AI ÉCRIT « L'AME DE NAPOLÉON
J'ai écrit L'Ame de Napoléon. Celle de Guillaume, que je n'écrirai pas, me décourage et m'épouvante. Il faut pourtant qu'il y ait en lui Tâme d'un être humain, puisque la métempsy chose n'existe pas. Sans doute, on imaginerait volontiers le principe de vie d'une bête malfaisante animant la carcasse de cet empereur. Malheureusement ce n'est pas possible.
On se trouve en présence d'un homme horriblement impur, il est vrai, ayant été engendré par un Hohenzollern qu'il fallut enterrer précipitamment, mais tout de même apparenté au genre humain.
Oui, cet individu est réellement un homme, un être fabriqué à la Ressemblance de Dieu, doué jusqu'à un certain point des facultés essentielles à notre espèce, capable de discer-
nement, responsable de ses actes et appelé à en rendre compte, ayant même ou ayant eu comme chacun de nous, — ô prodige ! — un ange gardien qu'il a dû congédier et remplacer depuis longtemps.
Seulement c'est un sot et un sot allemand, imperméable, autant que Peau bourbeuse, à toute lumière supérieure et se croyant luimême la Lumière. Il est surtout Prussien, fils de Prussien et l'aboutissant d'un lignage de bandits. Très fier de cette origine qui le dispense detoute originalité personneile,il s'imagina, dès le commencement, que la plénitude biblique résidait en lui.
A la fois prophète et grand capitaine, pardroit de naissance, obéi par dix millions de soldats comme Dieu ne fut jamais obéi, il ne lui restait plus qu'à s'ingérer dans les desseins de la Providence et il n'y manqua pas lorsque l'heure lui sembia venue.
Ramassant un peu oe la boue des marécages
MFDITATIONS D IÏH SOLITAIRE
de son pays dans laquelle avaient craché les soldats de Napoléon, il estima que cela valait bien le liniment miraculeux de Taveugle-né et il en frotta ses opaques yeux dans l'espoir d'obtenir une clairvoyance infiniment supérieure à celle du plusglorieux des conquérants. Tout à fait sûr alors de dompter la terre, à Finstar de Mahomet, enfant d'Ismaël, il leva sa main d'infirme contre tous les peuples qui levèrent aussitôt la main contre lui.
Après deux ans, il est possible d'entrevoir l'affreuse fin de cette pasquinade bête et impie qui a déjà coûté la vie à des millions d'hommes, en donnant à toute l'Europe l'aspect d une immense plaie. Mais le paillasse impérial demeure comptable des abominations qu'il a voulues pour que son nom d'imbécile fût magnifié.
Son âme demeure aussi, son âme immortelle. On se demande avec terreur ce qu'elle a bien pu devenir, cette âme faite pour chercher
2^'J. MEDITATIONS D*UN SOLITAIRB
Dieu et qui n'a jamais rencontré qu'un Brandebourg- fétide sous la défroque poussiéreuse d'un empereur allemand. Mais il n'y a que des chrétiens pour se demander cela.
Qu'est-ce qu'une âme pour le « matériel humain » de la Germanie prussianisée ? A ce seul mot, on croit entendre le gros rire bête de la Souabe ou de la Franconie, et ce rire devient une convulsion en passant par Berlin pour arriver à Koënigsberg où gisent les squames du vieux cloporte de l'athéisme bourgeois, Emmanuel Kant. — Une âme à notre Kaiser bien-aimé ! Une âme invisible à notre Dieu visible et tangible ! Pourquoi pas une âme à chacun de nous ? Vivent la bière et les saucisses !
Le Kaiser, cependant, n'est plus un jeune Dieu. Il suppure sous sa couronne et la mort lui envoie de temps en temps quelques baisers du haut de la potence que les bons Anglais lui préparent. Son âme à laquelle il ne veut
pas croire doit le gêner aussi quelquefois de ses récriminations. Vainement il a expédié devant lui dans les ténèbres autant d'hommes qu'il en aurait fallu pour peupler tout un royaume. La voie n'est pas obstruée pour si peu et, d'ailleurs, tous ces morts s'écarteraient avec empressement pour livrer passage à un aussi notable récipiendaire.
On a dit souvent et on ne pourra jamais assez dire qu'il y a pour ceux qui meurent des étonnements infinis. On peut, quoique très difficilement,imaginerles sensations d'un aveugle de naissance guéri soudainement de la cécité, ainsi qu'il est raconté dans l'Evangile de saint Jean ; mais que penser du saisissement, du cri de Guillaume découvrant tout à coup la réalité de son âme dans cette chose noire, horrible et désespérée qui lui apparaîtra, d'une seconde à l'autre, au beau milieu d'une convergente et implacable Lumière ?...
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— Ignorant Dieu et me forçant à l'ignorer, lui dira-t-elle, tu as voulu absorber le monde entier, et voici ta fin, notre fin. « L'univers entier te déteste, tes cheveux te détestent, tes yeux, tes oreilles, tes pieds, tes mains, tes ongles, tout ton corps te déteste. Ils sont honteux et furieux de t' avoir servi, de t' avoir appartenu ; s'ils pouvaient maudire le temps où ils ont été à toi, ils le feraient. La terre est honteuse et furieuse d'avoir été foulée par toi et elle te maudit. Les arbres sont furieux contre toi et frémissent de rage d'avoir porté des fruits pour se convertir en ta ,chair. Les bêtes, le soleil, la lune, les étoiles^ les fontaines, la mer, les poissons de la mer et des fleuves sont furieux d'avoir été à ton service et ils te maudissent de concert. »
Enfin les démons eux-mêmes te maudissent pour avoir donné à Dieu quelques martyrs.
Et toutes ces malédictions ne sont rien en
comparaison de celle des petits enfants que tu as faits orphelins,et celle-ci n'est elle-même rien encore auprès de la malédiction de Dieu qui est notre partage éternel l
ENCORE UNE FOIS, JE bOIS SEUL.
Encore une fois, je suis seul. Il me semble du moins que je suis tout seul. Nul ne paraît voir ce que je vois ni penser ce que je pense. Arrivé d'un continent inconnu, après des fatigues extraordinaires, pour être spectateur du plus immense de tous les drames, je m'étonne de n'avoir pas un voisin et de ne pouvoir communiquer à personne mes impressions.
J'entends, il est vrai, des sanglots et j'entends des rires, mais à une distance énorme. Les uns pleurent sur leurs morts ou sur la perte de leurs biens, les autres se réjouissent avec infamie des calamités qui leur profitent, et le tout forme comme un étrange concert lointain où l'oreille la plus attentive ne distingue pas une note chrétienne. L'abandon à Dieu recommandé par les Mystiques paraît ici remplacé par l'abandon stupide à je ne sais quel implacable Destin.
MEHITATI^XS D f?N «50LITAIPR
L'accroissement continuel des difficultés de la subsistance matérielle a beau avertir les plus épais du détraquement de la mécanique sociale, et la rage visible des entrepreneurs d'anarchie a beau gronder autour d'eux de plus en plus fort ; ils ont des docteurs pour leur enseigner que tout cela n'est qu'une crise passagère, effet d'une excessive tension des ressorts, et qu'aussitôt après la victoire dont ils répondent, hommes et choses reprendront leur équilibre. Si ce n'est pas précisément l'âge d'or qu'ils promettent, ce sera peut être l'âge d'argent ou, au pis aller, « l'âge du papier » qui parait avoir commencé déjà.
Les intellectuels au front d'airain font sans doute une plus large part au malheur des temps et vont même jusqu'à regarder comme improbable une restitution immédiate du bonheur parfait, mais les uns et les autres ont foi en l'Humanité qui doit accomplir tous les miracles.
Comment ne serais-je pas seul, n'ayant que du mépris pour cette humanité supplantatrice de son Créateur et considérant comme des impostures ineptes du Démon tous les lieux communs de progrès, de civilisation, de politique et surtout de démocratie qui ont remplacé depuis si long-temps la confiance en Dieu?
Comment pourrais-je supporter le contact des catholiques eux-mêmes, des catholiques modernes qui croient possible de conj oindre le cadavre du passé avec la charogne du temps présent et qui rêvent je ne sais quelle restauration de la vieille bâtisse royale où une niche à chien de garde serait offerte à Notre Seigneur Jésus-Christ ?... La sottise de ces prédestinés au massacre me paraît encore plus impie que l'idiote fureur des pires sectaires.
— Alors, me demandera-t-on, que reste-
t-il? — Absolument rien que l'Eucharistie
iô
a42 MEDITATIONS d'un SOLITAIRE
dans les Catacombes etPattente du Libérateur inconnu que le Paraclet doit envoyer, lorsque le sang- des suppliciés innombrables et les larmes de quelques élus auront suffisamment nettoyé la terre. Il est évident pour moi que Dieu se prépare à renouveler toutes choses et que l'accomplissement est proche de cette prophétie apocalyptique.
« Quand la France aura été purifiée par les fléaux de la justice divine », écrivait Mélanie en 1892, « lorsqu'elle sera presque anéantie, quasi morte, alors Dieu lui donnera un Homme, » C'est celui-là, et non pas un autre, que j'attends depuis quarante ans, dans ma solitude.
Bourg -la- Reine, 6 août — 24 octobre igiô.
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