I ENNEMI
Je le regardai : il avait les yeux au ciel et paraissait goûter une joie presque surnaturelle.
— Ah ! çà, vous travaillez chez un boucher, dans le civil, mon ami?
Il me répondit avec douceur qu'il était séminariste. Depuis cette histoire et celle du vicaire-adjudant, je n'ai plus aucune assurance pour demander aux gens leur profession.
Il n'y a pas un soldat au front qui ne puisse raconter vingt anecdotes pareilles. Elles prouvent seulement que nous faisons, contre l'ennemi qu'on nous a désigné, une guerre farouche et sans quartier.
— Mon lieutenant, vous ne pourriez pas m'avancer dix francs sur un Boche ?
Le Général commandant Tarmée, voulant des prisonniers, pour en tirer certains renseignements, avait fait connaître que tout soldat qui ramènerait un Allemand dans nos lignes recevrait une prime de cinquante francs. Un poivrot fameux décida, pour avoir du vin, d'aller gagner la prime et tint parole. Mais il aurait bien voulu un peu d'argent d'abord, afin de se donner du cœur. Il était bien drôle, les mains tendues, l'air narquois. Nous nous mîmes cependant d'accord, avec mes camarades, pour refuser.
174 MÉDITATIONS DANS LA TRANi.llL..
Quelques jours après, nous nous flattions de cette prudence, quand une patrouille fut prescrite, dont il demanda h faire partie. 11 t'amena son prisonnier. C'était un Boche remarquable, un grand bonhomme blond, paraissant instruit et d'éducation assez 6ne. 11 Se disait employé dans une banque importante de Dresde. Il nous montra les portraits de sa femmé^ de ses trois enfants : jolie famille, bonnes figures. Nous ne résistions pas à la curiosité d'examiner cet exemplaire intéressant de la race innombrable terrée devant nous. Ils sont à la fois si proches et si lointains I Un tel abîme nous sépare de ces gens^ qui, à portée de voix, respirent notre air, foulent notre sol. Et puis cet homme, derrière ses yeux bleus, cachait une émotion si violente. Pour le tenir vivant, il avait fallu tuer deux ou trois de ses camarades. Pourquoi la jeune femme, dont voici le portrait, n'était-elle pas veuve à celte heure? Exactement, parce qu'on achète, avec cinquante francs, du vin pour bien des jours.
— Allons, toi, raconte- nous comment lu l'as pris ?
— J'ai lùis la main dessus, mon commandant, et j'ai serré. Il a bien voulu se défendre, /e/wwier/ Alors je m'ai mis en colère 1
Il s'arrête, prêt à se jeter sur le prisonnier.
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— C'est bon, fait le commandant. Continue.
— Je Tai obligé à passer devant moi et au trot. Je lui ai bien fourré tous les coups de pied que j*ai pu, mon commandant. Soyez tranquille, il a eu son compte....
Alors, entre le grand Allemand, au teint clair, à la mine rêveuse, et le petit voyou français, gouailleur et agité, le plus cocasse échange de regards eut lieu.
— Ça ne fait rien, ajouta l'homme, cinquante francs pour un gars de ce poids-là, c'est mal payé I
Et voilà un gaillard qui n'est pas, malgré ses mots violents, un ennemi bien déterminé de l'Allemagne même. Ivrogne et bon soldat, il fera toujours bien la guerre, mais où l'on voudra et contre n'importe qui.
On regarde quelquefois l'ennemi sans haine et j'ai vu la foule des soldats s'en aller visiter les champs de bataille tout fumants, comme des badauds se promènent à la foire. Une de nos lignes eut à subir le 2 mai un bombardement intense, puis l'assaut d'une grosse reconnaissance. La résistance des camarades fut vive et victorieuse. Un officier allemand tomba dans la tranchée même et trentecinq cadavres restèrent sur le parapet, à quelques mètres. L'affaire avait éclaté dans la soirée du
samedi. Le lendemain, il faisait beau, la plaine était parée de coquelicots : de tous les secteurs voisins, des soldats, des gradés, rl^'^ r>rf;^,>T>c ^-.v.r.or.f en file indienne, voir les morts.
C'est peut-être la seule fois où je ressentis, un dimanche, une impression de fête. Les dimanches, au front, sont des jours pareils aux autres : donc plus tristes. Celui-là se distinguait : on eût dit que tout ce monde flânait, attendant quelque musique. Cependant Tofficier tué, un lieutenant de la Garde, décoré de la Croix de fer, était couché dans un étroit passage, à l'abandon . On apercevait d'abord ses pieds débottés, chaussés de laine ; puis, sur im corps robuste, une tenue maculée de sang et de boue, déchirée par les fils de fer. Qu*ai-je vu ensuite ? Des cheveux roux, taillés courts, sur une tête énorme et pâle ; une moustache rouge, tondue à la mode américaine ; de fortes mains crispées, salies, mais soignées ; des ongles coupés et polis, révélateurs des soins efféminés dont certains lourdauds aiment à caresser leurs grosses personnes. On enjambait ce cadavre et Ton passait. Dans les conversations, nulle trace d'émotion. On est à la guerre pour tuer des Boches : on les tue donc.
Si je m'adresse au sergent-major, il me dira cependant qu'il a eu bien de la peine le jour où fut
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aijatLu sous ses yeux un jeune officier badois, aux cheveux ondulés, au nez mince, portant lorgnon. C'était presque un enfant. Il avait montré du courage et de la noblesse. Il fallut assister à sa triste agonie dans la plaine.
Allons interroger ce sergent tout en longueur, qui se hausse encore pour mieux voir de sa tranchée.
— Qu'est-ce que tu regardes ainsi, avec ton grand nez ?
— Il y a un Boche là-bas, qui fait le zouave. J'ai bonne envie de le tuer.
— Eh bien ! ne te gêne pas.
C'est un tireur très sûr. Il épaule. Nous regardons tous. La silhouette chancelle et disparaît. Je quitte la place en frissonnant.
Quand donc tous ces guerriers, si courageux, si ardents à combattre, sauront-ils exactement pourfjuoi ils sont ici et quelle race de proie ils ont mission de corriger ?
Je vois deux manières de considérer les Allemands.
Ils ont des qualités qui nous manquent : il faut les connaître, pour essayer de les acquérir. Ils ont des tares que nous ne leur prendrons jamais : il faut les publier, afin de marquer la source éternelle de notre inimitié.
Des qualités, nos soldats ont reconnu d'euxmêmes la principale, la seule qui importe.
Los Allemands sont organisés. Tout leur grand pays est une ruche, où chacun travaille, à sa place, au bien de la patrie. Les affaires des particuliers j sont subordonnées à celles de l'Etat. Mais, TEtat étant bien conduit et vigilant, tous les intérêts sont servis à leur tour, et la fortune des individus découle de celle de la nation.
Nos soldats ne voient pas exactement tout cela : ils connaissent l'existence de l'Allemagne depuis quelques mois. Mais ils se sont heurtés à une machine d'une telle puissance et si parfaitement ordonnée qu'ils en ont été d'abord éblouis. On comprend mal comment le moral des Français a résisté à la sorte d'effarement produite par cette double révélation : l'outillage et la méthode allemande. Ne ménageons pas les éloges : je ferai assez de restrictions tout à l'heure. L'Allemagne s'est, au moment de la marche sur Paris, imposée à l'admiration du monde. Son échec, immortel aussi, sur la Marne et Tannée de déboires qui a suivi pour elle n'ont pas encore effacé le souvenir des premiers jours.
Le don d'organiser est-il d'essence germanique ou tout un peuple a-t-il bénéficié, par accident,
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des qualités d'un chef, d'une dynastie ? Les Allemands, laborieux, méticuleux, mais d'esprit confus, sont naturellement enclins au désordre intellectuel. Alors que la France, reine des nations quand elle est gouvernée, s'abandonnait aux chimères révolutionnaires importées d'outre-Rhin, eux s'offraient le profit d'un régime monarchique grossièrement imité du nôtre. L'anarchie est allemande, l'ordre est français. Des institutions passagères ont pu renverser les rôles. D'autres institutions les rétabliront quand on voudra.
Notre ciel est le plus clair : on le sait. Mais il y a la foule, toujours ignorante, et tant de meneurs, qui la trompent. Il fallait une grande leçon, pour l'instruire et les démasquer. Nos ennemis nous l'ont
ipportée.
Avez-vous voyagé ? Êtes-vous jamais entré dans
|uelque grand port d'Europe ou d'Amérique, sans un serrement de cœur ? L'effacement de notre marine marchande est un fait : tous les Français s'en désintéressent. On ne s'occupe pas de ces bateaux-là chez nous. Mais si, Français, on se trouve un jour dans une des rades immenses où les nations les plus diverses affichent leurs pavillons, on est atterré de voir toutes les couleurs claquer au vent, sauf la nôtre. On revient au pays,
résolu à crier cette honte, à supplier les gens de regarder autour d'eux, de sortir de leur torpeur. On se heurte à des bavards, qui raisonnent sans voir et nient les faits quand ils gênent leurs principes. Il y aurait un moyen ; les mettre tous sur de grands paquebots ; payer à la France entière un voyage autour du monde. La vue des nations florissantes nous donnerait peut-être à rougir et nous serions corrigés.
Les Allemands, sans qu'on les en priât, sont venus nous rendre ce service. Il a fallu les voir sur notre sol, mais du moins les avons-nous regardés avec intensité. Chacun de nos soldats a écarquillé les yeux au spectacle de ce peuple en armes, organisé pour l'invasion et pour le meurtr.
Il n'y a pas un homme dans nos tranchtfj^, qui ne rende aujourd'hui justice à la méthode et à la discipline allemandes, pas un qui ne déplore le relâchement des institutions françaises en face de l'organisation puissante de pareils voisins et qui ne sente la nécessité d'un retour à Tordre et à la force. Voilà ce que la vue de l'ennemi nous a appris ; c'est quelque chose.
Nous avons en face de nous un régiment d'infanterie de la Garde. L'honneur est grand. Ces gens de choix ne parlent pas tous élégamment le
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français. Il en est parmi nous, qui savent l'allemand ; quand la conversation s'engage d'une tranchée à l'autre dans cette langue, on se comprend plus vite et mieux. Pour la joie du plus grand nombre des nôtres, les séances en français sont cependant préférables. La grande affaire est de s'entendre pour échanger du tabac, des journaux. Mais qui sortira des lignes ? Le Boche invite un camarade français au premier pas.
— Approche donc I Nus ne dirrerons pas !
11 prononce dirreroiis en roulant les r et accentuant Vi. Il laisse tomber dédaigneusement le mot final, pas.
— Non, viens I J'ai des cigares.
L'affaire aboutit rarement, parce que, du côté allemand ou du nôtre, un officier passe et impose silence.
Nous demandions un jour à un type audacieux, que nous avions surpris ainsi à marivauder de loin avec un Prussien, pourquoi il hésitait si fort à aller dans la plaine, entre les deux lignes, bavarder un peu. Un autre l'avait tenté quelques jours plus tôt. Les deux hommes, le Français et l'Allemand, étaient sortis debout, en plein midi, sous le regard perçant de quelques centaines de camarades des deux camps. Plus d'un doigt, sans doute, était
sur la gâchette du fusil, prêt à tirer si quelque mouvement des deux compères devenait trop brusque. On avait parlé de la guerre, de la misère des soldats ; on avait allumé deux cigares, et voilà.
— Moi, mon lieutenant, je ne m'y fie pas.
— Et pourquoi ?
— Ils ont trop de méthode, ces gens-là...
Il nous expliqua que le Boche serait fort capable de se coucher soudain à plat ventre pour laisser tirer ses amis. C'est l'histoire des mitrailleuses, qui a tant frappé nos hommes. Au début, nous allions à l'assaut sans prudence. Les Allemands paraissaient fuir devant la baïonnette et cela nous donnait du cœur. Mais leur fuite dégageait soudain des mitrailleuses, qui fauchaient sans merci. Les gars tombaient. Ceux, bien rares, qui revenaient, ressentaient de la colère, mais aussi de l'admiration.
— ; Ils ont tout prévu, ces coquins I
Je mets coquins par politesse. Ce qu'ils disent est, du reste, bien plus drôle. Ils le répètent, ce refrain, nos pauvres soldats français, si braves, si consternés qu'on ait laissé les Allemands s'organiser ainsi.
— Tenez, mon lieutenant, c*est boche, cette espèce de ballon, là-bas. Il n'y a qu'eux pour imaginer des choses pareilles.
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C'était au début de la guerre, quand nous vîmes pour la première fois une de leurs saucisses. On ne pouvait pas facilement déterminer, de loin, si cette sorte d'aérostat au bout de sa ficelle se trouvait sur nos lignes ou sur les leurs.
— C'est boche I C'est sûrement boche 1 Ils ont pensé à tout, allez ! Et puis c'est assez laid : c'est à eux.
Laide ou non, la saucisse a du bon. Et nous en possédons maintenant. Mais le soldat aurait aimé qu'on n'eût pas laissé les Allemands nous donner celte leçon, parmi tant d'autres.
Notez que nous les dépassons dès que nous voulons les imiter. Ils avaient des fusées éclairantes : les nôtres valent mieux à l'heure présente. Mais, un moment, ils lançaient seuls des feux d'artifice dans la nuit : humiliation pour nos soldats.
Un de nos camarades fut blessé dans une bataille de l'Artois à la fin d'août 1914, pendant la marche allemande sur Paris. Il reçut cinq balles, au bras, à l'épaule, aux jambes. Les Allemands gagnèrent le terrain où il était tombé et c'est dans une ambulance ennemie qu'il fût soigné d'abord. Vint la retraite après la Marne . Les envahisseurs fuyaient en vitesse, abandonnant nos blessés. Notre ami, guéri depuis longtemps, a donc repris rang parmi nous.
Mais il a vu de près la fameuse armée de von Klûck et voici ses deux premières impressions.
Il est à terre et voit s'avancer dans sa direction les tirailleurs ennemis. Ils marchent coude à coude, le fusil à la main. Ces vainqueurs, qui arrivent comme une marée, respecteront-ils un officier tombé ? Ses pieds sont tournés vers eux. La ligne approche. Deux hommes blonds s'écartent un peu, ouvrant le rang, et, à droite, à gauche, longent son corps, sans le toucher. L'ont-ils vu seulement? Ils l'évitent comme une botte de paille. Leurs yeux fixes, pleins d'angoisses, paraissent perdus dans le lointain. Leurs mains tremblent. Sur leurs visages pâles, décomposés, la terreur n'essaie même pas de se cacher. Ces guerriers sont fous de peur. Nos malheureuses troupes, prises dans une embuscade, sont obligées de se replier et voilà comment on les poursuit, en claquant des dents, en se serrant les uns contre les autres. Il y a des braves en Allemagne et nous n'avons pas le monopole de l'héroïsme. Mais la foule y est poltronne et moutonnière. C'est un des prodiges de l'organisation allemande que d'avoir discipliné jusqu'à la mort des gens pareils.
Mais l'infanterie avance toujours et voici les artilleurs qui accourent. Des pièces de 77 sont mises
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en batterie à quelques mètres du blessé. Des officiers allemands s'approchent et Tentourent. On Tinterroge avec quelque politesse. Un lieutenant va chercher un peu de paille pour lui faire un abri contre le soleil. Et le feu commence, sur les camarades, qui, là-bas, battent en retraite. Quelles minutes douloureuses I A ce moment, les cinq blessures saignantes de notre ami lui faisaient moins de mal que le contact de ces hommes alîairés, s'acharnant à tuer des Français. C'est alors que l'un d'eux croit opportun de venir le distraire et lui tient ce langage :
— Vous êtes perdus, c'était fatal ! Nous aurons Paris, mon ami. Je connais Paris comme vous. J'y ai travaillé, mes camarades aussi, et il y a longtemps que nous avons tout préparé pour y être bien reçus. Vous n'avez rien prévu : tant pis pour la France I Vous portez des pantalons rouges : faute stupide, que des Allemands n'auraient jamais commise. Rien ne résiste à une organisation comme la nôtre, et je vous plains d'être en lutte avec notre civilisation redoutable...
Il continue ainsi longtemps, tandis que notre ami, souffrant de ses plaies vives et sentant fuir le sang de son cœur oppressé, perd connaissance.
Cet Allemand parlait d'or.
iHi\ MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
Oui, leur organisation a failli nous perdre et c'est une leçon.
Oui, leur civilisation est redoutable, mais non point pour les seuls Français ; pour le genre humain.
La faute de ce bavard, commun à tous ceux de sa race, est de confondre les deux grands mots qu'il vient de prononcer. Il sait, comme nous, qu'un des éléments de la civilisation, c'est Tordre, par conséquent rorganisaiion. Et n'ayant, de l'homme civilisé, qu'une réelle application au travail méthodique, il proclame que cette vertu suffit. Gela s'appelle, en français, prendre la partie pour le tout, et, dans toutes les langues, se tromper.
On appelait honnête homme, chez nous, au xvH* siècle, celui qui possédait une belle culture générale, des mœurs polies, une vie droite, un commerce agréable. C'était l'homme civilisé par excellence, usant de ses qualités d'intelligence, de cœur, de caractère, pour son bonheur et celui des autres.
Un être ainsi fait était essentiellement .,. *,cw... * . Nos voisins ont-ils cru qu'une organisation sociale heureuse tiendrait lieu de cette harmonie intérieure des individus, qui est à la source de toute civilisation ? Ils ont créé des cadres admirables : ils n'ont trouvé, pour les remplir, que des Allemands.
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L'intelligence claire, l'esprit, le goût, toutes ces qualités françaises, qui affinent l'homme et l'élèvent sans effort au-dessus de ses pareils, manquent axix habitants de la vieille Germanie. Ils ont d'autres vertus, mais, privés des plus précieuses et le sachant, ils sont envieux comme des parents pauvres.
Se croyant méprisés, ils cultivent à l'extrême l'amour de soi. Ils se sont mis à adorer leurs méthodes et les ont proclamées souveraines. Leurs grosses qualités de labeur et de discipline les ont rendus forts : ils ont divinisé cette force. Ils croient aujourd'hui qu'ils sont le bras de Dieu.
Il faut pourtant les corriger et, pour cela, les connaître. Examinons-les à la guerre, puisque c'est là qu'ils opèrent maintenant. Ils ont un magnifique outillage, c'est entendu. Quelle intelligence y at-il derrière cette imposante machinerie ?
Prenons l'exemple de Reims. On dit que si nous arrivions à portée de Cologne, nous démolirions aussi leur cathédrale. Je suis sûr que non. Le calcul des Allemands est connu ; tout dommage causé aux Français concourt au succès final ; plus le dommage est cruel, mieux le but est servi. Ce raisonnement est apparemment juste. 11 contient tout le droit de la guerre : frapper fort, pour arriver plus vite à la paix. Devant Reims, des Allemands ne
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peuvent donc pas hésiter. Ils voient tout de suite que la cathédrale est un bijou et, par surcroît, un lieu sacré, le temple des plus saintes traditions nationales. L'affaire est excellente. Les Français seront frappés, sur ces pierres, moralement et matériellement. Le but suprême de la guerre sera atteint et d'une façon magnifique : on braque les canons.
Devant Cologne, les Français raisonneront au>>i, mais autrement. Ils savent qu'il est bon de démoraliser l'ennemi, mais qu'on peut, dans cette voie, manquer son but et, par certaines vexations, irriter les courages au lieu de les abattre. C'est simple d'avoir cette pensée ; un Allemand s'en trouve incapable. Nous ne détruirons même pas Cologne par représailles. Nous garderons, sur le champ de bataille, la faculté de voir au delà de la guerre. Les bourreaux de Reims doivent être punis dans Cologne ; mais il n'est pas utile que rhumanité entière soit châtiée pour cette faute d'un peuple. Respectons ce qui appartient au patrimoine imiversel, mais, ù l'heure des traités, arrachons aux Allemands la ville et son temple, pour la rançon des murs où furent sacrés nos rois.
On nous a remis des couteaux, de grands couteaux de brigands. Beaucoup de nous, habiles à
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manier le fusil, le revolver, la baïonnette, le sabre, Tépée, furent d'abord surpris d'avoir dans les mains cette nouvelle arme, familière aux assassins. Il fallut s'j habituer et c'est ainsi maintenant qu'on se bat dans les boyaux. Une opération barbare existe, qu'on appelle le « nettoyage » des tranchées. Ah I ce n'est pas joli 1 Tout le monde est soldat, mais tout le monde n'a pas été boucher. Il n'y a pourtant qu'à s'y faire : c'est la loi allemande.
Ayant prononcé que la force, à la guerre, primait tout droit, nos ennemis ont violé un à un, avec une sorte d'imbécillité, tous les usages que la loyauté des générations avait établis. Quand on a pris, en courant, une première ligne de tranchées et qu'on veut s'élancer vers la suivante, le temps manque pour désarmer et réduire à l'impuissance les prisonniers qu'on va laisser derrière soi. Dans le vieux temps, des règles auraient imposé à ces vaincus de se tenir tranquilles. Aujourd'hui, on sait qu'en vertu de la civilisation allemande ils trahiront : il faut donc les massacrer.
Il y a probablement parmi les soldats français des pillards et, si nous allons en Allemagne, des actes de barbarie et de vandalisme pourront être commis, çà et là, par nos hommes. Ils auront l'excuse des représailles, mais qu'importe ? Un
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crime n'est jamais excusable. Ainsi la France, comme toutes les nations du monde dans tous les temps, pourra mériter alors le reproche de n'avoir pas su empêcher certains excès. Les Allemands seuls se jugeront exempts de critique à cet égard : les excès, quand c'est leur armée qui les commet, changent de nom ; ils deviennent œuvre de guerre et, à ceux qui les accomplissent, des docteurs en culture" germanique ont déjà tressé des couronnes.
Le soldat, au fond de son trou, voit tout cela. Qu'y comprend-il ? Rien de très net. Un instinct le pousse à détester ces gens, qu'il sent brutaux, grossiers, différents de lui : précieux instinct, mais qui ne suffit pas.
La guerre linie, le premier rhéteur, utilisant l'ascendant que l'organisation allemande a exercé sur nous tous, ira dire aux gens qu'après tout les Boches se défendaient et qu'on ne se bat pas avec des fleurs. Bien conduite, je vois une campagne de réhabilitation allemande recueillir en France, dans peu d'années, des adhésions. Empéchons-la.
Il manque à la foule de discerner les causes. Les faits lui apparaissent: derrière chacun d'eux, montrons-lui, sans nous lasser, le principe. C'est le rôle de l'élite, ici des officiers. Nous devons systématiquement nous appliquer à connaître l'âme
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allemande^ Thistoirc du peuple allemand. Honneur à ceux qui, depuis la guerre, ont apporté, dans la presse ou en librairie, leur contribution sagace à celte science, nouvelle pour la plupart d'entre nous, mais nécessaire. Sans les livres, avec notre seul discernement, nous pouvons d'ailleurs essayer, dans chaque espèce, de reconnaître ce qui est un méfait de la guerre ou un crime germanique.
Nous faisions dans nos casernes des théories morales aux hommes : paroles vaines alors. Nous en avons d'utiles à répandre aujourd'hui. Apprenons au soldat à connaître exactement l'ennemi qui se terre devant lui. Quand il admire, laissons-le faire : il est bon qu'il prenne, au plus grand exemple qui Sbit, le goût de Tordre, de la hiérarchie, du travail organisé, de la force matérielle. S'il ressent de la haine, donnons-lui les raisons profondes de sa colère. Armons-le contre l'argument stupide : ce sont des hommes comme nous ! Non, l'Allemand n'est pas comme les autres, car il y a, dans sa constitution psychologique, une tare, qui fera toujours de lui, pour des Français, un ennemi odieux dans la guerre et, ce qui est pis, un insupportable voisin dans la paix : il n'est pas intelligent.
Ils sont intelligents, nos types. On a tort de les appeler des poilus. Ce nom grossier ne leur va pas et les désoblige. Il évoque des figures hirutes, sauvages. Le troupier français, même vieux, hérissé de poils, reste un gaillard alerte, à l'œil malin, à la riposte impertinente. Les hasards de t campagne m'ont fait rencontrer, une seule fois, an capitaine un peu cabotin, qui prononçait avec emphase et d'un ton nasillard : mes poilus ! La littérature a voulu lancer ce mot : un autre a la vogue ici. Nous disons : nos types.
Entre eux, ils s'appellent souvent les « bon'hommes ». Mais c'est un nom pour la paix. En guerre, la couche un peu épaisse du bonhomme tombe aux premiers chocs et le type surgit.
Le type, c'est-à-dire le phénomène, le « numéro », l'exemplaire marqpiant d'un genre ou l'être original, qui constitue ce genre à lui seul. Chacun
de nos soldats a une physionomie déterminée, souvent cocasse, jamais banale. Un trait commun ; la faculté de comprendre. Mais quelles formes diverses d'intelligence I
Ils m'exaspèrent parfois, quand ils paraissent tenir des raisonnements imbéciles. Cependant ce n'est pas la tête qui pèche alors. Le cœur est faible : on déraisonne parce que la vérité gêne ou compromet. L'orgueil fait le reste : on veut traiter de tout, spécialement de ce qu'on ignore. De l'esprit, du bon sens : c'est notre grande richesse nationale. Il reste à mettre en œuvre tous ces cerveaux bien faits.
Tout au début de l'hiver, notre compagnie fut désignée pour une prise d'armes dans un cantonnement voisin **. Nous voilù contents. Car huit jours plus tôt, dans ce même village, nous avions, au retour d'une marche, aperçu des troupes formées en carré. Au milieu, le drapeau. Face à lui, un groupe d'officiers. A quelques pas, bien campé, la tête fière, le corps vêtu du bel uniforme bleu clair que nous ne connaissions pas alors, un grand capitaine, le héros de la fête, attendait la croix et le baiser de son chef. Le canon hurlait tout autour. Les clairons ouvrirent le ban. Nous tournâmes au prochain carrefour et nos yeux auraient bien pleuré
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de perdre renchaaiement d'un pareil spectacle. Cependant nous tendions nos êtres, afin de perce- > oir encore, malgré le bruit de nos pas sur la route, les notes, plus faibles chaque fois, des cuivres joyeux, qui battaient Tair pour fermer le ban, crier la gloire d'un soldat, faire défiler les camarades. Dans nos rangs, pas un souffle, mais, çà et là, le saut vif qu'on fait pour prendre le pas. Nous nous consolions en défilant aussi, le regard perdu, la gorge serrée, à la cadence de la musique loiniine.
Aujourd'hui, prise d'armes. C'est donc notre tour de jouir du beau spectacle. Nous partons, l'àme en gaîté, et l'on nous apprend, sur la place du bourg, où nos hommes viennent de s'arrêter, claquant fièrement les talons, que nous serons les mornes témoins d'une dégradation militaire.
On fait vite. C'est une si triste besogne. Quelques commandements brefs. Autour de la place de ^ i foire, adossées contre les grands arbres, les compagnies s'alignent. Silence de mort. Il fait froid. Présentez les armes ! Les yeux angoissés se portent, sans que bougent les têtes, vers la petite rue d'où va déboucher le condamné. Il apparaît, au milieu de six baïonnettes pointues. Front bas, nez cassé, menton brutal, un menton comme je
n'en ai jamais vu, long, plat, en spatule. De grandes jambes, pas d'épaules. Les bras pendent, ii^és par des mains lourdes. 11 regarde, comme une bête essoufflée. Un greffier bien portant, affublé d'une tenue d'arrière qui nous étonne, pantalon et képi rouges, lit avec force, enroulant les r, un jugement interminable, où reviennent sans cesse les nom, prénoms, âge, domicile et profession du misérable. On nous dit cinq fois comment s'appellent ses père et mère. Il a trois enfants. Il a quitté le front pour aller boire et faire la fête. Pendant ce temps, les camarades trimaient, terrassaient, soufr fraient, mouraient. Dix rans de réclusion : c'est mérité.
Un officier vient vers nous et, tout bas, d*^"^''"^. .
— Le plus ancien adjudant.
— C'est moi.
— Venez vite.
Le sous-officier qu'on appelle ainsi se détache d nos rangs. Il court vivement, se campe au milieu de la place, sabre au clair. Je l'observe, tandis que se prolonge la morne lecture. Ses traits se sont altérés ; il a rougi, puis pâli ; il serr^ les dents. Cependant ses yeux brillent. La mission de bour reau dont le voilà chargé l'émeut violemment. A d'autres elle donnerait plus que de l'émoi, du dé-
goût. Mais ce réserviste, que nous aimons pour son cœur d'or, a pris au sérieux son métier de soldat. Il comprend qu'en lui va s'incarner un instant la rance même. De son bras il va châtier un maulis fils ; tous les camarades verront son geste, en tireront la leçon. Il faut qu'il étoufîe toute sensibilité et accomplisse avec noblesse et fermeté le rite sacré.
Le commandant, tourné vers le condamné, crie, d'une voix forte :
— Vous êtes indigne de porter les armes. Nous vous dégradons !
Alors, nerveux, vif, le petit adjudant se porte d'un bond vers le malheureux. 11 tire sur les boutons, qui résistent. On n'a pas eu le temps de les découdre à l'avance : c'est la guerre. L'homme ricane, parce qu'il en a attaché deux avec du fil de fer. Mais l'étoffe saute et le sous-officier, ayant fini, s'efface. Alors, au pas, entouré de ses gardes armés, le dégradé passe devant nos rangs. Dans son trouble, l'adjudant a oublié de lui arracher son képi. Un des troupiers qui l'escorte y songe tout à coup et, d'un geste violent, le décoiffe. Le lamentable cortège a bientôt parcouru son chemin. Devant un fourgon, deux gendarmes reçoivent celui dont l'armée ne veut plus.
Un rayon de soleil vient à ce moment caresser nos visages. Nous mettons nos colonnes en mouvement et, tandis que les soldats, l'âme chargée de pensées, s'ébranlent, la clique déchire l'air tout à coup et les notes les plus alertes, les plus pimpantes, les plus folles d'entrain et de gaité éclatent, étourdissent les échos, font bondir les cœurs.
Je sens notre joie d'être de braves soldais. ^>c)iis avons rejeté un misérable, indigne de nous. On nous a montré ce qu'il en coûtait de trahir le devoir. Mais la vie est belle, la France est glorieuse ei maintenant nous allons fièrement à notre destii la tête haute, la poitrine ivre d*air pur.
Un quart d'heure plus tard, nous avions pris le pas de route. J'étais en tête de la compagnie ei si bien perdu dans mes pensées que je me trouvai bientôt parmi les derniers hommes d'une compagnie qui nous précédait.
— Bonjour, mon lieutenant.
— Bonjour. Quelle compagnie ?
— La compagnie de fer ! Capitaine N... Toir des braves.
— Alors, ça va ?
— Ça va comme ça peut, mon lieutenant. On rigole, mais on est bien malheureux tout de mém«
— Evidemment.
— On est comme ce pauvre type...
— Lequel ?
— Celui qui est parti avec les gendarmes. Ahl c'est un pas-de-chance. Il est bien comme nous.
Je crus rêver.
Je venais de recevoir docilement une grande leçon et je songeais que tous ces hommes en avaient fait, comme moi, leur profit. Une leçon si claire : le crime puni, méprisé, sous des vêtements déchirés ; le devoir et la discipline honorés avec éclat, au tumulte belliqueux des cuivres, au cliquetis des baïonnettes iines, mirant les feux d'un soleil complice. Je voyais deux sortes d'hommes : ce misérable et nous tous, les braves.
Mon soldat voyait deux camps, les forts et les gueux, et se rangeait parmi les gueux.
Je le regarde. Il est beau; figure énergique, bons yeux. Que vaut-il ? Je Tinterroge.
— Et chez toi, bonnes nouvelles ?
— Chez moi ?
— Oui, ta femme, tes gosses ?
— Ça vivote, mon lieutenant.
— Combien d'enfants ?
— Trois !
— Comme le type, alors ?
— Ah ! mais, ce n'est pas la même chose.
— Pardon I ce sont tous des malheureux...
— Oui, mais le papa des miens ne se fait pas f... en prison. On grogne, mais on fait son boulot, mon lieutenant. Faudrait pas confondre.
— C'est vrai qu'il n'avait pas l'air bien franc, le bonhomme...
— Franc? Dites que c'est un dégoûtant. On devrait les fusiller, des gens comme ça.
— Et des gens comme toi, est-ce que ça ne mérite par des coups de bâton ?
— Pourquoi, mon lieutenant?
— Pour t'apprendre à parler. Qu'est-ce que tu racontais tout à l'heure? Tu étais un pas-de-chance ^ comme l'autre ?
— Oh ! mon lieutenant, je causais. Quand on cause, il faut être prudent. Mais on comprend les choses et l'on n'est pas pour les « feignants ».
Direz-vous que cet homme est un sot ? Je pense que la foule, dont il fait partie, est imbécile. Vous ne trouverez guère en France que des hommes intelligents, mais submergés par la bêtise collective. Quand il cause, dit-il, il est prudent. Sous un régime d'ordre, la prudence populaire consisterait i\ se parer de vertus. Aujourd'hui le peuple juge habile de se solidariser avec les parias. Ils en sont
encore aux Misérables. On leur a dit qu'il fallait prendre en pitié les réprouvés : ils le font. A part soi, chacun connaît le droit chemin et sait la différence entre le bien et le naal. Réunis en troupeau, les pauvres types suivent les voies qu'imposent les mauvais bergers. Ce n'est pas l'intelligence qui manque, mais le caractère.
— Ils ne comprennent rien à ce qui se passe, me disait un camarade désenchanté. Toutes les leçons de la guerre seront perdues.
Ils comprennent fort bien. Voyez-les faire. En rase campagne, au début, ils se montraient dune souplesse d'esprit incomparable. Aussi habiles à flairer le Boche qu'à faire main basse sur un poulet et à le trousser, ils saisissaient avec la même acuité les nécessités et les ressources de leur métier de soldat. Ils utilisaient le terrain comme s'ils avaient passé leur jeunesse à s'y exercer. Ilâ patrouillaient méthodiquement, fouillant, sans une imprudence, sans une faute, les villages et les maisons. Ils devinaient, devançaient, complétaient la pensée de leurs officiers. L'écueil, avec ces gaillards, c'est qu'ils musent, se dispersent et vous entraînent. Chacun fait de la guerre son affaire propre. Il faut être malin soi-même pour tenir, au milieu d'eux, la place du chef.
202 iniuùikAkiij^^ ij^.^n LÀ TRANCHÉE
Au début de la guerre de tranchées, on n'avait point de boyaux derrière les lignes, et, le soir, il fallait communiquer par la plaine entre les cantonnements et le front. Presque tous les types atteignaient le but en ligne droite, par les nuits les plus noires, alors que pas une étoile ne pouvait les orienter, que pas un arbre n'était visible. L'instinct ne les guidait pas. Quiconque se fie à lui est sûr de tourner dans les betteraves et, après avoir, pendant quelques belles heures, € gardé les vaches, » il retombe à son point de départ. Ils marchaient selon des règles, restées obscures pour moi, mais que la raison de chacun d'eux avait reconnues et adoptées : le fait est qu'ils arrivaient.
Devant les tranchées, ils ont percé tous les mystères de la plaine. Ils savent où se trouvent les petits postes qu'on ne voit pas, les mitrailleuses dont aucun créneau apparent ne trahit la présence. Des torpilles ont aujourd'hui ravagé nos tranchées. Interrogez un homme au hasard. Il vous montrera Tendroit d'où elles partaient et vous dira ses raisons de juger ainsi. Ils connaissent où se cachent les batteries d'artillerie allemande. Quand les obus passent en sifflant, ils sont capables de déterminer leur direction, la pièce qui les a envoyés, le point visé et, suivant le bruit de l'air qui se déchire au-
dessus de leurs têtes, ils décident si ce sont des 105, des 150 ou des ilO. Non, ces gens ne sont pas sots.
Mais leur intelligence est en détresse. Elle n*a jamais été guidée : ils comprendraient tout, s'ils savaient quelque chose. Que connaissent-ils ? Que leur ont appris les maîtres indignes, auxquels ils se sont asservis ? La vivacité même de leur esprit les a conduits au désarroi : ils ont fait, depuis qu'on a jeté en pâture à leurs cerveaux les formules les plus folles, le tour de tous les sophismes et des vérités aussi : ils ne croient plus au vrai. Alors chacun rentre en soi et cultive son vil intérêt. C'est le régime de l'ignorance, de la paresse et du dégoût. On a désenchanté ce grand peuple. Il a Tœil vif ; à quoi bon ? Que lui sert aujourd'hui d'être né malin, d'avoir cette force de Tesprit qui peut et doit tout dompter, quand des lourdauds, qu'on n'attendait pas, se présentent en foule, avec des muscles durs et, dans les mains, des armes terribles ? Si on ne les secouait, beaucoup de nos hommes se sentiraient humbles et désemparés devant la grande machinerie allemande. Ainsi, dans la vie, le rustre, qui s'élève par le labeur, le caractère, l'obstination, prend, en face de l'esprit fort, des airs avantageux et s'impose. Un sot, qui travaille, intimide
204 >.L;^iiAiiOi..^ bA^s LA ti;a.
un homme de valeur qui ne fait rien. La fainéantise et rignorance rendent stupide. Et les belles raisons ne valent guère contre un coup de massue.
Mes amis, mes soldats, mes « types », prenez conscience de votre haute intelligence française. 11 faut commencer par là. Car c'est un précieux trésor, la richesse souveraine, la source d'une force indomptable. Exercez-vous, à Técole des bons maîtres, à bien penser, ensuite à vous conduire seloi) votre droite raison ; cultivez enfin la vigueur de vos bras et vous excellerez sans peine dans les combats.
Vous avez affaire à des gens surfaits. L'allemand est un fort en thème. Il recueille des premiers prix, mais par votre faute. Cessez déjouer légèrement avec votre intelligence. Usez-en, au lieu de l'user en bavardages. Vous appellerez bientôt à vous les suffrages, le respect, l'admiration du monde. Tandis que les peuples s'inclinent devant la maison Krupp et s'avilissent ainsi, vous pouvez rendre à la France sa place glorieuse, toujours vacante, depuis qu'elle-même s'en est détournée, de reine des nations. Vous détenez seuls le pouvoir de ramener l'harmonie dans ce concert de l'Europe, qui fait un si horrible vacarme aujourd'hui. Un maladroit chef d'orchestre résidait en Allema-
gne : il a montré ses tristes talents. A nous la baguette !
Quand verrons-nous que nous gaspillons, par nos folies, des facultés que ne possède aucun peuple ? Il faut que nous restaurions en France Tordre intellectuel. Nous conduirons nos types, avides de clarté, de vérité, de sagesse, dans les chemins droits qu'ils avaient désappris. Chez nous seulement il existe des cerveaux assez puissants pour retrouver, dans la confusion universelle, la route véritable, solide sous le pied humain, où la foule, pleine d'allégresse, pourra se répandre, si, d'un pas ferme, un vrai chef sait l'y guider.
Jamais les Français et les Françaises n'avaient écrit autant de lettres qu'aujourd'hui. Dans la paix, tandis qu'on « tirait » ses deu? ans ou ses trois ans, on envoyait des nouvelles aux parents, mais rarement et sans ferveur. On inscrivait, en gros caractères, les deux ou trois phrases classiques : € Chers parents, Je mets la plume à la main pour vous dire que je suis en bonne santé et j'espère que la présente vous trouvera de même. Si c'était un effet de votre bonté, vous pourriez m'envoyer une pièce de trois francs, ou mêine de cent sous. Je ne trouve plus rien à vous dffe pour le moment, et je vous embrasse de loin. Votre fils pour la vie. »
D'où vient la vogue des quelques formules qu'on retrouva toujours dans les lettres des gens du peuple 1 Un soldat, écrivant, en 1913, au ministre de la guerre, terminait par ces mots : « Ne
trouvant plus rien à vous dire, je vous serre la main.» Ils pèchent par indigence. N^écrivant jamais, ils se trouvent elTarés devant un papier blanc. A tous les gens qu'on rencontre, on dit à Timproviste : « Gomment allez-vous ? Pas mal, merci. » On parle ainsi, même lorsqu'on est sérieusement malade. Il n'existe aucun rapport, quand des gens s'abordent, entre ce qu'ils devraient dire et ce qui leur sort immédiatement des lèvres. N'en cherchez pas davantage entre ce que voudrait écrire un illettré et les mots qui tombent sur son papier. Ses idées étant en fuite, il se cramponne à des clichés. Pourquoi ceux-là et pas d'autres ? Tout le peuple de France, depuis, sans doute, bien des générations, a mis la plume à la main, a espéré que la présente trouverait ses chers parents de même, (inalement n'a plus rien trouvé à dire et, bon enfant, l'a avoué. De père en fils, on se copie ainsi. On copie presque toujours quelqu'un, quand on écrit. Un de nos hommes, un bon vieux, que nous avions embusqué à la cuisine des officiers à cause de son âge, nous a quittés récemment. Sous prétexte d'équilibrer les classes, on l'a envoyé dans un régiment territorial. Là, il perd sa qualité de vieux et sombre dans la foule. Sa première lettre nous a navrés. Il écrit à une ordonnance : « Mon cher Paul. J*ai
l'honneur de te rendre compte que je suis « après » piocher dans des boyaux. C'est triste quand on a été aux cuisines. Plus rien à te dire pour le moment. Mes compliments aux officiers. Ton ami pour la vie. »
Pauvre type ! Il voyait chaque jour des notes militaires commençant par la formule obligatoire : j'ai l'honneur de vous rendre compte. Il trouvait cela très bien, très digne. Il s'applique en écrivant sa lettre et veut mettre ce qui se fait de mieux : il n'hésite pas.
Donnez aux gens du peuple, quand d'aventure vous leur écrivez, de bons modèles ; ils rédigeront à leur tour de jolies lettres.
A la guerre, les occasions ne manquent pas. Les « marraines > sont d'aimables correspondantes, généreuses et douces : nous aimons ces Françaises, qui prennent la peine de joindre aux gâteries dont elles comblent nos soldats des billets gentiment tournés. Les types déchiffrent avec un grand sérieux les lettres de la protectrice inconnue. Tous les mots qu'ils y trouvent sont pesés, goûtés, savourés ; les sentiments de cette femme lointaine, de cette jeune fille dont l'écriture a si grand air, flottent comme une caresse sur la carcasse du bonhomme ; les formules affectueuses ébranlent son
fime fruste ; il s'émeut, s'étonne. Est-ce donc ainsi qu'on écrit ? Mais s'il suffit de laisser aller son cœur et de mettre sur le papier ce qu'on éprouve au fond de soi, on va pouvoir répondre. à la dame. Chacun s'applique et les formules habituelles sont délaissées pour des tours nouveaux, dont on se sert, après la marraine, avec orgueil et sans gaucherie.
Car tous ces écrivains d'occasion n'étaient maladroits que par ignorance. Quand vous leur écrivez, douces femmes de France, songez que vous lei;r enseignez un art nouveau. Jamais ceux et celles dont l'éducation est plus fine n'avaient correspondu avec eux, hors le service ou les affaires. Cette fois, on cause ; on exprime des sentiments humains ; les cœurs se mettent fraternellement en présence ; et tout un vocabulaire inconnu vient enchanter des âmes, à qui ne manquait que l'usage de certains mots pour s'épanouir.
Vous qui écrivez à nos soldats, ne vous lassez pas de chanter votre divine musique. Songez qu'ils en apprennent docilement les notes, pour charmer leurs femmes, leurs fiancées, la vieille maman qui pleurera d'entendre son petit lui parler si doucement. N'envoyez pas de sermons, pas de tirades. Bavardez tout bonnement. Ils seront éblouis de voir que le cœur d'une grande dame est si près de
celui d'un pauvre homme. Ils admireront qu'un pauvre homme puisse à son tour, avec des phrases presque pareilles, dire son respect à la belle dame et des tendresses à sa promise.
Je rencontrai, l'autre matin, dans la tranchée de tir, un caporal, dont les propos, habituellement, m'amusaient. Je m'apprêtais à lui faire conter quelque histoire, quand il me tendit gravement un papier.
— J'ai reçu cette lettre de ma vieille. Lisez, mon lieutenant.
Je m'aperçus qu'il avait les yeux gonflés. Il ajouta, à mi-voix, avalant un sanglot :
— Ils ont tué mes deux frères.
— Tué tes frères ? Qui ça ?
— Les Boches. Lisez.
Je dépliai le papier, déjà noirci, graisseux, à moitié déchiré aux plis : depuis une heure, toutes les mains de l'escouade l'avaient froissé. Voici ce que je lus ;
« Mon cher enfant,
« J'ai bien de la peine. Tes deux frères Georges et Auguste ont été fusillés. Les Allemands les ont conduits de la gare à l'église Saint-Louis, les mains liées derrière le dos. Mes malheureux enfants
savaient que leur dernière heure avait sonné. Ils ont dû creuser leur fosse. Pense, cher fils, à ce qu'ils ont souffert à cette minute. Ils ont supplié les Allemands pour avoir grâce. Mais ces misérables ne les ont pas écoutés. Pense, mon cher iils, quel coup pour ta mère quand elle a vu couler le sang de ses malheureux enfants, sans défense et qui n'ont même pas eu le bonheur d'être soldats. »
Je ne reproduis pas ce document pour les faits qu'il rapporte. Chacun de nous a lu des récits aussi atroces un peu partout. Pas davantage pour les sentiments qu'exprime cette femme. Française et mère, il importe peu qu'elle appartienne au plus humble peuple : elles sont comme toutes celles de chez nous. Ce que je note, c'est que, pour peindre ce qu'elle a vu, pour exprimer l'horreur et la pitié mêlées dans son âme, sa plume a trouvé les mots qu'il fallait.
Pour les sortir de leurs formules habituelles, il faut donner aux pauvres gens des modèles nouveaux, mais surtout les mettre en face d'euxmêmes. Ils n'ont pas coutume de se regarder vivre. Leurs sentiments, leurs pensées, leurs actes, commandés par la tradition, l'exemple, l'habitude, se déroulent avec les jours qui passent ; jamais ils n'y portent attention. Et, s'il faut parler ou écrire,
LES LETTRES il 3
n'ayant rien noté, ils se trouvent au dépourvu.
— Beau temps, aujourd'hui I vous disent-ils.
— J'espère, écrivent-ils, que la présente vous trouvera de même.
Mais apprenez-leur d'autres mots : vous verrez s'ils savent les utiliser. Et que des événements tragiques surviennent, forcent leurs regards : vous jugerez s'ils sont capables d'observer, de raconter, d'écrire des lettres à faire pleurer.
Les événements tragiques, depuis le 2 août, se répètent sans arrêt. Des millions d'hommes, dans tous les gourbis du front, noircissent du papier ; des millions de femmes, dans toutes les demeures de France, remplissent des pages. Et chacun raconte ce qu'il voit, note ses pensées, répand son cœur.
Ces lettres de la multitude sont belles : je m'en réjouis. Je les crois bienfaisantes, et c'est encore mieux.
Elles révèlent à ceux qui les reçoivent, à ceux mêmes qui les écrivent, des choses qu'on n'exprime jamais en parlant : les sons s'arrêteraient plutôt dans la gorge. Les lèvres narquoises, qui débitent des blagues et de l'argot à toutes les heures du jour, trembleraient au passage de certains mots, qui viennent du fond de l'âme. Nos types profèrent