‹ Méditations et études moralesChapitre 16 sur 23 · XXX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXX PRÉFACE

grand théâtre de liberté; car, dans ses conciles, dans ses congrégations , dans ses correspondances répandues parmi les fidèles , la discussion était incessamment ouverte et animée entre ses chefs. Il ne m'appartient pas d'examiner si nos temps conseillent ou comportent le retour de tels moyens de gouvernement, et je suis plus enclin à en douter qu'à le prétendre. Mais un grand fait moral me frappe, et mérite, si je ne m'abuse, toute l'attention du clergé catholique. La disposition d'esprit et de cœur des fidèles, qu'il est chargé de gouverner religieusement, n'est pas toujours la même; et ni la même mesure, ni la même qualité de nourriture religieuse, s'il est permis de parler ainsi, ne suffisent, dans tous les temps , aux âmes chrétiennes. Après la chute de l'Empire romain, lorsque la mission du clergé catholique fut de convertir les Barbares et de faire pénétrer un peu d'ordre moral parmi ces grossiers vainqueurs et dans les populations misérables qui vivaient sous leur joug, c'était surtout par l'exercice éclatant et ferme de l'autorité religieuse que les prêlres pouvaient atteindre leur but; ils avaient dans le peuple chrétien , grands ou petits , beaucoup de passionsà réprimer et peu de besoins intellectuels à satisfaire; il fallait happer et dominer les ima-

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ginations bien plus qu'alimenter et diriger l'activité des esprits. Les temps et les hommes sont bien changés : les esprits sont maintenant actifs, variés, curieux, avides; la vie spirituelle des fidèles chrétiens, des plus fidèles comme des plus chancelants, est infiniment plus animée qu'elle ne l'était jadis ; il faut , à des âmes ainsi disposées, un régime moral qui soit aussi plus animé, et qui, en la réglant, donne, à leur activité propre et intime, une plus large mesure de satisfaction. J'exprime une conviction profonde et, j'ose le dire, parfaitement pure de toute arrière- pensée et de tout mauvais vouloir, en disant que désormais l'Église Catholique, sans rien délaisser de son autorité, aura besoin, pour le gouvernement des âmes, d'admettre, de la part des fidèles, plus de mouvement intellectuel et spontané que n'en ont exigé d'autres temps; et je suis en même temps convaincu que, dès qu'elle aura reconnu elle-même ce nouvel état moral de la société chrétienne, l'Eglise Catholique saura y pourvoir.

Dans un ouvrage récent*, un étranger justement illustre, M. Donoso Cortès, en parlant de

i Essai sur le Catholicisme , le Libéralisme et le Socialisme , par M. Donoso Corlès, marquis de Valdegamas; |). 99-105.

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moi dans des termes que je ne puis me permettre de répéter, a dit : « C'est l'erreur grave où est tombé M. Guizot, dans son Histoire de la Civilisalion européenne, d'entreprendre la lâche impossible d'expliquer les choses visibles par les choses visibles, les choses naturelles par les choses naturelles, ce qui est aussi superflu que d'expliquer un fait par lui-même, une chose par elle-même, puisque toutes les choses visibles et naturelles, et en tant que visibles et naturelles, sont une seule et même chose. » M. Donoso Cortès demeurera convaincu, je l'espère, que telle n'est point ma pensée, et que, loin de m'arrêler et de me satisfaire dans les choses visibles et natuielles, je crois à l'ordre surnaturel et à sa nécessité pour expliquer et gouverner le monde. Les philosophes, de leur côté, reconnaîtront, je pense, que, si je repousse leur doctrine, je ne déserte point leur droit. Je ne dis pas ceci pour réclamer le frivole honneur de soutenir à-la-fois deux grandes causes, mais pour affirmer une double vérité qui a toute ma conviction et tout mon dévouement : la foi chrétienne et la hberlé religieuse ; le salut des peuples est à ce prix.

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