MÉDITATIONS DA.N^ L
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lourde qu'a piochée son camarade et la rejette avec aisance sur le haut talus. On dirait qu'il fait jouer ses muscles avec un art consommé pour le plaisir de mes yeux. Il n'y a pas de danse aussi harmonieuse que le geste du forgeron battant l'enclume, ou celui du laboureur en lutte avec la terre. Que serait ce pauvre hère, sans sa force ? Une épave, indigne de vivre. S'il ne succombe pas à sa misère intellectuelle et à la décrépitude apparente de sa guenille, c'est qu'on lui a appris, tout enfant, à tenir vigoureusement une pelle. Il pourra porter jusqu'à la tombe la marque des fautes ou des vices de son père ; parce que ses muscles ont été cultivés, un peu de beauté brillera toujours sous le masque ingrat qu'il doit à ses parents.
Gomment n'aimerions-nous pas la force ici ? L'ascendant, sur les champs de bataille, appartient au plus hardi, mais à condition qu'il ait des membres exercés, pour servir son courage. La guerre est une école pour les âmes et pour les corps. Nous ne sommes pas de bons soldats parce que nous avons raison, mais parce que notre tête bien faite commande à des poings solides.
J'avais vingt ans, je préparais à la Faculté des lettres d'Aix ma licence es lettres; un soir, je conversais, sous loc mK-^s séculaires du cour< >r -
beau, avec un camarade et nous souhaitions la guerre.
Nous ne faisions pas de politique, mais de la philosophie. Nous trouvions la vie molle et cherchions le moyen de rendre du courage aux hommes de notre temps et à nous-mêmes, qui ne valions pas mieux que les autres. Nous convînmes qu'à la base des lâchetés humaines agit un instinct, que Dieu a mis dans nos âmes, mais sans nous prier d'en abuser : Tinstinct de conservation. Pour nous conserver, pour épargner notre vie précieuse, pour demeurer intacts et préserver notre chair de toute égratignure, nous avons organisé la vie confortable. Le terme de nos ambitions est devenu le bien-être matériel, et, le bonheur c'est un lit d'ouate bien douce.
— A cela, mon ami, un remède : s*en aller, la poitrine nue, devant les baïonnettes prussiennes.
— Et se laisser défoncer?
— Non pas. On îes défonce, mais on a porté son corps au-devant de la mort. Alors on ne trouve plus que le bonheur est de bien dormir, mais de vivre hardiment.
Ainsi le culte de son épiderme avilit l'homme et, quand sa peau a affronté le fer et le feu, il redevient un être noble.