MLi)iiAiiu>.^ iMi^s LA TRANCHÉE
De ce jour, je conçus un grand respect pour la force, sans laquelle toute hardiesse est vaine. Cette conversation de ma jeunesse a laissé dans mon âme une trace impérissable. Je connais encore le nom de mon ami d'alors, mais j'ignore ce que la vie a fait de lui. S'il sert aujourd'liui, avec quelle ardeur il doit combattre et se dépenser!
La force de la nation est faite de celle des individus. A cette heure, où il s'agit de vaincre, de prendre sur la race allemande, si nombreuse, si méthodiquement entraînée, un ascendant implacable, les fautes passées pèsent sur nos armes. Mais nous sommes un peuple fort, qu'on a vainement tenté de dégrader : nous dominerons Tennemi et saurons, la paix venue, entretenir notre puissance.
Nous la méconnaissions, pour notre malheur et celui de l'Europe. Si nous avions su nous appuyer sur les robustes colonnes de la France immortelle et si, les bras vigoureux, la tête saine, nous avions connu et montré notre valeur, croyez-vous que les peuples seraient en guerre aujourd'hui?
Tous ceux de nous qui reviendront enseigneront à leurs fils que la force est belle.
Un officier entre, à six heures du matin, dans la cathédrale d'A***'. A onze heures, il sera au front, dans sa tranchée. Il y restera quinze jours, quinze jours sans pouvoir se recueillir dans la petite église de V...' où il cantonne habituellement. Son train part dans quarante minutes. Il a le temps de visiter hâtivement la basilique, de dire une courte prière et de se sauver. Mais la grandeur du lieu l'arrête. Le jour se lève à peine et n'a pas pénétré sous ces voûtes. Au fond deTimmerise nef, la flamme d'une bougie vacille. Près d'elle, un prêtre officie, seul et lointain ; son visage se détache en noir sur la page vivement éclairée du missel. Un soldat va, vient, lui répond. Une vieille femme remue et époussette quelques chaises. L'heure est bonne et le lieu choisi pour s'approcher de Dieu, dont les âmes sont avides dans ces jours tragiques. Le visiteur botté examinera la cathédrale une autre
fois. Il vient de déjeuner, mais la loi du jeûne est abolie pour ceux qui sont à la guerre. Il fait son examen de conscience un peu vite, militairement, et s'approche de la chaisière vieillotte :
— Un confesseur, Madame.
— Pas à cette heure-ci, tout de même I
— Et pourquoi?
— Il n'y a que le vicaire de semaine et c'est lui qui dit la messe; vous pouvez bien attendre.
Charmante créature. Il la considère sans haine, car on gagne toujours à demeurer calme dans l'adversité. Et sa sagesse trouve aussitôt sa récompense.
— Il y a un soldat là-bas, si vous voulez. C'est un prêtre.
Vous dire qu'il n'eut pas un moment, un tout petit moment d'émoi serait trahir la vérité.
— Soit, fit-il, demandez-lui.
La bonne femme s'en va, trottinant, vers le « poilu, » qui est en prières derrière une colonne, échange avec lui quelques mots et fait signe à l'officier d'entrer à la sacristie.
L'homme a précédé le chef et Tattend dans la position du garde à vous. Il relève timidement sa tête barbue, regarde son supérieur dans les yeux et lui fait un grand salut militaire.
— Mon lieutenant, c'est ici.
Il montre un prie -Dieu. Ayant salué à son tour, le pénitent tombe à genoux.
Jamais les paroles sacrées de l'absolution ne lui parurent plus augustes. Je ne voudrais pas, comme faisaient les romantiques, vous attendrir avec ses larmes. Le fait est cependant qu'elles lui brûlaient les paupières, quand le prêtre prononça doucement :
— Allez en paix, mon fils, et priez pour moi. Le soldat fut aussitôt debout, les talons joints,
la tête haute. Il salua. L'officier lui rendit gravement son salut.
Un instant après, il avait reçu la communion et nous nous rencontrions à la gare.
Nous sautâmes dans le même train. Je venais de passer deux jours à l'arrière. J'avais revu mon foyer, couvert mes enfants de caresses et je retournais au feu comme un pensionnaire au collège. Mais on est plus raisonnable à mon âge et, au lieu de gémir sur la nouvelle séparation, certainement longue, peut-être éternelle, qui m'était imposée, je revivais avec ravissement, une à une, les heures qui venaient de m'échoir. Le train s'arrêta : il le fallait, la station suivante étant aux mains des Allemands. Nous prîmes, à pied, le chemin du can-
tonnement. Nous marchions d'un bon pas, seuls au milieu d'une route encaissée, perdus dans nos pensées, quand un grand fracas nous réveilla brusquement. A deux cents mètres, un 105 fusant venait d'éclater. Ainsi la guerre nous arrachait à des rêves aimables et s'imposait, par un coup de violence, à nos sens et à nos âmes.
Je ne cherche pas à vous étonner. .le dirai simplement ce que nous avons ressenti alors, et me croira qui voudra.
Nous avons tous deux salué la guerre comme une amie perdue, qu'on retrouve. Notre allégresse était si vive que j'en fus d'abord scandalisé. Et puis je me souvins qu'un jour, après une longue traversée, où j'avais couru quehjue danger et connu de très exceptionnelles émotions, le port de Dunkerque m'était apparu dans le lointain, sous un ciel paisible et mon cœur s'était serré.
C'était le phénomène inverse, mais avec la même cause : le goût du danger.
Nous avons tous horreur du sifilement des balK^s et le jour est à peine tombé que nous grimpons cependant avec plaisir sur le parapet des tranchées : le sentiment qu'on éprouve à braver le péril, à se tenir bien droit, sans perdre un pouce de sa taille, dans ces plaines, où la prudence vulgaire comman-
derait de se coucher, n'a rien à voir avec l'héroïsme.
On n'appelle pas un héros le chautfeur qui risque sa vie pour la griserie de faire de la vitesse. Je savoure, dans Tattrait du danger, un goût de fruit défendu et peut-être y a-t-il plus de vice que de vertu à s'y complaire.
Je reconnus, Dieu merci I autre chose, et de qualité plus noble, dans notre joie de retrouver la guerre.
Tout ne m'avait pas également plu à l'arrière et je me souviendrai longtemps de ma stupéfaction, quand, pour la première fois après bien des mois de front, m'était apparu un civil en paletot et chapeau rond. Il faut comprendre la laideur qu'on trouve à ce déguisement quand on en a désaccoutumé ses yeux quelque temps.
C'était dans un faubourg d'A*** % où nous arrivions, deux camarades du génie et moi, en automobile.
— Seigneur) que c'est vilain 1
— Et, la paix venue, faudra-t-il s'habiller ainsi ? Réflexions naïves, mais pleines de sens. On ne
peut nier que la guerre soit, d'une certaine manière,* plus belle que la paix. Elle est belle comme un incendie. Encore la nature pacifique nous montre-t-elle des couchjers de soleil, qui embrasent tout le ciel et ne font pas de mal aux hommes,
tandis que la paîx des cités et des peuples traîne habituellement sa beauté dans la médiocrité ou le vice. L'impudeur des toilettes féminines, la sombre liideur de celle des hommes : si la paix est ainsi, la guerre vaut mieux.
Je revenais à elle, comme au plus passionnant spectacle*. L'univers entier la regarde avec avidité. Ceux du premier rang seuls la voient et j'allais reprendre ma place à ce premier rang. Le front, c'est la rampe sur laquelle s'accoudent les privilégiés, tandis que la foule se bouscule en vain par derrière. Je m'étais détourné deux jours de ce poste de choix et déjà ma tête fragile avait pris d'autres soucis. L'obus éclatant sur la route fut comme le coup de marteau du régisseur et mon âme aussitôt redevint attentive.
Pieuse aussi. Car la guerre secoue les cœurs, les ort de la poussière et ils montent. Vers qui? Heureux ceux qui croient en Dieu. Je plains les autres. Il y a ceux que ronge la désespérance et ceux qui se raidissent, qui rendent à de grands mots, bien vagues, bien sourds à leurs ardeurs, le culte que nous donnons au Maître.
Ce qu'on ne voit pas au front, ce que, du moins, je n'y ai pas vu, ce sont des ennemis de Dieu. L'anticléricalisme commence timidement du c6té
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des cuisines. Il est plus hardi aux abords des gares de ravitaillement. On m'a écrit de l'arrière qu'il sévissait sérieusement au Café du Commerce. De la Lys aux Vosges, inconnu.
C'est le voisinage de la mort, qui, sans doute, opère ce miracle. Et vous allez trouver qu'il n'est ni très noble, ni très flatteur pour la religion, ce goût qu'on prend pour elle quand on a peur d'être frappé. Voyez cependant les marins, qui passent pour dévots parce qu'ils courent plus de dangers que les autres hommes : j'ai connu un vieux capitaine au long cours, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable ; je naviguais à son bord un jour qu'il traversait par gros temps le Raz-de-Sein ; c'était une imprudence, mais il avait aussi, celui-là, l'amour du risque et, pour gagner un peu de temps et passer au plus court, il s'exposait à perdre son navire, corps et biens ; jamais un homme n'a pareillement juré devant moi. J'étais jeune et je ne pouvais comprendre qu'on blasphémât ainsi, sous l'œil de la mort. Prenez d'autres exemples, qui vous ramèneront à la guerre. Considérez-vous les grandes armées victorieuses, qui, à travers l'Histoire, ont fait la France, comme des assemblées de saintes gens ? Trouvez-vous que les grognards de Ratîet aient des mines de bigots? Si la vertu, traquée par-
tout, VOUS suppliait de lui offrir un refuge, oseriezvous la conduire dans un camp?
Ce qui mène à Dieu, ce n'est pas le danger, pas même la menace immédiate de la mort. Nous sommes tous, notre vie durant, en grand danger, et la mort, dès notre berceau, nous épie : nous le savons et, pour la plupart, nous n'y faisons pas attention. Les mousses, sur leurs bateaux, sont plus exposés que les gardeurs de vaches ; ils font le signe de la croix en quittant le port et puis l'oubli vient. Les soldats, aux premières balles, entrevoient ce qu'il adviendra d'eux s'ils sont touchés : l'habitude agit, la frivolité les reprend. Troupiers, matelots, gens de l'arrière, nous sommes tous, un peu plus, un peu moins, des condamnés. La question est d'y penser,
La religion est florissante dès que les hommes réfléchissent ; voilà la vérité. Cette guerre, faite par des gens dont ce n'est pas le métier, a sorti chacun de sa voie, par conséquent de la routine. Elle nous a mis dans une position si nouvelle que les plus bornés eux-mêmes, anxieux de comprendre ce qui leur arrivait, ont dû songer un peu à leur destin et, bon gré mal gré, se tourner vers le Dieu que, sur les genoux de leurs mères, la plupart des Français ont appris à connaître et à prier.
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Alors on a vu des choses curieuses. Un jour, un camarade reçoit d'une dame pieuse, qu^il connaissait assez peu, un gros colis. 11 ouvre, étonné. Nous l'aidons à couper les ficelles, à faire sauter le papier. A Theure du courrier, nous sommes tous là, penchés les uns sur les autres : ce sont les grandes minutes de la journée. Il sort, nous sortons, tour à tour, des paires de chaussettes, du savon, des crayons, des cartes postales patriotiques, une bougie, une pipe, une boîte de chocolats, du papier à cigarettes, des paquets de tabac, de grands mouchoirs à carreaux, des passe-montagnes et, tout au fond, une grande enveloppe avec cette suscription : A un soldat de France, Nous ouvrons. C'est la lettre classique de la bienfaitrice inconnue : « Cher soldat, prenez ces souvenirs. Soignez-vous et restez courageux. Nous vous aimons bien et prions pour vous. » Epinglée au haut de la lettre, une médaille de la Vierge, une médaille d'un sou, assez vilaine, mais de grand format et très brillante.
Il s'agit de distribuer cela aux hommes. Le lendemain, notre ami est dans la tranchée. Il avise un i^roupe de soldats et s'avance, la main ouverte. 11 y a, dans cette main, la pipe, un paquet de tabac, un beau savon et la médaille.
Les regards brillent. Ces hommes hésitent.
Parmi eux se trouve un type extraordinaire. C'est un voyou des environs de Lille, avec une face de brigand et les yeux les plus noirs, les plus perçants qu'on puisse voir. Les filles du Nord ont quelquefois de beauxyeux bruns, joli souvenir de l'ancienne domination espagnole. Mais ce garçon exagère. Imaginez une petite tête osseuse, une barbe de Christ, une lèvre maligne et, sous un front bas, couvert de la plus broussailleuse tignasse, deux quinquets fureteurs. Sa joue, suprême élégance, est gonflée, car il aime le jus de tabac pour lui-même. Chaque fois qu'on le rencontre, il vous demande :
— Et ch'toubaque ?
Ce qui signifie : « Mon lieutenant, donnez-moi un peu de tabac 1 » Je vous assure que c'est cela même qu'il veut exprimer, le plus gentiment du monde, avec son jargon. Il n'y a qu'à regarder ses yeux habiles, qui se font si humbles, si drôles, et Ton ne peut pas lui refuser.
— Il va sauter sur le « toubaque, » me dis-je. Je ne me trompais guère, car il sauta bien sur
quelque chose et le premier de tous, disant :
— Mi, j'prinds l'médal.
Prestement, voilà la Vierge enfouie dans le plus crasseux des porte-monnaie.
Cela se passait tout au début de l'hiver. Je n'avais
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pas encore vécu assez longtemps avec tous ces hommes pour les bien comprendre. J*avoue que mon ahurissement dépassa toutes limites.
Aujourd'hui, je sais qu'ils portent tous des médailles, les uns au fond de leurs poches, les autres autour du cou, d'autres épinglées à la chemise, quelques-uns sur la capote, beaucoup en plein milieu du képi. Ils ont aussi des drapeaux du Sacré- Cœur et des écussons d'émail : bordure bleue, fond blanc, cœur rouge surmonté d'une croix.
On m'avait dit d'un caporal : « C'est un anarchiste. » D'un soldat : « Méfiez- vous, il est antimilitariste et révolutionnaire. » Et tous deux, comme les camarades, ont accroché de ces emblèmes à leur poitrine.
Je connais un sergent, un grand gars de l'active, au sang vif ; il a toujours trop chaud et la capote d'ailleurs gêne ses mouvements. Il ne cesse d'errer, au cantonnement ou dans les tranchées, en tricot de laine et, sur son tricot, j'ai compté, accrochées à deux ou trois épingles anglaises, onze médailles de toutes couleurs et de tous formats.
Ce sont les femmes, les mères, les sœurs, qui les leur envoient de l'arrière, sans doute.
Mais pourquoi les portent-ils si volontiers ? Et que signifie cette ostentation, alors que, dans le
civfl, ils n'avaient certes pas de plus grand souci que de dissimuler leur fragile christianisme ?
J'ai eu d'abord une pensée mauvaise. Je me suis souvenu que les paysans normands attachaient des médailles au cou des veaux malades, pour les guérir. Ils sont tous superstitieux, me dis-je, et celte ferblanterie ne vaut pas cher aux yeux de Dieu. Ils craignent la mort et, pour s'en préserver, se couvrent de fétiches et d'amulettes.
C'est vrai, un peu. Mais ce n'est pas toute la vérité. Il y a une part de piété réelle dans toute dévotion envers les médailles. Ici on révère beaucoup d'entre elles en mémoire de ceux et de celles qu'on a laissés à la maison et qui, le 2 août, ont dit ; « Prends cela et garde-le bien sur toi. » C'est le seul souvenir du foyer, avec les photographies graisseuses qu'on traîne dans sa poche. Et ce souvenir est une image religieuse ; alors on est tout prêt à s'attendrir sur Notre-Dame, sur saint Michel, sur Jeanne d'Arc, à cause de la vieille mère, ou de là bourgeoise, qui pleurent là-bas et qui écrivent des lettres émouvantes.
Ne médisons pas de l'arrière. C'est de là que viennent ces lettres, qui remontent les courages. Un soldat, ce matin même, m'a montré l'une d'elles. Sa femme y parlait, dans des termes auxquels il
ne comprenait rien, d'une difficulté survenue au sujet de l'allocation. Je n*ai d'ailleurs pas saisi un traître mot de Thistoire. Mais j'ai vu que cette pauvre femme était malheureuse et résignée. Elle attend un bébé, et cela l'attriste de n'avoir pas son homme auprès d'elle, pour cette naissance : « Enfin dit-elle, ;f;r/o;i5 le bon Dieu, pour que V enfant que je porte soit un bo7i chrétien, »
Cette phrase est belle. Je me suis demandé, en la lisant, si la pauvresse, qui Tavait écrite, ne réalisait point la plus parfaite manière de servir Dieu, Sa religion, comme celle de mes porteurs de médailles, m'a enchanté.
Il y a deux éléments dans le culte : Tesprit et la discipline. Un chrétien parfait pense et agit religieusement. Il pense : c'est la vie spirituelle. Il igit, c'est-à-dire qu'il s'adonne aux pratiques et obéit aux prescriptions de l'Eglise. Mais la plupart des chrétiens sont imparfaits : ce sont des hommes.
Alors, préférez-vous celui qui néglige la discipline et entend demeurer dans les régions supérieures de l'esprit? Il y a vingt ans, des messieurs bien intentionnés avaient inventé le îiéo-christianisme : toute leur religion consistait à chercher Dieu, avec un pieux élan, dans je ne sais quel ciel nébuleux. C'était le temps où Paul Desjardins
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publiait Le Devoir Présenta singulier petit opuscule, qui troubla quelques jours la jeunesse. On parlait d'esprit nouveau avec le ministre SpuUer, de rénovation morale avec Melchior de Vogue, mais on n'aurait pas eu l'idée de s'agenouiller dans une église. Ces intentions louables se dispersèrent au premier vent.
Une autre rénovation chrétienne, tournée particulièrement vers la discipline, s'opérait depuis quelques années quand la guerre éclata. Des jeunes gens nombreux, fils de mécréants ou de sceptiques, se mirent à réciter le chapelet, à assister aux offices de l'Eglise, à communier fréquemment. Dans la vie courante, ils se montraient bons vivants, gais, amis des sports. Santé physique, santé morale et pas d'inquiétudes mystiques, ni de spéculations à perte de vue. On est chrétien : on pratique et voilà.
Cette manière convient à souhait au temps où nous vivons. Que deviendrions-nous, si nous ergotions sur le devoir militaire? Nous l'exécutons de toute notre âme et sans regarder plus avant. De même pour le devoir chrétien : ce n'est pas l'heure de délibérer, mais de prier.
Ainsi l'ont compris ces deux officiers, plus galonnés que moi, vraiment beaucoup plus, et qui, l'un artilleur, l'autre fantassin, se promènent parfois, à
la nuit tombante, dans quelque boyau écarté ou aux abords du cantonnement, la main droite dans la poche de la vareuse. Ils égrènent des Pater et des Ave et sont fort en peine quand il faut saluer. Un jour, je les ai croisés tous deux, l'un après l'autre. Chacun a dû se dire :
— Quel est ce gêneur ?
Cependant on s'aborde, on bavarde. Quand je les quitte, ils ne savent plus trop où ils en sont. Mais je les vois contents, parce qu'ici les moindres mots qu'on échange font naître de la joie. Puis ils oublient tout, la guerre, les soucis et le reste, pour répéter à la Vierge, à la face des étoiles, qu'ils la saluent et que son Fils est béni.
Je n'ai jamais assisté à une messe en plein air. Je crois que, tout comme les autres, je retirerais de ces cérémonies émouvantes une grande impression; car je ne suis pas un esprit fort et j'ai une imagination, qui veut bien qu'on la flatte. Je n'ai guère connu jusqu'ici, à la guerre, que cette chose toute simple : au cantonnement, le matin, la messe basse dans une pauvre église ; quelques troupiers çà et là, par groupes de deux ou trois; au premier rang, un officier, quelquefois deux ; sous la chaire, une bonne femme ; à l'autel, un prêtre moustachu, dont les ornements religieux, trop courts, laissent
voir des jambes de drap rouge et d'énormes brodequins. Après le Domine non sum dignits, toute une petite armée s'ébranle et va recevoir la communion. Ces fidèles ne sont pas nombreux, mais il suffit : leurs prières protègent les autres. Et je prétends que Dieu veille avec bonté sur les cantonnements, d'où montent ainsi vers lui, chaque matin, quelques oraisons.
Le dimanche, quand nous sommes au repos, ce qui arrive à de très longs intervalles, l'église est pleine. Le jour de Pâques, nous cantonnions à M... '. Là, les obus ont fait des dégâts. La grande nef est percée. Le maître-autel s'ouvre à plein ciel et la maîtrise, qui y avait pris place, campait parmi les plâtras, la ferraille et les morceaux de toiture. L'autel de droite porte une blessure béante de deux mètres de large. Celui de gauche demeure intact et c'est vers lui qu'était tournée l'attention de la foule en uniforme qui se pressait là, bravant les courants d'air, toussant fort et priant peu. Mais ils regardaient de tous leurs yeux, ils écoutaient de toutes leurs oreilles. Ils se soumettaient à un exercice du culte et obéissaient à une prescription de la religion séculaire. Voudriez-vous leur demander davantage, à ces pauvres gens, dont les avocats do village et ceux de Paris ont depuis tant
d'années « bourré le crâne »? L'expression est un peu militaire, mais vous m'entendez bien. A ceux qui ont la responsabilité de guider l'opinion, il peut être demandé des comptes sévères. Pour les autres, la bonne volonté, la simplicité de cœur tiennent lieu de tout. Quand ils épinglent, avec quelque conviction, une médaille à leur chemise, ils font un acte positif, devant lequel s'écroulent les monceaux de livres des philosophes négateurs.
Et quand une pauvre femme, prête à devenir mère, pense à prier Dieu pour que son enfant soit un bon chrétien, il faut crier au miracle ; car il y avait beau temps qu'on ne parlait plus ainsi chez nous. Elle ne demande pas un saint, mais un brave garçon et les vieux mots des aïeules lui sont venus naturellement aux lèvres : elle dit bon chrétien pour bon fils et rend ainsi à Dieu et à la religion un hommage, auprès duquel le plus beau monument d'apologétique est sans valeur.
D'où viennent ce renouveau de piété réelle chez les uns, ce retour aux pratiques et au parler d'autrefois chez les autres ? C'est le fruit de tous les efforts antérieurs, des prières, des sacrifices, des souffrances accumulés pendant les années difficiles qu'a traversées la France. Je ne médirai jamais de l'œuvre des docteurs. Mais les pasteurs plus
humbles, qui ont € tenu », comme nous disons à la guerre ; qui ont été, contre vents et marées, les bons pilotes, comme disent nos frères les marins ; qui se sont faits, en face des sophistes, les simples mainteneurs de la tradition et de la discipline chrétienne, ceux-là trouvent aujourd'hui leur récompense. Ils ont construit, h tous les carrefours, de grands calvaires, auprès desquels la foule passait sans respect. Aujourd'hui, dans la dévastation générale, qui, de quelque côté que je me tourne, désole mes regards, un seul objet reste debout et c'est une croix.
Venez la voir avec moi". C'est au milieu d'une immense plaine, que bordent, du côté allemand, de très légers vallonnements. Dans un rayon de quatre kilomètres, on n'aperçoit, de toutes parts, qu'une terre naguère fertile et devenue sauvage. En face, un mince fouillis de verdure abrite un village que tient l'ennemi. A droite, tout au loin, de petits arbres en ligne paraissent border une route. Sans doute est-ce leur taille grêle qui les a sauvés. Il y avait, un peu de tous côtés, des bouquets de peupliers, des ormes. Jugés propres à boiser les caves, à couvrir les abris des tranchées, ils ont été tour à tour abattus. On ne rencontre pas un être humain, car les gens ((ui vont au front
OU en reviennent circulent dans des boyaux, dont ces champs sont mystérieusement sillonnés. Venez ; les balles, à cette dislance, arrivent en mourant. Si les Allemands, qui ont des longues- vues pour* nous épier, nous saluent d'un coup de 77, il sera temps de nous jeter dans ce conduit, que vous n'avez pas vu et qui, à quatre mètres d'ici, longe la route. Regardez cette croix de fer forgé, qu'un pli de terrain vous cachait en partie et qui, devant vous, dresse maintenant sa silhouette fine sur le ciel. Le Christ penche douloureusement la tête. A ses pieds, quatre souches énormes, coupées à cinquante centimètres au-dessus du sol, sont tout ce qui reste des beaux arbres qui abritaient ce calvaire des champs. 11 demeure seul, au milieu d'un carrefour de boyaux. Tout autour, les trous de marmites sont comme des cuvettes qui se remplissent d'eau boueuse à la pluie. La nuit, les fusées éclatantes des Allemands apparaissent de trois côtés à la fois, en face, à droite, à gauche. Leurs tranchées, dans cette région, forment un creux dans la grande ligne : on dirait que l'ennemi a été contraint de dessiner une demi-couronne respectueuse autour de l'image du Christ. Approchons encore. A hauteur d'homme, reposant contre les pieds percés de clous, voici un bouquet de fleurs
desséchées. Qui Ta mis là et depuis quand ? Peutêtre le soldat qu'un élan de piété conduisit à ce geste est-il maintenant parmi les morts, qui, çà et là, dans la plaine, autour de la haute croix en fer, reposent sous des croix de bois blanc. Ou bien, vivant, est-il là-bas, à piocher dans quelque boyau ; ou, dans la tranchée, à veiller pour que, derrière lui, toute la France se repose. Un homme, en tout cas, a levé les yeux vers cette image. Un jour, il a prié ici. Aux soirs de relève, nous passons, pour aller en première ligne, sous les bras étendus de ce Christ. Je ne sais si beaucoup d'entre nous songent à l'implorer en coupant son ombre au clair de lune. Il suffît qu'un soldat, le plus humble de tous. Tait fait une fois tandis qu'il déposait ces fleurs, pour que Dieu s'en souvînt. 11 a permis que son image ne fût pas détruite et restât seule sur notre horizon. La tête inclinée doucement et les bras grands ouverts, il veille ainsi les morts de la plaine et bénit les vivants, dévots ou non, qui, poussiéreux et le dos courbé sous le sac, s'en vont, en longues colonnes silencieuses, à leur poste de combat.
D'où vient que les Français montrent tant de bravoure à la guerre et si peu dans la paix ?
Tous ici sont courageux. On a discuté s'il fallait plus d'héroïsme pour aller à l'assaut ou pour tenir sous le feu de rartillerie. Je n'hésite pas : la vigueur morale de certains territoriaux, qui ont gardé la plus belle tenue sous d'impitoyables bombardements de tranchées, est plus admirable encore que l'ardeur offensive de leurs jeunes camarades courant à la baïonnette. Cette guerre a demandé à la masse de la nation, venue sous les armes, des vertus, dont aucune armée, dans aucun temps, n'a eu besoin.
Tous les régiments ont recueilli, dans les villages abandonnés, quelques pauvres chiens. Notre compagnie en possède deux ou trois, dont l'im vit chez es officiers. C'est un joli animal, souple et joueur. 11 fait à merveille la chasse aux rats. Il est aimable