IL EST INCONTESTABLE QUE DIEU N'EXISTE PLUS
Il est incontestable que Dieu n'existe plus, du moins en Europe. Il existe peut être encore un peu dans les déserts de l'Asie ou chez les idolâtres insulaires de la Polynésie. Les Tartares et les Anthropophages, les Nègres même adorent ou croient adorer Quelqu'un.
Ah ! sans doute, leur culte ne va pas bien loin, leur liturgie est plutôt rudimentaire. Cependant, ces pauvres gens ont tout de même quelque chose qui paraît un peu au-dessus de la théologie sulpicienne. Les plus ténébreux supposent un Dieu vivant, un Dieu qui demande tout et pour lequel on a le devoir de mourir.
Les aborigènes de la Civilisation nommés chrétiens par antiphrase, proclament, au, contraire, un bon Dieu qui « n'en demande pas tant ». Ils ont un Credo qui ressemble à
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une pancarte pour apprendre à lire aux enfants, ils ont des sacrements pour les domestiques, y compris le sacrement de l'Ordre, et des prédicateurs pour les dames. Ils ont des crucifix, des médailles, des images, des chapelets, pour faire aller le commerce. Mais la réalité de tout cela est aussi absente chez eux que la foi au cœur des citrouilles.
J'ai su l'histoire d'une pauvre bohémienne qui entendit, un jour, nommer le Dieu vivant. Elle ne savait absolument rien, pas même une autre langue que le patois de sa tribu. Mais elle avait pu saisir ces deux mots. Aussitôt elle quitta tout, prit son petit enfant dans ses bras et se mit à courir le monde comme une insensée, demandant partout le Dieu vivant.
Elle le demandait aux arbres, aux fontaines, aux animaux paissant dans les prairies, aux prêtres et aux lévites rencontrés, n'obtenant de ces derniers d'autre réponse que des sou-
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rires de commisération. Quelquefois elle le demandait au tonnerre, élevant au-dessus de sa tête son innocent, renouvelant ainsi le geste fameux de saint Louis lorsqu'il conjura la tempête.
Nul ne la comprenait et les savants moins que personne. Quelques pauvres seulement qui la croyaient folle, lui jetaient de loin un morceau de pain et prenaient la fuite. Elle a dû finir par rencontrer un bonze austère qui lui aura, sans doute, conseillé de ne plus chercher, à moins qu'elle n'ait été enfermée par l'ordre de quelque sage mandarin dans une maison d'aliénés, car on ne m'a pas dit ce qu'elle était devenue.
Cette créature extraordinaire me paraît un symbole de l'âme humaine affamée de son principe de vie et qui erre sans relâche dans nos sociétés sans Dieu. Elle voit bien que ce qu'on lui offre par lassitude ou par dédain ne peut pas être ce qu'elle cherche, que ce qu'on
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lui propose est une dérision épouvantable, et son désespoir peut très bien ressembler au délire de la folie. Les pratiques sans amour, les actes morts dans des sépulcres blanchis, comment voulez-vous qu'un pèlerin de l'Absolu s'en accommode? Et où voulez-vous qu'il porte son cœur, s'il ne trouve pas Pétable d'un Dieu nouveau-né pour y suspendre cet exvoto ?
On a pu, dans tous les temps, assister à ce drame terrible que le génie d'Eschyle pressentait, il y a trois mille ans. De très grands saints, d'ailleurs, ont été enfantés dans la non-pareille angoisse du crible où doivent être tamisées toutes les âmes.
Mais aujourd'hui, au seuil de l'Apocalypse où nous voici parvenus, sur le bord extrême d'un abîme dont la profondeur nous est inconnue, — alors qu'il ne s'agit même plus de la révoltante médiocrité du monde chrétien, mais seulement de savoir, comme la pauvre
bohémienne, si on peut compter sur un Dieu vivant ; — il est affolant de penser que nul n'en sait rien et que personne, à l'exception de quelques êtres douloureux déjà marqués pour la mort, n'en veut entendre parler.
C'était hier, le deuxième anniversaire de la miraculeuse victoire de la Marne. Bourdonnante et assourdissante commémoration de Tévénement, dilapidation effrénée de lieux communs patriotiques. J'ai lu les journaux du matin et ceux du soir, en écartant avec soin les feuilles soi-disant religieuses dont la stupidité me donne le vertige. Impossible de rencontrer, une seule fois, le Nom de Dieu, même par l'inadvertance d'un rédacteur. Je ne parle pas du blasphème qui serait encore une affirmation. Il est évident qu'un tel silence dans des mécaniques d'information quotidienne répandues à des millions d'exemplaires, est une démonstration irréfragable de l'inexistence de Dieu chez un grand peuple
L'occasion pourtant était unique. Les généraux les moins faciles à étonner — parmi ceux, bien entendu, qui ne croient pas à l'urgence patriotique de la démolition intégrale du christianisme — ne peuvent s'empêcher de devenir graves quand il est parlé de cette victoire inespérée que personne encore n'a pu expliquer. Napoléon lui-même en aurait eu la respiration coupée et aurait peut-être fait un geste amical à l'adresse de la Providence. Nous aimons mieux tout expliquer par l'excellence de notre figure dans le monde, ce qui ne serait pas trop bête si nous étions les amis de Dieu sous les étrivières de son châtiment.
Mais, précisément, il n'est pas permis de parler de châtiment. Tout le monde sait que nous ne méritons que des louanges et des recompenses, que la religion est florissante plus que jamais, — nos évêques le disent assez —
que ce qui nous arrive depuis deux ans n'est qu'une épreuve pour faire éclater notre vertu et que, par conséquent, l'idée d'un châtiment est une gratuite et inadmissible injure.
Notre cas serait donc tout simplement celui de Job. Je crains seulement que de la sublime histoire du patriarche iduméen, il n'y ait de réel, en ce qui nous concerne, que le fumier qui, d'ailleurs, est un excellent engrais, je me plais à le reconnaître.
Mais quand donc se manifestera-t-il enfin, le Dieu vivant, le Dieu adorable de la Crèche et du Calvaire, le Dieu des pauvres soldats qui agonisent dans les tortures, et que persop?^ m cherche plus?