MA SOUVERAINE BŒN-AIMÉE, MA DAME DE COMPASSION
— Ma Souveraine bien-aimée, ma Dame de Compassion, je ne sais pas ce que c'est que de Vous honorer dans tel ou tel de Vos Mystères, selon qu'il fut enseigné par quelques-uns de Vos amis.
Je ne veux rien savoir sinon que Vous êtes la Mère Douloureuse, que toute Votre vie terrestre n'a été que douleur, douleur infinie, et que je suis un des enfants de Votre douleur.
Je me suis mis à Votre service comme un esclave. Je Vous ai confié ma vie temporelle et spirituelle pour obtenir par Vous ma sanctification et celle des autres.
C'est de cette manière seulement, à ce titre seul que je peux Vous parler.
Je manque de foi, d'espérance et d'amour. Je ne sais pas prier et j'ignore lapénitence. Je
MEDITATIONS D UN SOLITAIM
ne peux rien et je ne suis rien qu'un fils de douleur.
Je ne me connais aucun mérite, aucun acte vraiment bon qui puisse me rendre agréable à Dieu, mais je suis cela, un fils de douleur.
Vous savez qu'autrefois,iI y a plus de quarante ans, obéissant à une impulsion qui me venait certainement de Vous, j'ai appelé sur moi toute la douleur possible. A cause de cela, je me persuade que ma douleur, qui a été grande et continuelle, peut Vous être offerte.
Puisez dans ce trésor pour payer mes dettes et celles de tous les êtres que faime. Et puis, si Dieu le permet, donnez-moi d'être Votre témoin dans les tourments de la mort.
Je Vous le demande par Votre très doux Nom de Marie.
(Léon Bloy. Le Vieux de la Montagne.)
MA PETITE MAMAN, JE VOUDRAIS MOliRTR !
— Ma petite maman, je voudrais mourir ! dit un pauvre enfant. La mère étouffée de larmes, n'a pas la force de répondre. Les Allemands lui ont tué son mari et deux grands fils qu'elle avait vus partir avec courage, se croyant sûre de les revoir. Maintenant elle est écrasée.
Que pourrait-elle répondre à cet orphelin qui lui reste et dont le cœur est aussi broyé que le sien ? Car c'est un enfant qui comprend très bien que son père et ses frères ont été assassinés par des bandits et qui souffre de ne pouvoir les venger. Il n'a pas dix ans.
On ne sait pas même où sont les corps enfouis pêle-mêle avec des centaines d'autres en un coin mal précisé de l'énorme champ de bataille, à quelque distance d'un vieux platane qui n'existera peut être plus dans deux jours. C'est tout ce qu'on a pu leur dire.
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1Ô2 MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRl
Cette mère et cet enfant, seuls désormais, n'auront pas la consolation de prier sur la sépulture de ceux qui les ont quittés pour les siècles des siècles. Sans l'Etoile du Matin qui frissonne là-haut, infiniment au-dessus des nuages de la tempête, il n'y aurait pas moyen de supporter la vie, seulement une heure. Mais on ne peut pas demander la résignation chrétienne à un enfant. Celui-là est vraiment trop chargé et c'est pourquoi il voudrait mourir. Et il y en a comme cela des centaines de mille!
Si le vent portait au grand faiseur d'orphelins, à Guillaume Bâtard du Néant, la rumeur immense de tous ces sanglots, il penserait peut-être que c'est une berceuse de la vieille musique allemande pour l'endormir dans la Walhalla des dieux germaniques et son âme de boue et de ténèbres se réjouirait profondément. Pourtant un jour viendra qui n'est peutêtre plus bien loin, un jour sans sommeil où
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la voix colossale des canons sera un peu moins que le frémissement des élytres d'un coléoptère consumé par un flambeau, en comparaison des plaintes de l'Innocence.
Ce jour-là, ô empereur des imbéciles et des assassins, tu ne dormiras pas, jeté le dis, tu ne dormiras pas tout à fait encore. Tu seras sur le point de faire ton entrée dans une Capitale que tu ne prévoyais pas et il te faudra subir le déchaînement d'une symphonie que tu n'auras jamais entendue. Ce sera si beau que les millions de tes morts se lèveront pour applaudir.
Mais tu chercheras ton épée et tu ne la trouveras pas ; tu chercheras de la main ton casque et il n'y aura pas de casque ni de couronne sur ta tête. Ta tête elle-même tu ne la trouveras plus, et si tu cherches ton cœur, tu trouveras à sa place un objet si épouvantable que les chastes étoiles en auront peur!