LES PAUVRES SOLDATS QUI AGONISENT
Les pauvres soldats qui agonisent ! Les voilà, les seuls Français intéressants aujourd'hui, la plupart des autres étant à faire peur ou à faire horreur.
On a beaucoup parlé de ces victimes presque innombrables déjà. Il paraît qu'on en compte près de cent mille par mois. Les professionnels du journalisme dévot veulent absolument leur ouvrir le Paradis des Martyrs. A les entendre, chacun de ces défenseurs de tous les lâches a donné sa vie pour l'amour de Dieu, dans un détachement surnaturel detoute affection terrestre. Un certain nombre de cas groupés avec astuce et généralisés pour l'édification du pieux lecteur, ont pu rendre plausible ce sarcasme de charlatan.
Les autres professionnels les veulent martyrs, eux aussi, mais martyrs du Droit, de la
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Civilisation, de l'Humanité. Pour ceux-là, d'ailleurs, tout ce qui se passe depuis deux ans, aussi bien à l'arrière que sur le front, est admirable, et la censure ne s'y trompe pas.
Ah ! les pauvres soldats qui meurent pour ces bavards et ces malandrins ! Assurément il y en a et j'en ai connu, qui savent parfaitement ce que Dieu leur demande et dont le dernier soupir est un acte de grande foi. Ils sont plus rares qu'on ne pense. Il y en a d'autres qui le savent beaucoup moins et qui acceptent pourtant de mourir comme des chrétiens, parce que le danger a réveillé leurs âmes, lesquelles, on peut le croire, sont acceptées en retour, parce que tout sacrifice est acceptable.
Mais la multitude des autres qui meurent pour des lieux communs de politique ou de propagande sociale, pour des palabres de saltimbanques, pour V Union sacrée, dans une
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indifférence prodigieuse de ce qui va suivre leur mort ; qui pourra dire à quel point ils sont lamentables ?
Lorsque tout le monde s'est cru menacé, leurs apôtres, ayant probablement quelque chose à perdre et crevant de peur, les ont poussés fraternellement vers l'ennemi pour qu'ils se fissent démolir à leur place, et les pauvres diables y ont été de grand cœur en chantant la Marseillaise. Le Christ Sauveur, qui a guéri l'aveugle-né, en aura pitié sans doute. Mais quelle fin terrible, même pour les meilleurs !
La mort soudaine est un arrachement indicible. En un instant, in ictu oculi, on est absolument privé de racines. Il ne reste plus de l'homme vivant qu'une Clairvoyance énorme venue comme la foudre et cette claivoyance est toute son âme séparée enfin des ténèbres palpables de son corps. Si la mort n'est pas tout à fait soudaine, si la faux grince quelque
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temps sur la vertèbre, s'il faut patienter dans le vestibule de l'agonie, c'est quand même la mort, mais savourée comme en un calice de cristal surnaturel où se réfléchiraient toutes les images : les pères, les mères, les épouses, les enfants, les proches ou les éloignés, les amis ou les ennemis, tout ce qui tint ou parut tenir une place quelconque, jusqu'à cet arbre à l'ombre duquel on s'asseyait, jusqu'à cette pierre du chemin qui fit trébucher un jour ; et tout cela n'est rien, éternellement rien dans la commençante Vision 1...
Ah ! oui, vraiment, les pauvres soldats, abandonnés sur le lit de boue glacée qui va leur servir de linceul ! Plus tard, lorsque les vermines de la terre auront mangé leurs cadavres, ils auront des panégyriques, des discours émus, des hommages collectifs là-bas, très loin du canon ; dans des villes ou des villages où on a les pieds chauds et le ventre plein, à l'abri de tout projectile. L'éloquence
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patriotique des embusqués ne voudra voir en eux que des héros ou des martyrs ; et cela leur tiendra lieu de Pabsolution sacerdotale et des prières saintes qui auront manqué à leur dernière heure.