‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 22 sur 34 · QUELQU'UN SAIT-IL · texte numérisé non relu

QUELQU'UN SAIT-IL

Quelqu'un sait-il que c'est aujourd'hui, troisième dimanche de septembre, la fête de Notre Dame des Sept Douleurs ? Et se trouvera-t-il sur le front quelqu'un, prêtre ou laïque, pour le rappeler à ceux qui combattent ? Ce jour est exactement le soixante-dizième anniversaire de l'Apparition de cette Reine de France venue pour nous annoncer en pleurant les malheurs qui nous accablent enfin. Ce serait peut-être une force pour plusieurs de savoir cela, de se dire que la Mère de Dieu les a vus, longtemps avant leur naissance, à la place même où les voilà maintenant et qu'elle a pleuré sur chacun d'eux, en suppliant leurs parents de se convertir, lorsqu'il en était temps encore. Cette pensée leur donnerait certainement plus de courage que. les discours des ministres ou la lecture des Communiqués.

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Une larme de Marie, c'est quelque chose, vraiment ! Une larme de la Purissimepour moi, pauvre homme submergé dans le déluge de la Colère et de la Repentance divines ! Une larme de la Rose Mystique pour moi tout seul, dans la puanteur de cette fosse où je pourris en attendant une mort qui sera peutêtre horrible ! Car enfin, Elle n'a pu pleurer que comme son Fils a versé son Sang-, c'està-dire pour chaque homme en particulier jugé par Elle et par Lui aussi précieux que tous les mondes.

« Voici ton fils », lui dit Jésus, nous désignant du haut de sa Croix. Quelque irrité qu'il soit, il le lui dit encore et toujours. Il le dit tellement que l'effrayant Consummatum n'a pas encore eu le temps de venir depuis bientôt deux mille ans, et que cette Parole suprême du Christ expirant ressemble, dans l'Evangile, à une prophétie des psaumes qui ne serait pas encore accomplie. Maternité

douloureuse, universelle et interminable autant que la Rédemption.

Il y avait autrefois, dans les vieilles églises, des images immémorialement vénérées de la Transfîxion : une Mère en larmes ayant sept épées plantées dans le cœur. La sacrilège sottise des sulpiciens a fait disparaître en très grand nombre ces figurations naïves et poussiéreuses de l'antique piété du peuple et les pauvres gens qui souffrent ne savent plus où aller.

Cependant quelques-uns des humbles défenseurs du Royaume de la Douloureuse ont pu en voir, dans leur toute petite enfance, lorsque leur mère soucieuse allait s'agenouiller devant la Consolatrice transpercée, en lui offrant un cierge de quelques centimes. Ils ont pu oublier bien des choses, mais ils se souviennent de cela, surtout aux heures cruelles, dans les nuits méchantes, sous la pluie et la neige et sous la rafale des projectiles, quand

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le cœur est semblable à une île déserte où n'abordent que des épaves. En de tels moments une seule parole suffirait pour les précipiter à la prière.

Je me souviens d'avoir passé par là, il y a quarante-six ans, lorsque les Allemands, aussi perfides et atroces qu'aujourd'hui, nous faisaient pourtant une guerre beaucoup moins infâme. A cette époque lointaine la foi aussi était peut-être un peu moins en ruines. Je crois voir encore la Vierge aux sept épéesde mon enfance passant et repassant sur notre front de bataille, comme un capitaine, et je n'étais pas seul à la voir. Ce fut l'époque du miracle de Pontmain et du miracle plus grand de beaucoup de conversions, de la mienne en particulier, si ma mémoire est fidèle.

« Béni soit le Seigneur qui a créé le ciel et la terre », disait, ce matin, l'Eglise parlant à Marie, « lequel t'a suscitée pour abattre la tète du Prince de nos ennemis, car il a aujourd'hui

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tellement magnifié ton Nom que ta louange ne se départira plus delà bouche des hommes pour qui tu n'as point épargné ton âme, voyant les angoisses et la tribulation de ton peuple, te dressant au contraire, en la présence de notre Dieu pour t'opposer à sa ruine. »

La force qu'elle craignait, il y a soixantedix ans, de ne plus avoir pour « retenir le Bras de son Fils », elle ne Padonc pas encore tout à fait perdue. S'il est vrai que les Paroles sacrées ont une immanence prophétique, je demande ce qu'il peut y avoir de plus rassurant, même pour des hommes de peu de foi et de plus réconfortant pour les âmes les plus timides, que ce témoignage porté, comme un flambeau dans le souffle de la tempête, par la voix toujours calme et grave de l'Eglise.

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