‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 26 sur 34 · LE TEMPS EST UN CHIEN QUI NE MORD QUE LES PAUVRES · texte numérisé non relu

LE TEMPS EST UN CHIEN QUI NE MORD QUE LES PAUVRES

ta

« Le temps est un Chien qui ne mord que les pauvres », disait un malheureux dont l'expérience est incontestable. Je pense qu'il mord aussi quelquefois les riches puisqu'il y en a d'enragés, mais le cas est rare et la morsure, en général, doit être bénigne.

Moi, je suis mordu férocement presque tous les jours, même dans les années bissextiles, et plusieurs diront que ces méditations quotidiennes le prouvent surabondamment. Je ne sais pas si ces bonnes gens méritent qu'on les écoute, mais il est certain que je suis très pauvre et que le molosse est fort excité.

Comment cela finira-t-il? Je voudrais tant jeter hors de moi toutes les images qui me font souffrir et donner du même coup à quelques âmes blessées le médicament de compassion religieuse qui leur est ordinairement

l80 MÉDITATIONS d'un SOLITAIRE

refusé ! En aurai-je seulement la force? Me sera-t-il donné de continuer jusqu'au bout? J'ai beau savoir que Dieu me protège et me nourrit chaque jour, ma foi est si faible que je crains de périr de misère.

La misère pourtant est du Saint-Esprit, c'est-à-dire du Dieu vivant. Je me souviens d'avoir écrit cela. Elle ne peut donc pas me donner la mort. Mais l'angoisse continuelle peut me la donner. Voilà plus de quarante ans que je cherche uniquement le Règne de Dieu et sa Justice en accomplissement du Précepte. Le surcroît promis ne m'a pas été refusé, en ce sens que j'ai pu considérer, sans amertume ni envie, les volatiles du ciel et même les lys des champs à qui le Père céleste procure lui-même le vêtement et la nourriture.

Cependant, parce que je suis un privilégié de la souffrance, il fallait que l'angoisse accompagnât toujours le bienfait, soit un peu

MÉDITATIONS D*UN SOLÏTMRK î8l

avant, parce qu'il se fait attendre, soit aussitôt après, parce qu'il n'assure que le lendemain.

L'Evangile me dit que les oiseaux dont je dois imiter la confiance n'ont pas de grenier, et voilà que, pour mon tourment et ma confusion de chaque jour, j'ai l'obsession du grenier, comme si je pouvais être oublié de la Providence miraculeuse ! C'est une peine qu'il me faut porter avec beaucoup d'autres peines.

Il est vrai que cela me fait une situation exceptionnellement avantageuse pour scruter la paradoxale angoisse de tout le monde en ces jours affreux.

Le troisième hiver de Guillaume est sur le point de commencer. L'infâme entreprise de ce chenapan a détruit les greniers des pauvres. Comment dire à cette multitude qu'elle est bienheureuse, parce que le royaume des cieux lui appartient ? Comment lui faire en-

l82 MBOITATIONS d'un SOLITAIRE

tendre que ceux qui pleurent seront consolés et que ceux qui souffrent pour la justice deviendront, un jour, les habitants du Paradis?

Il faudrait au moins, pour commencer, qu'elle acceptât l'idée de châtiment, la nécessité d'une expiation, et il paraît que c'est impossible. Les pasteurs, attentifs à se paître eux-mêmes, ne veulent absolument pas de cet argument de pénitence qui les condamnerait avant leurs troupeaux.

On ne peut pourtant pas conjecturer le désespoir d'un si grand peuple qui a reçu tant de promesses et que la Vierge de Compassion a visité trois fois en vingt-cinq ans. Alors il ne resterait plus pour la France que la culture par la Misère dont une expérience très longue m'a fait connaître les puissants effets.

Un homme de génie a écrit que l'esclavage avait été, avant l'ère chrétienne, tout un christianisme intérieur pour la gentilité. Dans le

MEDITATIONS d'un SOLITAIRE l85

même sens, ne pourrait-on pas dire que la misère complète, la misère qui écrase le cœur et qui fait les hommes semblables à des chevaux de bataille mutilés, est — à défaut de la foi vivante — le spécifique suprême de l'Esprit-Saint pour surnaturaliser notre christianisme déchu ?

Page 1