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avec les hommes, mais batailleur avec ses pareils et se jette sans façons sur ses congénères plus gros et mieux armés. Celte bête, ardente à Tassant, héroïque à l'arme blanche dont est pourvue sa mâchoire, offrirait le modèle des vertus guerrières si le canon ne lui faisait peur. Pauvre chien ! Qu'il est piteux quand éclate une bomb^ I II baisse les oreilles et la queue; ses pattes deviennent flasques; ses yeux se voilent et nous le sentons sous nos jambes, collé contre nous, tremblant, timide et ruiné. Presque tous les chiens font ainsi.
De même les noirs, qui veulent bien se battre au couteau et que n'effraie pas le plus sanglant corps à corps. Sous les obus, on les a vus perdre contenance.
Il faut être raisonnable et civilisé pour résister aux coups de l'invisible artillerie, tandis que l'instinct suffît pour se battre à visage découvert. Je ne méprise pas l'instinct. Le courage naturel est un don de Dieu. Il serait aussi sot de le déprécier que de dédaigner l'intelligence. C'est un privilège enviable, inégalement réparti entre les hommes. Ceux qui le possèdent ont, sur les champs de bataille, une maîtrise incontestée et sont des conducteurs. Mais si je veux mesurer quel effort a donné ici la masse des Français, je fais un cas plus grand
de la bravoure acquise. L'ennemi le plus dur à abattre n'est pas en face, dans la tranchée allemande, mais en chacun de nous. Vaincre sa peur : voilà la noblesse de l'homme.
Il ne s'agit pas de la vaincre une fois. Des combattants de 1870 m'avaient raconté dans mon enfance qu'on saluait les premières balles et qu'on s'accoutumait ensuite à demeurer droit quand elles passaient en sifflant. Ce n'est pas toujours vrai. Je sais des officiers dont l'habitude du champ de bataille a,- au contraire, usé le courage. Il faut, à chaque menace, faire un effort nouveau et je ne crois pas que le baptême du feu ait la vertu de tremper définitivement les âmes. A l'heure présente, ceux qui ont passé à travers tout depuis tant de mois ont pris goût à la vie. Elle leur parait d'autant plus chère qu'ils l'ont arrachée à plus de périls. Tous fermaient les yeux au début et s'offraient au destin. Ceux qui ont survécu aiment à se croire marqués pour les joies ineffables du retour triomphal. Combien de fois les plus humbles soldats, songeant avec émoi à ce jour attendu, n'ont-ils pas dit, dans leurs dialogues des tranchées, que j'entends toujours avec plaisir et profit :
— 11 y en a un que je plains : c'est celui qui sera tué le dernier I
Oh a répété mille fois qu'il s*a<^issait de tenir. Ce n*est pas si facile. Car chaque heure apporte de nouvelles tentations. Si, les jours de combat, on ressent une ivresse qui transporte l'âme et l'élève au-dessus de toutes les faiblesses, la guerre passive des tranchées renouvelle impitoyablement les angoisses.
C'est tellement vrai que je n'oserais classer l'intrépidité devant la mort parmi les vertus que nous garderons nécessairement tous après l'épreuve. Nous sommes comme des gens qui circulaient sans inquiétude en chemin de fer. Un accident tout à coup les terrorise et les voilà, pour longtemps, voués à voyager en tremblant. On méprise les premiers obus:. c'est la période de l'inconscience par laquelle nous passons presque tous. Un jour le vacarme devient tout de même un peu fort. Les dents claquent et c'est irrémédiable. A mesure que se prolonge la guerre, il en est dont le désarroi physique s'accroît au lieu de diminuer. Ils ont, chaque fois, plus de mérite à réagir et se montrent donc, chaque fois, plus courageux. Mais, la paix venue, ils se sentiront sans doute un peu las et l'odeur de la poudre ne leur donnera nul plaisir.
Ce ne sera pourtant pas l'heure d'abdiquer. Car
le jour où nous aurons échappé aux risques de mort qui nous assaillent ici, il s'agira de demeurer braves devant la vie.
Y réussirons-nous ? Le même mot ne désignet-il pas, dans les deux cas, deux ordres différents de vertus ? Comment se fait-il, par exemple, que l'amour-proprc éveille les courages à la guerre et que, si tant d'hommes se conduisent lâchement dans la paix, ce soit aussi par amour-propre ?
Dans un village, on enterre une pauvre femme. Elle jouissait de la vénération universelle. Tous les hommes, vêtus de noir, affublés de leurs beaux vêlements des grands jours, viennent saluer gauchement sa dépouille et se ranger derrière le cercueil. Le cortège s'ébranle. Je suis là, de passage, et je m'incline. J'admire Thommage unanime que rendent à cette aïeule les notables et les humbles, se pressant pour la suivre au champ du repos. Voici Téglise. La petite ptace est pleine de soleil. Le surplis du prêtre, les aubes légères des servants, qui faisaient des taches éclatantes, disparaissent sous le porche. Les chants s'étouiïent et meurent parmi la fraîcheur des voûtes. Le corps entre dans le lieu saint, suivi des enfants des écoles, puis des femmes. Quand arrive le tour des hommes, je les vois avec surprise obliquer légère-
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ment à droite et se masser à quelques mètres, sous un arbre, tandis que se ferment lentement les portes de la maison de Dieu.
Ces hommes voient-ils combien ils offensent la morte ? Se rendent-ils compte qu'ils commettent, parce qu'ils ont peur les uns des autres, un acte déplaisant, déloyal et lâche ?
Il ne m'a pas semblé joli, ce jour-là, le troupeau des citoyens conscients. Seront-ils braves à la guerre ? En tout cas, leur courage tombe ici d'un seul coup, parce qu'un délégué de la sous-préfecture pourrait les voir, parce qu'un malin pourrait sourire. Je me rappelle que je les ai longtemps regardés avec pitié comme de tristes épaves et que j'ai désespéré d'un peuple capable de s'affaler ainsi par amour-propre.
Ici le même amour-propre fait des merveilles.il faut distinguer la bravoure volontaire et la bravoure par contrainte. La première est de plus belle qualité. Elle consiste à choisir, de plein gré, le poste dangereux : les engagés, ceux qui, pouvant rester à l'arrière, ont demandé à venir au front, les intrépides^ qu'on .trouve toujours prêts à partir en patrouille ou dans les missions périlleuses, sont braves entre les braves. Tous les autres, qui auraient aimé qu'on les oubliât à la mobilisation.
qui, dans les heures dangereuses, se mettent au second rang et se font petits pour passer inaperçus et n'être pas désignés, deviennent braves quand ils ne peuvent plus faire autrement. Ne méprisons pas leur courage. Les gens innombrables qu'on appelle la foule n'en ont pas d'autre. Quand on s'écrie : les braves Français ! c'est d'eux qu'on s'émerveille. Ces assauts, qui font l'admiration du monde et dont nos adversaires parlent avec respect, la troupe qui s'y précipite en furie, poussant des cris de victoire, ne demandait pas à les faire. Il faut marcher coûte que coûte. Alors chacun s'avise de devenir un héros. Ce pauvre diable, qui tremblait, se grise. 11 va mettre son orgueil à tenir tête au péril. Il n'a pas cherché cette aventure, mais l'y voici jeté : hardi donc l 11 sent le coude de ses voisins. Il les regarde et s'en sait regardé. Il rougirait de marcher moins vaillamment que les camarades" et, l'amour-propre donnant à son sang le dernier coup de fouet, il tâchera d'arriver avant les autres et de se montrer le plus beau de tous.
Il n'y a ni deux bravoures ni deux amours-propres suivant qu'on est en paix ou en guerre. Ce qui change, ce sont les conducteurs, ceux qui manient la foule et font jouer, pour le rendre lâche ou valeureux, les mêmes ressorts du cœur humain.
On agit sur l'homme par Tamour-propre, Mais dans quel sens ? A la guerre, ceux qui commandent ont Tàme tendue vers le salut public. Ils montrent à tous le bon chemin et créent ainsi l'émulation vers le devoir. Dans la paix, le bien public devrait occuper aussi la première place. Nous savons que le contraire a lieu. Chacun suit alors les maîtres du jour. Quelque audacieux les brave çh et là, mais la masse se met piteusement à leur solde. Je ne blâme plus la masse, maintenant que j'ai vu comment on Tentraîne à l'assaut. Mais je garde une rancune impitoyable à ceux qui disposent d'elle et l'abaissent, quand ils pouiraient la mener à tous les sommets. La guerre nous montre que les hommes sont bons ou mauvais suivant qu'on sait ou non les diriger et que les bonnes institutions font les grands peuples.
Si, après la victoire, nous nous donnons un statut nouveau et que les forces de la nation soient enfin ordonnées et conduites, l'héroïsme déployé ici aura préparé nos Ames aux mMes vertus de la paix, remises en honneur. Que les meilleurs s'appliquent donc, dès le champ de bataille, à cultiver leur bravoure, non seulement devant la mort, mais devant tous les risques et toutes les responsabilités.
La vie se chargera d'éprouver durement le cou-
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rage des soldats les plus hardis. S'ils roviennont couverts d'honneurs, de rubans et de médailles, il ne faut pas qu'ils tombent, au premier tournant, dans les défaillances anciennes. Souvenez-vous de la peine qu'un honnête homme éprouvait h rassembler des témoins en justice, pour Taider à défendre son bien, son honneur. Un crime jette l'effroi dans un village : chacun lève les bras au ciel, mais personne n'a rien vu. On pourrait, avec un peu de fermeté, venir, par un témoignage sincère, au secours de son voisin. On a peur : on se tait.
Autre lâcheté. On fonde un foyer, sachant parfaitement que tout commande d'avoir des enfants: rintérét de la patrie et celui même de sa maison'; les enfants donneront de la joie et de la force au père ; mais il faudra qu'il dépense, pour élever et nourrir une famille nombreuse, de la peine et de l'argent. Il a peur.
La mère aussi. Elle redoute les souffrances de la maternité. Elle veut bien goûter aux jouissances du mariage, mais qu'on ne lui parle pas de douleur, ni de soucis. Hommes et femmes sont également faibles devant la vie. S'ils la regardaient en face, ils donneraient à leurs fils, à leurs filles, des âmes robustes. Au lieu du pécule péniblement amassé pour le fils unique, qui le gaspillera, ils leur
légueraient les seules richesses valables : de bons bras et du cœur.
La France se dépeuple par la poltronnerie de tous ces braves, que l'univers admire, que nous couvrirons de lauriers au jour béni de la paix et qui redeviendront craintifs et misérables, si les meilleurs ne s'acharnent à leur montrer l'exemple et à flatter, sur la place publique ou dans leurs foyers comnae à travers les champs de bataille, leurs plus nobles instincts.