‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 19 sur 34 · POUR ME REPOSER DE TANT D'HORREURS · texte numérisé non relu

POUR ME REPOSER DE TANT D'HORREURS

Pour me reposer de tant d'borreursje relis les Fioretti de saint François d'Assise, le Petit Pauvre de Jésus. Je savais depuis longtemps que c'est un livre extraordinaire, mais il me restait à apprendre l'incroyable vertu sédative de cette lecture. Dès la première page on a comme la sensation de tomber dans un gouffre de simplicité et d'être parmi des monstres de douceur. C'est infiniment nouveau, c'est tout à fait inexprimable.

Saint François et ses premiers compagnons ! En 1916, à la distance de sept siècles, on ne comprend plus que de tels hommes aient existé. Le comprenait-on mieux en d'autres temps? Mais quelle nécessité de comprendre? Ne suffît-il pas de savoir ? Il a plu à Dieu de donner ce spectacle à son Eglise, et voilà tout.

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Dire que les Frères Mineurs du commencement de l'Ordre étaient des anges, par ce que leur Père a été nommé le Séraphique, c'est un lieu commun de livre de piété qui les ridiculise et les dénature.

Quelque saint que soit un homme, il ne peut pas être un ange. Il y a, entre l'un et l'autre, l'abîme infranchissable de l'Espèce. Il est certain, d'ailleurs, qu'un saint est beaucoup plus homme que les autres hommes, en ce sens qu'il réalise infiniment mieux la nature humaine par le retour à l'innocence primordiale.

L'Ordre des Frères Mineurs tel que saint François le voulut, tel qu'il le créa, pour l'étonnement du monde, en sa personne et dans celles de ses premiers disciples, a renouvelé, un certain jour, le Paradis terrestre, on peut l'affirmer sans crainte. On peut même soutenir que ce fut un Paradis plus beau que celui qui avait été perdu, puisque c'était, non plus

le jardin de Volupté, niais le jardin de Douleur.

Le patriarche François stigmatisé des Plaies du Christ et continuellement immergé dans les délices d'une abjection spirituelle insondable, Pavait planté lui-même de ses mains percées. Les arbres doués de raison qu'il y avait cultivés autour de l'Arbre sanglant de la Vie divine, en les arrosant attentivement de ses pleurs,et qui devinrent si grands tout à coup, n'auraient pas pu être plus beaux si Dieu les avait plantés lui-même.

Les fleurs de ces arbres qui nous été conservées par de miraculeux horticulteurs et qui paraissent toutes fraîches encore, ne sont pas du tout les fioretti, les petites fleurs dénommées ainsi par l'humilité de leurs pauvres peintres. Je vois en elles d'immenses calices de splendeur extra terrestre et d'indicible parfum. Impossible d'en donner une idée quelconque. On aurait l'air d'apporter les

charbons incandescents du Séraphin dans un sale tablier de littérature...

Mettez- vous à genoux et lisez ce que dit saint François au frère Léon sur le chemin de Pérouse à Sainte-Marie-des-Anges, lui expliquant « la joie parfaite ». Si Dieu vous aime, vous n'arriverez pas à la fin de ce chapitre, tellement les larmes vous aveugleront. Ne fût-ce qu'un moment, vous aurez tout oublié de la Limite et de la Mesure. Vous ne saurez plus rien de ce qu'on nomme si pauvrement la vie et la mort. Vous vous croirez dans un canton de l'Invisible, dans le dédale de l'Incirconscrit, entre des murailles de lumière. Vous vous souviendrez peut-être de PAréopagite enseignant que tout ce qu'on dit de la Grandeur de Dieu, de sa Toute-Puissance de sa Sagesse, de sa Bonté, de sa Beauté, etc., doit être tenu pour une accumulation de blasphèmes, à cause de l'infirmité et de la disproportion de notre langage.

« Frère Léon, quand même les Frères Mineurs donneraient sur toute la terre un grand exemple de sainteté et de bonne édification, cependant écris et note soigneusement que là n'est pas la joie parfaite.

« Frère Léon, quand même le Frère Mineur rendrait la vue aux aveugles, redresserait les contrefaits, chasserait les démons, restituerait l'ouïe aux sourds et la marche aux boiteux, ferait parler les muets et, ce qui est une chose plus grande, ressusciterait les morts de quatre jours, écris que ce n'est pas en tout cela qu'est la joie parfaite.

« 0 Frère Léon, si le Frère Mineur savait toutes les langues et les sciences et toutes les Ecritures, s'il savait prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais aussi les secrets des consciences et des âmes, écris que là n'est pas la joie parfaite.

« 0 Frère Léon, petite brebis de Dieu, alors même que le Frère Mineur parlerait la lan-

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gue des Anges et saurait le cours des étoiles et les vertus des plantes et que lui seraient révélés tous les trésors de la terre ; alors même qu'il connaîtrait les propriétés des oiseaux, des poissons et de tous les animaux et des hommes et des arbres et des pierres et des racines et de l'eau, écris que là n'est pas la joie parfaite.

« Et, marchant encore un peu, saint François s'écria avec force: « 0 Frère Léon, quand le Frère Mineur saurait si bien prêcher qu'il convertirait tous les infidèles à la foi du Christ, écris que là n'est pas la joie parfaite.

« Frère Léon lui demanda : « Père, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite ».

Saint François lui répondit : « Quand nous serons à Sainte-Mari e-des-Anges, tout trempés de pluie, transis de froid, souillés de boue, tourmentés de faim, et que nous frapperons à la porte du couvent ; quand alors

le portier arrivera tout en colère et nous dira: « Qui êtes-vous ? » que nous répondrons : « Nous sommes deux de vos frères » et qu'il nous dira : « Vous mentez, vous êtes plutôt deux coquins qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous en ! » Lors, il ne nous ouvrira pas et nous fera rester dehors, à la neige, à la pluie, avec le froid et la faim jusqu'à la nuit ; et alors si nous supportons tant d'injures, tant de cruautés, tant de refus, patiemment, sans nous troubler, sans murmurer, si nous pensons avec humilité et charité que ce portier vraiment nous connaît et que c'est Dieu qui le fait parler contre nous : ô Frère Léon, écris que c'est là la joie parfaite.

« Et si nous continuons à frapper et que le portier sorte en colère, nous chasse comme d'importuns galefretiers, avec des outrages et des soufflets, disant: « Partez d'ici, vils larrons, allez à l'hôpital ; ici vous ne man-

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gérez pas et vous ne logerez pas ». Si nous supportons tout cela avec patience, allégresse etamour,ô Frère Léon, écris que là est la joie parfaite.

« Et si, pressés par la faim et parle froid, et par la nuit, nous frappons encore, priant et suppliant, avec d'abondantes larmes, qu'il ouvre et nous mette seulement à l'intérieur du couvent; si le portier toujours plus courroucé, s'écrie : « Voilà des galefretiers fort importuns, je vais les traiter comme ils le méritent. * S'il sort avec un bâton noueux, nous prenne parle capuchon, nous jette parterre, nous roule dans la neige et nous batte successivement avec chaque nœud de son bâton; si nous supportons ces choses avec patience et allégresse, pensant aux souffrances du Christ béni que nous devons supporter pour son amour, ô Frère Léon, écris que c'est dans tout cela qu'est la plus parfaite joie ».

Citation insuffisante qui ne donne que fai-

blement la beauté surnaturelle de cette page si parfaitement assortie à toutes les autres. J'aurais aussi bien fait de citer l'histoire du loup de Gubbio, la vie du frère Junipère, ou plutôt Pentrevue de saint Louis, roi de France et du frère Eg-ide, épisode inouï qui fait ressembler à des tessons de bouteilles les plus admirables vitraux. Quelques peintures des vieux primitifs ont essayé de fixer de pareilles scènes, mais que sont leurs pauvres couleurs comparées à la vision directe de cette porte blanche du Paradis ?

Où sont-ils, après cela, les abominables fantômes de l'heure actuelle?

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