SI, DU MOINS, ON POUVAIT SE PERSUADER QUE LE TEMPS N'EXISTE PAS
Si, du moins, on pouvait se persuader que le temps n'existe pas, qu'il n'y a aucune différence entre une minute et plusieurs heures, entre un jour et trois cents jours, et qu'on est ainsi de plain-pied partout! Ce qui fait tant souffrir, c'est la limite et la limite succédant toujours à la limite.
Notre âme captive dans un étroil espace n'en sort que pour être enfermée dans un autre espace non moins exigu, de manière que toute la vie n'est qu'une série de cachots étouffants désignés par les noms des diverses fractions de la durée,jusqu'à la mort qui sera, dit-on, l'élargissement définitif. Nous avons beau faire, il n'y a pas moyen d'échapper à cette illusion d'une captivité inévitable constituée successivement par toutes les phases de notre vie qui est elle-même une illusion.
17^ MÉDITATIONS D'UN SOUtAÎHR
C'est la plus dure contrainte pour des créatures formées à la ressemblance d'un Dieu immuable et éternel.
Un de mes amis, un de mes frères vient de mourir. Il est élargi, celui-là. Il sait maintenant, depuis une heure, qu'il n'y a pas d'heures, que toutes les heures ou minutes ne sont absolument rien que des invitations, passagères autant que la foudre, à l'incompréhensible éternité.
Mais moi qui souffre de sa mort et pour qui les heures de souffrance paraissent avoir une durée infinie, je ne le sais pas, je ne le vois pas. Je ne vois pas même que la chère i ma 2*e, retenue en vain par toutes les énergies de mon cœur et de ma pensée, s'éloigne de moi comme les arbres du chemin s'éloignent du voyageur. La voilà déjà presque indistincte et s'effaçant de plus en plus. J'essaie de comprendre ce que me dit la Liturgie, à savoir que « la vie n'est pas ôtée, mais changée »,et
ilÊDiîAtJO.NS D'UN SOLITA1R8 ^5
que par conséquent, Fadieu qui me fut si cruel n'était qu'un au revoir dans une maison nouvelle qui est à deux pas démon seuil. Seulement je mesure ces deux pas avec le myriamètre qui me sert à mesurer le temps de ma douleur et je continue à ne pas comprendre.
Le temps n'existait pas dans la pensée de l'homme avant sa chute. Adam qui participait à l'éternité divine sous les frondaisons béatifiques de son Paradis ne pouvait en avoir aucune idée. Sa prévarication le lui révéla et ce fut son principe de mort. Les heures et les années commencèrent aussitôt pour lui et, du même coup, l'apparente captivité de son âme désolée dans chacune d'elles.
Les revendicateurs du Paradis terrestre qu'on nomme vulgairement les saints sont des hommes pour qui le temps n'existe que comme un ennemi mortel qu'il faut détruire et dont le nom même ne vaut pas d'être prononcé. Ils ne disent jamais : J'ai le temps!
'7^ MÉDITATIONS d'uH 80LITAIR»
ou : Je n'ai pas le temps 1 formules si vaines à leurs yeux qu'ils ont à peine le moyen de les différencier du mensonge. Annos œternos in mente habui, répondit un jour un trappiste à un visiteur qui lui en parlait et qui n'en put tirer autre chose.
« Toutes les choses ont leur temps », a dit Salomon. Que vouiez-vous que fassent du temps ceux qui ont quitté toutes les choses ? On dit communément d'un soldat libéré qu'il a fait son temps et on le dit aussi d'un galérien rendu à la liberté. Celui qui s'éloigne de ce monde pour toujours, de manière ou d'autre, volontairement ou involontairement, est un homme qui a fait son temps...
Plût à Dieu que j'eusse fait le mien et que je n'eusse plus rien à démêler avec cet impitoyable geôlier 1