‹ Méditations dans la tranchéeChapitre 3 sur 12 · FRÈRES D'ARMES · texte numérisé non relu

FRÈRES D'ARMES

J'ai reçu, au début de la guerre, d'un camarade promu sous-lieutenant, une jolie lettre :

« Mon vieil ami. Me voici transformé en officier. Depuis ce matin, j'ai un képi de sous-lieutenant, un sabre, les mains gantées, un petit galon aux manches. Je reçois les saints de la troupe et les honneurs des sentinelles. Tu conçois mon émotion. Je ne parle pas du chatouillement de vanité : on est homme, c'est-à-dire un peut sot, et l'on a, même à mon âge, des joies ridicules, comme les enfants, qui voient qu'on admire leur beau costume. Quand j'ai aperçu de loin le premier soldat qui allait me saluer, j'ai rougi. J'ai remarqué qu'il jetait sa cigarette et remettait en place un bouton de sa capote. Je me suis dit : « Ça y est. Il va me saluer ! » Cela n'a pas manqué. Il m'a fait un grand salut, en me regardant dans les yeux, comme si j'avais

toujours été officier. Je lui ai répondu gentiment : j'étais si content I

€ Après lui, une quantité d'autres ont passé, aussi gracieux. Presque tous ont mis dans leur geste une belle conviction. Les soldats de tous les pays ontils ce regard franc, quand ils saluent ? Je trouve qu'il faudrait avoir le cœur mal placé pour ne pas aimer tous ces hommes. Le salut est une marque de respect, c'est-à-dire le signe de quelque chose qui aujourd'hui n'existe guère que dans l'armée. Rien n'élève un homme comme de sentir qu'on le respecte. Dans ces saluts de soldats, j'aperçois aussi de la confiance, et c'est émouvant. J'ai naturellement envie de répondre à cette confiance et d'être digne de conduire ceux qui se livrent ainsi. »

Oui, les soldats se livrent h leurs chefs. Il y a huit jours, au cantonnement, le colonel réunit tout à coup les officiers. Grand émoi. On va porter les tranchées à 500 mètres en avant. Les deux compagnies qui se reposent ici rejoindront le front dans une heure pour participer à l'opération. Celle-t peut coûter cher, et les hommes, aussitôt avertis, montent leurs sacs, s'équipent silencieusement : c'est le trouble inévitable des premières minutes. Nous allons et venons par les rues. Les € types » ont le visage tourné vers nous. De toutes parts, des

FRÈKES D ARMES fiO

regards pénètrent au fond des nôtres. On veut savoir ce que pensent les officiers, ce qui se cache dans leurs âmes. Les yeux inquiets se livrent, mais implorent aussi : < Vous venez avec nous, n'est-ce pas ? Vous êtes les chefs. Vous pouvez compter sur nous ; mais, nous aussi, sur vous ? » Comme mon jeune camarade, qui répondait gentiment aux grands saints, j'ai regardé avec bonté tous ces yeux mendiants.

Nous ne savons pas au juste, en France, quels sont les rapports des officiers et des soldats dans l'armée allemande. Chez nous, la fraternité d'armes la plus étroite existe entre tous ceux qui portent l'uniforme. On a discuté si les ofûciers avaient tort ou raison de tutoyer les hommes. En fait, dans cette guerre, c'est une pratique à peu près générale. Du côté des officiers, je vois bien d'où est venu le besoin de tutoyer. A la caserne, en temps de paix, les hommes se tutoient entre eux et ce n'est pas extraordinaire : ils sont du même âge et également jeunes. A la guerre, ils se tutoient aussi. C*est plus remarquable. On trouve, dans la même compagnie, un bleu de la classe 17 et un barbon de la classe 91, avec des cheveux gris, l'épaule voûtée, des rides : ils vivent ensemble comme des frères et, si l'un d'eux disait voiis^ l'autre « l'aurait

mauvaise ». A tous ces gens, si simples entre eux et dont on partage l'existence, on est naturellement tenté de parler leur langage. On ne se tutoie pas entre oHiciers, sauf entre camarades de promotion de l'active. Cependant, on voit partout des gens qui fraternisent et soi-même on n'a personne à qui dire ce tiiy ce toiy qui viennent si volontiers aux lèvres. Pour moi, c'est très simple : entre soldats on se tutoie ; je suis soldat, je tutoie ; cela sort tout seul.

Mais les hommes me disent vous et d'ailleurs ne s'étonnent pas de me parler avec respect. Reste à savoir s'ils acceptent volontiers que je les traite familièrement. En fait, oui. Pourquoi? Parce que c'est, la guerre et que les rapports des hommes entre eux sont tout à coup devenus naturels et simples. Dans la pai^, dans le civil, un chef observe toutes sortes de ménagements avec ses ombrageux subordonnés. Il dit vous à ces messieurs, qui parfois le haïssent.* Ici chacun voit en l'oflicier un maître dans la pleine acception du mot, c'est-àdire l'homme qui commande et protège. Le chef militaire est le père : les hommes acceptent son autorité, mais avec son alTection. Au lieu de les scandaliser, le tutoiement les réconforte.

Si vous voulez connaître quelle conception ils se

Page 1