperance, fermes sur votre promesse, ils meprisent genereusement les biens qui passent. Ils se font un etablissement dans la Cite sainte dont les fondements sont

(a) Hebreux, 11. 9. 10.

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inebranlables, et dont Dieu meme est l’Architecte et le fondateur. O mon unique Maitre, eclairez-moi sans cesse. Rompez, mon Sauveur, les liens qui me tiennent captif. Vous me promettez les vrais biens : vous me donnez par votre Sacrement un gage de votre promesse. Mais j’ai l’esprit si petit et si faible, le coeur si bas et si corrompu, que le moindre eclat des beautes sensibles m’eblouit et m’agite. Et alors le souvenir de vos promesses, et toutes les pensees solides que vous m’inspirez, s’effacent entierement de mon esprit.

X. C’est, mon Fils, que ta charite est faible et languissante, et que tu ne prends pas assez de soin de la fortifier. Un bomme, qui manque de nourriture, manque de vigueur et de generosite. Mais lorsqu’il a le cerveau plein d’esprits, et les veines de sang, il est pret a former de genereux desseins. Le Sacrement de mon corps et de mon sang est la nourriture de ton esprit. Tu manques de coeur : tu as encore de viles et basses inclinations. Viens a moi prendre de la generosite et de la force. Ce Sacrement ne marque pas seulement que je suis ta raison, et que dans le Ciel je serai ta vie, ta nourriture, ta felicite, il soutient aussi le courage dans le cbemin, qui conduit aux vrais biens qu’il figure et qu’il promet. Si j’ai cache ma substance et mon esprit sous les apparences de la nourriture

ordinaire, c’est pour te convaincre d’une maniere sensible, que mon Sacrement est a ton ame ce que le pain et le vin sont a ton corps. Je suis en effet le veritable pain du Ciel. Je suis le pain vivant et vivifiant, dont celui qui s’en nourrira n’en desirera jamais d’autre. II n'aura que du degout et de l’horreur pour les plaisirs, dont les voluptueux se nourrissent. Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang , demeure en moi et moi en lui. Et comme je vis pour mon Pere , celui qui me mange vivra pour moi. Mais en verite, en verite, je te dis que si tu ne manges ma Chair et ne bois mon Sang , tu n’auras point la vie en toi : tu mourras dans le desert comme ceux qui ont mange la manne. Tu nentreras point dans la terre promise. Tu ne vivras point eternellement (a).

XI. Mais prends garde, mon Fils, il faut de grandes preparations pour me recevoir utilement. 'Le pain et le vin ne rendent pas la vie aux morts. Ils ne rendent pas meme toujours la sante a ceux qui sont malades : mais ils fortifient extremement ceux qui sont faibles et presses de la faim : il en est de meme de mon Corps et de mon Sang. Ils fortifient extremement ceux qui ont une sante parfaite, et qui n,ont point d autre maladie

(a) Jean, 6. (56. 57. 58.)

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que leur faiblesse, et leur langueur. Que ceux done qui ont de la sante, je veux dire une bonne volonte, un coeur droit, faim et soif pour la justice, quoique faibles, fatigues, languissants, mangent tres souvent du pain et du vin que je leur ai prepares. Ils se retabliront bientot, et marcheront a grands pas dans le chemin qui conduit a rimmortalite. Que ceux qui sont affliges de quelque maladie et qui ne sentent point en eux-memes cette faim pressante, et cette soif ardente pour la justice, aient soin de se purger de leurs peches par le Sacrement de Penitence, et de leurs mauvaises inclinations par des exercices de piete. Autrement le frequent usage de mon Sacrement les endurcira, et les mettra en danger de mort. Le pain et le vin est souvent une nourriture trop solide pour des malades; et, s ils en prennent trop, ils se mettent en danger de perdre la vie. Ceux qui ont des attachements permis sont peut-etre eux-memes criminels devant Dieu, car personne ne peut savoir jusqu’ou va Famour qu’il a pour l’objet de sa passion. II est permis d’aimer son Pere : mais le fils qui aime son Pere plus que moi n est pas en etat de me recevoir (a). De sorte que ceux, qui sentent encore en eux-memes des attachements considerables a la crea-

(a) Matthieu, 10. 37.

ture, doivent se preparer a la communion avec crainte. Us doivent travailler a sortir de cet etat, et ne pas s’approcker souvent et avec assurance des sacres mysteres,qui donnent la mort aux profanes et aux impurs. Mais pour ceux, qui ont le coeur corrompu par un attachement criminel, qu’ils n’approchent jamais en cet etat de la sainte Table. Ma chair est un poison si present a l’egard de ceux qui sont pleins d’une viande corrompue, qu’elle leur glace le sang, et les rend entierement insensibles. Lorsque ces Hypocrites viennent, au jour de mes victoires, s’asseoir a ma Table avec mes bien-aimes Disciples, ils semblent avoir encore quelque sentiment. L’horreur et le trouble les surprend et les inquiete; mais ils se retirent froids, insensibles, endurcis, cherchant comme Judas a me livrer a leurs passions. II faut un miracle extraordinaire pour rendre a ces miserables le mouvement et la vie. Ainsi, mon Fils, nourris-toi souvent de ma substance : mais examine et purifie ton coeur auparavant; et afin que je ne te condamne pas, n’oublie pas de te juger (a), et de te condamner toi-meme.

XII. Si tu savais, mon Fils, ce que j’opere par Fefficace de mon Sacrement, dans les ames bien preparees, tu croirais ne devoir

(a) 1. Corinthiens, 11. 31.

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travailler qu’a me preparer ton coeur. Tu te regarderais comme cruel a toi-meme, si tu passais un jour sans me recevoir; et tu serais sensiblement touche de Paveuglement de ceux qui negligent de recevoir le bien que je veux leur faire. Pourrais-je etre dans une ame sans y rien operer, moi qui travaille sans cesse a leur sanctification? dans une ame qui s’abandonne a ma conduite, et qui veut entrer dans mes desseins, moi qui presse d’amour pour les hommes, vais cbercber les pecheurs jusque dans le lieu de leurs debauches; qui plein d’ardeur pour Paccomplissement de mon Ouvrage fais chercher des materieux par toute la terre. Quel est P Architect qui neglige les pierres les plus propres a son batiment? Quel est le Sculpteur, qui rejette une matiere qui obeit sous le ciseau? Mais quel est Phomme qui refuserait de donner aux membres de son corps toute la perfection dont ils sont capables ? Que Phomme, mon Fils, oublie son corps, et l’epoux son epouse : mais, pour moi, je suis trop constant, trop sage, trop bienfaisant, pour manquer de faire a une ame qui me re<joit, comme elle le doit, des liberalites conformes aux qualites que ie porte.

XIII. L’Eucharistie consideree comme Sacrement opere de grandes graces dans ceux qui la le^oivent : mais ne t’imagine pas qu’elle

soit sans efficace, en ne la regardant que comme sacrifice. Sache au contraire, mon Fils, que le sacrifice de rEucharistie est la source de toutes les graces, et que l’on communie a ce sacrifice en mille manieres qui different toutes de la communion Sacramentelle. Tous ceux qui assistent a la Messe; et qui s’elevant en esprit dans le Ciel, m’invoquent, comme un Pontife toujours vivant, pour interceder pour eux, ne manquent point d ’avoir part a ce Sacrifice. Ils y communient sans doute, s’ils m’offrent a mon Pere comme la victime qui efface les peches du monde. Et comme ce Sacrifice represente les diverses manieres, dont je me suis offert a Dieu sur la terre, comme il represente encore le sacrifice que j’offre comme Pretre selon l’Ordre de Melchisedec, et qu’il n’en est pas meme different, quant a la qualite de la victime, et a la personne qui sacrifie, il est certain qu’il est la cause de toutes les graces qui sont donnees aux hommes. Il est certain que le Sacrement meme de mon Corps et de mon Sang n’opere la grace, que parce que c’est la communion a ce Sacrifice. Il y aurait, mon Fils, bien des choses a te dire pour t’expliquer en detail l’essence et les effets du sacrifice de la Messe. Qu’il te suffise de savoir en general, que c’est l’abrege des mysteres de la Religion, et de tout ce que j’ai fait pour le salut des hommes.

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XIV. o mon Sauveur, quand je pense a vos mysteres, et que je repasse dans mon esprit tout ce que vous avez fait pour mon salut, mon aveuglement, ma stupidite, mon ingratitude me troublent et m’inquietent; j’ai horreur de moi-meme : je ne puis me souffrir. Que je dise done aujourd’hui ce que vous nous etes, et que je ne 1’oublie jamais, et que je vous confesse mes desordres et mon ingratitude, afin que vous n’y pensiez plus.

Vous etes la Raison de l’homme toujours pret a lui repondre, lorsqu’il vous consulte par son attention. L’homme devient cbarnel en suite du peche: il ne peut plus rentrer en lui-meme pour y contempler la Verite intelligible. Vous l’instruisez par la Loi et les Prophetes, et prenez vous-meme une chair sensible pour lui parler par ses sens. L’bomme naic pecheur (1). II a encouru 1 ’indignation de Dieu : il a merite la rnort. Vous pavez pour lui : Vous faites sa paix a vos depens : Vous souffrez pour lui le plus cruel et le plus infame des supplices : et par ce moyen vous le retirez de 1 Enfer, et lui donnez meme droit a votre heritage. Vous le purifiez par le Bapteme : V ous le fortifiez par la Confirmation : Vous le relevez par la Penitence : Vous le nourrissez, Vous le consacrez

(1) Premiere edition : « nent pecheur el vit pecheur »

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par l’Eucharistie : Vous l’eclairez de votre lumiere : Vous I’animez de votre esprit : votre grace conduit tous ses pas et sanctifie toutes ses actions.

Vous etes done maintenant, 6 mon Jesus, ma sagesse, ma raison, ma lumiere, ma redemption, ma justification, ma sanctification, ma nourriture et ma vie, ma force et ma defense : mais vous serez encore dans l’autre vie ma perfection, ma felicite, ma recompense. Vous etes et vous serez eternellement, mon Chef, mon Roi, mon souverain Pretre; et la sainte Victime en qui mon etre sera sacrifie a Dieu, consomme en Dieu, et regu de Dieu comme une Victime de bonne odeur. C’est a cause de vous que Dieu habitera en nous, comme dans son Temple; qu’il nous fera part de sa gloire, comme a ses enfants ; que nous serous de tous ses plaisirs, comme ses bien-aimes et ses elus. Enfin c’est en vous et par vous que Dieu sera tout a tous; et que nous deviendrons comme des Dieux par la communication la plus parfaite de l’Etre divin (1). Qui peut comprendre la grandeur de ces bienfaits? Qui peut done comprendre la grandeur de mon ingratitude? Je n’ai pas fait pour vous, objet digne d’un amour infini, d’adorations continuelles, de reconnaissances eternelles, je

(1) Voir Recherche, II, 3e partie, chap. IV, p. 259 de Vedilion Bouillier.

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n’ai pas fait pour vous ce que fait un avare pour de l’or, un ivrogne pour le vin, un ambitieux pour une sotte et vaine gloire. Ah ! mon Sauveur que je ne vous confesse point en detail rues ingratitudes : je ne puis y penser sans horreur . Anaiheme a celui qui ne vous aime point (a). Mais, 6 Jesus, pardonnez a ceux qui vous aiment presentement, pardonnez a ceux qui desirent sincerement de connaitre vos qualites et de bruler d’amour pour vous. Quelque ingrats, stupides, insensibles, miserables qu’ils aient ete jusqu’a present, Sauveur des pecheurs, oubliez leurs desordres et sauvez-les.

(a). Premiere aux Corinthiens Chap. 16. 22

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