UNE TRISTESSE ENORME EST SUR LE MONDE
Une tristesse énorme est sur le monde. A l'exception des scélérats innombrables, industriels ou commerçants, qui s'enrichissent de la guerre et qui craignent de la voir finir, à l'exception des prostitués de tous les étages qui se soûlent du sang des victimes, on n'entend partout que des lamentations ou des sanglots.
J'ai ici, devant moi, l'œuvre peu connue d'un peintre tchèque de grand talent, mort il y a quelques années. C'est une série de compositions dantesques inspirées par le souvenir d'une peste fameuse. L'une d'elles évoque le désespoir d'un peuple qui se rue au carnaval pour narguer la mort.
Les excitateurs vêtus de haillons sordides et contaminés, quelques-uns même complètement nus, donnent le branle à la multitude enragée qui veut jouir une dernière fois, n'im-
porte comment, avant d'être jetée aux fossoyeurs. Cela sous un ciel horrible éclairé par un soleil jaune.
Cette image cruelle me paraît symbolique de l'abominable carnaval de nos profiteurs de guerre. Ceux de ces puants qui ne sont pas rigoureusement des brutes doivent subodorer la mort, eux aussi, comme les convives delà peste noire. La nudité des crapules imaginées par le peintre leur est applicable, en ce sens qu'ils ont dépouillé avec cynisme jusqu'au semblant d'un vêtement de pudeur. Toutes les fois qu'on les surprend à perpétrer une infamie, leur réponse est invariable : « C'est la guerre! » disent-ils, exactement comme les boches après une mitraillade copieuse de citadins inoffensifs.
Ils disent cela ou l'équivalent, mais ils ont peur, devinant très bien qu'on leurdemandera des comptes, un prochain jour,et que le rêve du porc espérant mourir de vieillesse leur
est interdit. Il y a vraiment trop de gens qui souffrent et les larmes de plusieurs millions d'orphelins font un repoussoir trop inquiétant à leur allégresse de malfaiteurs.
Mais la grande tristesse, la tristesse qui écrase le cœur, n'est pas faite seulement de compassion pour les victimes et d'horreurpour les bourreaux. Elle est le privilège redoutable de l'aristocratie des âmes. Ames d'artistes ou de poètes, âmes surtout de hauts chrétiens qui ont besoin de la Grandeur et de la Beauté et qui les cherchent ou les chercheront en vain désormais.
Eux-mêmes représentaient l'une et l'autre, et leur nombre diminue effroyablement chaque jour. C'est surtout ceux-là que le Démon du Nord veut exterminer. Place aux goujats et aux imbéciles malpropres à qui la société future appartient !
Et la Tristesse infinie menace la terre comme les eaux du grand Déluge.