L'ENNEMI
Au début, c'était Guillaume.
Le train qui, à la mobilisation, me conduisit à Arras, longeait des plaines opulentes, couvertes de moissons. Tandis que quelques vieillards, quelques enfants, accablés de chaleur, liaient çà et là des bottes de froment, des quantités de femmes s'alignaient contre les barrières de la voie et, sous les chapeaux de paille ou sous les mains posées à plat devant le soleil, on voyait des visages rouges et des bouches ouvertes, d'où sortait ce cri :
— Les orelles à Guillaume !
Plus d'un mobilisé a rêvé alors qu'avec de la chance il arriverait, dans quelque mêlée, assez près du Kaiser pour lui couper les oreilles et les offrir à ces dames.
Les Anglais ne manquaient jamais, quand on acclamait leurs trains au passage, de faire deux gestes : ils retroussaient leur moustache absente
et se coupaient le cou du revers de la main. La tête de l'empereur d'Allemagne fut ainsi abattue en effigie pendant toute la mobilisation de la première armée britannique.
Il faut comprendre que la colère populaire avait besoin de se fixer. La veille, la paix régnait. Non seulement on ne s attendait pas à la guerre, mais on ne voulait même pas penser qu'elle fût possible. Elle éclate tout à coup. A qui la faute?
Pas aux Allemands, bien sûr. Est-ce qu'il y a encore des Allemands ? On parlait des Prussiens autrefois, mais c'est une si vieille histoire. L'ennemi n'est pas là.
Je vais vous dire où se trouve Tennemi. Je connais dans le Gotentin une jolie maisonnette en bordure de la route. Son propriétaire possède la plus belle richesse ; beaucoup d'enfants. Il a dû, pour les loger tous, mettre deux étages au-dessus de la grande salle. Le site est gai et quand les marmots s'écrasent le nez aux carreaux, ils voient de jolis coteaux, des arbres, un ruisseau, et, tout près, au premier plan, les canards, les dindons et le poulain du pays qui habite de l'autre côté du chemin. Les enfants sont contents : le voisin s'en inquiète, se fâche (ju*on regarde chez lui, construit un mur de briques haut de dix mètres. V- • c -tv^^ !a
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maison trop curieuse et, le coup fait, se frotte les mains. Je ne sais rien de laid, mais rien non plus de symbolique comme ce pan de maçonnerie, fameux dans la contrée, dont l'objet est de nuire et de déplaire.
Quand la guerre a éclaté, chaque homme du peuple ressentait bien plus de colère et de haine contre son voisin que contre des gens lointains et hypothétiques comme les Allemands. Le général Maitrot pouvait écrire de grands articles pour annoncer que Tinvasion germanique se ferait par la Belgique et supplier qu'on mît la place de Lille en état de défense : le Normand madré assurait sa basse-cour contre les vues de Tennemi proche et se moquait du reste.
On connaissait un Allemand toutefois : ce Guillaume. On s'en prit à lui.
Il semblait d'ailleurs naturel qu'un fléau pareil fût déchaîné par un tyran. L'ignorance de la foule servait là son préjugé. J'ai chanté la Marseillaise le 2 août tant que j'ai pu, mais pour Tair plus que pour les paroles. Quelques mots, quelques cris m'ont cependant, sur les quais de la gare du Nord, arraché des larmes :
Le jour de gloire est arrivé !
Aux armes, citoyens !
D'autres formules me parurent moins heureuses :
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé.
Or, beaucoup de braves gens ont pleuré, en hurlant ces mots hors d'usage. Un despote étant dans l'alTaire, ils ont pensé que, contre l'empereur Guillaume en personne, toute la France, d'un seul élan, se ruait en chantant.
Des sots ont fait mieux. Ils ont pris l'Allemagne en pitié à cause de son mauvais maître et sont partis en campagne pour arracher ceux de Francfort et de Berlin au despotisme. Les journaux n'imprimaient-ils pas que nous étions les champions de la liberté contre l'esclavage ? Vous et moi, nous comprenions qu'il s'agissait de la liberté française, rebelle au joug allemand. Eux, voyaient avec orgueil une Républi([ue germanique instituée par nos armes, et Guillaume bien puni. Si l'on fait là-bas une République ou si, ce que je souhaite davantage, on en crée plusieurs, j'espère que le plus frappé ne sera pas l'empereur, dont je me moque, mais son peuple, mon éhnemi.
Un jour, un mot nouveau courut de bouche en bouche. Nos troupes avaient rencontré l'adversaire, non sous la forme d'un César, mais d'une foule
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innombrable. D'où venaient ces hommes armés, débordant de partout en masses enveloppantes et profondes ? On les nomma les Boches. Et dans les cris, dans la haine, dans les cauchemars des nuits de fièvre, ce nom remplaça l'autre : l'ennemi ne s'appelait plus Guillaume.
Pourquoi ce surnom aux Allemands ? Bien peu de mes camarades le connaissaient avant le mois d'août. J'avais appris son existence à la fin de 1913, au retour de Saverne, où je venais de voir opérer Forstner et de comprendre combien la guerre se faisait inévitable et prochaine. Passant à Nancy, j'échangeais avec de jeunes amis des impressions, quand l'un deux me dit vivement :
— En somme, les Boches sont indécrottables.
— Les... quoi? fîs-je.
— Les Alboches...
Je suis bien sûr que se sont fourvoyés tous ceux qui ont cherché une étymologie ingénieuse à •ce mot nouveau. On a d'abord dit Alboche pour Allemand et c'est resté, parce que cela rimait avec caboche^ moche ^ bidoche, une foule de vilains mots. Le radical est tombé ensuite, par la faute des gens pressés, et le suffixe à consonnance injurieuse a subsisté seul. C'est très bien ainsi, puisque la faveur universelle a prononcé.
Quels sentiments ont montrés nos hommes à l'égard de Tennemi de chair et d'os qu'ils ont ainsi trouvé tcrut à coup devant eux ?
On hait l'Allemand. Mais est-ce à cause de sa race, ou parce qu'il se trouve de l'autre côté de la ^%ne?
' Quand on met face à face deux équipes de joueurs, elles se méprisent immédiatement Tune l'autre. Esprit de corps entre les partenaires ; colère à regard de l'adversaire : le cœur humain le veut ainsi. L'émulation, qui rapidement tourne en jalousie et mène aux hostilités, existe entre tous les groupements et jusque dans une même armée. Un artilleur se moque d'un fantassin et le « poilu »,qui croupit dans sa tranchée, traite de € viande protégée » le servant du 75, parce qu'il est à quelque distance en arrière. Dans un régiment, des compagnies peuvent se prendre de querelle. Un capitaine fit un jour passer une note à son voisin de secteur pour le prier de prendre garde à ses hommes, qui fure-* taient un peu partout à la recherche de bois do chauffage. Il ajoutait qu'il âerait impitoyable pour les soldats appartenant à une compagnie étrangère^ qui seraient pris chez lui. On dut lui demander si sa note visait bien les rôdeurs français ou ceux d'en face.
En fait, la plupart de nos hommes, pris au dépourvu par la guerre, ne sont pas en état de reconnaître dans l'Allemand un ennemi de leur sang ; ils détestent seulement l'adversaire et ce n'est pas assez.
Il y a parmi nous un brave garçon, dont le visage est doux, les traits habituellement reposés, le regard limpide. Au début de la campagne, tandis que sa section se trouvait h très courte distance d'une ligne de tirailleurs ennemis et dans la situation la plus critique, il aperçoit un trou de marmite et s'y jette. De là, il peut, sans grand danger, tirer sur les diables casqués qui s'avancent. Ses camarades, abrités à quelques mètres à sa droite, dans un ravin, ne voient pas l'ennemi. Condamnés à une prudence sans gloire, ils attendent Tordre de paraître à la crête. Mais, pour occuper leur impatience, ils jouissent d'un rare spectacle : l'homme du trou épaule, tire posément, charge à nouveau son arme, épaule encore et, sans se lasser, fait comme à la cible. Il obtenait, nous a-t-il dit ensuite, des « cartons épatants ». Rien ne saurait donner une idée de l'expression à la fois gloutonne et rayonnante qu'il prenait à chaque homme abattu. Sa bouche se fendait jusqu'aux oreilles et ses yeux jetaient des flammes. Imaginez la figure d'un petit
garçon devant toute une armée de gâteaux. Cet homme, qui, dans le civil, n'a peut-être jamais voulu regarder la mort en face, riait tout seul en tuant des Allemands.
Un soir, au cantonnement, je fîs la connaissance d'un petit sergent, qui, blessé sur la Meuse, daris la grande retraite, revenait au fçont après guérison.
— Grillons-nous la dernière ? me dit-il.
11 me tendait une cigarette. 11 avait cru si souvent, dans les premières semaines, sa fin prochaine^ qu'à chaque cigarette qu'ils portaient aux lèvres ses camarades et lui répétaient gaiement :
— C'est la dernière.
Son mince visage entouré d'un nuage bleu, le jeune brigand me raconta des horreurs. Je me souviens surtout de l'histoire d'un grand officier saxon, qui s'était montré tout à coup, revolver au poing, à dix mètres d'une colonne française.
— 11 abritait son corps derrière un gros arbre, me raconta son bourreau. 11 allongea, au bout d'un cou interminable, une figure grimaçante et nous visa. J'étais en tête. Je l'épaule. Il tombe avec un cri affreux. Alors, fou de joie, je me jette sur lui et le retourne en tous sens pour bien voir la blessure que je lui avais faite. La balle l'avait charcuté, mon Boche. Je vous réponds que c'était du beau travail.