‹ Méditations dans la tranchéeChapitre 10 sur 12 · ibl>iiAàiu.^o i>AiNS LA TKÂiNCUéE · texte numérisé non relu

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des horreurs sans broncher et rougissent de montrer leur beauté intérieure. La pudeur des soldats ressemble à celle des jeunes filles, comme la nuit au jour ; elle existe pourtant et nous cacherait des trésors, s'il n'y avait les lettres. Quand ils écrivent, il leur semble qu'ils parlent tout bas ; ils osent.

Et des femmes ont découvert ainsi, depuis la guerre, que leur vieux compagnon de misère les chérissait ; des maris ont eu la révélation de l'amour attentif et fervent de leurs femmes. On vivait côte à côte sans prononcer les mots dont le cœur a besoin ; on les écrit maintenant.

Les ménages, séparés depuis tant de mois, sont plus unis que jamais. Pas tous. Car, dans les grandes crises, rien ne demeure médiocre, pas plus le vice que la vertu, et, tandis que les bonnes unions se resserrent, les mauvaises se désagrègent. Nous vivons dans un temps de basse débauche et de pure exaltation des vertus familiales.

Cependant, comme Roxane, les Françaises déchilTrent avec surprise les admirables billets qui leur arrivent du front.

— 11 ne m'avait jamais parlé ainsi, pensent-elles.

C'est un enchantement. Eux, qu'on appelle avec gravité : <( Mon cher époux, > sont émerveillés

aussi. Une vie nouvelle leur apparaît, sentimentale et douce, dont ils ne soupçonnaient rien et, comme ils ont du loisir dans la tranchée, ils rêvent, après chaque courrier, à la grande joie d'être aimé.

Voyez comme elles savent trouver, quand elles parlent de l'absent, les formules éternelles, ces humbles femmes du pajs de France. L'une d'elles apprend que son mari, atteint de bronchite, a quitté le front pour l'hôpital. Un camarade d'escouade de son homme a pris soin de lui annoncer doucement la nouvelle. Elle lui répond ;

€ Monsieur,

« J'ai reçu votre lettre il y a deux jours. Elle m'a donné une bien grande émotion. Mon pauvre Charles est peut-être très malade maintenant et il ne voudra pas me le dire. Je n'ai encore rien reçu de lui. S'il pouvait se soigner à l'hôpital un bon mois, puis aller au dépôt, pour venir ensuite me rejoindre, je pourrais lui rendre les douceurs voulues. 11 doit avoir beaucoup maigri, ce pauvre ami. Enfin espérons que Dieu voudra bien m'écouter.

« Je ne vois plus rien à ajouter pour aujourd'hui. Ma petite fille se joint à moi pour vous remercier et vous dire : bonne chance.

« Une dame française, qui vous souhaite bien du

bonheur et (jui espère avoir un jour la chance de connaître le bon camarade de son mari. »

Elle lui « rendra » les douceurs voulues. La belle formule 1 Gomment ai -je pu avancer que les simples répétaient des phrases toutes faites? En voici une, vraiment nouvelle et d*un sens profond. On rend ce qu'on doit : on rend un culte à Dieu, des honneurs à un souverain, et, nous assure cette femme, des douceurs à son mari. M"" de Sévigné n'aurait pas mieux dit.

Elle ajoute qu'elle est une dame française. Nous sourions, quand des gens, qui s'essaient au beau langage, nous présentent à leurs dames, à leurs demoiselles, tandis que nous n'avons à leur montrer que nos femmes et nos filles. Je ne souris pas, cette fois. On nous crie ici, h tous les carrefours : qui vive 1 Et nous aimons à répondre, d'une voix claire : France ! Cette femme aussi. Je la salue, pour avoir terminé sa lettre par une note aussi grave, encore annoblie par le tour naïf qu^elle a choisi.

Chères Françaises, écrivez-nous beaucoup! Vous êtes, par vos lettres, présentes parmi nous. On croit que la guerre a séparé les hommes et les femmes : jamais l'union de leurs cœurs n'a été aussi étroite. Nos mères, nos épouses, nos sœurs peuplent nos rêves et c'est ici le pav»; dos rêves sans fin. Vous

régnez sur nous, dans nos tranchées, dans nos gourbis. Vous intervenez jusque dans nos querelles, que, d'un joli geste, vous savez apaiser.

Nous avons, un jour, joué à Tun de nos adjudants un mauvais tour, que, sans une lettre de femme, il ne nous aurait pas pardonné.

Une vache avait, en octobre 1914, erré quelque temps entre les lignes allemandes et les nôtres. On la convoitait dans les deux camps, pour son lait, pour sa viande. Un beau matin, plus de vache. Nous supposons que les Boches ont réussi à l'attraper.

Six mois plus tard, nous avançons nos lignes. Dans un ravin, à égale distance des tranchées ennemies et des nôtres, des hommes signalent une masse noire. Les betteraves sont hautes : on distingue mal. Mais le vent tourne et nous apporte des bouffées d'odeur infecte ; c'est la vache crevée. Elle se trouve à peine à cinquante mètres des Allemands. Les types pestent contre ces € malpropres, » qui n'ont pas eu le courage de se débarrasser d'un pareil voisinage. Deux jours après, nous recevrons l'ordre, qui sera promptement exécuté, d'enfouir la bête, mais, pendant quarante-huit heures, on va s'amuser.

Le sergent-major s'enferme toute la matinée du

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premier jour. Sur un grand écriteau de bois qu'a touché la compagnie pour y inscrire le nom d'un boyau, il grave, au fer rouge, des lettres mystérieuses. Nous l'interrogeons. Il roule des yeux de conspirateur et nous confie, un doigt sur la bouche :

— C'est pour la vache. Vous verrez. Pas un mot à Julien.

Ici on désigne les grands amis paf leurs prénoms. Julien, c'est l'adjudant, avec qui le chef est très lié.

La nuit venue, notre compère disparaît, sa pancarte sous le bras. Il revient sans elle, se frotte les mains, rit à se mordre les oreilles et laisse échapper de ses lèvres malignes ces mots brefs :

— L'écriteau est sur la vache. On va rigoler. Le lendemain, en elYet, nous eûmes grande envie

de rire quand l'adjudant, pénétrant en coup de vent dans notre poste, salua celui de nos camarades qui commandait alors la compagnie, claqua les talons et prononça :

— Mon lieutenant, je tiens à vous rendre compte moi-même que les Bocbes se sont avancés cette nuit jusqu'ù la vache et y ont plant»^ 'v '^^•''♦- uï.

— Un écrileau ?

— Oui, mon lieutenant, silr la vache crevée.

11 paraissait indigné. Il ûous proposa d'aller lui-

même, le soir venu, retirer la pancarte. Nous protestions, avec de petits gestes hypocrites,

— C'est dangereux, mon ami.

— Dangereux tant qu'on voudra. II faut voir ce qu'ils ont écrit et leur répondre.

— Oui, mais pas toi. Envoie un bonhomme. Ce n'est pas la place d'un adjudant. Elle sent mauvais, cette vache.

— Mon lieutenant, elle pue...

— Alors, laisse-la.

Il hésitait. Traîtreusement, j'ajoute :

— D'ailleurs tu te ferais tuer.

Il est brave. Cela le fait bondir.

— Mon lieutenant, je n'ai pas peur.

Son parti est pris. A la tombée du jour, il court au bout d'un poste d'écoute, saute dans la plaine, et, s'étant glissé sous le réseau, alors léger, des fils de fer, s'avance, en rampant, vers la bête.

Vous ai-je dit que Julien est boucher de son état ? Sur l'écriteau, le sergent-major a écrit ces mots perfides :

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