QUEL EST
(Janvier 1828.)
H n'est pas impossible que, dans le siècle dernier, l'idée fût venue à quelque académie de mettre au concours la comparaison de la morale de l'Évangile avec la morale des philosophes. Qu'en serait-il résulté? d'une part une hostilité superbe et pourtant sans franchise, de l'autre un fanatisme obstiné et pourtant sans profondeur; des ménagements ironiques et des déclamations routinières; une confiance arrogante et frivole aux prises avec une servilité froide et sèche; l'horreur de la science et le mépris de la croyance; la morale chrétienne tournée en machine de guerre tantôt
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contre la toi, tantôt contre la liberté. Tels auraient été probablement, dans les ouvrages issus du concours, les caractères des opinions opposées ; c'est-à-dire que l'esprit philosophique aurait manqué aux philosophes, l'esprit religieux aux dévots.
La Société académique de la Marne a proposé naguère cette question : j'ai sous les yeux le discours de M. Bautain ', professeur de philosophie àlaFaculté des Lettres de Strasbourg, auquel elle a décerné une médaille d'or. Ce n'est pas un grand ouvrage : les idées de l'auteur sur le principe rationnel de la morale me paraissent un peu flottantes et confuses; sa classification des systèmes philosophiques en sensualisme, romantisme, raiio)talisme et spirilualismi' , est peut-être un peu superficielle et arbitraire; la place que l'auteur assigne à ces systèmes dans le développement progressif de l'humanité, sa chronologie des doctrines morales, pour ainsi dire, est repoussée, à mon avis, par la nature intime de fhomme et par l'histoire de la civilisation ; quelques-unes de ses conclusions sont étroites et précipitées. Et pourtant il y a dans son discours un mérite éminent, l'intelligence des besoins contraires et des étals divers de l'âme humaine, une opinion arrêtée et un esprit ouvert, le respect de la liberté de la pensée au sein même de l'humilité de la raison ; enfin le senti-
> Maitilenant M. l'abbé BauUiin.
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ment vrai, simple, profond, de la relif^ion et de la philosophie j c'est-à-dire ce (jui eût manqué, il y a soixante ans, à des discours peut-être plus éclatants.
Preuve évidente que le jour ap|)roche où ces nobles questions, dégagées de tout élément étranger et apparaissant dans leur sublimité et leur étendue, pourront être, sinon résolues, du moins traitées comme il convient, avec franchise et crainte en même temps, d'un esprit ferme et d'un cœur modeste, seul état légitime pour un être libre et limité, qui sent a-la-fois sa dignité et sa dépendance, qui fait lui-même sa destinée morale, et pourtant n'en sait pas le secret. Le Icmjjs est |)assé pour nous de l'ambition sans bornes et de l'aveugle confiance de l'esprit; mais nous sommes moins quejamaisenclinsà souffrir que l'on conteste à l'espritson titre et ses droits; nous avons éprouvé, nous ne méconnaissons plus sa faiblesse, mais la liberté lui est acquise ; il a cessé de prétendre au pouvoir absolu, mais il ne consentira plus à abdiquer. Ne sont-ce pas là de bonnes dispositions pour pénétrer dans ce sanctuaire où la religion et la philosophie, animées du même dessein, déposent, au pied du même autel, celle-ci ses systèmes, celle-là ses mystères?
Une des questions que la théologie a le plus souvent débattues, la première peut-être, en ce sens du moins qu'elle sert de prologue à toutes les autres, est spécialement agitée dans le discours de M. Bautain, et en
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fonde même tontes les doctrines. Il a reproduit lélernelle antithèse de la raison et de la foi; il a fait, de l'impuissance de la raison et de la nécessité de la foi, le [)oint de dépail ci le dernier terme de son travail. La même idée inspire aujourd'hui et remplit presque seule une foule d'écrits religieux, quelcjues-uns moins désintéressés, et moins sincères que le discours de M. Bautain, et qui invoqut^nt la foi, non pour régler, mais pour opprimer la raison. Je n'ai garde de prétendre à tiaiter cette question dans toute son étendue ; le problème de la nature et de la connaissance humaine y est engagé tout entier. Mais je voudrais rechercher quelle est, en fait, l'acception réelle, naturelle, de ce mol foi, si puissant et si mystérieux, qui exerce sur l'âme de l'homme un empire si divers, tantôt l'illumine et tantôt l'égaré étrangement ; ici la source des actions les |)lus merveilleuses, là le voile des plus mauvais desseins. Je voudrais savoir si, selon le langage simple, dans la pensée connnune des hommes, il y a en effet entre la fui et la raison, la science et la foi, cette opposition, cette incompatibilité qu'on s'est efforcé d'instituer. Un tel examen est peut-être le meilleur moyen de résoudre la question même qui se cache sous ces termes, d'en faire du moins entrevoir la solution. Que le mot foi ' ait un sens particulier, que ceux de
• Ai-ie besoin de prévt iiir que je prends ici le mol foi dan» le
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rroijance. conviclion, cerlitude, n'en soient pas d'exacts écjuivalenls, on n'en saurait douter ; l'usage et le sentiment général en déposent: il y a beaucoup de phrases simples, usuelles, où le mot foi ne pourrait être remplacé par aucun autre ; presc^ue toutes les langues ont un mot spécial', destiné à exprimer ce qu'exprime en français celui de foi, et qui diffère au même titre, ou à- peu-près, des termes analogues.
Ce mot correspond donc à un certain état de l'àme humaine; il exprime un fait moral (lui l'a rendu nécessaire.
On entend communément par foi une cerlaine croyance à des faits ou à des dogmes d'une nature spéciale, à des faits ou à des dogmes religieux. Ce mot n'a même point d'autre sens quand on l'emploie seul et absolument, quand on dit la foi.
Ce n'est pas là cependant son sens unique, ni même son sens fondamental; il en a un |)lus étendu, et duquel le sens religieux dérive. On dit . « J'ai pleine foi dans « vos paroles; cet honnne a foi en lui-même, dans sa
sens de croyance, el non dans celui de fidélité; (lue je parle de la vraie foi, de la foi qui sauve, el non de la bonne ou de la mauvaise foi ? Quoique ces deux acceplions aient la même origine el tiennent encore l'une à l'aulre, elles sont cependant parfaitement distinctes. > En grec voy-tÇeiv penser, être d'avis; tutteÙcîm avoir foi ; en latin senlentia, pdes; en italien credenza, fcde;en anglais belief,f(iith; en allemand, si je ne me trompe, le n\oi glauben ?>'(^m loic également dans le m-ms de frjirc, être d'nvts, et de croire, avoir foi
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« force, etc. » Cet emploi du mot foi en matière civile, pour ainsi dire, est devenu plus fréquent de nos jours; il n'est |)Ourtant pas d'invention récente, et les idées religieuses n'ont jamais été une sphère exclusive hors de laquelle la notion et le mot de foi fussent sans application.
11 est donc avéré, par le témoignage de la langue et de l'opinion commune; 1° que le mot /"o/ désigne un certain état intérieur de celui qui croit, et non pas seulement une certaine espèce de croyances, qu'il se rapporte à la nature même de la conviction, non à son objet; 2° que c'est pourtant à une certaine espèce de croyances, aux croyances religieuses, qu'il a été d'abord et plus généralement appliqué.
Ainsi le sens du mol a été spécial en fait et dans son origine, quoiqu'il ne le soit point au fond ; ou plutôt l'occasion de l'emploi du mot a été spéciale, quoique son sens ne le soit point.
Ce ne serait là qu'un fait sans conséquence et assez commun dans l'histoire de la formation des langues et du développement des idées, si le sens vrai et général du mot /"oi s'était reproduit tout entier dans son emploi spécial; mais il en a été autrement. La spécialité de l'acception usuelle du mot a profondément obscurci son sens général; la vraie notion de foi s'est altérée sous la notion de foi rdiyicusc : et de ce désaccord entre le sens historique, pour ainsi dire, et le sens philoso-
pliiqiiç du terme, ont résulté Tobscurité du fait moral qu'il exprime et la plupart des erreurs auxquelles il a donné lieu.
Les mots, eu effet, qui expriment une disposition intérieure, un certain état de l'câme humaine, ont presque toujours un sens fixe, identique, indépendant de l'objet extérieur auquel cette disposition se rapporte, de la cause extérieure qui la produit. Ainsi les hommes aiment des objets divers, ont des cerliludes contraires ; mais les mots amour, certitude , dans la langue usuelle et la vie commune, n'en conservent pas moins, toujours et pour tous, le môme sens ; leur acception générale subsiste et domine, quelle que soit la spécialité de leur emploi ; et les passions, les intérêts, les erreurs même de ceux qui s'en servent n'ont ni le besoin, ni le pouvoir de l'altérer.
La destinée du mot foi a été différente : presque exclusivement consacré aux matières religieuses, voici quelles variations son sens a subies et subit encore chaque jour.
Des hommes qui enseignent et prêchent une religion, une doctrine, une réforme religieuse, parviennent, en taisant appel à toute l'énergie de l'esprit humain en liberté, à faire naître, dans leurs disciples, une conviction entière, profonde, puissante, de la vérité de leur doctrine : cette conviction s'appelle de la foi : ni les maîtres, ni les disciples, ni les ennemis mêmes
ne lui rofiisoront ce nom. La foi n'est alors qu'une conviction profonde et impérieuse d'un dogme religieux: peu importe qu'elle ait été acquise par la voie du raisonnement, qu'elle soit née de la controverse, du libre et rigoureux examen ; ce qui la caractérise et lui vaut le nom de foi, c'est son énergie et l'empire qu'elle exerce à ce titre sur l'homme tout entier. Telle a été de tous temps, au seizième siècle par exemple, la foi des grands réformateurs et de leurs plus illustres disciples , de Calvin après Luther , de Knox après Calvin, etc.
Les mêmes hommes ont prêché la mêmedocirine àdes personnesqu'ilsn'en pouvaientconvaincre parla voiedu raisonnement, de l'examen , de la science, à des femmes, à une multitude incapable d'une longue réflexion. Ils ont fait appel à l'imagination, aux affections morales, à la susceptibilité d'être ému et de croire par émotion. Ils ont donné le nom de foi au résultat de ce travail comme a celui du travail essentiellement intellectuel dont je parlais tout à l'heure. La foi a été une conviction religieuse qui ne s'acquiert point par le raisonnement et qui prend naissance dans les facultés sensibles de l'homme. C'est l'idée que se font de la foi les sectes mystiques.
L'appel à la sensibilité, l'émotion même obtenue, n'ont pas toujours suffi pour enfanter la foi. On s'est adressé, dans l'homme, à un autre ressort; on a commandé des pratiques, imposé des habitudes. Il faut bien
que l'homine athche tôt ou tard des idées à ses actes, qu'il attribue un certain sens à ce qui produit en lui un certain etfet. Les pratiques et les habitudes ont amené l'esprit aux croyances dont elles-mêmes étaient dérivées. Une nouvelle foi a paru; elle a eu pour principe et pour caractère dominant la soumission de l'esprit à une autorité investie du droit de régler la pensée en gouvernant la vie.
Enfin, ni le libre exercice de l'intelligence, ni le sentiment, ni les pratiques, n'ont réussi ailleurs a faire naître la foi. On a dit qu'elle ne se communiquait point; qu'il n'élait pas au pouvoir de l'homme de la donner ni de l'acquérir par son propre travail ; qu'il y fallait l'intervention de Dieu, l'action delà grâce; la grâce est devenue la condition préliminaire, le caractère définitif de la foi.
Ainsi le mot foi a exprimé tour à tour :
1" Une conviction acquise par le libre travail de l'esprit humain ;
2" Une conviction acquise par la voie de la sensibilité, et sans le concours, souvent même contre l'autorité de la raison ;
3° Une conviction acquise par la longue soumission de l'homme à un pouvoir qui a reçu d'en haut le droit de la commander ;
4° Une conviction opérée par une voie surhumaine, par la grâce divine.
Et selon que toile ou telle de ces fois diverses, si l'on peut ainsi parler, a prévalu, on a vu varier simultanément, et i)ar une correspondance nécessaire, la religion, la philosophie, le gouvernement, toute la société.
Comment le même mot a-t-il pu se prêter à tant d'acceptions différentes, contradictoires même ? Quel est ce fait mystérieux qui s'est présenté aux esprits sous des aspects si divers ? le besoin de légitimer le principe fondamental et le système de gouvernement des diverses croyances religieuses a-t-il fait seul varier la notion de foi ? ou bien toutes ces définitions correspondent-elles par quelque côté à cet état de 1 ame humaine, et n'ont-elles d'autre tort que d'être partielles et exclusives ?
Questions insolubles tant qu'on persistera, comme on l'a lait jusqu'ici, à caractériser la foi par ses causes ou ses effets extérieurs; c'est en lui-même que le fait doit être considéré : il faut rechercher quel e'st l'état de l'àme où règne la foi, indépendamment de son origine et de son objet.
Deux sortes de croyances coexistent dans l'homme; les unes, que je n'appellerai point innées, expression inexacte et justement combattue, mais naturelles et spontanées, qui germent et s'établissent dans l'esprit de l'homme, sinon à son insu, du moins sans le concours de sa réflexion et de sa volonté, par le seul développement de sa nature et l'influence du monde extérieur
au sein duquel se passe sa vie ; les autres, laborieuses, savantes, fruit d'une étude volontaire, et de ce pouvoir cju'a l'homme, soit de diriger toutes ses facultés vers un objet spécial dans le dessein de le connaître, soit de se replier sur lui-même, d'apercevoir ce qui se passe en lui, de s'en rendre compte, et d'acquérir ainsi, par un acte de volonté et de réflexion, une science qu'il ne possédait point auparavant, quoique les faits qu'elle a pour objet subsistassent également sous ses yeux ou au dedans de lui.
Qu'il y ait un bien et un mal moral, que l'homme soit tenu d'éviter le mal, d'accomplir le bien, voilà une croyance naturelle, primitive, universelle; l'homme est ainsi fait qu'elle se développe en lui spontanément, par le seul cours de sa vie, dès la première apparition des faits auxquels elle se doit appliquer, bien longtemps avant <ju'il se connaisse lui-même et puisse savoir ce qu'il croit. Une fois née, cette croyance agit sur l'âme de l'homine presque comme le sang circule dans ses veines, sans cju'il le veuille, sans qu'il y pense; la plupart des hommes ne lui ont jamais donné un nom, ne s'en sont jamais fait une idée générale et distincte ; elle n'en subsiste [)as moins en eux, et se révèle, chaque fois que l'occasion s'en présente, par une action , un jugement, une simple émotion. La moralité humaine est un fait qui n'a pas besoin de la science humaine pour éclater.
lie QUEL EST LE VRAI SKNS DU MOT FOI?
Comme tout autre fait, ce fait peut devenir matière de science; letre moral se regarde et s'étudie; il se rend compte du principe de ses actes, de ses jugements, de ses sentiments moraux ; il assiste au spectacle de sa f)ropre nature, et prétend non-seulement à la connaître, mais à la gouverner selon la connaissance qu'il en acquiert. De naturelle et spontanée, la croyance à la distinction du bien et du mal moral devient ainsi réfléchie et scientifique. L'homme est le même; mais il s'ignorait et agissait simplement selon sa nature ; maintenant il se sait, et sa science préside à son action.
Ceci n'est qu'un exemple : j'en pourrais citer mille autres. L'homme porte en lui-même une foule de croyances dont il a la conscience, mais non la science, que les faits extérieurs suscitent en lui, mais qui n'ont jamais été l'objet choisi , le but spécial de sa pensée. C'est par des croyances de ce genre qu'est éclairé et conduit le genre Immain ; elles abondent encore dans l'esprit du philosophe le plus méditatif, et le dirigent bien plus souvent que les convictions réfléchies auxquelles il est parvenu. La sagesse divine n'a point livré l'âme et la vie de l'homme aux hasards de la science humaine ; elle ne l'a point condamné à attendre de son propre travail toute sa richesse intellectuelle : il est, il vit, c'est assez; à ce titre seul, parle développement progressif de ce seul fait, il possédera les lumières indispensables à la conduite de sa vie, à l'accomplissement
de sa destinée. Il peut aspirer |»lus liant; il peut s'élever à la science du monde et de lui-même, et, à l'aide de la science, exercer, sur le monde et sur lui-même, un pouvoir analogue au pouvoir créateur. Mais alors même il ne fera qu'exploiter le fond primitif qu'il a reçu de la Providence ; car ainsi que toute croyance naturelle et spontanée peut devenir scientitique, de même toute conviction scientifique prend dans les croyances naturelles sa source et son point d'appui.
De ces deux genres de croyances, lequel mérite le nom de foi?
11 semble au premier aspect que ce nom convienne parfaitement aux croyances naturelles et spontanées ; elles sont exemptes de doute et d'inquiétude ; elles dirigent l'homme dans ses jugements , ses actions, et avec un empire qu'il ne songe pas à éluder ou à contester ; elles sont naïves, assurées, pratiques, souveraines; qui ne reconnaîtrait là les caractères de la foi?
La foi a ces caractères en effet , mais elle en a aussi d'autres qui manquent aux croyances naturelles. Presque ignorées de l'homme même qu'elles dirigent, elles sont pour lui comme des lois en quelque sorte extérieures, qu'il a reçues, mais non acceptées, auxquelles il obéit comme par instinct, mais sans leur avoir donné un assentiment intime et personnel. Elles suffisent aux besoins de sa vie, le guident, l'avertissent, le poussent ou le retiennent, mais sans que lui-même y concoure
lis QUEL EST LE VRAI SENS DU MOT FOI?
pour ainsi dire, sans faire naître en lui le sentiment d'une activité intérieure, énergique et puissante, sans lui procurer la joie profonde de contempler, d'aimer, d'adorer la vérité qui règne sur lui. La foi a ce pouvoir : elle n'est pas la science, mais elle n'est pas non plus l'ignorance; l'esprit qui en est pénétré ne s'est peutêtre Jamais rendu, ne se rendra peut-être jamais compte de l'idée qui a sa foi; mais il sait qu'il y croit; elle est pour lui présente et vivante ; ce n'est plus une croyance générale, une loi de la nature humaine, qui gouverne l'homme moral comme les lois de la pesanteur gouvernent les corps; c'est une conviction personnelle, une vérité que l'individu moral s'est appropriée par la contemplation, l'obéissance libre et l'amour. Cette vérité fait bien plus dès-lors que suffire à sa vie ; elle satisfait son âme; bien plus que le diriger, elle l'éclairé. Que d'hommes vivent sous l'empire de cette croyance naturelle qu'il y a un bien et un mal moral, sans qu'on puisse dire qu'elle a leur foi ! elle est en eux comme un maître auquel ils appartiennent et obéissent, mais sans le voir, sans l'aimer, sans lui rendre hommage. Qu'une cause quelconque, révélant pour ainsi dire la conscience à elle-même, attire et fixe leurs regards sur cette loi de leur nature ; qu'ils la reconnaissent et l'acteptent comme leur souverain légitime ; que leur intelligence s'honore de la contempler, et leur liberté de lui obéir; qu'ils sentent leur âme, si je puis ainsi
parler, comme le foyer où la vérité se concentre pour répandre de là sa lumière, comme le sanctuaire oii le Dieu daigne résider; ceci n'est plus la sim|)lc croyance naturelle, c'est la foi.
La différence entre ces deux états de l'âme est si réelle et si profonde qu'elle fut de tout temps et est encore une des principales sources de la diversité des religions et de ladivision des églises. Les unes se sont principalement appliquées à répandre ou à maintenir des croyances générales, fixes, incorporées en quel(|U6 sorte dans les pratiques et les habitudes de la vie, analogues enfin, parle mode de leur infiuence, à ces croyances irréfiécliies et presque instinctives dont Dieu a fait la condition morale du genre humain. Les autres ont eu surtout à cœur de susciter, dans l'àme de chaque individu, une croyance personnelle, intime, <|ui lui donnât un vif sentiment de sa |)ropre activité intellectuelle, de sa propre liberté, qu'il pût considérer comme son propre trésor. Celles-là ont marché , pour ainsi dire, un flambeau à la main , à la tète des nations ; celles-ci ont voulu placer au-dedans lie chaque homme le mouvement et la lumière. Ni l'une ni l'autre tendance n'a j)U être exclusive : il y a eu de la foi, des croyances profondément individuelles dans les religions qui en [)rovoquent le moins le développement; il y a aussi beaucoup d'hommes gouvernés seulement par des croyances générales, légales, exté-
rieures en quelque sorte à leur âme, dans les religions les plus favorables à la vie intérieure de l'individu. Il n'en est pas moins vrai que de tout temps l'une ou l'autre de ces tendances a dominé dans les religions diverses, et non-seulement dans les religions diverses, mais tour-à-tour dans la même religion, aux diverses époques de son existence ; en sorte que la différence des deux états correspondants de l'âme humaine, et le caractère de celui auquel appartient vraiment le nom de foi, sont clairement empreints dans l'histoire de l'humanité.
Les croyances réfléchies et scientifiques ont au contraire ceci de commun avec la foi, qu'elles sont profondément individuelles , et donnent à l'homme un vif sentiment d'activité intérieure et volontaire. Rien n'appartient plus à l'individu que sa science; il sait quand elle a commencé, comment elle a grandi, quels moyens, quels efforts la lui ont fait acquérir, ce qu'elle a ajouté, pour ainsi dire, à sa valeur intellectuelle, à l'étendue de son existence. Mais si par là les croyances scientifiques sont plus voisines de la foi que les croyances naturelles et irréfléchies, par d'autres côtés elles en demeurent bien plus éloignées. Et d'abord elles sont sujettes au doute, à l'incertitude; elles mesurent et admettent divers degrés de probabilité ; même quand elles sont confiantes dans leur légitimité, elles ne nient point qu'elles ne puissent être modifiées, renversées
même par une science plus exacte et plus vaste, tandis que la certitude la plus entière, la plus immobile, est le caractère fondamental de la foi. Toute science se sent bornée et incomplète; tout homme qui étudie, quel que soit l'objet de son étude, quelque avancé et assuré qu'il soit lui-même dans sa connaissance, sait qu'il n'a pas touché le terme de la carrière, et que, pour lui ou pour tout autre, de nouveaux efforts amèneront de nouveaux progrès. La foi, au contraire, est à ses propres yeux une croyance complète et achevée ; s'il lui semblait que quelque chose lui reste encore à acquérir, elle ne serait pas; elle n'a rien de progressif; elle exclut toute idée que rien lui manque, et se juge en pleine possession de la vérité qui en est l'objet. De là une prodigieuse inégalité de puissance entre ces deux genres de conviction : la foi, affranchie de tout travail intellectuel, de toute étude, pufsqu'elle est complète en tant que connaissance , tourne vers l'action toutes les forces de l'homme; dès qu'il en est pénétré, une seule tâche lui reste à accomplir, celle de faire régner, de réaliser au dehors l'idée qui a sa foi. L'histoire des religions, et de toutes les religions, prouve à chaque pas cette énergie expansive et prafi(jue des croyances qui ont revêtu les caractères de la foi. Elle se déploie même dans des occasions où elle ne semble nullement provoquée ni soutenue par l'importance morale ou la grandeur visible des résultats.
152 QUEL EST LE VHAl SENS DU MOT FOI?
J'en citerai un singulier exemple. Dans le cours de notre révolution, la supériorité, théorique et usuelle, du nouveau système des poids et mesures devint rapidement pour quelques hommes, simples employés de l'administration chargée de l'établir, une vérité complète, impérieuse, à laquelle rien ne pouvait être objecté, ni ajouté, ni refusé. Ils en poursuivirent dès lors le triomphe avec une ardeur, une obstination, et quelquefois un dévouement prodigieux. J'ai connu un commis qui, plus de vingt-cinq ans après la naissance du système, quand personne ne songeait guère plus à s'en inquiéter, se livrait jour et nuit à des travaux extraordinaires, lettres, instructions, vérifications, que ses supérieurs ne lui demandaient point, que souvent même il avait grand'peine à faire adopter, pour en accélérer l'extension et l'affermissement. Le nouveau système des poids et mesures était pour cet homme l'objet d'une foi véritable ; il se fût reproché le repos tant que quelque chose restait à faire pour son succès. Les croyances scientifiques, dans le cas même où elles seraient susceptibles d'une application immédiate, portent rarement l'homme à lutter ainsi contre le monde extérieur pour le soumettre à leur empire : quand il est surtout préoccupé du dessein ou du plaisir de connaître, l'esprit humain s'y concentre et s'y épuise, pour ainsi dire ; il ne lui reste plus ni désirs, ni forces à employer ailleurs. Accoutumées
QUEL EST LE VHAI SENS Dli MOT FOI? 153
enfin aux doutes, aux tâtonnements, aux méprises, les croyances scientifiques hésitent à commander j elles comprennent sans effort, sans colère, l'ignorance, Tincertitude, l'errenr même, et ne savent guère se propager ni agir que par les voies qui mènent à la science, c'est-à-dire en provoquant la méditation et l'étude, procédés trop lents pour exercer au dehors un pouvoir étendu et actuel.
Peut-être aussi l'origine même des croyances scientifiques doit-elle être comptée parmi les causes qui leur enlèvent cet empire, cette confiance dans l'action et le commandement, qui est le caractère général de la foi. C'est à lui-même que l'homme doit sa science; elle est son ouvrage, le fruit de son travail, la preuve et le prix de son mérite : peut-être, au sein même de l'orgueil que lui inspire souvent une telle conquête, un secret sentiment vient-il l'avertir qu'en réclamant, en exerçant l'autorité au nom de sa science, c'est à la raison, a l'intelligence d'un homme qu'il prétend soumettre les hommes : titre faible et douteux à un grand pouvoir, et qui, au moment de l'action, peut bien, même à leur insu, jeter dans l'âme des plus superbes quelque timidité. Rien de pareil ne se rencontre dans la foi. Quoique profondément individuelle, dès qu'elle est entrée, n'importe par quelle voie, dans le cœur de l'homme, elle en bannit toute idée d'une conquête qui lui soit propre, d'une découverte dont il se puisse
altribuer la gloire : ce n'est plus de lui-même qu'il s'occupe j tout entier à la vérité à laquelle il croit, aucun sentiment personnel ne se mêle plus pour lui ta sa connaissance, si ce n'est le sentiment du bonheur qu'elle lui procure et de la mission qu'elle lui impose. Le savant est le conquérant, l'inventeur de sa science j le croyant est l'agent, le serviteur de sa foi : ce n'est point au nom de sa propre supériorité, c'est au nom de la vérité même, à laquelle il est lui-même soumis, que le croyant réclame l'obéissance; chargé de la faire régner, il s'y porte avec l'énergie d'un désintéressement passionné, et cette persuasion imprime à son langage, à ses actes, une confiance, une autorité que la science la plus fièrc; tenterait en vain de se donner. Qu'on regarde combien diffèrent l'orgueil qui naît de la science et celui qui accompagne la foi : l'un est dédaigneux, plein de personnalité; l'autre est impérieux et plein d'aveuglement; le savant s'isole de ceux (pii ne comprennent pas ce qu'il sait; le croyant poursuit de son indignation ou de sa pitié ceux qui ne se rangent pas à ce qu'il croit; le premier veut qu'on le dislingue; le second, que tous s'unissent à lui sous la loi du maître qu'il sert. Que signifie ce tour si différent du même défaut, si ce n'est que le savant s'aperçoit et se compte lui-même dans sa science, tandis que le croyant s'oublie et s'abdique pour sa foi? En faut-il davantage pouf expliquer comment la même idée, la
QUEL EST LE Vr.AI SENS 1)1 .MOT FOI' I fi5
niètne doctrine, peut demeurer, entre les mains du savant, froide, inactive, sans vertu pratique dans les hommes même dont elle éclaire l'intelligence, et devenir, entre les mains du croyant, communicatiNe, expansive, un principe énergique d'action et de pouvoir?
La foi ne rentre donc exclusivement ni dans l'un ni dans l'autre des deux genres de croyances qui, au premier aspect, semblent se partager l'âme de l'homme ; elle participe et diffère en même temps des croyances naturelles et des croyances scientifiques; elle est, comme celles-ci, individuelle et intime; comme celleslà, ferme, complète, active, souveraine. Considérée en elle-même et indépendamment de toute comparaison avec tel ou tel autre état analogue, la foi est la plein»; sécurité de l'homme dans la possession de sa croyance; possession affranchie de travail comme de doute, au sein de laquelle disparaît la pensée même du chemin par lequel l'homme y est parvenu, et qui ne laisse subsister que le sentiment de l'harmonie naturelle et préétablie entre l'esprit humain et la vérité. Dès que la foi existe, toute recherche de la vérité cesse; l'homme se juge arrivé au but; sa croyance n'est plus pour lui qu'une source de jouissances et de préceptes; elle satisfait son intelligence et gouverne sa vie, lui donne le repos et la règle, absorbe, sans l'épuiser, son activité intellectuelle, et dirige sa liberté sans la détruire. Est-il
enclin à la contemplation? sa foi ouvre un champ sans limite à ses pensées; elles peuvent le parcourir en tous sens et sans fatigue, car il n'est [)lus tourmenté du besoin de marcher au but ni de chercher sa route ; il a touché le terme, et ne fait plus qu'exploiter à loisir un monde qui lui appartient. Est-il appelé cà l'action? il s'y jette tout entier, sûr de ne jamais manquer de mobile ni de guide, tranquille et animé, poussé et soutenu par la double force du devoir et de la passion. Pour l'homme enfin pénétré de foi, et dans la sphère qui en est l'objet, l'intelligence et la volonté n'ont plus de problèmes à résoudre, plus d'obstacles inlérieursà surmonter; il se sent en pleine possession de la vérité pour l'éclairer et le conduire, et de lui-même pour agir selon la vérité.
Mais si tel est cet état de Tàme humaine, si la foi diffère essentiellement des autres genres de croyance, il est évident en même temps que ni les croyances naturelles, ni les croyances scientifi(iues, n'ont rien qui exclue la foi ; que les unes et les autres peuvent en revêtir les caractères; bien plus, que les unes ou les autres sont toujours le fondement sur lequel la foi s'appuie, ou le chemin qui y conduit.
Voici un homme en qui l'idée de Dieu n'a jamais été qu'une croyance spontanée, vague, simple résultat du cours de la vie et des circonstances extérieures, idée qui tient une i>lace dans son esprit et dans sa conduile.
QUEL EST LK VIUI SENS 1)1 MOT FOI? l?'.?
mais sur laquelle il n'a jamais replié et fixé son regard intellectuel, et qu'il ne s'est jamais appropriée par un acte de réflexion volontaire et un peu soutenu. Qu'une cause quelconque, un grand danger, un grand chagrin, viennentlefrappor d'une émotion puissante, lui révèlent vivcmentla misère de sa condition, la faiblesse de sa nature, et réveillent en lui ce besoin d'unsecours supérieur, cet instinct de la prière, souvent assoupi, jamais éteint au cœur de l'homme ; tout à coup l'idée de Dieu, jusque-là abstraite, froide, hautaine, apparaîtra à cet homme vivante, pressante, intime ; il s'y attachera avec ardeur ; elle pénétrera dans toutes ses pensées, dans toutes ses actions ; sa croyance deviendra de la foi, et Pascal aura droit de dire : u La foi, c'est Dieu sensible au cœur. »
Un autre a vécu soumis aux pratiques religieuses, sans qu'aucune conviction vraiment personnelle y fût associée; enfant, on lui en faisait une loi; maître de lui-même, il en a retenu l'habitude, docile à un fait plutôt qu'attaché à un devoir, ne songeant pas plus à se pénétrer du sens de la règle qu'à en constater l'autorité. Un jour est venu où les occasions, les tentations d'y manquer se sont présentées ; un combat s'est élevé entre les habitudes et les goûts, les désirs, peut-être les passions; ce que cet homme pratiquait sans y penser lui est devenu un sujet de réflexion, d'anxiété, de satisfaction intérieure ou de repentir; poui' conserver son
empire, il a fallu que la règle, jusque-là maîtresse seulement de la vie extérieure de l'homme , pénétrât et s'établît dans son âme; elle y a réussi ; pour demeurer fidèle à ses pratiques, il a eu des sacrifices à leur faire; il les a faits. L'état de son came est changé ; l'habitude s'est convertie en conviction, la pratique en devoir, l'observance en besoin moral ; au jour de l'épreuve, la longue soumission à une règle générale et au pouvoir investi du droit de la prescrire a enfanté l'adhésion intime et individuelle de la pensée et de la volonté, c'est-à-dire ce qui manquait à la foi.
Pour les croyances scientifiques, cette transition à l'état de foi est plus difficile et plus rare; lors même que par la méditation, le raisonnement, l'étude, il est parvenu à une conviction profonde, l'homme demeure presque toujours préoccupé du travail qui l'y a conduit, de ses longues incertitudes , des déviations où il s'est égaré, des faux pas qu'il a faits. Il est arrivé au but^ mais le souvenir de la route lui est présent, avec tous ses embarras, tous ses accidents, toutes ses chances ; il a atteint la lumière , mais l'impression des ténèbres et des lueurs douteuses qu'il a traversées se fait encore sentir à ses yeux. En vain sa conviction est entière ; on y découvre encore les traces du travail qui a présidé à sa formation; elle manque de simplicité et de confiance; une certaine fatigue s'y joint, qui énerve sa vertu pratique et sa fécondité ; l'homme a peine à oublier , à
renverser l'échafaudage de la science pour appartenir tout entier à la vérité qui en est l'objet. On dirait le papillon gêné dans son essor par la coque où il a pris naissance , et dont il n'est pas pleinement dégagé.
Cependant, quoique grande, la difficulté n'est point insurmontable ; elle a été surmontée. Plus d'une fois, à la gloire de l'humanité, l'homme est arrivé, par les forces (le son intelligence et les méditations scientifiques, à des croyances auxquelles n'a manqué aucun des caractères de la foi, ni la plénitude et la sécurité dans la conviction, ni Toubli de la personnalité, ni la puissance expansive et pratique, ni les joies pures et profondes de la contemplation. Qui refuserait de reconnaître, dans la croyance des plus illustres Stoïciens à la souveraineté du bien moral, dans Cléanthe, Epictète, Marc-Aurèle, une foi véritable? Et la foi religieuse des principaux réformateurs ou réformés du seizième siècle, de Zwingle, Méianchtiion, Duplessis-Mornay, n'était-elle pas le fruit de l'étude et de la science, aussi bien que les doctrines philosophiques de Descartes ou de Leibnitz ? Et naguère , sur cette idée que le mensonge est la source de tous les vices de l'homme, et qu'à aucun prix, en aucun moment , pour aucune cause , il ne faut s'écarter en quoi que ce soit de la vérité, Kant n'est -il pas arrivé, par une longue série de méditations, à une conviction parfaitement analogue à la foi ? L'analogie
était toile que le jour où la certitude de ce principe était devenue i)our lui complète et définitive faisait époque dans sa mémoire et dans sa vie, comme d'autres se souviennent de l'événement ou de l'émotion qui a changé l'état de leur âme, et qu'cà daler de ce jour, d'après son propre témoignage, il vécut constamment en présence et sous l'empire de cette idée, ainsi (ju'un chrétien vit en présence et sous l'empire de la foi dont il attend son salut.
Les croyances réfléchies et scientifiques peuvent donc se convertir en foi. Les difficultés de la transformation sont beaucoup plus grandes et le succès beaucoup plus rare que lorsqu'il s'agit des croyances naturelles et spontanées; cependant la transformation de la scienceen foi peut s'accomplir; elle s'accomplit quelquefois; et si l»lus souvent la science s'arrête loin de la foi, ce n'est pas qu'il y ait dans leur nature rien d'opposé ni d'inconciliable, c'est que la foi est placée au terme de la carrière (jne la science n'est pas en état de fournir tout entière et jusqu'au bout.
Maintenant il est aisé , si je ne m'abuse , de reconnaître le vice de ces théories de la foi que j'ai rappelées en commençant, et qui se sont si ardemment disputé 1 homme et le monde. C'est leur erreur fondamentale (ju'ellos ont considéré la foi non en ellemême et comme un état spécial de l'esprit humain, mais dans le mode de sa formation ; elles ont été ainsi
conduites à lui donner pour caractère essentiel et exclusif telle ou telle des origines dont la foi peut dériver, à ne l'admettre comme légitime, comme réelle même, que lorsqu'elle avait une certaine source spéciale, et à repousser, à nier toute foi puisée à une source différente , quoiqu'elle mît l'âme de l'homme dans la même disposition et produisît les mêmes effets. Il est vrai :' la foi naît souvent d'une émotion, comme le veulent les mystiques ; mais elle naît aussi de la soumission à l'autorité, comme le disent avec raison les docteurs catholiques, et aussi de la réflexion , de la science, du plein et libre exercice de l'intelligence humaine, quoique les uns et les autres refusent d'en convenir. Dans sa libérale sagesse, Dieu a ouvert à l'homme plus d'une voie pour parvenir à cet heureux état où, tranquille enfin dans la possession de sa croyance, l'homme ne songe plus qu'à jouir de ce qu'il regarde comme la vérité et à lui obéir. Il y a de la connaissance dans la foi, puisqu'elle a la vérité pour objet ; l'homme y peut arriver par les facultés qu'il a reçues pour connaître. 11 y a aussi de l'amour dans la foi , car l'homme ne peut voir à plein la vérité sans l'aimer 5 les facultés sensibles, les émotions de l'âme peuvent suffire pour enfanter la foi. Il y a enfin du respect , de la soumission dans la foi , car la vérité commande en même temps qu'elle charme et éclaire ; la foi peut être le fruit de la soumission sincère et Dure à un pouvoir tenu pour dé()ositaire de
la vérité. Ainsi la variété des origines de la foi , dont l'orgueil humain a voulu faire un principe d'exclusion et de privilège, est un bienfait de la volonté divine qui a mis^ pour ainsi dire, la foi à la portée de tous, en permettant qu'elle pût naître de chacun des éléments moraux qui constituent la foi, et qui sont la connaissance, la soumission et l'amour.
Quant à ceux qui, rejetant pour la foi toute explication, toute origine purement humaine, y veulent voir l'intervention directe et actuelle de Dieu, une grâce spéciale , leur idée , plus étrange en apparence , est au fond plus naturelle, car elle touche à des problèmes qu'il n'appartient pas à l'homme de résoudre. Dans le monde extérieur et matériel , quand survient un phénomène puissant, subit, inattendu, qui change tout à coup la face des choses, et ne î)araît point se rattacher à leur cours ordinaire , ni s'expliquer par leur état antérieur, l'homme le rapporte aussitôt à une volonté actuelle et particulière du maître du monde ; la présence de Dieu peut seule expliquer, pour l'homme, ce qui frappe son imagination en échappant à sa raison, et il place un acte immédiat et spécial de Dieu là où la science et l'expérience humaine n'atteignent point. Ainsi la foudre, la tempête , les tremblements de terre, les grandes inondations , les secousses et les révolutions extraordinaires du globe, oui été des signes et des effets de l'action directe de Dieu jusqu'au
jour OÙ l'iioiiime leur a trouvé , dans le cours général des faits et de leurs lois, une place et une explication. Le même besoin , le même penchant dominent riiomme dans les idées qu'il se forme sur le monde intérieur, sur les phénomènes dont il est lui-même le théâtre et le iémoin. Qu'un grand changeuKînt, une révolution morale s'accomplissent dans son âme; qu'il se sente éclairé d'une lumière, échauffé d'un feu Jusque-là inconnus : il n'a point observé le mystérieux progrès, l'aclion lente et cachée des idées, des sentiments, des influences, qui depuis longtem[)S peut-être le préparaient à ce nouvel état; il ne peut l'atlrihuer à un acte de sa propre volonté; il ne sait pas remonter, pour ainsi dire, le cours de sa vie mtérieure pour en retrouver l'origine ; il le rapporte à une volonté divine, spéciale et actuelle; la grâce peut seule avoir opéré cette révolution dans son âme, car il ne l'a point faite lui-même, et il ne sait point comment elle s'est faite en lui.
La naissance de la foi, surtout lorsqu'elle provient des croyances naturelles et irréfléchies qui passent, sans l'intermédiaire de la science, à ce nouvel état, porte souvent ce caractère d'une révolution soudaine, imprévue et obscure pour celui-là même quilasubit. Il est donc fort simple que l'idée de l'intervention directe de Dieu ait été invoquée en cette occasion. Dans le sens qu on lui a communément attribué, cette idée se relire
et s'éloigne, ici comme ailleurs, devant une étude plus attentive, une connaissance plus complète des faits, de leur enchaînement et de leurs lois: ouest amené à reconnaître que cet état de l'àme qu'on appelle la foi est le développement, diversement amené, et tantôt soudain, tantôt progressif, mais toujours naturel, de certains faits antérieurs,auxquels, bien qu'essentiellement distinct, il se rattache par un lien intime et nécessaire. Mais ceci reconnu, et la foi ainsi ramenée à la place qui lui appartient dans le cours général et régulier des phénomènes moraux, une grande question demeure toujours, la question cachée au fond de la doctrine de la grâce, et qu'indirectement cette doctrine tente de résoudre. En cessant de voir Dieu dans la tempête et le tonnerre, des esprits étroits et faibles se sont figuré qu'ils ne le rencontreraient plus, qu'ilsn'auraient plus besoin de lui nulle part ; mais la cause première plane au-dessus de toutes les causes secondes, au-dessus de tous les faits et de leurs lois : quand tous les secrets de l'univers se seraient dévoilés à la science humaine, l'univers lui serait encore un secret, et Dieu ne semble se retirer devant elle que pour l'inviter, pour la contraindre à s'élever de plus en plus jusqu'à lui. Dans la science du monde moral, la même chose se passe : quand on aura cessé d'invoquer à tout propos la grâce, et la grâce seule, pour expliquer la foi, il restera toujours à savoir quelle puissance préside à la vie de l'âme; comment
QUEL EST LE VRAI SENS Dl" MOT FOI ? tr)5
la vérité se révèle à l'homme qui ne peut ni la saisir ni la repousser selon sa volonté; d'oîi lui vient cette lumière dont le foyer est évidennnent hors de lui ; quelles relations, quelles communications existent de Dieu à l'homme; quelle est enfin, dans la vie intérieure de l'âme humaine, la part de sa propre activité, de sa liberté, et celle qu'il faut attribuer à cette action venue du dehors, à cette intluence d'en haut que rorj^ueil ou la légèreté de l'esprit humain essaient de méconnaître. C'est là le grand problème, le problème qui se présente dès qu'on touche à ce point par où les choses de la terre et de l'homme tiennent à cet ordre supérieur dont l'homme et la terre dépendent si évidenmienl. La doctrine de la grâce est l'une des tentatives de l'esprit humain pour le résoudre. La solution, je le pense du moins, est au-delà des limites assignées au savoir humain.
J'ai essayé de déterminer avec précision ce qu'est la foi en elle-même, indépendamment de son objet; j'ai assigné les caractères de cet état de l'âme, et les diverses routes par où l'homme y peut être conduit, quelle qu'en soit, pour ainsi dire, la matière. Par là seulement on peut réussir à reconnaître la vraie nature de la foi, et mettre clairement au jour, en le dégageant de tout élément étranger, le fait moral caché sous ce nom. Je me hâte cependant d'ajouter que ce fait ne se produit pas indifleremnient à propos de toutes choses;
que toutes les croyances tiumaines , soit naturelles, soit scientifiques, ne sont pas également susceptibles de passer à l'état de foi ; et que, dans le vaste champ où s'exerce la pensée humaine, il est des objets spécialement propres à susciter une conviction de ce genre, à devenir matière de foi.
Ceci est un fait qu'atteste l'histoire même du mot, et que j'ai remarqué en commençant : son acception commune est spéciale; au premier aspect, on pourrait le croire exclusivement consacré aux croyances religieuses; et quoiqu'il se prête à d'autres emplois, quoique de nos jours même sa sphère semble s'étendre, il est évident qu'en une foule d'occasions, s'il s'agit par exemple de géographie, de botanique, de technologie, etc. , quelque parfaite que soit la conviction, le mot foi ne saurait prendre place, ce qui veut dire que l'état moral auquel ce mot correspond ne se produit point en de tels sujets.
Comme la foi a des caractères intérieurs qui lui sont propres, elle a donc aussi des conditions extérieures qui lui sont nécessaires, et elle se distingue des autres modes de croyance de l'homme non-seulement par sa nature, mais par son objet.
Quelles sont les conditions, quelle est la sphère exté rieure de la foi?
On peut jusqu'à un certain point les déterminer, les entrevoir du moins d'après la nature même de cet état
de l'âme et de ses effets. Une croyance si complète, si achevée que tout travail intellectuel semble à son terme, et que l'homme, tout entier à la vérité dont il se juge en possession, perd jusqu'à la pensée du chemin qui l'y a conduit; si puissante qu'elle s'empare de l'activité extérieure comme de l'esprit, et fait à Thomme un besoin passionné aussi bien qu'un devoir de soumettre toutes choses à son empire; un état intellectuel qui peut être le fruit non-seulement de l'exercice de la raison, mais d'une émotion forte, d'une longue obéissance à certaines pratiques, et au sein duquel, quand il s'est une fois développé, les trois grandes facultés bumaines, la sensibilité, l'intelligence et la volonté, sont en effet actives et satisfaites en même temps: une telle situation de l'âme, une telle croyance exige en quelque sorte des occasions dignes délie, et ne doit se produire que sur des sujets qui embrassent tout l'homme, qui mettent en jeu toutes ses facultés, qui répondent à tous les besoins de sa nature morale, et aient droit en retour à son dévouement.
La beauté intellectuelle et l'importance pratique, tels paraissent donc à priori les caractères des idées |)ropres à devenir matière de foi. Une idée qui se présenterait à riionmie conmie vraie, mais sans le frapper en même temps par l'étendue ou la gravité de ses conséquences, produirait la certitude; la foi ne naîtrait pas. De même le mérite prati(iue, l'utilité d'une idée ne
peut suffire à enfanter la foi ; il faut qu'elle attire aussi l'attention par la beauté pure de la vérité. En d'autres termes, pour qu'une simple croyance , naturelle ou scientifique, puisse devenir de la foi, il faut que son objet soit capable de procurer à l'homme les joies de Tactivité comme celles de la contemplation, de réveiller en lui le double sentiment de sa haute origine et de sa puissance; qu'elle le présente enfin à ses propres yeux comme l'intermédiaire entre le monde idéal et le monde réel, comme le missionnaire chargé de les modeler l'un sur l'autre et de les unir.
Les faits confirment pleinement ces inductions tirées de la seule nature du phénomène moral que j'étudie. Soit qu'on regarde à l'histoire du genre humain, soit qu'on pénètre dans l'âme de l'individu, partout on verra la foi s'appliquer à des objets où se réunissent les deux conditions que je viens de décrire. Et si quelquefois l'une ou l'autre de ces conditions vient à manquer, si, dans quelques occasions, Tobjet de la foi paraît en lui-même dénué de beauté idéale ou d'importance pratique, on peut tenir pour assuré qu'il n'en est point ainsi dans la pensée du croyant : tantôt il aura découvert, à la vérité qui a sa foi, des conséquences , des applications , qui pour d'autres sont obscures et lointaines, et pour lui claires et infaillibles ; tantôt son idée, qui semble n'avoir qu'un but et un mérite d'utilité, se sera élevée dans son esprit au
rang de tliéurie désintéressée, et possédera à ses yeux toute la dignité, tout le charme de la vérité. Il se peut que le croyant se trompe, qu'il s'exagère la valeur pratique ou la beauté intellectuelle de son idée; mais son erreur même, d'accord en ceci avec la raison et l'expérience du genre humain, n'est qu'une nouvelle preuve de la nécessité de ces deux conditions pour enfanter la foi.
On comprend maintenant pourquoi le nom de foi est le privilège presque exclusif des croyances religieuses : ce sont en effet celles dont l'objet possède au plus haut degré les deux caractères qui provoquent le développement de la foi. Beaucoup de notions scientifiques sont belles et fécondes en applications ; les théories politiques peuvent frapper les esprits par la pureté des principes et la grandeur des résultats ; les doctrines morales sont encore plus sûrement, plus généralement investies de cette double puissance ; aussi les unes et les autres ont-elles souvent suscité la foi dans l'âme des hommes. Cependant, pour recevoir une impression claire et vive, tantôt de leur beauté intellectuelle, tantôt de leur importance pratique, il faut presque toujours une certaine mesure de science ou de sagacité, ou bien un certain tour des mœurs publiques et de l'état social, qui ne sont point l'apanage de tous les hommes ni de tous les temps. Les croyances religieuses n'ont nul besoin de tels secours; elles portent en elles-mêmes, et
no QUEL EST LE VRAI SENS DU JIOT FOI ?
dans leur seule nature, leurs infaillibles moyens d'etiet : dès qu'elles pénètrent dans le cœur de l'homme, quelque borné que soit d'ailleurs le développement de son intelligence, quelque rude et inférieure que puisse être sa condition, elles lui apparaissent comme des vérités à la fois sublimes et usuelles, (lui s'appliquent à tous les détails de sa vie terrestre, et lui ouvrent ces hautes régions, ces trésors de la vie intellectuelle que, sans leur lumière, il n'eût jamais connus; elles exercent sur lui le charme de la vérité la plus pure et l'empire de l'intérêt le plus puissant. Faut-il s'étonner que, dès qu'elles existent, leur [)assage à l'état de foi soit si rapide et si général?
Il y en a encore une raison plus cachée, mais non moins décisive, et que je regrette de ne pouvoir qu'indiquer. L'objet des croyances religieuses est, dans une certaine et large mesure, inaccessible à la science humaine : elle peut en constater la réalité ; elle peut arriver jusqu'à la limite de ce monde mystérieux, et s'assurer que là sont des faits auxquels se rattache infailliblement la destinée de l'homme ; mais il ne lui est pas donné d'atteindre ces faits mêmes pour les soumettre à son examen. Frappé de cette impossibilité, plus d'un philosophe en a conclu qu'il n'y avait là rien de réel, puisque la raison n'y pouvait rien voir, et que les croyances religieuses ne s'adressaient qu'à des chimères. D'autres, s'aveuglant sur leur impuissance, se
sont hardiment élancés vers la sphère des choses surhumaines; et, comme s'ils eussent réussi à y pénétrer, ils en ont décrit les faits, résolu les problèmes, assigné les lois. 11 est difficile de dire quel esprit est le plus follement superbe, ou celui qui soutient que ce qu'il ne peut connaître n'est point, ou celui qui se prétend capable de connaître tout ce qui est. Quoi qu'il en soit, ni l'une ni l'autre assertion n'a obtenu un seul jour l'aveu du genre humain; son instinct et sa conduite ont constamment désavoué le néant des incrédules et la confiance des théologiens. En dépit des premiers, il a persisté à croire à l'existence du monde inconnu, et à la réalité des rapports qui l'y tiennent uni : malgré la puissance des seconds, il a refusé d'admettre qu'ils eussent atteint le but, levé le voile, et il a continué d'agiter les mêmes problèmes, de poursuivre les mêmes vérités aussi ardemment, aussi laborieusement qu'au premier jour, comme si rien n'eût encore été fait.
Voici donc quelle est, à cet égard, la situation de l'homme. En lui se produisent des croyances religieuses naturelles, spontanées, qui, en raison de leur objet, tendent aussitôt vers l'état de foi. Elles y peuvent arriver par des voies étrangères au raisonnement et à la science, par les émotions, par les pratiques ; et ainsi en effet s'opère souvent la transition. Une autre voie semble ouverte devant l'homme : les croyances religieuses naturelles suscitent en lui le besoin de la
science; non-seulement il veut s'en rendre compte, mais il aspire à aller plus loin qu'elles ne le conduisent, à connaître vraiment ce monde de mystères qu'elles lui font entrevoir. Souvent, bien qu'à tort, si je ne m'abuse, il se flatte qu'il a réussi, et ainsi naît la théologie, ou science des choses divines, source de cette foi rationnelle et savante dont tant d'illustres exemples ne permettent pas de contester la réalité. Souvent aussi, et de son propre aveu, l'homme succombe dans son entreprise ; la science qu'il poursuit se refuse à ses plus habiles efforts ; il tombe alors dans le doute et la confusion ; il voit s'obscurcir et presque s'effacer jusqu'aux croyances religieuses, naturelles ou irréfléchies, qui lui avaient servi de point de départ ; ou bien, désespéré de la vanité de ses efforts, et toujours tourmenté de ce besoin de foi qu'il s'était promis de satisfaire par la science, il retourne à ses croyances premières, et leur demande de le conduire à la foi par les voies non scientifiques, c'est-à-dire par l'exaltation des facultés sensibles, ou par la soumission à un pouvoir légal, dépositaire de la vérité que sa raison n'a pu saisir.
La théologie elle-même, au moment où elle s'annonce comme la science des rapports de Dieu avec l'homme et le monde, et présente à l'esprit humain ses solutions des problèmes religieux qui l'assiègent, n'en proclame pas moins que ces problèmes sont d'impénétrables mystères, que cette science est interdite à
la raison de l'homme, et que la foi, née de l'amour, ou de la soumission, ou de la grâce, peut seule ouvrir son intelligence aux vérités que pourtant les théologiens entreprennent de réduire en doctrine pour les enseigner ou les démontrer à la raison. Tant le sentiment de l'impuissance scientifique de l'homme en cette matière demeure empreint dans les œuvres même où il semble se vanter d'y avoir échappé !
Ainsi s'explique cette physionomie obscure, si je puis ainsi parler, qui semble inhérente au mot foi, et qui l'a rendu souvent, pour les esprits rigoureux et libres, l'objet d'une sorte de méfiance et de défaveur. Fréquente surtout dans la sphère religieuse, et là souvent invoquée par les puissants et les docteurs, tantôt pour suppléer au silence de la raison, tantôt pour contraindre la raison à se taire, la foi n'a plus été considérée que sous ce point de vue, ni jugée que d'après l'emploi auquel elle se prête dans cette occasion. On en a conclu que c'était une croyance essentiellement irrationnelle, aveugle, fruit des égarements de l'imagination, ou bien imposée par la force ou la fraude à la faiblesse ou à la servilité d'esprit. Si j'ai bien observé et décrit le fait moral qui porte ce nom de foi, l'erreur est évidente. La foi est, au contraire, le but et le terme de la connaissance humaine, l'état définitif auquel l'homme aspire dans son élan vers la vérité. A l'entrée de sa carrière intellectuelle sont les croyances spontanées,
irréfléchies; à l'autre extrémité est la foi. H y a plus d'un moyen, aucun assuré, pour franchir cet intervalle; mais c'est seulement quand il l'a franchi, quand sa croyance est devenue de la foi, que l'homme sent sa nature pleinement satisfaite, et se donne tout entier à sa mission. La foi légitime, c'est-à-dire celle qui ne se trompe point dans son objet, et s'adresse réellement à la vérité , est donc l'étal le plus élevé , le plus parfait, auquel, dans sa condition actuelle, l'esprit humain puisse parvenir. Mais la foi peut être illégitime; il se peut que cet état de l'âme se produise à l'occasion de l'erreur. La chance d'erreur (l'expérience le prouve à chaque pas) est même ici d'autant plus grande que les routes qui mènent à la foi sont plus multipliées et ses effets plus puissants. L'homme peut être égaré dans sa foi par ses sentiments, par ses habitudes, par l'empire des affections morales ou des circonstances extérieures , aussi bien que par l'insuffisance ou le mauvais emploi de ses facultés intellectuelles ; car la foi peut naître en lui de ces sources diverses. Et cependant, dès qu'elle existe, la foi est hardie, ambitieuse; elle aspire passionnément à se répandre, à envahir, à dommer, à devenir la loi des esprits et des faits. Et nonseulement elle est ambitieuse, mais elle est forte ; elle possède et déploie, à l'appui de ses prétentions et de ses desseins, une énergie, une adresse, une persévérance qui manquent presque toujours aux opinions
scientifiques : en sorte qu'il y a dans ce mode de croyance bien plus que dans aucun autre, pour l'individu chance d'erreur , pour la société chance d'oppression.
A ces périls il n'y a qu'un remède, la liberté Qu'il croie ou qu'il agisse, la nature de l'homme est la même, et sa pensée, pour ne pas devenir bientôt absurde ou coupable, a besoin d'être sans cesse contredite et contenue, comme sa volonté. Où manque la foi, la puissance et la dignité morale manquent également; où la liberté n'est pas, la foi usurpe, puis s'égare, et enfin se perd. Que les croyances humaines passent à l'élat de foi; c'est leur progrès naturel et leur gloire; que dans leur effort vers ce but, et quand elles l'ont atteint, elles demeurent constamment sous le contrôle de Tintelligence libre; c'est la garantie de la société contre la tyrannie, et la condition de leur propre légitimité. Dans la coexistence et le respect mutuel de ces deux forces résident la beauté et la sûreté de l'ordre social.
DE
DE
L'ÉDUCATION FPiOGKESSlVE
(Septembre 18->8 )
Seul entre les créatures de ce monde, l'homme s'observe et se juge ; seul, il a reçu le don de se placer, pour ainsi dire, hors de lui-même, et de contempler sa vie. 11 se voit sentir, penser, agir; il compare ses sentiments, ses idées, ses actions à un certain type extérieur et supérieur qu'il appelle vérité, raison, morale, et qu'il se regarde comme tenu de reproduire; il évalue, d'après cette comparaison, son propre mérite, comme il le ferait pour un étranger; il siège sur le tribunal devant lequel il comparaît; il assiste comme spectateur
ISO bE L'EDUCATION PROGRESSIVE
à un drame dont il connaît les règles et dont il est luimême i'acteur.
Ce drame, c'est la vie. Non- seulement l'homme se sépare, en pensée, de son être individuel pour l'observer et le juger, mais il sépare aussi son être de sa condition actuelle, de la scène où il a été jeté, du rôle qu'il joue, de la carrière qu'il parcourt. Tous ne considèrent pas celte condition du même œil et n'en conseillent pas le même emploi ; les uns veulent que l'homme ne songe qu'à en jouir; les autres, qu'il s'en affranchisse et plane au-dessus de toutes ses épreuves; d'autres, qu'il la fasse servir à se préparer pour une autre destinée plus importante, plus longue, et dont le tliéâtre est ailleurs. Mais voluptueux, philosophes ou dévots, épicuriens , stoïciens ou chrétiens , nul ne regarde l'homme comme attaché à la glèbe de la vie ; dans tous les systèmes, quelque divers qu'ils soient, la vie est pour l'homme un moyen, non un but. Les faits qui la remplissent se viennent placer sous sa main comme des matériaux dont il dispose. Qu'il les exploite pour son plaisir, ou pour son développement moral, ou pour son salut éternel, ils lui appartiennent, et c'est lui qui décide de ce qu'ils deviendront :
(ju'cii l'fi;i, <lil-il, mon ciseau 'f Si^ra-l-il dii'ii, table ou ciivelte?
Il set;) dieu.
Toutes choses ici-bas servent au monde ; l'homme
seul se sert du monde à son profit et selon son dessein.
Pourquoi s'en sert-il '^ à quoi bon son séjour au milieu de cet immense atelier où il travaille seul? Qu'a donc à faire de la vie cet être dont la vie n'est pas l'unique all'aire? Ne descend-il dans cette arène que pour s'y exercer et s'y développer dans un but purement personnel , sans que ses œuvres aient aucun résultat qui dépasse sa propre existence? n'y est-il, au contraire, que pour des fins étrangères à lui, instrument spécial d'une œuvre générale, ouvrier épbémère, voué à disparaître au bout de sa journée, sans avoir rien fait pour son propre compte et sans recevoir de son travail aucun prix? L'homme ne serait-il pas plutôt revêtu d' une double mission? libre serviteur, n'aurait-il pas à travailler à la fois pour son maître et pour lui-même, à faire sa propre destinée en même temps qu'il concourt à la destinée de l'univers? Questions sublimes, que l'homme ne saurait peut-être résoudre, mais qu'il est en droit de poser, et qui lui ouvrent du moins les perspectives où sa vue se perd.
Quoi qu'il en soit, deux faits sont certains : l'un, que, supérieur à sa condition, l'homme emploie la vie dans un but étranger à la vie même ; l'autre, que, supérieur a son travail, il s'en détache pour le juger et le rétbrmer sans cesse, sur un modèle à son tour inliuimenl supérieur à la pensée (pii le conçoit.
Qu'est-ce à dire, sinon que sa propre éducation, Péducalion de cet être qu'il appelle moi, au moment même où il le contemple, est ici-bas, sinon l'unique, dii moins la première œuvre de l'homme, œuvre dont la vie lui fournit l'occasion et les moyens ? C'est dans les situations, les événements, les scènes si variées et si mobiles de la vie, que l'homme apprend d'une part à se connaître, de l'autre à se conduire ; elle est à la fois pour lui le miroir où il se reit^^arde et l'arsenal où il puise les armes à l'aide desquelles il se gouverne, se combat, se modifie selon le dessein qu'il en a conçu. El ceci n'est point une œuvre que l'homme soit libre d'accomplir ou de laisser là comme il lui plaît: il vit . c'est assez ; qu'il s'y prête ou qu'il y résiste, qu'il s'en rende compte ou qu'il l'ignore , il recevra les leçons de la vie, et en subira les effets. De ce puissant spectacle auquel il assiste et prend part, naîtront à chaque instant mille causes qui agiront sur lui, l'exciteront et le comprimeront tour à tour, provoqueront en lui des idées, des sentiments, des dispositions , des révolutions dont il pourra se défendre ou s'applaudir, mais qu'il ne saurait empêcher de naître. La vie csl par elle-même une éducation continuelle, inévitable, intraitable, qui se saisit de son élève, et le tient et le façonne bien plus sûrement que le père le plus impérieux. L'homme appliquera-t-il à ce fait qui le presse de toutes parts sa glorieuse faculté de connaître et
PENDANT LE CH'nS DE LA VIE. I>J3
de jugei ce qui se passe en lui, pour le régler? Sa pensée et sa volonté s'einpareront-elles de son expérience pour la faire servir au développement et au perfectionnement de son être ? Il faut bien répondre à celte question, car elle est nécessairement posée.
L'énoncer, c'est y répondre. Nul doute que l'homme ne doive présider lui-même à l'éducation qu'il reçoit de la vie; à ce prix seulement il la recevra en homme, non comme la plante dont le climat, le lieu, les circonstances extérieures règlent la direction et le progrès. A l'intelligence il appartient de recueillir et de remanier l'expérience pour en faire de la sagesse et en tirer de la vertu. Que l'homme se serve de tous les faits qui l'entourent pour se faire lui-même tout ce cjuil doit être ; alors les faits et l'homme auront atteint le but du rapport qui les unit.
De cette idée est né l'ouvrage de madame Necker de Saussure; le titre même essaie de l'exprimer ' • « Tout « est éducation dans la vie humaine, dit-elle en com- <( mençant; chaque année de notre existence est la « conséquence des années qui précèdent, la prépara- " tion de celles qui suivent : chaque âge a une lâche à (( remplir pour lui-même , et une autre relative à l'âge <( qui vient après lui. Et si, à mesure que nous avan-
' he l'Éducation progressive on Èlinle du cours de la vie, 3 vol. iii-8». Le premier volume, inlilulé : Ktude de l'eiilaiice, él:iil le seul i|ui eùl paru i|uaiKl cet essai a élé écrit.
<8'" OE L'KDUCATIOÎV PROGRESSIVE
« çons dans la vie, la perspective même s'abrège devant « nous, s'il paraît moins nécessaire de se préparer « pour une autre route toujours moins longue , il est « un autre point de vue inverse de celui-là; il est un « intérêt qui s'accroît avec les années. Moins il nous « reste de temps à vivre, et plus, aux yeux de l'homme « religieux, chaque moment acquiert de valeur. Celui « qui vise à obtenir le prix de la course sent, à me- « sure qu'il approche du terme , redoubler son cou- « rage et son espoir....
« Considérée sous ce rapport, la vie se divise natu- « rellement en trois périodes.
« Pendant la première , qui embrasse la durée de « l'enfance, l'éducation est dirigée par des intelligences « supérieures à celle de l'individu qu'il s'agit d'élever. i( Durant la seconde, qui comprend l'adolescence et « cette portion de la jeunesse que les lois soumettent « encore à l'autorité paternelle, l'élève doit de plus en « plus coopérer à sa propre éducation.
« Enfin, pendant la troisième, l'individu, devenu « l'arbitre de sa destinée , est appelé à travailler seul « à son propre perfectionnement. »
Madame Necker promet de suivre l'homme dans ces trois périodes de sa carrière et de rechercher quelle est, dans chacune, l'éducation qu'il doit recevoir ou se donner. Mais, au ton même de la promesse, on s'aperçoit que, très-capable de concevoir cette grande
entreprise, elle n'ose se flatter de l'accomplir. Dans son Inlroduclion, où elle trace le plan de l'ouvrage entier, ni rétendue, ni la précision ne manquent au prospectus, pour ainsi dire, de la première période, de l'enfance ; l'auteur a évidemment bien mesuré et parcouru le champ qu'il se propose d'exploiter. L'adolescence apparaît dans ce lointain déjà un peu vague où tout se rapetisse et se trouble : « Le nombre des objets d'inté- '( rêl qui s'offrent alors à l'homme est si grand ; il y a « une telle accumulation de sentiments, de pensées . '( de lumières, d'impressions nouvelles, que je ne poura rai sans doute développer pleinement un tel sujet. « Obligée de m'en tenir à une esquisse légère, je m'at- <( tacherai du moins à l'objet essentiel, la religion; et, c< dans cet intervalle si court qui, chez les femmes, « sépare l'enfance du mariage, je montrerai combien « il importe de donner aux mères futures des principes « de piété. » Arrive l'âge mûr : le prospectus de madame Necker se resserre encore. Dans cette période où la vie, à la fois fixée et active, est devenue complète , où l'homme est en rapport avec bien plus d'objets et exerce bien plus d'influence, et une influence bien plus variée (ju'à aucune autre époque, l'intérieur de la famille, et danslafamille même, la relation des parents anx enfants semble presque le seul fait que madame Necker se |)roposede considérer. Elle n'annonce rien, ni sur les diverses situations sociales, ni sur la vie publicjue. ni sur (aul
de liens, de sentiments, de travaux qui entrent alors dans le tissu de la destinée humaine et agissent sur l'àme avec tant d'empire. Le sujet est infiniment plus vaste et plus riche que le projet de l'auteur. La vieillesse approche , cet âge où , comme le dit madame Necker, « tout s'affaiblit, tout se décolore, tout s'en- « fonce dans le lointain, où nous voyons que les choses « peuvent aller sans nous, où nous nous détachons et « des autres et de nous-mêmes : » c'est l'époque où la pensée de l'homme se replie sur son âme, et en même temps se porte au-delà de sa vie ; où par conséquent , l'éducation qu'il peut se donner lui-même est essentiellement intérieure , méditative et religieuse. Les promesses de madame Necker redeviennent plus étendues et plus précises; elle indique d'avance avec clarté, même avec éclat, les principaux faits qu'elle veut étudier, les résultats essentiels qu'elle espère en tirer. En sorte qu'à en juger d'après son iniroduciion , la prennère et la dernière partie de son ouvrage seraient celles où elle tiendrait le mieux les promesses de son titre : l'enfance et la vieillesse seraient les deux époques où elle montrerait vraiment quels moyens fournit la vie à l'éducation progressive de l'homme, et comment il doit s'y prendre pour les mettre à profit.
Il y aurait dans ce pronostic peu de chance d'erreur, et le volume entier confirme ce que ï iniroduciion fait présumer. 11 est divisé en trois livres. Dans le premier
sont rassemblées, sur la nature et la destinée humaine, les considérations générales qu'en pareille matière presque tout écrivain place en tête de son travail pour en bien établir le point de départ et le but; c'est conmie une vue de l'ensemble du pays prise avant de se mettre en route pour en parcourir quelques provinces. Les deux livres suivants sont consacrés à l'histoire critique de la première enfance, histoire si détaillée qu'à la fin du volume à peine madame Necker l'a-t-elle conduite jusqu'à l'âge de quatre ans. Si chaque époque était taillée sur le même patron, le terme de l'ouvrage se laisseraità peine entrevoir. L'idée générale à laquelle il se rattache embrasse, il est vrai, la vie de l'homme tout entière, mais c'est évidemment au milieu des enfants, non des hommes, que sont nées et ont grandi les idées qui le remplissent; c'est en s'occupant de l'éducation de l'enfance que madame Necker a laissé de tempsen temps ses regards se prolonger sur celle des autres âges; ei comme Vinlroduciion, la distribution matérielle du livre avertit que, complaisamment arrêtée dans le cercle de sa première étude, elle s'y renfermera peut-être tout-à-lait.
Je pénètre au-delà de la forme; j'interroge l'esprit même qui anime tout l'ouvrage et dont il émane ; j'en reçois la même réponse. Deux mérites y brillent surtout : d'une part, un sentiment profond de cette portion delà nature et de la destinée de l'homme qui dépasse sa con-
dition actuelle; de l'autre, une rare sagacité à démêler les plus petites scènes du cœur, les moindres détails de la vie; l'instinct des choses qui, par leur j^nandeur, ne se laissent atteindre à aucune mesure humaine, et l'intelligence de celles qui , par leur finesse, échappent souvent aux regards ; l'élan religieux et le talent de l'observation pratique. A ce tour de la pensée de l'auteur, qui ne voit d'avance ce que sera le livre? N'est-il pas clair que c'est aux deux termes de la vie, dans l'enfance et dans la vieillesse , que madame Necker se posera de préférence pour les observer et leur adresser ses conseils?
Qu'elle l'ait fait avec ou sans dessein, par un choix volontaire ou en obéissant à la pente naturelle de son esprit, madame Necker a eu raison de se limiter ainsi dans le champ immense qu'ouvrait devant elle l'idée générale de son ouvrage. Le point de vue spécial sous lequel elle se montre accoutumée à considérer l'homme et le monde , et la part qu'elle a choisie, pour ainsi dire, dans ce grand spectacle, lui en faisaient presque une loi.
Si Adam Smith a le premier posé en principe la division du travail comme le plus puissant moyen de découverte et de progrès, la pratique du genre humain s'est de tout temps conformée à ce principe, dans la sphère de la science comme dans celle de la vie. La science de l'homme, de sa nature et de sa destinée, n'a
point écliappé à cette loi commune. Parmi ceux qui en ont fait l'objet de leur étude, les uns, se renfermant dans la condition actuelle de l'humanité, se sont surtout proposé de l'étudier et de la peindre telle qu'elle s'y manifeste ; ils décrivent ses penchants, ses passions, les mobiles, les formes, les effets de son activité; ce qu'elle demeure et ce qu'elle devient dans les circonstances diverses: ils donnent l'homme en spectacle à lui-même, soit pour l'instruire, soit pour lui plaire, mais sans dépasser les limites de son existence et de son développement ici-bas : ce sont les moralistes. D'autres, attirés plus haut et plus loin, convaincus que la vie présente n'est pas toute la destinée de l'homme, et que. même dans la vie présente , les mobiles et les freins qu'elle peut fournir ne suffisent ni à contenter l'homme ni à le gouverner, ont entrepris de lui révéler les secrets de cette autre destinée où il aspire, et par là de satisfaire et de régler en même temps sa nature, en plaçant hors du monde visible son but et sa loi. C'est l'œuvre des religions. D'autres encore, saisis d'une ambition plus limitée en un sens et plus vaste dans un autre, uniquement préoccupés du besoin de connaître, et ne s'inquiétant ni de ce que fait ni de ce que souhaite l'homme, ont essayé d'expliquer ce qu'il est, et non-seulement ce qu'il est, mais sa place, et .son rôle, et les rapports qui le lient à toutes choses dans ce grand ensemble qu'on appelle l'uni- \ers. Ceux-ci sont, à proprement parler, les philosophes.
Que toutes ces entreprises soient spéciales et incomplètes, qu'aucune ne réponde, si je puis ainsi parler, à toute l'âme humaine , qui en peut douter? Le dessein des moralistes est étroit et faible sous le point de vue de la science et sous le point de vue pratique; ni leurs descriptions ne suffisent à la curiosité de l'homme, ni leurs conseils à son activité ; il lui faut d'autres lumières et d'autres maîtres. La puissance des religions dans la vie réelle est grande et admirable; mais il leur manque beaucoup en tant que science ; elles n'ont jamais ni aboli ni satisfait cette soif de savoir et de comprendre, dont l'homme est naturellement travaillé. Sous le rapport scientifique, la tentative des philosophes est glorieuse; mais dans l'application, et quand il faut s'emparer effectivement de l'âme et de la conduite des hommes, qu'elle a peu déportée et de vertu ! Triste mais inévitable conséquence de la division du travail : chacun ne produit que des effets partiels; nul ne mène l'humanité au but où elle tend.
Frappés de la spécialité et de l'insuffisance de ces divers desseins, de grands esprits ont essayé du moins de mesurer, en les comparant, leur valeur relative, de les classer dans une sorte de hiérarchie qui assignât à chacun son mérite et son rang. Les uns ont proclamé la supériorité de la religion , se fondant soit sur la sublimité de son objet, soit sur l'étendue et l'énergie de son pouvoir. Selon les autres, !e point de vue philo-
sopilique est le plus élevé auquel ['homme puisse aspirer. D'autres, enclins à se méfier des promesses de la religion et des prétentions de la philosophie, ont attribué à la simple observation des faits actuels la prééminence rationnelle, convaincus que de là seulement peuvent naître une science positive et d'utiles résultats. Un étrange oubli vicie d'avance la plupart de ces comparaisons; elles rapprochent et tentent d'apprécier, sur une mesure commune, des travaux de nature et de but essentiellement divers, sans égard à cette diversité. Que sert, par exemple, de comparer confusément les tentatives qui n'ont pour objet que de connaître et s'adressent seulement à l'intelligence, avec celles qui veulent régler la volonté et la vie? Placé dans le point de vue de la science, vous élevez la philosophie au-dessus de la religion; que répondrez- vous quand la religion vous dira qu'elle est bien autre chose qu'une science, qu'elle aspire à bien plus qu'à éclairer l'esprit de l'homme , qu'elle veut s'emparer de tout son être , et l'émouvoir, et le gouverner, et le régénérer Y vous êtes fier de la certitude qui s'attache à une connaissance de l'homme renfermée dans les limites de son existence actuelle ; et, à ce titre, c'est là la science à laquelle vous décernez la supériorité. Mais si l'homme se refuse à adopter une certitude de ce genre pour mesure unique de la valeur de la science, si sa pensée persiste à s'élancer dans une sphère plus
vaste, au risque d'y rencontrer moins de clarté, que deviendra voire comparaison quand on aura ainsi repoussé la pierre de touche , le critérium sur lequel elle se fonde ? Avant donc de l'entreprendre, énumérez-en avec précision tous les éléments ; gardez-vous de rapprocher indistinctement des faits complexes et divers. Si vous voulez les apprécier sous un seul et même rapport, ne les comparez qu'en ce qu'ils ont de semblable. Si vous avez le dessein de les classer d'après un jugement général et complet, tenez compte de toutes leurs diversités.
J'essaie à mon tour cette classification tant de fois tentée, et je n'hésite point à affirmer qu'en les considérant, en effet, dans leur ensemble, de toutes les entreprises dont l'homme peut être l'objet, celles-là sont les premières en rang qui se proposent , non-seulement de le connaître, mais de le gouverner ; qui ne s'arrêtent point à la science et pénètrent jusqu'à la vie; qui font passer les croyances dans les actes, les idées dans les faits, et ont ainsi des résultats directs, nonseulement pour l'intelligence, mais pour l'être humain tout entier. La science est belle sans doute ; mais la réalité est bien au-dessus de la science. L'assimilation de la volonté à la pensée, l'empire de l'esprit sur le monde extérieur, la réalisation, et, pour me servir d'une expression technique, mais excellente, l'incarnalion de ia vérité, c'est là la grande œuvre de l'homme;
œuvre qu'il est chargé de poursuivre, d'abord en luimême , ensuite hors de lui, partout où son action peut atteindre; œuvre supérieure à tout travail dépure connaissance puisque la connaissance n'en est , après tout, que le moyen.
Et ce n'est pas même par cette seule raison que la prééminence appartient aux entreprises qui aspirent non-seulement à connaître l'homme, mais à le gouverner. Indépendamment de leur importance pratique et en écartant toute idée d'application , par cela seul qu'elles embrassent tout l'homme et se saisissent nonseulement de son intelligence, mais de sa volonté, il est indubitable qu'au fond, sous une forme moins claire, sans doute, et moins précise, ces entreprises contiennent bien plus de vérité que des travaux d'un but plus restreint. Voici deux moralistes : l'un ne se propose que d'étudier et de décrire l'homme ; c'est pour lui matière de pure science : il l'explique à des élèves : l'autre veut se faire obéir et suivre ; ses élèves sont des disciples, puis deviendront des missionnaires, et, au besoin des martyrs de la foi qu'il leur a enseignée. Je ne demande pas lequel des deux est le plus utile: je demande lequel possède et atteste par ses œuvres une plus grande connaissance de l'humanité. Dans le dernier, je le veux, cette connaissance n'est pas pleinement parvenue à l'étal de science réfléchie et explicite ; elle le dirige; elle lui ouvre et lui livre l'àme de ses au-
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diteurs, sans demeurer peut-être clairement exposée à leurs yeux, ni même aux siens. Mais vous, spectateur, vous pénétrez au-delà des apparences; ces deux hommes sont là, complètement à découvert devant VOUS; vous voyez tout ce qu'il y a au fond de leur pensée, tout ce qui soutient et alimente leur travail. N'est-il pas évident que le moraliste réformateur surpasse beaucoup le moraliste philosophe, qu'il en sait bien davantage sur la nature humaine, qu'une pensée bien plus grande préside à son œuvre, qu'à tout prendre il est placé dans une bien plus haute région?
Qu'à son empire pratique le moraliste ajoute un autre empire ; qu'il soit poëte, artiste, en même temps que réformateur; qu'en gouvernant la volonté des hommes, il charme leur imagination, et satisfasse ce besoin du beau qui se distingue du besoin du vrai et du bien pour venir ensuite s'y confondre ; son œuvre, en s'adressant à un nouveau côté de l'âme humaine, n'acquerra-t-elle pas un nouveau degré d'excellence? n'aura-l-il pas pris son essor vers un horizon encore plus élevé et plus étendu ?
Il peut monter encore plus haut ; l'homme est plus grand et plus varié que ne le suppose encore son entreprise. L'homme est plus grand que le monde, dit Pascal; il a des besoins que le monde ne peut satisfaire, des instincts qui lui révèlent un autre état, et lui suggèrent des croyances invinciblement impliquées dans
la |»liipart de ses actes , inséparables, pour ainsi dire, du tissu même de sa vie. 11 souffre et croit à la béatitude; il tombe et aspire à la perfection; il passe et prétend à l'éternité. Que le moraliste s'associe à cet élan de l'humanité; qu'il lui ouvre cette autre destinée où l'infini se laisse entrevoir à cet être borné, l'harmonie à cet être incohérent; qu'il réponde à ces besoins où se viennent perdre et apaiser tous les autres besoins; qu'il mette en jeu ces facultés qui dépassent toutes les choses connues, et n'atteignent pourtant pas le but vers lequel elles se déploient; le moraliste qui poursuivra cette œuvre n'aura-t-il pas tenté bien plus encore qu'il n'avait fait comme réformateur et comme artiste ? Ne sera-til pas monté au point le plus élevé d'où l'homme puisse contempler l'homme et exercer sur lui son action ?
Que fais-je ici sinon décrire le dessein de la religion, et me placer dans le point de vue religieux ? Celui-là n'est il pas évidemment le plus vaste et le plus sublime, puisque c'est le seul où l'être humain se sente appelé à se développer tout entier, selon le modèle qui est sa loi, pour se reposer satisfait ?
S'il lui était donné d'y atteindre, si l'homme pouvait s'établir à cette hauteur où son intelligence, sa sensibilité et sa volonté se déploieraient toujours de concert, où l'harmonie rentrerait dans sa nature et sa destinée, la question qui m'occupe ne s'élèverait même pas; et dans la classification des divers états possibles de l'âme
humaine, la supériorité de l'état religieux serait incontestable et incontestée. Mais il n'en est point ainsi : Pànie s'élance vers l'état religieux, y touche par moments, mais ne s'y fixe point. Cet état est le but des plus glorieux travaux de l'homme, et de l'homme tout entier, le seul but qui mette en mouvement tout son être, et lui promette plein contentement ; mais, par cela même, il demeure hors de notre portée, et l'imperfection de notre nature éclate jusque dans nos élans pour y monter. La religion provoque l'action harmonique de toutes nos facultés, et l'inégalité se glisse dans leur développement; l'âme, pour ainsi dire, ne répond pas tout entière ni également à l'appel qui lui est adressé ; elle porte, au sein même de son effort pour y échapper. ses négligences, ses oublis, sa partialité, toutes ses faiblesses. En sorte que si, à considérer les choses dans leur principe, leur tendance et leur ensemble , l'état religieux est. de tous, le plus élevé et le plus complet, il se peut néanmoins que , sous tel ou tel rapport spécial, tel autre état de l'homme lui soit supérieur, et que, de ce point de vue particulier, la classification doive être différente. C'est ce qui arrive en effet. En voici un exemple.
En fait, l'intention pratique est dans les religions la pensée primitive et dominante. Ce n'est point dans une simple vue d'étude , par le seul désir de rechercher et de connaître la vérité, qu'elles commencent et prospè-
rent. Elles ne sont point filles de la pure et libre curiosité humaine. D'une [)art, satisfaire à ces besoins profonds qui portent l'àme au-delà du monde et de la vie actuelle ; de l'autre, réformer ées penchants et régler ses volontés dans la vie actuelle ; c'est là leur véritable origine , leur dessein fondamental. Elles naissent et travaillent dans un but déterminé, pour une application immédiate; elles promettent à l'homme l'avenir qu'il invoque, et lui demandent en échange, dans le présent, d'établir l'ordre, en lui-même par la vertu, au dehors par le respect des droits et l'obéissance aux lois.
C'est là ce qu'ont été, ce qu'ont voulu les religions , avant d'enfanter aucun corps de doctrines, de se constituer en systèmes, de devenir des théologies.
Loin de moi la pensée de nier que les doctrines savantes, la forme systématique sont inhérentes à la religion, et s'y doivent produire. Sous les besoins humains auxquels répondent les grandes idées religieuses, il y a des problèmes qui appellent des solutions, solutions qui deviennent des dogmes, dogmes qui déterminent le caractère de la religion et assurent son empire. Je dis seulement que c'est par la satisfaction du penchant religieux général, instinctif, et par la réforme morale, non par la théologie, que les religions ont débuté. Avant d'être une science, elles ont été une promesse, une règle, un pouvoir.
De là deux résultats qui font courir aux religions, en
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tant que connaissance et sous le point de vue scientitique. de graves périls.
Comme règle, comme pouvoir, elles appellent et produisent aussitôt un gouvernement, leur propre gouvernement. Comme gouvernement, il le faut bien, les religions prennent, parmi les hommes, leurs interprètes et leurs ministres Lorsque ensuite elles veulent devenir science, quand se développe le besoin de connaître scientifiquement l'objet de la religion, c'est-àdire Dieu, la vie future et les rapports de l'homme avec le monde invisible, un intérêt étranger existe déjà qui tend à détourner la science de son but propre et unique, la vérité, pour en faire un moyen. Le clergé se sert de la théologie. Je n'ai pas besoin d'insister. Ceci du reste n'est pas un danger particulier à la science religieuse; il en est de même dans les sciences politiques; la préexistence nécessaire des gouvernements est l'une des causes qui faussent leur direction et ralentissent leurs progrès. Il en serait de même de toute autre science, de la physique, de la médecine, des mathématiques mêmes, si le pouvoir des hommes y précédait l'étude de la vérité.
Non-seulement, avant que la religion soit science et lorsqu'elle essaie de le devenir, des hommes parlent et gouvernent en son nom ; mais elle veut gouverner les hommes ; c'est aux hommes qu'elle parle ; et non-seulement pour éclairer leur intelligence, mais pour
émouvoir leur sensibilité, pour déterminer leur volonté, pourdominer leur être. Elle court, à ce titre, et sur une bien plus grande échelle, les dangers si souvent reprochés à l'éloquence. La vérité n'est pas le seul moyen de conquérir les hommes : leurs penchants, bons ou mauvais, leur nature tout entière, avec ses lumières et ses erreurs, ses forces et ses faiblesses, sont, pour ainsi dire, autant d'anses par où on peut mettre sur eux la main et les saisir. On peut etfrayer ou charmer leur imagination; on i)eut profiter de leur crédulité, de leur ignorance, de leurs préjugés, de leurs anti|)athies, de leurs goûts, de leurs vertus, de leurs vices. Quand on n'irait provoquer en eux aucune imperfection cachée, quand on ne ferait que les accepter tels qu'ils se montrent, et abonder dans le sens vers lequel ils penchent déjà, que de |)érils dans ce seul moyeu de séduction si tentant, si facile, si naturel !
Les savants en prennent à leur aise; quand ils ne découvrent pas la vérité, ils se résignent, ils attendent; elle viendra un jour, à son loisir; la science est l'œuvre des siècles : sans doute il est triste de ne pas la posséder aujourd'hui tout entière; cependant, à la rigueur, on peut compter sur l'avenir : d'ici là, rien ne se perd. Mais que direz-vous au réformateur religieux, au prêtre, au moraliste, qui veut diriger et régénérer les âmes? S'il ne sait pas s'en emparer, s'il ne réussit pas à les convaincre, attendront-elles une heure plus
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l»ropue, une lumière plus brillante? Demeurerontelles en attendant immobiles et au même point, sans que rien soit compromis? Non : éclairé ou aveugle, réformé ou endurci, rhom me marche, la volonté se déploie, la vie se passe; l'àme s'épure ou se dégrade, se sauve ou se perd. Il y a ici nécessité, il y a urgence ; il faut que le pouvoir se fasse croire et obéir, sans quoi le succès lui échappe, et lui échappe sans retour.
Certes, la tentation est grande. Quand on reproche aux gouvernements civils de se montrer peu difficiles dans le choix des moyens, de se servir trop indistinctement de tous ceux que met à leur portée l'imperfection de la nature humaine, ils s'excusent sur la complication de leur tâche, sur les pressants embarras de leur situation, sur la nécessité d'agir, toujours impérieuse et sans cesse renaissante. Que ne diront pa? les gouvernements religieux, chargés d'une œuvre bien plus sublime, et sous le poids d'une bien plus pressante nécessité?
Il faut leur en tenir grand compte; il faut excuser beaucoup les chefs de la société religieuse lorsque , entraînés sur cette pente, ils se montrent, dans le ctioix des moyens par lesquels ils agissent sur la pensée et la volonté des hommes, moins scrupuleux qu'ils ne devraient l'être pour garder toute la dignité de leur mission , pour atteindre même vraiment le but auquel ils aspirent. Mais en même temps, il faut recon-
naître et n'oublier jamais que là réside pour les religions, sous le point de vue purement scientifique, une cause réelle d'erreur et d'infériorité. La philosophie n'a point d'autre but que la science; de la science seule elle reçoit son être et sa gloire; quels que puissent être les effets ultérieurs de son œuvre, c'est dans la sphère de la connaissance qu'elle naît et s'accomplit. L'action, comme l'ambition des religions, est plus vaste et plus complexe; dans sa première origine comme dans son dernier dessein, leur travail est essentiellement pratique; elles ont des besoins déterminés à satisfaire, des résultats immédiats à obtenir. Leur science, en un mot, est difficilement désintéressée: grand écueil pour sa pureté.
Que serait-ce si on établissait que cette science est hors de la portée de l'homme, que l'objet des religions, l'état futur, les relations du monde actuel avec le monde invisible, dépassent la sphère, nullement de l'intelligence et de la loi, mais de la connaissance humaine, et ne sauraient nous être scientifiquement connus? On dit beaucoup cela; on l'a toujours dit; les religions le répètent constamment et s'en font tantôt une puissance pour frapper de leur sublimité l'imagination des fidèles, tantôt un titre pour échapper aux orgueilleuses entreprises de la raison ; la philosophie elle-même l'a souvent affirmé, |»resque toujours avec peu de franchise, et pour cacher, sur ces
matières, son scepticisme ou son dédain. Cependant, et les philosophies et les religions se rengagent sans cesse dans la tentative de connaître et de décrire scientifiquement ce monde sublime qui existe au-delà de notre monde; elles voudraient répondre à toutes les questions qui s'élèvent à son sujet, et atteindre à cette vue positive, claire, complète, qui est le caractère de la science, et dont l'esprit Immain porte en lui-même l'invincible besoin. Quelle religion ne voit naître et renaître dans son sein la théologie, qui n'est autre que la science des choses divines? Quelle philosophie n'aboutit à quelque système de théodicée ou de panthéisme, ou à quelque autre solution, n'importe en quel sens, des problèmes religieux de l'univers ? Loin de moi la pensée de déplorer, quelque cher qu'elle puisse couler, celte infatigiil)le ambition humaine que ne lasse aucun mauvais succès, et qui, à peine déjouée, tente aussitôt un nouvel effort. C'est le glorieux privilège de l'homme qu'il ne croira jamais en ceci à son impuissance, et s'élancera constamment vers la science du ciel, dût-il ne jamais l'atteindre. Lui est-elle en effet interdite? peut-on établira priori, par la nature même de ce fait intellectuel que nous a|ipelons savoir, et par l'analyse de ses éléments essentiels, qu'à l'égard des choses qui sont l'objet de la religion, il ne saurait jamais s'accomplir? Les théologies qui prétendent toucher à ce but; et les systèmes philosophiques qui, sous
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d'autres noms, ont la niènie prétention, sont-ils des tentatives radicalement vaines et impossibles? Sous le point de vue religieux, l'âme humaine ne peut-elle pénétrer au-delà de certaines notions simples, générales, des révélations intuitives qu'elles donnent, et des |>ressentiinents qu'elles fondent? Enfin la présence de ces notions, aussi légitimes qu'invincibles, et en même temps l'impossibilité de la science dont elles éveillent le désir, ne laissent-elles pas entrevoir par un coin, comme un sillon de lumière sur un immense nuage, l'intention de la Providence sur l'homme, être voué au travail, associé à une grande œuvre dont l'ensemble lui échappe, et qui commence ici-bas une tâche et une destinée qu'il n'achève point? Je n'ai garde de prélen(h"e traiter ici de semblables questions; mais si la solution en doit être telle que je le pense, il n'y a pas lieu de s'étonner que, sous le |)oint de vue purement scientifique, la religion ne puisse prétendre au premier rang parmi les travaux de l'esprit humain, ni rien à en conclure, si ce n'est que Dieu n'a pas livré à l'homme le secret de l'univers et de l'avenir.
Je m'arrête : j'aurais pu parler de VEsmi sur l'éducalion progressive sans m'engager si avant dans les voies qu'il ouvre au lecteur. Mais l'ouvrage est sérieux, et révèle dans Tauteur, s'il est possible, une âme plus sérieuse encore. J'ai éprouvé le besoin d'en parler sérieusement, (le bien distinguer les divers aspects sous
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lesquels, par sa nature même, le sujet peut être considéré, d'assigner avec précision le caractère du travail de madame Necker, et de rendre ainsi pleinement raison des mérites qui y brillent comme des lacunes que je crois y remarquer. Je puis dire maintenant, sans crainte d'être mal compris , et comme je l'ai déjà fait entrevoir, que deux points de vue y dominent, le point de vue religieux et celui du moraliste. Le livre n'est point écrit, à proprement parler, dans le point de vue philosophique ; les principes du sujet et leurs conséquences n'y sont pas scientifiquement recherchés, reconnus, réduits, exposés : on y pourrait désirer une description à la fois plus complète et plus simple des questions et des faits, plus d'ordre et d'unité dans les idées, plus de rigueur dans le langage. Ce sont là les conditions et les procédés du philosophe. Le moraliste ne s'y astreint pas ; il se pose, pour ainsi dire, en face de la nature vivante, la regarde avec curiosité et plaisir, observe les faits à mesure qu'ils se présentent à lui, et s'applique à les reproduire avec vérité, dans le seul dessein d'en frapper l'imagination de ses lecteurs, et d'en faire jaillir ces vives applications, ces instructions pénétrantes qui laisseront dans leur pensée une trace profonde, et plus tard, à leur insu peutêtre , exerceront sur leur conduite une salutaire influence. Madame Necker a droit, sous ce rapport, d'être placée à côté de nos plus émineiils écrivains. Il
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est impossible de porter dans l'observation de la nature humaine au sein de l'enfance plus de rectitude et de finesse d'esprit, une intelligence plus tendre, une sensibilité plus raisonnable, une imagination à la fois plus ingénieuse et plus fidèle. Elle excelle également et à démêler les faits moraux, et à les peindre, et à les mettre en regard du but que se propose l'éducation, réunissant ainsi, pour le simple argument comme pour l'utilité pratique de son ouvrage, toutes les conditions du succès. Veut-elle faire comprendre, par exemple, que le premier devoir de l'éducation est de développer l'énergie de la volonté? Elle ne se contente j)oint de tirer d'une observation vague une recommandation générale; elle pénètre au vif dans l'âme et la situation des enfants; et du tableau qu'elle trace, son conseil sort si clair, si frappant, qu'il n'y a pas moyen d'en méconnaître la bonté. « C'est , dit-elle , une manière « d'énerver la volonté, que de la laisser toujours sou- « mise à une influence étrangère ; et l'éducation, en se « dépouillant, de nos jours , de ses formes âpres et « sévères , n'a pas évité cet écueil. Une servitude « douce, volontaire même, amollit les âmes au moins « aussi sûrement qu'une plus rude. Souvent nous nous « faisons illusion à cet égard ; le plaisir que l'enfant a paraît trouver à nous obéir nous rassure; il nous « paraît libre parce qu'il est heureux, et nous prenons (i son zèle pour de l'énergie. Mais quand la volonté ne
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« s'est pas déterminée elle-même, quand elle n'a fait « que suivre, fût-ce de plein gré, l'impulsion d'autrui, (f on ne saurait compter sur sa constance. Dans cet « état de demi -assujettissement, elle peut se mon- « trer vive, empressée, fidèle même, en restant étran- « gère à celui qu'elle meut.... C'est là ce qui se voit « souvent dans l'éducation. Obtenir l'assentiment de « l'élève est sans doute un immense bonheur; une fois « qu'on y a réussi, les plus grands obstacles semblent « aplanis; l'obéissance n'a rien deservile; tout s'exé- « cute avec facilité, avec joie; il y a du vent dans les « voiles, et l'on avance rapidement. Cependant, il ne « faut pas s'y méprendre : ce n'est pas en adoptant les « désirs d'un autre qu'on apprend à se décider, et ce « qu'on appelle la bonne volonté n'est pas la vraie. Un « enfant animé du plaisir de plaire à ses parents « peut vaincre les premières difficultés de l'étude; « il peut être un modèle de conduite tant que l'envie (( d'être ipprouvé d'eux subsiste encore, et rester sans « force et sans consistance lorsque ce motif n'existe a plus. 11 faut qu'il ait appris à se proposer un but à « lui-même, à choisir, à ses risques et périls, les meil- « leurs moyens d'y parvenir. La détermination libre et « refléchie , la faculté de prévoir les inconvénients « attachés au parti qu'on a pris et la résolution de les u braver, voilà ce qui donne une bonne trempe à l'esu prit et de la fermeté au caractère. »
Ailleurs, pour expliquer et rendre sensibles, en les expliquant, les fâcheux effets de cette complaisance molle et mobile qu'on appelle la gâterie : « Ce qui plie, « dit-elle, ne peut servir d'appui, et l'enfant veut être « appuyé. Non-seulement il en a besoin, mais il le H désire ; mais sa tendresse la plus constante n'est qu'à « ce prix. Si vous lui faites l'effet d'un autre enfant, si « vous partagez ses passions , ses oscillations conti- « nuelles , si vous lui rendez tous ses mouvements en « les augmentant, soit par la contrariété, soit par un « excès de complaisance, il pourra se servir de vous « comme d'un jouet , mais non être heureux en votre « présence. Il pleurera, se mutinera, et bientôt le souu venir d'un temps de désordre et d'humeur se liera « avec votre idée. Vous n'avez pas été le soutien de (I votre enfant , vous ne l'avez pas préservé de cette " tluctuation perpétuelle de la volonté, maladie des (( êtres faibles et livrés à une imagination vive; vous i< n'avez assuré, ni sa paix, ni sa sagesse, ni son bon- « heur; pourquoi vous croirait-il sa mère? »
Ailleurs encore, pour prouver la nécessité de mettre de bonne heure en jeu, par quelque occupation à la fois sérieuse et libre, ractivité intérieure des enfants : « Dans les familles pauvres, dit-elle, où la mère a du « bon sens et de la douceur, les petits enfants sont peut- « être plus raisonnables et plus avancés que dans les « autres; aussi jouissent-ils d'un avantage particulier;
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« ilss'intéressentà tout ce qu'ilsvoient, ils le conçoivent « et y prennent part. Toutes les occupations du ménage « sont à leur portée; souvent ils peuvent s'y associer. « Laver, étendre du linge, éplucher, cuire des lé- « gumes, cette suite de travaux variés dont ils sont* « témoins, qu'ils aident même à exécuter, donnent de K l'exercice à leur esprit, leur inspirent le goût de se « rendre utiles, tout en les amusant beaucoup. Occupés « sans qu'on s'occupe d'eux, leur vie n'est pas en eux- « mêmes, et ils ont le sentiment d'un intérêt commun t( auquel chacun doit concourir selon ses forces. Que « peut-il y avoir de mieux pour un petit enfant ? »
Je pourrais multiplier tant qu'il me plairait ces citations; l'ouvrage abonde en morceaux aussi sensés et spirituels, écrits avec une grâce dont le charme même est un mérite utile, car elle n'est que l'expression de la vérité reproduite dans toutes les nuances de sa physionomie et sous ses traits les plus délicats. Mais j'ai assez parlé de madame Necker comme moraliste; je veux dire quelques mots du caractère religieux de son livre et de l'impression que j'en ai reçue. On pouvait craindre qu'elle ne donnât ici contre un fâcheux écueil. Si, comme j'ai essayé de l'indiquer, l'objet des croyances religieuses ne tombe point dans le domaine de la science humaine, la théologie compromet quelquefois gravement la religion, car elle entieprend
précisément de la construire en science; elle prétend explorer et décrire ce monde surhumain, dont la réalité nous est attestée de toutes parts, mais au sein du- (|uel il ne nous est point donné de nous établir. Or, les idées religieuses que professe madame Necker tiennent de près à un système théologique très-précis, trèscomplet, très-impérieux. Il eût donc pu se faire que la théologie dominât dans sa religion, et la jetât quelquefois, même en fait d'éducation morale, dans des voies au moins douteuses et périlleuses. C'est ce qui est arrivé à plusieurs femmes très-distinguées qui professent, en matière religieuse, des opinions analogues à celles de madame Necker, à mistriss Hannah More, par exemple, dans ses Essais sur l'édiiration moderne. Madame Necker a évité ce danger avec une supériorité de sens et de cœur très-remarquable. Profondément chi'étienne, elle a fait de sa foi l'âme de son plan d'éducation. On rencontre même çàet là l'empreinte de quelques doctrines spéciales qui, si l'auteur leur eût laissé envahir son livre et les eût effectivement appliquées à l'éducation dans leurs conséquences rigoureuses, auraient , à mon avis, grandement altéré et rétréci ses conseils. Mais ces apparitions de la théologie s'évanouissent promplement, et n'exercent sur le cours général des idées et des instructions pratiques de madame Necker aucune réelle influence. Quelque spéciales que soient ses croyances, l'esprit (jui les anime
est élevé, généreux, libre même; si bien que, même en nepartageantpas toutes sesopinions, on doitreconnaître qu'elles l'ont rarement trompée, et que sous le point de vue religieux comme sous le point de vue moral, l'intention dominante et l'effet définitif de son livre sont, a un haut degré, légitimes et salutaires.
N'est-ce pas, après tout, par cette mesure qu'il faut presque toujours juger les œuvres des hommes? Le monde à connaître est innnense j l'esprit est faible et borné, si borné que la plus petite portion de vérité suffit bien souvent à le préoccuper et le satisfaire. Que deviendrions-nous si, dans ce vaste labyrinthe, pour se reconnaître et se tendre la main, il fallait absolument avoir fait route ensemble et suivi les mêmes détours ? Heureusement il n'en est point ainsi : au-dessus des opinions s'élève et plane, dans chacun de nous, la pensée générale, la pensée morale, l'intention enfin; l'intention, vie réelle, action véritable de l'âme, qui s'empreint, se conserve et se révèle dans les formes les ])lus diverses, donne une même origine, une même tendance, bien plus, un même effet peut-être aux travaux en apparence les moins semblables, et devient ainsi un moyen de communication , une source de sympathie, un gage de fraternité, là où il n'y aurait eu qu'isolement, divergence, et peut-être combat.
CONSEILS
D'UN PERE
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D'UN PÈRE