FRICHES D ARMES
font de leurs devoirs vis-à-vis des officiers, écoutez cette sentence, prononcée, un soir de relève, par un homme aviné, qui croyait avoir à se plaindre de son capitaine ;
— Il peut bien tomber dans les betteraves ; cest pas moi qui ira le chercher.
Il était bien en colère, le pauvre diable, et venait d'imaginer le châtiment le plus sensible qu'un soldat puisse infliger à son capitaine : le laisser sur le champ de bataille. C'est pourtant vrai que tout homme se considère, au combat, comme le terreneuve de son chef. Nous savons, nous qui faisons notre devoir vis-à-vis de nos soldats, que chacun d'eux se tient prêt à nous porter, au péril de sa vie, sur ses épaules ou dans ses bras, quand un malheur nous arrivera. Comment voudrait-on que nous ne traitions pas ces enfants, dévoués jusqu'à la mort, comme nos vrais fils?
L'autre jour, je donnais à mon ordonnance un ordre qui l'étonnait un peu. Ce brave garçon, croyant que je plaisantais, me montra ses dents avec un grand sourire et prononça :
— Mon lieutenant rigole?
J'ai trouvé la formule charmante. Il y a de tout dans ces trois mots. D'abord, c'est plein de respect. Je n'ai jamais prié cet homme de me parler à la
MÉDITATIONS DANS LA TKA.Nuiibi:.
troisième personne ; cela lui est venu aussi naturellement qu'à moi de le tutoyer. Pour rien au monde, il ne dérogerait à cette loi. Quand les ordonnances causent ensemble, Tun dit :
— - Mon lieutenant t'appelle.
— Lequel ? Le tien ou le mien ?
— Pas le mien. C'est mon lieutenant N***.
Ce « mon » est intangible et fait corps avec le grade. Il y a la troisième personne pour indiquer le respect ; le possessif pour marquer l'amour et le verbe rigoler pour la joie d'être des frères d*armes.
Des frères d'armes! On nous raconte depuis bien longtemps que nous sommes tous frères : on l'a même écrit solennellement sur nos murs. Mais c'est la fraternité humaine, celle de tous les hommes entre eux, et les Allemands viennent de nous montrer ce qu'elle vaut. De la fraternité française, nous ne savions pas grand'chose avant la guerre.
Je voudrais faire comprendre quels sentimems d'amitié on ressent pour ces soldats nombreux parmi lesquels on vit, partageant les mêmes émotions, les mêmes dangers.
Un soir, les cuisiniers, qui savont tout, nous annoncent qu'une batterie de 7 ^'avancer
jusque dans nos lignes mêmes et entreprendre, le
FRERES n ARMES 73
lendemain matin, de faire tomber la cheminée de H... ', à trois kilomètres devant nous. Il s'agit d'une très haute cheminée d'usine, qui domine toute la plaine. Nous savons que les Allemands en ont fait un observatoire, d'où ils épient nos moindres mouvements, jusqu'au delà de notre troisième ligne, jusqu'à nos cantonnements de repli. Ils y ont installé de bons appareils d'optique, dont ils sont fiers; ils poussent, en effet, la coquetterie jusqu'à dépenser un ou plusieurs obus sur un seul homme qui se promène à l'arrière : ce n'est pas pour le profit, mais pour nous étonner.
Cette nuit-là, c'était mon tour de veiller. Le lendemain, à l'heure matinale choisie pour le tir, je prenais un peu de repos dans une mauvaise cave, à quatre mètres sous terre. Je n'avais pas un lit fameux : très peu de paille sur le sol dur et, pour oreiller, un sac à terre. Mais je dormais bien, quand un cvï me réveilla brusquement :
— Mon lieutenant, qu'est-ce qu'elle prend ?
— Qui ça ?
— La cheminée I
— Allons, laisse-moi dormir.
Je recommençais à m'assoupir, quand un coup ^cc, un bon coup de départ de 75, fit résonner ma voûte. Un temps, sept à huit secondes, puis un
bruit lointain de tonnerre et, aussitôt, une sorte de crépitement très vif, qui m'étonna. Je me dressai à demi. Etait-ce une fusillade ?
Le silence se fit à nouveau. Je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis alors. Je verrai toujours cette caverne grossièrement étayée ; à mes pieds, le lamentable édredon, jadis rouge, que, depuis des mois, nous traînions de tranchée en tranchée ; au fond, sur une table sommairement faite avec des débris de porte, notre lampe fumeuse ; accrochée au mur de terre, nos jumelles, nos revolvers, un paquet de tire-feu pour lancer des grenades, des bidons innombrables, des périscopes, des lunettes contre les gaz asphyxiants, des musettes gonflées ; au-dessus de la table, sur une planchette, nos boules de pain, des bouteilles, des quarts, La lampe empestait et dansait. Les bruits du dehors m'arrivaient assourdis et je m'émerveillais d'être seul avec mes pensées, tandis qu'à deux pas on s'agitait si fort. Car le crépitement qui m'avait alarmé, c'étaient des mains qui battaient, comme au théâtre. J'en vins à me louer d'avoir eu la paresse de rester dans ce trou. Je tenais, pour assister au bombardement de la cheminée, la meilleure place. La voir tomber? Je mets très bien celte image sur ma rétine, avec un bandeau sur mes
FRÈRES d'armes 75
eux. Tout le monde peut se représenter une che-
uinée qui s'ébranle, des obus qui fument autour d'elle, puis la transpercent, en soulevant une poussière couleur de brique ; tout à coup elle penche, "G brise en trois pièces et s'affaisse dans un nuage. Mais entendre le claquement des mains des soldats
chaque obus qui frappe juste ? Je percevais ce Tuit grêle et cela me donnait un coup au cœur. Dans le silence profond qui suivait, je pensais à tous ces Français, ivres de joie, tandis qu'on jetait à terre une usine de chez nous.
— Savoir si le Boche est resté en haut ? Un prisonnier alsacien nous affirma quelques jours plus tard qu'un officier observateur avait été surpris, en effet, par le bombardement et qu'il s'était effondré avec la cheminée. En tout cas, la réflexion du soldat qui courait devant ma cave mit mon imagination là-dessus et je me représentai l'atroce agonie de l'Allemand au haut de sa tour. Les coups se succédaient. Les hommes maintenant n'applaudissaient plus. Sans doute étaient-ils haletants, comme moi-même. 11 me sembla que mon ime vivait en communication ardente avec les leurs
t j'éprouvai une vraie douceur à recevoir, les yeux iermés, les impressions joyeuses qui les agitaient. Mais voici qu'un cri déchire l'air, un cri pareil à
70 »!ÉD1TATI0>8 I)A>S LA TllA>CllKh;
celui d'une bande d'écoliers rompant les rangs pour la récréation. Tous mes grands enfants chantent victoire I Ah ! les chers bonshommes, que leur voix m'a paru claire, jeune, charmante et vive dans ce moment de délire I II valait mieux que je fusse loin. De près, j'aurais entendu des propos dépourvus de grâce. Ils disaient : Bravo ! Hourrah! Vive la France ! Mais ils prononçaient aussi, sans aucun doute, des paroles moins belles et n'envoyaient pas aux Boches des noms d'oiseaux. Qu'est-ce que cela fait ? L'essentiel est de savoir vivre certaines minutes. Il m'apparut, dans celle-là, que nous étions vraiment, eux et moi, des frères, c'est-à-dire les fils, jeunes et insouciants, d'une mère, pour l'amour de qui était poussé ce cri de triomphe. Que sommesnous devant la patrie ? L'accent candide de leurs acclamations mettait ces hommes et moi-même à notre vrai rang, très humble. Pauvres petits soldats de la France immortelle, nous apprenions, en nous émouvant naïvement ensemble, à unir nos faibles cœurs et à nous aimer.
A vrai dire, il n'y a pas grand mente à fraterniser avec la foule des soldats. Le peuple est bon enfant. Quand on le laisse à sa place et qu'on ne lui demande pas de penser ni de sentir au delà de ses moyens, il est naturellement docile et confiant.
I c merveilleux, c'est Taccord entre les officiers, leux-là, divers à l'extrême, vivent cependant dans la plus étroite intimité. Tout pourrait les désunir; la race, l'éducation, la religion, la fortune, l'âge, le caractère. Devant Tenixemi, les différences s'effacent. Il reste de braves gens, se serrant les uns contre les autres.
Un jour, au cantonnement, on nous annonce l'arrivée soudaine d'un nouveau régiment. Nous courons aux portes pour le voir défiler. Il faut dire
l'à la guerre, où les distractions abondent, on est
sez badaud. Quand des soldats passent, on fait
haie, on écarquille les yeux.
Ces guerriers ayant formé les faisceaux et rompu les rangs, deux officiers se détachèrent de leurs camarades, entrèrent sans façon dans la maison dont nous encadrions la porte et, s'adressant à nos ordonnances, demandèrent :
— Est-ce qu'on peut faire « popote » ici ?
— Mais... la place est prise, mon lieutenant.
— Raison de plus. On va s'entendre avec les « collègues. > On paiera, vous savez.
Je m'avançai.
Celui qui avait parlé se campa devant moi. Mes
ux tombèrent alors sur un petit homme au bouc
jaunâtre, à la figure hâlée, usée par le travail. Un
chiffon de képi tenait en équilibre sur un coin dr sa tête. A cha(|iie bout de phrase, il l'attrapait par la visière, le déplaçant un peu, comme s*il cherchait la manière la plus drôle de barrer son froni malin. Court sur pattes, il portait une culotte extraordinairement large. Il avait un bon regard bleu et l'accent le plus pur des faubourgs de Paris.
— Mon cher Monsieur, je me présente : lieutenant B... Je suis officier de réserve. Je travaille dans l'épicerie. Et vous ?
— Moi ? lieutenant R...
— A propos, est-ce qu'on « boulotte » ?
Mes camarades s'étaient approchés. Nous formions le cercle autour de lui et nous commencions à nous divertir infiniment. Nous fûmes vite d'accord et les ordonnances s'apprêtèrent à ajouter de> couverts.
— Au fait, dis-je, combien êtes-vous ? Deux ?
— Non, Tami, vous ne voudriez pas ! Mettez huit, à moins que cet animal de G... ne nous fasse encore le tour de ne pas venir.
Il nous expliqua que G.^ c'était l'adjudant, un brave type, mais enragé pour le service et qui préférait ne pas manger que de négliger le moindre de ses devoirs.
Un adjudant? Soit ! On se mit à table. Le joyeux
FBÈRES d'armes 71)
bonhomme prit la meilleure place, fit entrer la moitié de sa serviette dans le col de sa tunique, posa les deux mains sur ses courtes cuisses, nous regarda, de la joie plein les yeux, et, soulevant d'un geste vainqueur son minuscule képi, nous cria qu'il était de Ménilmontant.
Ce phénomène m'avait d'abord effrayé. Mais on le voyait si heureux d'être officier, de bien faire la guerre, de manger gloutonnement et de boire sec avec des camarades ou, comme il disait, des collègues, que sa joie peu à peu nous gagna tous. Le moins drôle, c'était la place vide de l'adjudant. Dame ! celui-là, je le redoutais vraiment, d'autant plus que son lieutenant ne cessait de nous dire :
— Ah I quel type !
Je m'inquiétais aussi de l'amitié que professait pour l'absent un autre lieutenant, dont je ne pensais rien de bon. Celui-là s'était présenté assez cérémonieusement. Profession .'instituteur dans une commune du bassin de la Loire et secrétaire de la mairie. Je connais la commune ; c'est la plus révolutionnaire de toute la région ; son maire passe pour un sectaire redoutable. Je tenais devant moi le collaborateur intime de ce terrible homme. Nous causâmes et j'eus la surprise de trouver un garçon
aimable, posé, tout à son beau métier de soldat. Mais que serait son ami l'adjudant ?
— Le voilà !
A ce cri, jeté par l'épicier, toute la bande se lève, agitant les seryiettes. Et Tadjudant fait son entrée.
— Messieurs et dames...
— Allons 1 me glisse un camarade, en voilà encore un qui prend la vie gaîment.
Sa place était à côté de moi. Je le regarde ; cheveux ras, tête de soldat quelconque.
Il s'asseoit, pose sa serviette sur ses gen<^nv mange lentement, se tait...
— Un imbécile, me dis-je^
Pourtant il faut recevoir honnêtement ses hôtes. J'avise un fond de bouteille, je le vide dans son verre et lui insinue, pour me mettre à l'unisson :
— Vous vous marierez cette année....
— Non. Pour une bonne raison, c*est que je suis curé.
— Patatras ! fait l'homme de Ménilmontant,*à l'autre bout de la table.
Oui, patatras I J'avoue que je ne m'attendais à rien de pareil.
— Et vous me connaissez, ajoute tout l)as mon voisin. Je suis Tabbé G..., vicaire à N...
Il me nomme un des prêtres les plus*intelligents,
FRÈRES d'armes 81
les plus actifs de notre temps, un type d'apôtre, out jeune encore et déjà fameux. Je le regarde attentivement : je découvre un beau menton volontaire, nettement découpé, une bouche fine, des yeux perçants, très enfoncés sous un front calme.
Les autres, les poilus, jouissent de notre surprise et les voilà qui demandent à l'adjudant de raconter sa € citation ».
L'abbé se fait prier. Mais, avec ces gaillards, il faut s'exécuter ou dire pourquoi. 11 nous explique [ue personne ne voulait aller chercher un blessé, tombé devant les lignes ennemies. Il y court en rampant, avec l'espoir de donner l'extrême-onction sur place au malheureux. 11 se heurte à une patrouille allemande. Il était seul, sans armes. L'officier, un Bavarois, braque son revolver à bout portant. Alors l'abbé regarde son homme bien en face et lui dit :
— Tu ne vas tout de même pas me tuer couché. Attends que je me lève...
L'autre croit que le Français appelle ainsi une troupe à son secours, et, pris de peur, file avec son monde.
Ce qu'il fallait voir pendant ce récit, c'étaient les yeux pétillants de joie de l'instituteur anticlérical.
Le lendemain, je rencontrai celui-ci. Nous par-
lames de sa commune pourrie, de son maire, de la politique qu'ils faisaient avant la guerre.
— Bah ! dit-il, on s'occupera de cela quand on reviendra. En attendant, j'ai bien dormi.
— Où ça?
— Là, en face. Des draps propres. Un bon lit, mais pas très large.
— Gomment, pas large ? Je le connais. C'est un lit à deux.
— C'est que justement nous sommes deux.
— Deux ? Avec qui couchez-vous donc ?
— Mais, avec le curé.
Quel silence dans la plaine où nous sommes terrés I Certes les canons font du vacarme et les balles miaulent aux oreilles. Mais il n'y a plus de cloches au sommet des églises voisines, plus de coqs dans les fermes, plus de chiens pour aboyer aux échos, plus de fouets claquant gaîment. J'ai eu souvent ici l'impression d'être au milieu de la mer. Notre cave est étroite et basse comme une cabine. Le grondement de l'artillerie dans le lointain ressemble à celui des vagues par gros temps ; et quand une bombe éclate dans le secteur, nos voûtes de terre frémissent comme la carcasse d'un navire. Si nous sortons la nuit pour prendre le quart dans la tranchée de tir ou aux postes d'écoute, nous croyons monter sur la passerelle et, fouettés par l'air du large^ nous fixons les yeux sur l'horizon noir, comme des marins. Surtout cette plaine est morte comme l'océan. L'ouïe est peut-être le plus
aigu de nos sens. Je ne m'étais pas encore bien rendu compte que tous les bruits familiers dont vibre Tair des champs manquaient ici et déjà celte terre, à cause de son silence, me paraissait hostile et froide comme une nappe d'eau salée.
Cependant nos hommes réagissent. Ils sont gais et font, dans leurs trous sombres, des rêves lumineux. Hier, l'un d'eux paraissait morose. Un officier vient à passer :
— A quoi penses-tu, vieux ?
— Au pays, mon lieutenant.
— Tu le reverras bien, ton pays.
— Ah ! je ne sais pas trop. Enfin, quand on se chagrine, on lit les citations : ya ravigote 1
Alors ce bonhomme, que je prenais pour un soldat d'occasion, s'intéresse aux héros et voudrait, peut-être, devenir un héros lui-même. Est-ce possible ? Mais voici bien autre chose. Nous avons, à la compagnie, un individu particulièrement dépourvu d'élégance. Il a toujours la figure sale et les vêtements mal boutonnés. Il est trapu comme un dogue et vilain h faire peur. Le mois dernier, dès que le jour tombait, il enjambait la tranchée et s'en allait, les mains dans les poches, une petite pelle sous le bras, du côté des lignes ennemies. Il y a là des cadavres nombreux d'Allemands. A chaque
oyage, il en enterrait plusieurs. Il revenait en irant contre ces mécréants, qui laissent leurs morts ans les betteraves ; et nous lui donnions un peu eau-de-vie pour sa récompense. Vous pensez peuttre que nous étions quittes envers lui après cela? 0 le croyais aussi. Mais hier, tandis qu'on parlait de je ne sais quel soldat cité à Tordre pour ses hauts
lits, il passa près de nous en grognant et je l'en- . tendis murmurer :
— Ce serait peut-être bien mon tour, d'être cité ! Comment ! lui aussi, le fossoyeur, travaillait pour qu'on Tadmirât et voulait que son nom fût afGché parmi ceux des braves ?
Ce diable d'homme m'a donné à réfléchir et j'ai, toute la nuit, tandis que l'ennemi tiraillait mollement en face de nous, médité sur la gloire.
Qu'est-ce que la gloire ? C'est le rayonnement souverain d'un être sur tous les autres. On peut faire une belle action et la tenir cachée. Pour qu'elle devienne glorieuse, il faut le concours de la foule. Un héros mesure la qualité de sa gloire à la quantité de ceux qui lui rendent hommage.
Et c'est pourquoi la gloire est à la fois si belle et si vaine.
Il existe un proverbe populaire qui ne tient pas compte de la gloire : bien faire et laisser dire. On
entend par là que nos actes valent par eux-mêmes, indépendamment du jugement des humains. C'est une opinion sage, mais orgueilleuse et méprisante. Serais-je donc seul juge de ce qui est bien ? Et les hommes, faits à l'image de Dieu, n'ont-ils pas des âmes propres, ainsi que la mienne, à s'émouvoir devant la beauté ? Je fais grand cas, quant à moi, de l'estime de mon prochain. Je vois un écueil, l'imbécillité populaire, qui en entraîne un autre, la perversité des batteurs d'estrades. Mais honneur à qui conquiert l'amitié des cœurs simples ! Devant la vertu éclatante ou le génie, toutes les âmes deviennent simples et toutes les admirations sont dispensatrices de gloire. Je plains le héros qui ne savourerait pas, comme une caresse divine, l'hommage d'une foule sincère.
Cependant, pour que la guerre où nous sommes engagés porte ses fruits, nous devons avoir d'autres soucis. 11 faut d'abord la faire avec gravité. Les Saint-Cyriens, qui sont allés à l'assaut en gants blancs, ont eu le rôle enviable d'écrire, au début de l'épopée, la page la plus émouvante et la plus jolie. 11 faut que nous tracions toutes les autres d'une main rude. L'autre jour, au cantonnement, notre capitaine avait prescrit une théorie morale. Nous l'avons faite sur les devoirs des pères de famille
à la guerre. J'ai expliqué aux braves gens qui formaient le cercle autour de moi que, plus on avait l'enfants, plus ou devait se battre avec ardeur. La perte d'un célibataire est plus funeste à la patrie [ue celle d*un chef de famille, parce que le premier meurt tout entier, tandis que Tautre laisse des enfants pour le continuer. Un père sait, d'ailleurs, mieux qu'un autre pourquoi il se bat ; il défend, avec tous ceux de son pays, son propre foyer. Et le fait est que, parmi les hommes qui m'entourent, les meilleurs soldats sont ceux qui ont laissé à la maison quatre ou cinq enfants, dont ils montrent, ivec attendrissement, les portraits à tout venant.
La gloire, aux yeux de ces gens-là, c'est de la fantaisie. Aux miens, elle a un plus grand tort : c'est d'être, dans un temps où Ton est tenté de faire argent de tout, même de ses vertus, une trop bonne atîaire.
La gloire, c'est la renommée aux cent voix, la fama antique : et la renommée, avant la guerre, s'acquérait par un autre moyen que l'héroïsme, par la publicité. L'or classe les hommes et nous voulons tous avoir de l'or. A cette fin, nous avons besoin d'être rapidement connus et recherchés par
foule. Certaines agences procurent la gloire commerciale et, par elle, la richesse, moyennant des
versements généralement élevés. Dans le monde des savants, des artistes, des écrivains, on s'enrichit aussi en publiant ses mérites, en paradant, en sonnant la trompette : le cabotinage est la plaie du siècle. Ce que recherchent à grands frais tous les marchands de pilules et d'esprit, un héros peut, en un seul jour, le conquérir par un geste heureux. Un bon coup de sabre vaut alors mieux que cent mille francs d'annonces dans les journaux.
J'aurais honte d'avoir osé ce rapprochement entre la gloire et la publicité. Mais nous rentrerons dans nos cités, après la guerre, avec des Ames régénérées, qu'il faudra garder jalousement de toute souillure. Craignons de faire jamais un usage vil de nos grands souvenirs.
La gloire est un précieux, mais lourd fardeau. Quand on a conquis, par une belle action ou par une œuvre fameuse, l'estime et l'amour des hommes, on appartient à la foule, et la foule est exigeante. Elle n'est jamais rassasiée de gloire et veut que son héros demeure éternellement digne de ses hommages. Pour la plupart des soldats, c'est facile : ils meurent et leur belle image est, dès lors, immuable ; s'ils survivent, ils cessent, du moins, la guerre finie, de se montrer à tous les regards.
Mais je plains ceux qui, ayant, par leur génie,
LA GLOinr SU
conquis un jour la renommée, se doivent et doivent i tous les hommes d'entretenir sans répit leur propre culte. Cola ne demande pas, hélas I que de nobles efforts. 11 ne suffit pas de donner de nouveaux sujets d'admiration : il faut se garder sans cesse des mille écueils de la popularité, répondre en souriant à toutes les acclamations et se dérober à des quantités de sommations stupides. On devient le gardien de sa gloire : on la débite, tantôt avec parcimonie, tantôt avec plus de générosité : on use sa vie en marchandages sans élégance. Je ne sais rien, pour ma part, de décevant comme le spectacle que donnent, dans leur cabinet, plusieurs de nos grands hommes, pris entre la crainte de voir tomber leur nom dans un oubli injuste et le dégoût des combinaisons mesquines, où ils doivent entrer pour le maintenir à sa vraie place. Si, comme je le crois, c'est la simplicité du cœur qui permet seule de goûter le bonheur, ceux à qui la gloire a souri un jour risquent de n'être jamais parfaitement heureux.
Faut-il donc redouter la gloire ou la dédaigner?
Il faut, je crois, l'aimer, mais non pour les jouissances qu'on en retirerait soi-même. Il faut l'aimer pour le bien général des hommes, à qui les beaux exemples et les spectacles lumineux sont nécessaires.
Nous venons d'en avoir ici un exemple. Un de nos plus jeunes camarades a fait, il y a peu de jours, un coup de main heureux. Le général commandant l'armée avait prescrit à notre régiment de lui envoyer, coûte que coûte, un prisonnier. C'est notre ami qui est chargé de la petite expédition. Il part avec quelques hommes, enlève un poste allemand, dont il tue le chef à bout portant. 11 revient, après une lutte courte, mais très sanglante, et ramène un beau gars tout blond, aux grands yeux ahuris. Il n'y a pas toujours un grand mérite à faire un prisonnier, mais quand on le fait ainsi, sur commande, et qu'on va le chercher dans la tranchée d'en face, non pas à Theure de son choix, mais î\ celle qu'a fixé arbitrairement le commandement, l'opération vaut des éloges et imfro nmi sera cité parmi les braves.
Le lendemain, nous discutions avec une grande vivacité, entre camarades, sur la manière dont il avait conduit l'opération.
Ayant trouvé un élément de tranchées allemandes inoccupé, il y avait placé le gros de sa patrouille pour s'avancer lui-même, accompagné d'un seul homme, vers la tranchée voisine. Il s'agissait de savoir s'il avait bien fait de s'exposer ainsi. Les uns l'en louaient. D'autres estimaient
T.A r.T.oinr 91
qu'en s'aventurant aussi Hardiment il était sorti de son rôle de chef, au risque de laisser décapiter sa petite troupe et, par suite, de la perdre tout entière.
Nous nous échauffions un peu, quand Tun de nous laissa tomber ces sages paroles :
— Mes amis, ne discutons plus. Nous sommes tous dans un grand état d'énervement : voilà la seule conclusion de nos vains propos. Et si nous sommes énervés, c'est que chacun de nous envie secrètement un heureux camarade. C'est d'ailleurs très honorable pour lui, aussi bien que pour nous. Cela prouve qu'il a été un héros et que nous désirons tous ardemment trouver une occasion prochaine de nous conduire, à son exemple, avec vaillance.
Rien n'était plus vrai. Oui, nos cœurs battaient : salutaire jalousie, génératrice d'héroïsme ! L'envie est haïssable : c'est un sentiment bas et honteux ; et, s'il y a des âmes assez mesquines pour considérer avec dépit les honneurs qu'a mérités un brave, il faut les plaindre. Mais on peut être jaloux de sa bravoure, c'est-à-dire avoir le désir aigu de l'égaler. La gloire met de ces ardeurs dans les âmes et c'est pourquoi elle est aussi bienfaisante à ceux qui la recherchent, qu'elle est parfois funeste à ceux qui l'ont conquise.
Dans nos tranchées, son action est considérable. Le Bulletin des Armées publie des informations, des anecdotes, des chansons et, à la fin de chaque numéro, des citations. Ses rédacteurs pourraient supprimer tout le reste et ne donner que les citations. C'est pour elles qu'on veut avoir ce journal et qu*on le lit. J'ai vu de braves gens, à plat ventre sur la paille boueuse de leurs gourbis, qui lisaient chaque citation lentement, mot à mot, en suivant les lignes avec leurs gros doigts.
Ont-ils l'ambition d'être cités à leur tour ? Pas tous. Il en est que tant d'honneur elTaroucherait un peu ; ce sont les modestes. D'autres, pères de famille, déjà rassis, sont appliqués simplement à leur devoir et leur ambition n'est pas qu'on les nomme dans les journaux, mais de s'en aller, la paix signée, embrasser la femme et les enfants.
Mais tous, sans exception, admirent les camarades cités. Ils admirent, voilà la grande alTaire. J'aime la gloire, qui rayonne de toutes parts autour de nous dans cette guerre, pour le grand service qu'elle aura rendu aux âmes françaises en restaurant en iA\"^ ^ \ Pi/Milf,; -r.,-^t^^iy'.^t. lyc^o fîôcî.^f.i.'.»«.
sèment.
Ainsi les hommes barbus, qui pataugent dans la terre glaise avec moi, se refont un cœur pur.
Non seulement ils s'accoutument, en servant simplement la patrie, à aimer le devoir, source de toute joie, mais ils s'exercent à porter au-dessus d'eux des regards exempts de haine. On leur avait dit que, pour être heureux, il fallait utiliser tous ses droits et rechercher les jouissances les plus variées. On pourra, après la guerre, leur expliquer, sans risquer d'être bafoué, que les plus avisés sont encore ceux qui aiment le travail et qui, leur journée faite, trouvent, pour s'y reposer, un foyer sobrement meublé, mais bien peuplé. On leur avait conseillé de ne supporter aucune supériorité, tous les citoyens étant égaux, et voilà que leurs yeux s'émerveillent à contempler des hommes plus beaux que les autres.
Que restera-t-il alors des principes sur lesquels reposait la société corrompue où nous vivions ? Fourra-t-on tromper encore, avec des formules désormais discréditées, des gens qu'on avait artificiellement rendus égoïstes, désordonnés et haineux, tandis que, par la vertu de leur bonne race française, ils devaient naturellement demeurer sages et généreux ?
Quant à la gloire, aimons-la, si nous avons le temps. Et vous, dont les cœurs nous suivent, ne soyez pas scandalisés d'un pareil propos. Nous ne
î)4 MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
combattons pas pour la beauté du geste. Nous voulons corriger les Allemands et que la France sorte de l'épreuve non seulement sauve, mais agrandie. Tout le reste est de l'accessoire. Nos âmes sentent ainsi. Faites des rêves de gloire pour ceux que vous aimez ; voyez notre image, s'il vous convient, avec des épées flamboyantes à la main et des lauriers au front : rien de mieux, cela doit être. Pour nous, cette guerre est une chose plus positive.
Mes parents possédaient une collection reliée de L'Univers Illustré, datant du commencement du second Empire, je crois. Quand j'étais enfant, n mo permettait de regarder les images et de lire, au-dessous, les légendes. J'ai vu défiler ainsi tous les personnages de la cour impériale et je garde principalement le souvenir des voyages incessants que faisaient LL, MM. l'Empereur et l'Impératrice des Français pour inaugurer des chemins de fer ou saluer des villes, grandes et petites. J'aimais à contempler Tauguste barbiche du souverain, tracée à coups de petites lignes ondulées, dont chacune figurait à mes yeux un vrai poil d'après nature. Et jamais on ne m'empêchera de mettre ensemble dans ma pensée Tart perdu de la gravure sur bois et la mode, qu'on retrouvera, nous dit-on, des crinolines majestueuses et bouffonnes. A force de tourner les pages, j'arrivai lentement à
(K) Mv.l>^^Aii^Jl^^ uÀ.^.S LA TRANCHl' ''
la guerre et, peu à peu, à la Commune. Je suivis ces deux drames avec passion. Mes yeux s'écarquillaient à regarder les barricades et je contemplais avec angoisse les mines patibulaires des fédérés, les visages suppliants ou résignés des otages, les étonnantes mèches d'encre noire qui représentaient des flammes sur les toits des Tuileries ou de la Cour des Comptes. Pendant ce temps, ma mère, au piano, jouait Le Printemps, de Grieg. Depuis, j'ai souvent entendu cette jolie page, au concert ou dans des salons. Chaque fois mon cœur s*est contracté, comme si des balles de guerre civile crépitaient tout à coup.
Comme les notes de Grieg, qui font à mes oreilles un bruit de mitraille, il y a un petit nombre d'êtres et d'objets, qui sont, dans la tranchée, les familiers, les amis de nos sens : désormais nous ne pourrons plus les voir, les entendre, respirer leur parfum, les toucher, sans retrouver la guerre, dont la hantise nous possédera, par eux, jusqu'à la mort.
J'ai dit qu'on ne percevait aucun son dans la la plaine où nous avions creusé nos trous l'hiver : pas de cloches, pas de chiens, pas de coqs. Le printemps, l'été, qui sont venus, n'ont d'ailleurs ramené aucun de ces bruits. Je sais une cloche voi-
sine *, mais elle est à terre et en pièces ; les soldats la débitent en menus morceaux et en font des bagues, plus recherchées que celles d'aluminium. Je sais un chien tout proche : tandis que j'écris, il veille sur le parapet d'un poste d'écoute. Mais il n'a pas le droit d'aboyer : sa consigne est de flairer l'ennemi, de prend|;e l'arrêt et de se taire. Quant aux coqs, j'avoue que, l'autre jour, à l'aurore, je les ai cru revenus. Des Hessois de la Garde, en face de nous, se réveillaient en poussant des cris d'animaux. Les fantassins de France répondirent avec éclat, tant et si bien que, de chaque côté et de proche en proche, le chant du coq a peutêtre retenti, ce matin-là, vers notre gauche jusqu'à la mer, vers notre droite jusqu'à Belfort.
Une voix s'est pourtant échappée de la terre morte un jour de février. Elle n'a cessé, depuis, de retentir à chaque aube et d'enchanter notre désert : celle des alouettes.
J'étais dans un de ces abris boueux que nous fabriquions maladroitement au début, quand, au lever du jour, je crus entendre un cri d'oiseau. Un homme sifflait peut-être dans quelque cave. Mais la note était si pure, si fraîche, elle se précipitait en appels si vifs et, peu à peu, elle se répandit avec tant de maîtrise dans toute la plaine, emplissant
de joie notre ciel désolé, que je sortis. Je restai longtemps immobile, à écouter....
— C'est joli, ça, mon lieutenant.
A côté de moi, j*aperçus le visage illuminé de mon ordonnance. Etait-ce pour mieux entendre ou pour mieux voir que le brave garçon présentait au soleil levant ses deux rangées de dents humides ? Il paraissait en extase.
Depuis ce jour, les alouettes sont nos amies. Personne ne vient nous voir au front. Ces petites bêtes seules nous lient au reste du monde. Comment ne les aimerions-nous pas ? Nous n'avons qu'elles.
Est-ce la nouveauté du concert qui nous émerveilla si fort la première fois? Le plaisir était rare. Mais notre émotion venait d'une source plus profonde. Nos âmes participent aux événements sans les voir. Nous avons des lueurs et tout à coup la grandeur de la scène et la signification de nos actes nous apparaissent. En dehors de ces minutes, où nous savons vivre, nous agissons avec la simplicité des enfants. Ils sont sages, sans se douter qu'ils préparent, avec leurs petites vertus, cette merveille de Dieu qu'est une belle vie. Nous sommes disciplinés, attentifs à nos devoirs de soldats, mais insouciants du reste et ne réfléchissant
ALOUEITfciS, COQUELICOTS, SOURIS \)i)
guère que nous écrivons une épopée. C'est mieux :nsi. Mais il est bon que parfois une secousse éveille nos esprits engourdis. Les contrastes nous donnent cette secousse. Quand nous apercevons soudain la médiocrité d'un être ou d'un objet, auquel nos yeux donnaient une autre taille, nos nerfs se crispent et nous pénétrons, en éclatant de rire, au fond de la misère humaine. Quand une alouette s'élève d'un champ de bataille, elle révèle la douceur de vivre à des gens qui s'étaient familiarisés avec le voisinage de la mort. Ils écoutent, regardent dans l'enchantement et, s'ils baissent les yeux, voient un instant toute l'horreur des lieux où ils sont, toute la farouche beauté de la tâche qu'ils accomphssent. Voilà pourquoi le cœur bat dans ces minutes et pourquoi ce soldat, qui a vu tant d'autres alouettes dans sa vie et ne les a jamais regardées, a dit dans la tranchée :
— C'est joli, ça !
Certaines alouettes sont plus proches de notre cœur et d'autres moins accessibles, mais plus émouvantes. Les bonnes compagnes sont celles qui habitent dans le trèfle, derrière nos lignes. Elles vivent près de nous, sur une terre que nous
Lir avons gardée avec le rempart de nos corps. Elles bénéficient les premières de la protection
que nous donnons ici à toute cette France, dont les vallons et les plaines s'étendent jusqu'à l'Océan. Elles sont Tavant-garde du pays laborieux qur nous couvrons. Laborieuses elles-mêmes, appliquées à leur besogne journalière, ce sont de charmantes ménagères, qui vont, viennent, papotent et vaquent à leurs affaires. Elles ne font point d'embarras, ne s'agitent pas, comme ces petites folles d'hirondelles, si effrontées, si sauvages, que nous ne connaissons pas ici et que nous retrouverons près de nos maisons, Dieu sait quand ! Elles sont la douceur et la grâce mêmes et, quand elles montent au ciel, si haut que nos yeux, pourtant rendus experts par l'habitude de découvrir les avions, ne peuvent plus les suivre, on sent bien qu'elles ignorent la beauté de leur vol, tant est simple, naïf, le cri d'émoi qui s'échappe de leur gorge.
Devant nos lignes, entre les Allemands et nous, il y a les alouette^ tragiques. Combien de fois aije regardé ces petites bêtes, que tant d'horreur n*épouvante pas et qui chantent sur la mort? Elles nous montrent la vanité des querelles humaines. Des Allemands et des Français se battent : qu'estce que cela peut leur faire, puisque le soleil se lève (;t que la terre, même négligée par les hommes
ALOUETTi.^, uuv'Ut:LlCOTS, SOURIS 101
ingrats et querelleurs, pourvoit fidèlement à la nourriture de leurs petits. Du parapet de la tran- '^hée, quand on interroge la plaine mystérieuse où - ' terrent les soldats des plus formidables armées du monde, quelle surprise de voir surgir soudain cette chose gaie, qui sautille, fait des cabrioles et, tout à coup, s*enlève, nous transportant au ciel avec elle. Avec très peu d'imagination, nous faisons de ces alouettes françaises, alertes et promptes à dominer les nues à la face de Tennemi, Temblême de notre race primesautière et réfléchie, ingénieuse et gaie, qui chante, mais en s'élevant et qui vaincra.
Nous aimons nos alouettes comme des messagères de gloire, annonciatrices de toutes les bonnes nouvelles. C'est leur cri qui nous a révélé le printemps, alors que nous courbions encore le dos sous le poids de l'hiver et vous allez voir quel bon signal elles nous donnent chaque matin.
Imaginez une nuit dans la tranchée et les veilleurs debout, prêtant l'oreille. La fusillade ne cesse guère. Elle est plus molle quelque temps et reprend tout à coup, on ne sait pourquoi. Nos hommes répondent peu. A quoi bon ? Sans cesse les Allemands envoient des fusées éclairantes. Rapides, très vives de lumière, elles sautent d'un bond à cin-
102 MÉDITATIONS DANS LA TRANCfTÉ N
quante ou soixante mètres et meurent. Les nôtres éclairent avec moins de pénétration, mais plus longuement. Elles restent suspendues sous un parachute léger et, pendant des secondes qui paraissent interminables, jettent dans les herbes une lueur blafarde. On dirait que toute la végétation s'anime et que des ombres sinistres se meuvent devant les lignes. Nos hommes tiraillent contre ces fantômes et, de l'autre côté, les fusils partent aussi, mais vers le ciel. Car les Allemands, qui ne perdent aucune occasion de s'exercer au tir, visent la fusée. On dirait des gamins h la fête, qui veulent crever l'œuf sur un jet d*eau. Tout ce tapage de foire n*a rien de belliqueux. Parfois Tartillerie gronde. Si c'est la nôtre, on fait joyeusement l'inévitable réflexion :
— Qu'est-ce qu'ils prennent 1
Si c'est la leur, on rit moins. Mais on a des mots qui consolent. Il paraît qu'il n'y avait plus d'aluminium pour les bagues. On en a commandé. Les Boches, bons commerçants, s'exécutent.
Les heures sont longues. Le froid, l'obscurité, le silence, l'immobilité, le danger aussi lassent les plus courageux. Quand on prenait la garde au quartier, dans l'active, les cloches des couvents d'alentour annonçaient l'heure. loi, point. Et presque
toutes les montres sont cassées. Quand donc arrivera le jour ? Le dos rond, la couverture brune pliéeen deux ou en quatre sur la tête et les épaules, on marche en file indienne, tapant fort du pied, faisant dix petits pas à droite, puis, tous ensemble, après un demi-tour, dix pas à gauche. Tout à coup, on perçoit un grondement sourd. On s'arrête, on écoute. C'est une forte canonnade là-bas, tout au nord. Après quelques minutes d'attention, quelques réflexions sur la guerre, quelques blagues surtout, on reprend, avec un soupir, la marche dans la boue, attendant l'heure divine.
Car le jour, c'est la délivrance. Les cuisiniers apporteront la soupe chaude et le café. On reprendra la vie. La tranchée sera, en quelques minutes, nettoyée, décrottée, balayée comme un couloir de caserne. Le service de veille sera allégé. On respirera. *
Cependant le jour ne vient pas. Le soleil, qu'on cherche derrière les lignes allemandes, demeure caché. 11 est deux heures : c'est le caporal qui Ta dit. Alors on s'accoude sur le parapet, les yeux perdus dans le ciel gris, l'âme lourde.
Soudain, voici un cri, puis un autre, puis dix. Seigneur! les alouettes s'éveillent ! Est-ce possible ? L'aurore n'a pas encore paru^ mais le bonheur
104 ÎIÉDITATIONS DANS LA TRANCFIÉET
entre dans les cœurs, comme à Técole, quand les élèves entendent la clochette libératrice. Il faut avpir pris la garde, comme nous, de longues nuits devant Tennemi et connu l'ivresse des belles aubes guerrières au chant de Talouette : alors on aime pour toujours ces oiseaux charmants, annonciateurs de toutes les gloires : le printemps, le jour, et — Dieu le permette ! — la victoire.
Il y a d'autres bêtes autour de nous, mais silencieuses et terrifiées. Celles-là ne sont pas sacrées et le soldat, qui a un fusil et sait s'en servir, les guette et, de son trou, sans permis, leur fait la chasse. Au petit jour, les bons tireurs se mettent à Taffût. Les postes d'écoute, tout à l'avant des lignes, sont merveilleux pour cela. L'art est de frapper les perdreaux à la tête. C'est très facile, pour ceux qui savent. Les autres, qui passent au large, pensent, en souriant, que la balle n'est pas perdue pour tout le monde et que, là-bas, quelque Allemand s'est peut-être trouvé à point pour l'attraper sur le nez. Tuer un perdreau n'est rien : il faut, pour se le mettre sous la dent, l'aller chercher dans l'herbe, direction de l'ennemi. Des hommes, qui peut-être feraient la grimace si on les priait d'avancer en rampant pour observer ou écouter, sautent sur le parapet et, à quatre pattes, impru-
dents jusqu'à la folie, riant de tout, des Boches et d'eux-mêmes, courent vers la petite proie, la fourrent dans leur poche et reviennent, presque aussi heureux que s'ils venaient de gagner la croix de guerre.
Un jour, un grand bonhomme, fameux tireur, voit remuer des betteraves. Il pousse le coude de son voisin :
— Un Boche, là, regarde.
— Un Boche ? Es-tu fou ? C'est un lièvre.
— Moi, je le prends pour un Boche. Et pan !
Il faut vous dire qu'on avait défendu deux jours plus tôt, à cause du gaspillage des cartouches, de tirer sur le gibier. Il met en joue, tue un lièvre magnifique et, son tour de garde fini, nous l'apporte.
Le joli, c'est qu'au rapport du lendemain figurait la punition d'un homme d'une autre compagnie, avec ce motif :
, « A usé, malgré la défense formelle parue au rapport d'avant-hier, deux balles sur un lièvre, qu'il a manqué. »
Le Colonel, passant le même soir dans la tranchée et voyant, suspendue à notre porte, une belle pièce rousse, dont nous nous régalions à l'avance, écarquille les yeux et nous demande :
— Qu'est-ce que vous avez donné au bonhomme qui vous a tué cela ?
— Cent sous, mon Colonel.
— Pas trop cher. Quant à Tautre guignard, qui s'est fait punir, on va lui changer son motif. On n'a qu'à mettre : « A manqué un lièvre. > Ça vaut bien quatre jours.
— En effet, mon Colonel.
De quels oiseaux, de quel gibier pourrais-je encore vous parler ? Pas de corbeaux par ici, mais un nid de pie. La béte, depuis que nous sommes là, n'a pas paru. Son nid est très important ; c'est un point stratégique. Quand nous avons appris notre histoire, nous nous sommes représenté les grands guerriers d'autrefois pâlissant sur des cartes, l'œil fixé sur les emplacements des villes fortes ou sur des passages et des défilés. Ici, c'est devant un tout petit tas de fumier, qui s'affaisse d'ailleurs d'une façon désespérante à mesure que les mois s'ajoutent aux mois et devant un arbre, au haut duquel est un nid de pie abandonné, que nous nous tenons en arrêt. Dans toutes les conversations militaires, qu'il s'agisse de patrouilles, de reconnaissances, d'attaque à faire ou à repousser, de tir d'artillerie à régler ou à prévoir, le nid de pie et le petit monceau de fumier reviennent, comme un leitmotiv.
Cela nous rend modestes et c'est très bien ainsi. Je tremble toujours qu'après la guerre, si nous avons la joie d'être encore là, nous ne nous prenions pour des hommes extraordinaires et ne soyons insupportables. Pour moi, si Ton m'interroge sur mes hauts faits et que je sois tenté de me glorifier, je penserai tout de suite au nid de pie et, si Ton insiste, au tas de fumier.
Après cela, si Ton dit que la guerre était laide, tous ceux qui l'ont faite répondront que les coquelicots devant la tranchée n'étaient pas vilains à voir. Les coquelicots des champs de bataille resteront avec ténacité, toute notre vie, dans nos regards, comme le champ de l'alouette dans nos oreilles.
Avez-vous reçu, Madame, de votre <îls, de votre mari, ou vous, Mademoiselle, de votre fiancé, de celui que votre cœur suivait dans les combats, un coquelicot de la guerre, bien étalé sur une feuille blanche, avec une date, une signature ? Conservez pieusement cette belle tache rouge, comme une relique sacrée.
C'est à quelques centaines de mètres en arrière,
aux abords d'un cantonnement *, que j'eus, pour la première fois, la vision éblouissante des coquelicots de guerre. Nous sortions du village, un camarade et moi. La dernière maison passée, voici qu'à notre droite apparaît, dans un vallonnement tout proche, un immense champ rouge vif.
— Que c'est laid, s'écrie mon compagnon. Je le regarde, puis les coquelicots.
— Ah ! ça, vous plaisantez ?
— Pas du tout. Ce sont de mauvaises herbes. C'est affreux.
On est officier pendant la guerre, mais on a, dans le civil, un métier ; et mon ami, tout officier qu'il fût, restait un peu l'ingénieur agronome qu'il avait été.
— Monsieur l'agriculteur, fis-je, vous parlez d'or. Cette jolie chose est un champ de désolation, mais tout de même je la tiens pour une merw'ill.'. Regardez bien.
Je lui expliquai que c'était aussi beau que de la peinture. L'argument parut irrésistible et je ressentis quelque fierté de l'avoir trouvé. Nos yeux ont des habitudes que la nature heurte rarement. Assez belle, assez riche pour n'avoir pas le goût de nous étonner, elle nous charme sans effort et nous connaissons, depuis l'origine du monde, tous ses
beaux secrets, que chaque saison nous rapporte fidèlement. Les peintres, moins puissants et moins désintéressés, doivent, pour captiver notre curiosité, recourir à des artifices, qui ne sont pas tous également heureux. Le plus grossier ' consiste à nous jeter dans la vue des couleurs extraordinaires. Ainsi, chaque année, aux Salons, voit-on des violets, des jaunes, des rouges, qui n'existent guère sous le vrai soleil des champs. > Un de ces rouges, inconnu de nous dans la paix, parce qu'il se mêlait alors timidement à la blondeur des blés, s'est étalé tout à coup en nappes sanglantes sous nos yeux de guerriers. Quand un peintre a de ces hardiesses, on sourit. Si c'est la nature, on s'émerveille.
Je fus ravi de voir, les jours du repos passés, que, devant les tranchées, il poussait aussi des coquelicots. A l'époque des grandes batailles de l'Artois, ils ont enchanté nos regards et c'est à travers ces moissons sans valeur, mais d'une éclatante beauté, que nos soldats, gais chevaliers dans les fleurs, ont fait l'assaut. Peut-on dire qu'elles étaient sans valeur, ces moissons écarlates ? N'estce rien que d'avoir illuminé le dernier regard de tant de fils de France ? La terre sacrifiée, ne pouvant plus fournir de blé pour nourrir nos corps, nous a donné, pour l'éblouissement de nos âmes.
110 ûlbUliAliUiX» UAMi LA lhA>LHlSfc:
des rayons de lumière triomphale. A certains jours de deuil, la beauté des choses nous révolte. Mais la guerre que nous faisons n*abat point nos cœurs, elle les exalte. Tandis que, sur la dépouille de nos frères d'armes, nous jetons tristement des voiles de crêpe, Dieu, qui sait honorer les morts mieux que nous, répand à profusion, pour le mêler au sang de nos martyrs, le sang des fleurs guerrières.
Mille autres fleurs naissent autour de nos tranchées. Un jour, une fillette, avide de servir à sa manière la patrie, me fait demander par sa maman de lui envoyer le nom d*un soldat malheureux, dont elle sera la marraine. Je tombe sur un brave garçon, dont la famille est en pays occupé et je mets ma petite Française en rapport avec ce filleul un peu rustre, mais sympathique. Voilà la correspondance qui s'engage et les cadeaux de pleuvoir. Mon gaillard est dans la joie. Il me dit :
— Elle veut que je lui écrive les noms de mes enfants, cette petite. Je vais lui mettre ça sur une lettre.
Puis, prenant un air eti tendu, il ajoute :
— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, mon lieutenant, je pourrais peut-être lui envoyer une fleur.
Huit jours après, la marraine m'apprend qu'elle
est dans Tadmiration, que les soldats ont décidément des délicatesses étonnantes, que le sien a cueilli pour elle une belle fleur d'or.
Je comprends que c'est une de ces fleurs des champs, auxquelles les citadins comme moi ne donnent pas de nom, mais qu'ils aiment à regarder dans les herbes du printemps. La fleur était dans une longue lettre poétique, que m'envoie la la chère enfant, émerveillée.
J'avais rencontré le matin même mon bonhomme, accoudé sur un parapet, dans la tranchée d'arrière : sur une feuille blanche, il traçait de grands caractères informes.
— r Ça te donne chaud, vieux brigand !
— Dame, oui, mon lieutenant,
— Quand tu pioches, tu n'as pas si chaud ?
— Dame, non, mon lieutenant.
Ce simple était-il donc capable d'écrire de jolies choses ? J'ouvre le papier précieux envoyé par la naïve enfant. Je vois des majuscules moulées avec art et mes yeux tombent avec- effroi sur cette phrase : La main sur mon cœur. Mademoiselle et chère marraine, je dépose à vos genoux, que disje ? à vos pieds f cet emblème de votre grâce champêtre.
Le monstre, aidé de l'écrivain de l'escouade.
avait copié sa lettre dans Le Parfait Secrétaire et trompé une brave petite fille. Je fus tenté de me fâcher, mais la lettre, en cette aventure, importait si peu ! Dans sa gaucherie, Tacte de ce bourru me parut, à la réflexion, d'une grâce infinie. Pour un lourdaud, il connaissait assez bien les rites de la galanterie de chez nous ; il avait su cueillir une fleur et l'offrir à sa dame.
Un jour vint où nous dûmes faucher sans pitié les herbes folles et leur parure. Toute cette végétation nous barrait la vue des positions de l'ennemi et permettait à celui-ci d'approcher, en rampant, presque jusqu'à nous. Un beau matin, nous lûmes au rapport que la compagnie allait toucher deux faux. Ces armes nouvelles furent reçues avec beaucoup de respect, dans notre poste de commandement, par deux de mes camarades et par moi. Aucun de nous n'avait jamais abordé de face des outils pareils. Je ne dirais pas que nous avions peur : nous étions comme des poulets qui auraient trouvé une brosse à dents. Le soir même, on commença à raser les abords des parapets. Bien entendu, les faux furent cassées dès la première nuit. Alors, on nous confia des faucilles. Quand le rideau de verdure était fait de vieilles betteraves montées, les hommes se servaient de leurs bêches. Il
restait une difficulté : faucher Therbe dans le réseau de fils de fer.
Représentez- vous une nuit sans lune en pleins champs. Ici, pas de réverbères, ni de magasins. Les fusées éclairantes jettent une lumière folle, mais qu'on reçoit sur le dos, car, au bruit léger qu'elles font au départ, on se précipite à terre, le menton dans la boue. Vous direz qu'on n'a qu'à travailler les jours de lune. Mais la lune donne ses rayons à tout le monde, l'étourdie ; quand elle est là, les Allemands aperçoivent nos silhouettes, comme nous voyons les leurs et nous n'avons qu'à nous terrer tous. Il fait quelquefois tellement noir qu'on ne voit pas à un mètre de soi : alors il est vain de passer sa main parmi les fils de fer entremêlés, pour essayer de couper les fleurs et les herbes.
Un matin, au petit jour, je sors de mon trou : mes yeux se heurtent au brouillard. De la tranchée de tir, on voyait à peine à dix mètres dans la plaine. A cette heure-là, les hommes sont fatigués : c'est leur droit. J'étais pourtant bien tenté de profiter de l'aubaine pour faire arracher facilement ce rideau vert, qui, mêlé aux barricades de défense, nous bouchait la vue. J'attrape une bêche, je saute sur le parapet et je dis à deux ou trois types :
— Faites donc comme moi.
Un quart d'heure après, nous étions vingt devant le front et le travail fut vivement achevé.
En face, on entendait des coups de maillet : les Allemands enfonçaient des piquets en avant de leurs lignes.
Or, la nuit précédente, un caporal était venu dire à notre commandant de compagnie :
— Mon lieutenant, c'est plein de Boches dans la plaine. On devrait demander l'artillerie.
Notre ami, en homme pratique, avait répondu :
— Laisse donc les Boches tranquilles. Nous avons besoin, nous aussi, d'avoir la paix quand nous travaillons aux (ils de fer.
Une heure après, un feu de salve partait d'un poste allemand, dans la direction de nos travailleurs. Les pionniers ennemis avaient achevé leur besogne, et n'ayant plus besoin de respect pour eux-mêmes, nous insultaient. Nous rentrâmes en grognant dans nos trous.
Ce matin de brouillard me parut favorable pour une vengeance. Je fis rentrer mon monde et annonçai, à la grande joie de tous mes gosses barbus, qu'on allait corriger les gens d'en face. Mais une inspiration me vint tout à coup. Pourvu qu'il n'y ait point d'hommes i\ l'arrière, dans la plaine : ils recevraitnl \a rispotc certaine des fusils allemands.
ALOUETTES, COQUELICOTS, SOUUIS 115
— Va donc voir, dis-je à un soldat.
11 revient en courant et me crie ;
— Ne faites pas tirer, mon lieutenant. Toute la compagnie est dehors I
— Tu es fou ?
— Pas plus que d'habitude, mon lieutenant. Ils sont tous « après » chercher des fusées.
Le brouillard commençait à se lever ; à cinquante mètres à la ronde, on voyait, en effet, des hommes pHés en deux, qui scrutaient le sol. Çà et là, des groupes de trois ou quatre émergeaient d'un trou de marmite. D'autres, avec une baguette, écartaient les herbes en marchant gravement, comme des sourciers. A cette heure-là, d'habitude, ils viennent d'avaler un repas chaud et dorment dur. Mais il s'agissait de ces petites bagues, qu'on envoie aux femmes, aux sœurs, aux mamans, aux cousines, aux fiancées. Les soldats sont des poètes.
Il fallut bien les faire rentrer. Pour les consoler, je commandai les feux de salve promis.
— Ça va les faire danser, mon lieutenant I
Je ne sais s'il y eut beaucoup d'Allemands qui lansèrent. D'autres, en tout cas, nous fusillèrent rageusement. On put croire un instant aune attaque et mes camarades, réveillés en sursaut, m'auraient bien sauté à la gorge pour la fausse alerte. Ainsi finit
ma petite histoire de fauchage et de brouillard : quelques fleurs de moins, quelques bagues de plus.
Vous parlerai-je des betteraves ? Ah 1 celles-là laisseront des souvenirs à tous nos sens : le toucher, la vue, l'odorat. Nous aurons été, dans celte guerre, saturés de betteraves. Nos pieds les connaissent, ces maudites. Je ne souhaite à aucun civil nos promenades nocturnes, faites tant de fois parmi ces plants de racines traîtresses et glissantes. Les plus solides d'entre nous s'y sont cassé les pattes.
Et quel cauchemar pour les yeux, quand, la nuit, au début de la campagne, on prenait leur feuillage sombre pour des silhouettes d'Allemands 1 Un de nos jeunes amis, malin comme tout et qui vraiment n'a jamais eu peur, me disait l'autre jour :
— Je n'ai fait le sacrilice complet de ma vie qu'une fois. J'étais en avant de ma section. Je vois une ligne de tirailleurs ennemis, tout à coup, à dix pas de moi. Je fais coucher mes hommes. Je regarde avec acuité. Nettement je distingue des casques qui bougent. Alors je prends, dans cette situation désespérée, le seul parti possible. Je paie d'audace et, revolver au poing, je me précipite en avant, seul, criant de toute ma force, en allemand : Ren^
dez'vousf Vous êtes prisonniers ! C'étaient des betteraves, qui hochaient la tête sous le vent.
Un seul souvenir agréable de cette plante pourra rester à quelques-uns d'entre nous ; son parfum.
Un jour de juin, par une forte chaleur, je parcourais hâtivement des boyaux. J'allais rejoindre, à cinq cents mètres de mon poste, les officiers d'une compagnie voisine. Tout ce qu'on peut demander à de pareils chemins, en été, est de n'avoir pas d'odeur : vœu stérile quand il s'agit d'un passage fréquenté. Quelque rat crevé, quelque fond de gamelle pourrit toujours au fond d'un trou mal bouché. Dans les tranchées et dans tous les cheminements qu'on a creusés à leurs abords, on met des sacs de chaux et des baquets remplis de solutions antiseptiques pour sauvegarder la santé des hommes ; mais il n'est pas question de flatter leurs narines. La végétation de la plaine débordait audessus de ma tête et des plantes légères, à droite, à gauche, me caressaient le visage. Il me sembla soudain que je respirais un air tout chargé de miel. Peu à peu la sensation devint si forte que ma tête en fut grisée. J'eus envie de fermer les yeux pour jouir davantagede cette merveille. Etais-je en Grèce, à goûter les parfums de l'Hymette ? Un obus vint, avec un fracas désobligeant, me sortir de mon rêve. Je
H8 MÉDITATIONS DANS LA TR.'NCIléE
me haussai pour regarder dans les champs. On n j voyait que des betteraves montées en graines ; sur les tiges très hautes et touffues, des millions de clochettes vertes, fleurs ou grains, je ne sais trop, s'échauffaient au soleil de midi : elles embaumaient. Je ne pourrai pas, à l'avenir, mettre le nez sur un gâteau de miel, sans que mille souvenirs de la guerre ne montent à ma tête aussitôt.
Si mes yeux tombent sur un nid de souris, ce sera moins gai, mais l'effet sera pareil. J'écris soU' ris par euphémisme. Je veux parler de toutes ces petites bêtes malpropres, que le commun appelle des taupes, des campagnols, des mulots, des rats de divers calibres. Au début, nous ne connaissions guère ces compagnons d'infortune. Les premiers visiteurs de nos caves furent les vers de terre. Dans une caverne, sur une chaise boiteuse, volée par les Boches aux civils et reprise par nous sur les Bor>hes, on était attablé, le dos contre le mur, l'estomac coupé par la table. Devant les yeux, à quarante centimètres, un pan de terre humide. Pour s'éclairer, une bougie de mauvaise qualité, piquée de travers dans mu ( ncoche de cette muraille.
Gomme menu, des frites froides, ce qui est triste, ou de la purée de pommes de terre froide, ce qui est encore plus triste. Tout à coup, dans son plat l'étain, on reçoit un serpentin de terre molle. On lève la terre : voici un petit morceau de chair, bien lisse et pointu, qui sort de terre, se tortille, s'allonge et pend comme une larme rose.
— Vite, une allumette 1
Une ordonnance fait jaillir la flamme, Tapproche lu lambeau pendant. Alors, comme des enfants, nous rions. Nous rions, parce que la bête, qui n'a pas l'habitude du feu, fait comme les jeunes chiens ; d'un mouvement preste, si drôle et si vif qu'il agit olectriquement sur nos nerfs, elle se contracte et disparaît. Des boîtes d'allumettes entières y ont passé. Parfois, quand, entassés pêle-mêle, officiers et ordonnances, dans le même trou, à écouter la pluie qui tombait au dehors, nous commencions à nous lasser un peu, un des soldats disait :
— Ah ! on va rigoler.
Il prenait la bougie et léchait les murs avec la flamme. A chaque ver qui rentrait chez lui sans prendre le temps des adieux, on riait et les heures passaient.
Maintenant, les vers ne viennent plus dans nos beaux abris confortables. Mais on voit des taupes
120 MÉDITA ii'....^ i.A.r, Là TRANCHÉE
dans les boyaux. Le ventre en l'air, les petites mains rosoc» ouvertes, ces mortes ont plus de tenue que leurs frères les mulots. Une fourrure soyeuse couvre entièrement leurs corps rondelet, gras et court comme une saucisse de Francfort. On dirait qu'elles portent mitaines. On ne voit de leur frimousse qu'un point blanc dans le cou ; c'est la bouche. Pourquoi tous ces petits cadavres, chaque matin, au fond des boyaux ? Si elles sont tombées dans ces grands couloirs et n'ont pas eu l'agilité de fuir, en courant, le pied brutal du soldat qui passe, ne pouvaient-elles creuser le sol et s'enterrer ? Je les croyais plus habiles. A côté d'elles, des quantités de mulots écrasés, étripés, jalonnent le chemin. Ce n'est pas plus laid à voir. Mesdames, que les chevaux des picadores dans les arènes d'Espagne.
L'autorité militaire, qui veille sur l'hygiène de la troupe, désigne, dans chaque boyau, un soldat, qu'on nomme le taupier, pour enlever tous les matins les bêtes crevées et les enfouir. Je connais uncoilTeur pour dames, qui remplit avec une grande distinction cette fonction guerrière et qui ne le dira pas »^ ses clientes.
Etranges petites bel* ! I i guerre les a multipliées. Le pain, les détritus de viande et de légumes
que jettent les hommes autour des cantonnements et des tranchées ont gavé déjà plusieurs générations de rongeurs. Trouvant la vie bonne, ils se sont reproduits à la vitesse accélérée. Dans les villages, les rats, gros comme des chats, dansent la ronde au milieu des granges où dorment les troupiers.
— On dirait des veaux, mon capitaine.
Celui à qui était adressée cette déclaration eut un sourire.
— Tu exagères, mon petit.
— Pas beaucoup, mon capitaine. Mais ça ne fait rien. Ce ne sont pas encore ceux-là qui m'auront.
Et le voilà content.
Dans la petite chambre où je vais, de temps en temps, faire des rêves de roi, je vois bien que je dérange un peu les souris. J'y prenais garde au début, faute d'habitude. Je les laisse batifoler rçaintenant. Une seule fois, je leur ai donné tort. L'une d'elles venait de me traverser le visage et je sens encore le trot agile de ses pattes froides sur ma joue; une autre faisait des cabrioles dans ma cuvette vide, dont elle s'efforçait de sortir ; la plus pratique dévorait à belles dents mon éponge toute neuve . Croyez- vous qu'en temps de paix, dans le civil,
122 MLD1TATIU>5 DANS LA rRA>CIlEE
j'aurais accepté ces manières ? La guerre fait de nous des philosophes.
Les rats des champs sont moins heureux. Les tranchées les attirent, mais pour les perdre. Une tranchée, dans le royaume des mulots, est un précipice redoutable. On descend sans dommage la pente d'un fossé : la paroi d'un boyau ressemble à une falaise abrupte, du haut de laquelle les bêtes imprudentes, qui sont en chasse dans la nuit, font des pirouettes tragiques. Arrivées en bas, un peu étourdies, elles courent à la recherche d'une issue ; peu à peu, elles s'affolent, mettent leurs pattes de devant sur le mur et portent vers le ciel leur figure pointue, pleine d'angoisse. Elles sont dans la fosse de mort. Combien de fois, sous le disque de ma petite lampe électrique, ai-je vu s'enfuir de ces bestioles éperdues, qui s'arrêtaient haletantes, repartaient d'un bond, se précipitaient à droite, à gauche, puis voulaient revenir et se seraient jetées d'elles-mêmes sous mon pied, si, plus horrifié qu'elles, je n'avais pris mille soins pour les éviter. Les soldats ne font pas t-mt «lo î.in^u^.
— Vlan 1 encore une.
Il est vrai qu'à la guerre on n'a pas de souliers fins et qu'on ne va pas, au sortir des boyaux, frotter sa semelle sur des tapis de Perse.
ALOUETTES, COQUELICOTS, ..u. xw.> 123
Les souris mortes ont pris tant de place dans les préoccupations du commandement, qu'un jour un chef de bataillon de notre voisinage envoya, par -on agent de liaison, au capitaine d'une compagnie du front, une note ainsi conçue : Urgent. Il y d un at crevé dans le boyau F. Me dire pourquoi. Il fallut prendre un huitième de feuille et rendre compte dans les formes. Enquête faite, ce rat était un mulot, un mulot maladroit, tombé dans le boyau après l'heure prescrite. Le taupier passe, conformément aux ordres reçus, avant huit heures du matin. A partir de ce moment, il n'y a plus une bête crevée qui traîne. Il fallut bien avouer que, ce matin 15, on avait « touché, » à la compagnie, un mulot de « rabiot » et qu'on n'y avait pas pris -,arde. Mauvaise affaire.
Toutes ces bestioles auront été pour nous des compagnes de misère, dont nous nous souviendrons, avec un mélange de répulsion et d'attendrissement. J'errais, hier soir, dans un élément de tranchée, quand, tout contre mon oreille, une herbe se mit à remuer. Je me tournai vivement et, nez à nez, je me vis devant une souris, petite et drôlette. Impossible d'imaginer quelque chose de plus baroque que notre entrevue cérémonieuse. Je gardai mon sérieux : elle me dévorait de ses yeux
vifs. Assise sur son derrière, les oreilles droites, le nez en mouvement, elle cherchait à comprendre : moi aussi, ma foi.
— Que faisons-nous là tous deux ? semblait-elle dire.
— Eh I souris, je crois bien que nous attendons pareillement quelque mort brutale et que je suis aussi misérable que toi. Avec tout mon orgueil et mon bel uniforme^ dont je tire vanité malgré la poussière et la boue qui le couvrent, je ne pèse pas plus sur ce bout de terre que ton petit corps gris, tout tremblant. N'aie donc pas peur de ma moustache ni de mon gros soulier et soyons amis.
— Soyons amis, opina-t-elle.
— Bonsoir, petite. Je te promets que, si j*en réchappe, tu auras, après les alouettes et les coquelicots, un coin dans mon cœur de guerrier.
Cette guerre nous rappelle que la force est une vertu.
On nous enseignait le contraire depuis longtemps. Sous le régime des Droits de l'Homme, on n'avait ni le goût ni la permission d'être fort. Des êtres conscients de la supériorité de leur raison ne senlient nul besoin d'être bien bâtis et ne désiraient pas qu'on le fût autour d'eux. Ils se flattaient d^être débiles, mais de penser. La vérité régnait et, sous son talon, gisait le dieu Mars. Nos sages méprisaient la raison du plus fort et se tenaient, sans doute, pour supérieurs aux lois.
Car il y a des lois naturelles, dont Tune commande au fort d'écraser le faible. Ces lois sont inscrites au livre de la science. Les démocrates connaissent assurément la science, puisqu'ils en parlent toujours. N'ont-ils jamais remarqué qu'elle détermine le jeu des forces et que, dans le rapport
liC) MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
de ces forces entre elles, les plus vigoureuses dominent et détruisent les autres ? Dans Tordre physiologique, on donne à ce phénomène le nom connu do sélection. Ce que la nature règle avec cette rigueur ne paraît pas avoir retenu l'attention de nos philosophes. Avides de vérité démontrée, ils repoussent ainsi l'une des plus certaines. Ils idolâtrent le progrès et ne veulent pas voir que son dernier mot est l'apothéose des forts. Le moins qu'on puisse dire est qu'ils ont tort de professer ensemble l'amour de la science et le mépris de la force.
La force leur déplaît, parce que c'est une réalité, qui se jette au travers de leurs rêveries. Ils ont décrété la fraternité des peuples et l'indépendance béate des nationalités : la guerre leur répond cruellement.
Pour la force de chacun de nous, c'est la même chose. Ils ont institué l'égalité : leur homme égal ne veut pas qu on le dépasse et ne doit lui-même dépasser personne. Il est libre, mais à la condition de prendre garde à la chatouilleuse liberté des autres. Voilà de belles formules : qu'un seul individu entretienne im peu ses muscles, et elles s'écroulent.
Aussi l'envie démocratique fait-elle bonne garde
)nlre les gens robustes. Malheureusement les supériorités légitimes sont suspectées les premières et le champ demeure libre pour les puissances usurpatrices. Nous vivions, quand éclata la guerre, ^ous la loi des brigands, des ploutocrates, des
\ niques et des rhéteurs. On s*acharne contre les
jrces bianfaisantes ; cependant la nature garde ses droits et des pouvoirs néfastes s'élèvent.
La guerre va remettre chaque chose à sa place, et les justes rendront à la force e culte qui lui revient.
Aucune opposition essentielle n'existe entre le droit et la force. Un homme qui a raison est digne
<î respect. S'il se montre fort, il devient magnitique. Ses bras servent sa pensée et sa beauté physique développe sa beauté morale.
La force musculaire n'implique pas la débilité intellectuelle, et la force morale ne gagne rien s'accompagner de débilité physiologique. Les athlètes ne sont nullement des imbéciles, ni les savants des gens malsains. On voit des hommes au front bas qui font la parade dans les foires, mais les lutteurs les plus intelligents sont encore les meilleurs et les raisonnements d'un homme bien portant m'inspirent autant de confiance que ceux (l'un impotent. La santé du corps et celle de Fin-
telligence sont liées naturellement et j'aime toute force, parce que j'aime la santé.
Par quelle disgrâce nos philosophes ont-ils vu, dans les années qui ont immédiatement précédé la guerre, une partie de la belle jeunesse du pays renier leurs enseignements et se faire patriote, religieuse, raisonnable et forte ? Quand cette rénovation aura produit tous ses effets, encore décuplés par la vertu des champs de bataille, il sera profitable d'en discerner les causes lointaines. Je ne doute pas que l'une d'elles ne se trouve dans le goût qu*out eu les enfants de cette génération, dès leurs premières années, pour la culture physique.
Ici, j'admire nos jeunes soldats. Un rassemblement considérable attira l'autre jour notre attention au cantonnement. J'avais déjà vu autant d'hommes réunis l'hiver dernier, mais dans quelque salle d'auberge, fumeuse et puante; par les fenêtres, la voix nasillarde d'un soldat cabotin laissait arriver jusqu'à nous des refrains ineptes. Cette fois, pas un mot, pas un bruit. Toute la place du bourg pleine de soldats gris-bleu, qui se taisent et regardent en rond, le cou tendu.
— C'est GourbitM -in «.t 1 > lul!o. mn:\ nant.
— Il est bon?
LA FORCE 4 il)
— Epatant...
— Laisse-nous passer.
Ils s'écartent et, lentement, perçant cette foule dense, nous approchons.
Courbier est un fantassin et le cantonnement regorge d'artilleurs, qui regardent et s'émerveillent : première gloire. C'est un fantassin de notre régiment, de ma compagnie ; jouissance suprême ! Le joli gars ! Il s*ébat, le torse nu, les membres souples, Tœil clair. Oui, son regard demeure limpide, tandis qu'il dompte son adversaire essouflé : cela surtout m*a frappé. La force donne, même en pleine action, une sérénité, qui ressemble à celle du bonheur. Tour à tour, les plus robustes se {)résentent, ôtent leur chemise, gonflent les bras, plissent le front et se font tomber par ce beau petit. On applaudit. Chacun, la séance finie, chante les louanges du vainqueur, lui prête des exploits encore plus merveilleux. Ces Français, qu'on dit envieux, aiment la force de leur camarade.
Pourquoi n'ont-ils pas tous, comme lui, développé leurs muscles ? Le goût ne leur en manquait point : leurs maîtres avaient autre chose en tête. Voilà cinquante ans qu'on débite, à tous les carrefours, des sophismes et de l'alcool. La race serait belle, mais on l'abîme ainsi. A la guerre, on voit
renaître les vertus profondes ; le sang reprend sa couleur, sa richesse. Des hommes de trente-cinq ans, débiles, vieux avant l'âge, se relèvent peu à peu. Le caporal de jour, qui doit chaque matin rassembler les malades pour la visite, demeure souvent inoccupé. Gomme il serait facile de donner son essor à la force latente de tous ces hommes !
Ils m'ont enchanté, un matin de janvier. La neige couvrait alors le village désolé qui nous abritait pour trois jours. Des marmites éclataient, faisant çà et là, dans les jardins^ sur les routes, des taches énormes, comme des pâtés sur une feuille blanche. Nous sortîmes pendant une accalmie et l'un de nous, entendant des cris dans une cour de ferme, y courut, puis revint, nous disant :
— Venez vite, ça cogne I
On se battait, en etîet. Je trouve les hommes de ma section, vieux et jeunes, dans le feu de l'action, dépensant toute leur force. Les munitions abondent. Dieu merci I Ils n'ont qu'à se baisser, ouvrir leurs grosses mains, les refermer dans la neige. Et les boulets, lancés d'un geste large et puissant, vont s'écraser dans le dos ou sur le cr<1ne des camarades d'une autre section. Un caporal barbu, habituellement silencieux et sage, crie et se démène pins que les autres.
LA lOKtL 131
— Comment, lui dis-je, toi aussi ?
— Ce sont des Boches, mon lieutenant I
— Mais tu n'en peux plus...
— Laissez donc ! c'est la guerre.... Et nous les « aurons I »
Je ne sais quel camp « eut )► l'autre. Nous restâmes longtemps à nous régaler de ce spectacle rare. On a trop célébré les « poilus », informes, crottés et lourdauds. Ils sont beaux quand ils
ulent, nos types.
J'ai trouvé, un jour, de la beauté au plus vilain la compagnie. On nous avait envoyé, au printemps, un réformé, peu préparé au service militaire. Il portait sur son visage et dans sa structure les stigmates de l'hérédité alcoolique. Après quelques semaines, son chef de section déclare que cç raté fera un bon soldat, courageux et appliqué. J'essaie en vain, plusieurs fois, de l'interroger, 11
nond vraiment comme un simple et je m'étonne que cet être, cérébralement et physiquement imparfait, tienne à peu près sa place. Mais le voici dans un boyau, la pelle à la main. 11 a ôté sa tunique ; sa chemise est ouverte, ses manches retroussées, son képi en arrière. Sur son crâne en sueur, les cheveux se collent. J'admire l'ampleur et la noblesse de son geste, quand il charge sur so» outil la terre