‹ Méditations et études moralesChapitre 22 sur 23 · QUE DOIT APPORTER DANS L'EDUCATION · texte numérisé non relu

QUE DOIT APPORTER DANS L'EDUCATION

Un corps sain, un es|)rit droit, une volonté vertueuse, c'est là ce qu'une bonne éducation se propose de former : ce but est invariable, universel; dans tous les états, dans tous les systèmes, les parents y tendent pour leurs enfants, parce qu'à tout âge, dans toutes les conditions, rhomme a besoin de santé, de raison et de vertu; le riche et le pauvre, le puissant et le faible, le paysan, le bourgeois et le soldat sont également dans l'impossibilité de s'en passer ou de s'en dispenser : il en faut dans une vie pleine de loisirs

comme dans la vie la plus laborieuse, pour obéir conjme pour commander, dans les professions civiles comme au milieu des camps; et quelle que soit la carrière à laquelle un père destine ses fils, il s'efforcera de leur donner ces trois qualités, source et appui de toutes les autres.

C'est déjà beaucoup que d'avoir ainsi un but immuable et bien reconnu : mais la routine et les préjugés ont souvent fait oublier ce but, ou empêché que l'on n'y pensât avec assez d'attention et de persistance; plus souvent encore on s'est trompé sur les moyens de l'atteindre. C'est ici que les opinions, les conseils, les projets, se multiplient et se croisent; tous tendent vers la même fin ; presque tous prennent, pour y arriver, des routes diverses, et chacun affirme que celle qu'il a choisie est la seule qui y conduise.

N'est-ce pas là ce qui égare la plupart des écrivains qui s'occupent d'éducation, et ce qui fait le danger de leurs systèmes? Fiers d'établir un principe fixe et général sur le but de l'éducation, ils veulent indiquer des moyens d'application également fixes et inflexibles; ils ne tiennent nul compte des différentes situations, de la variété des caractères; il leur semble que ces diversités doivent s'effacer devant la rigueur de leurs préceptes; et beaucoup de parents, séduits par ces vérités absolues, oublient qu'elles ne sont point intraitables, et négligent d'étudier la foi me que les circonstances ou les

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dispositions particulières des enfants doivent leur faire prendre.

Il ne s'agit pas ici de dire, toute rcfjle a ses exceptions ; mais plutôt tout individu a sa règle. Personne n'ignore que les enfants naissent avec des facultés très-inégales et des penchants très-différents : cette diversité se manifeste de bonne heure ; que l'éducation s'en empare, qu'elle y cherche des lumières sur la route qu'elle doit suivre, sur les ressorts qu'elle doit mettre enjeu : notre tailleur [)rend notre mesure pour nous faire des habits à notre taille ; comment des parents se dispenseraient-ils de [)rendre la mesure de leurs enfants pour les modeler et les diriger?

L'éducation ne nous donne pointun caractère; tourner vers le bien le développement de celui que nous avons reçu de Dieu, c'est là tout ce qu'elle peut tenter • elle a donc besoin de bien connaître cette première base de son travail. S'agît-il même de ces vices que nous devons tous également éviter, comme le mensonge ou l'égoïsme, il faut, pour en éloigner les enfants et leur inspirer des habitudes contraires, se servir de leurs dispositions naturelles. Les gens de bien ne sont pas tous vertueux delà même manière; ce n'est pas de la même manière que les enfants peuvent apprendre à le devenir.

Henri et Alphonse sont élevés ensemble. Henri est doux, timide, paresseux : ce qui le dérange le trouble; il veut de la régularité et de la paix dans ses amuse-

21 r, ])ES ftlODIFICATlONS DANS L'ÉDl'CATION

iiicnts comme dans ses travaux ; né bon et sensible, il redoute les gronderies. d'abord ])arce qu'elles i'aflligent, ensuite parce qu'elles l'étourdissent : en le grondant, on parle plus haut, et cela l'effraye ; il est honnête et loyal de cœur ; cependant la crainte le rendrait aisément dissimulé; il pourrait mentir, non pour avoir la liberté de faire quelque sottise à son aise, ou pour éviter la honte d'un aveu, mais pour se soustraire au bruit, au dérangement qu'amèneraient les reproches qu'il aurait à essuyer. Découvre-t-on ce qu'il a fait de mal? il a l'air bouleversé; la délicatesse de sa conscience ne lui permet pas de s'abuser sur sa faute, et la timidité de son caractère lui en rend la vue et les suites presque insupportables. Avec de telles dispositions, il est nécessairement peu entreprenant, peu actif : aussi, lorsqu'il a quelque chose de difficile à faire ou à demander, le fait-il faire et demander par son frère Alphonse. Celui-ci a dans ses qualités, comme dans ses défauts, un tour bien différent; quand il se cache, ce n'est pas qu'il ait peur, c'est pour qu'on ne l'empêche pas de faire ce qu'il désire ; dès qu'il l'a fait, il l'avouera sans crainte ou le niera hardiment, selon qu'il se trouvera disposé à la bonne foi ou au mensonge : aussi est-il très-franc, bien qu'il ne soit pas toujours sincère. Henri redoute plus le reproche que la punition ; Alphonse s'inquiéterait peu du reproche, s'il n'était accompagné d'une punition contrariante. A-t-il une

volonté? il prendra toutes sortes de moyens pour l'accomplir; l'opiniâtreté, l'adresse, les raisonnements, tout est mis en œuvre, et il faut qu'il soit observé de bien près pour ne pas trouver furtivement quelque ressource qui le mène à ses tins. Jaloux de ne jamais paraître déconcerté, il oppose à tout son assurance; on croirait, à le voir, qu'il n'est pas affligé d'avoir mérité le blâme, tant il cache avec soin la peine qu'il en ressent : ses bonnes comme ses mauvaises qualités sont indépendantes et fières; sa vivacité le fait souvent croire léger; sa sensibilité vraie et forte se montre quelquefois dans des mots qu'il dit du fond du cœur, mais sans avoir l'air d'y attacher plus d'importance qu'à toute autre parole. Il n'aime pas à se montrer ému, on dirait qu'il craint de laisser voir qu'on peut exercer sur lui de l'influence; le bien qu'on lui fait faire est peu de chose ; il pourra faire de lui-même tout ce qui est bien, il ne lui faut que direction et surveillance; son frère a constamment besoin d'un appui. Comment nous y prendrons-nous pour conduire également à la vertu deux enfants de dispositions si contraires? Nous ne pouvons espérer de rendre l'un ferme et l'autre timidej leurs caractères nous sont donnés; c'est à nous d'en tirer parti : la même méthode ne saurait convenir à tous les deux. Par exemple, comment leur inspirerons-nous une égale horreur pour le mensonge ?

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Henri a la conscience timorée : dès qu'on lui a montré ce qui est bien, il craint de s'en écarter, parce que le mal lui paraît un état de désordre et de trouble, contraire à ses goûts de régularité et de repos. Nous aurons donc peu de choses à lui défendre, et rarement serons-nous obligés de l'empêcher; nous prendrons soin de ne pas multiplier autour de lui les liens, les prohibitions, les reproches : il en concevrait de l'embarras, de l'inquiétude, et, devenu toujours plus craintif, il aurait recours à une excessive réserve, peu éloignée de la dissimulation. II a besoin que nous lui inspirions de la confiance en lui-même ; n'employons donc avec lui ni paroles dures, ni châtiments sévères; son caractère n'est pas de force à les supporter ; il n'a pas assez d'élasticité naturelle pour se relever après avoir été contraint de plier : ce qui le gêne l'abat; si nous voulons qu'il n'emploie jamais les petits détours de la faiblesse, il faut lui laisser un chemin libre et facile, où il ne nous rencontre que pour le soutenir et lui indiquer les mauvais pas. Appliquons-nous en même temps à fortifier en lui le sentiment de moralité que nous avons eu peu de peine à éveiller, et qui le garantira souvent des fautes où sa faiblesse pourrait l'entraîner, en l'empêchant de se mettre dans des situations extraordinaires où il aurait besoin de fermeté. Il en faut pour avouer un tort, et c'est à cause de cela que souvent Henri aime mieux cacher les siens, quoiqu'il

soit d'un naturel candide et sincère : ce qui importe, c'est qu'il ait peu de torts à avouer, et que nos reproches ou nos punitions ne lui inspirent pas assez de crainte pour qu'il soit plus inquiet de les entendre que de les mériter.

Alphonse qui, un jour peut-être, saura mieux se conduire seul, ne pourrait maintenant être ainsi presque abandonné à lui-même ; nous aurons besoin avec lui d'une sévérité plus grande : aussi n"a-t-elle pas les mêmes dangers. Nous nous garderons bien cependant de cette sévérité excessive qui n'a d'autre effet, dit Montaigne, sinon de rendre les âmes plus lâches ou plus malicieusement opiniâtres ; nous exposerions Alphonse à tomber dans ce dernier défaut; seulement nous prendrons avec lui le ton plus ferme et l'air plus froid qu'avec son frère. Quand Alphonse ment, ce n'est pas par crainte, c'est tout simplement parce qu'il en a besoin; nous nous appliquerons à déconcerter ses calculs, en tâchant de rendre ses mensonges inutiles; et comme ce moyen, employé seul, ne servirait peut-être qu'aie rendre plus rusé, nous opposerons, à l'avantage qu'il espère tirer du mensonge, un inconvénient plus sensible encore j nous ne le croirons pas, même quand il dira la vérité. Ce dernier moyen me paraît le plus efficace ; on en parle beaucoup, on en menace souvent les enfants, mais on en use peu : il exige une persévérance et une attention de tous les moments, ce qui faitquel'on

oublie trop souvent ou trop tôt de témoigner au petit menteur cette défiance dont on Ta effrayé, et qui ne peut manquer de produire sur lui une impression très-forte, caries enfants, ayant sans cesse besoin de ceux qui les entourent, nesanraient se passer d'être crus. Alphonse a de l'amour-propre et de la fierté ; ce qui l'offense le désole : le respect que lui inspire son père s'allie en lui à une sorte de crainte, fondée sur l'idée de sa supériorité unie à celle de sa puissance : c'est de là que peuvent naître pour Alphonse des motifs et des habitudes d'obéissance et de sincérité. Pour Henri, le respect tient de plus près à l'amour filial ; sa timidité naturelle fait pour lui de la crainte un sentiment qui ne peut s'unir à rien de bon ni de noble. C'est donc un ressort dont il ne faut jamais user. Avec lui la fermeté ne doit consister que dans une égalité parfaite; avec Alphonse, elle peut prendre souvent le ton de la force et de l'autorité.

De là résulte, si je ne me trompe, une conséquence d'autant plus importante qu'elle est presque toujours applicable ; c'est qu'il n'existe dans l'enfance aucune disposition naturelle qui n'ait son bon et son mauvais côté, et que le bon côté est ce qui fournit les meilleurs moyens de corriger le mauvais. Henri est craintif et faible, mais doux et honnête : je serai doux avec lui, et ma douceur lui sauvera une partie des dangers de sa faiblesse, tandis que je me servirai de son honnêteté pour le fortifier contre le penchant des caractères peu

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forts à se tirer d'embarras par des demi -détours et des demi-mesures. Je pourrai même profiter de sa faiblesse pour lui faire sentir les inquiétudes, les difficultés où cette disposition plonge ceuxqui s'y laissentaller, et pour lui donner ainsi l'habitude d'unedroiture simple etconstante qui lui suffira dans la situation calme que sans doute son goût le portera à préférer, et qui du moins, s'il estexposé aux grandes traverses de la vie, diminuera quelques-uns des inconvénients inséparables de son caractère. Alphonse est vif et entêté, mais plein de fermeté et d'ardeur : je serai plus ferme que lui; et, forcé de reconnaître que l'entêtement le plus opiniâtre peut être contraint de plier devant une volonté supérieure et raisonnable, il apprendra à s'épargner lui-même les fatigues et les suites du combat, en cédant de plein gréa la raison. C'est ainsi que je trouverai, dans le caractère même de ces enfants, les armes ditïérentes dont je dois me servir pour corriger ce qu'il a de mauvais, et mettre à profit ce qu'il a de bon. Si j'étais avec Henri moins doux que sévère, sa timidité s'en accroîtrait; si je témoignais à Alphonse plus de laisser-aller que de fermeté, il deviendrait chaque jour plus opiniâtre et plus impérieux. Il faut donc bien se donner de garde d'employer, pour faire agir les enfants, des ressorts qui soient étrangers à leurs propres dispositions naturelles: obligés, pour les gouverner et les diriger, de nous mettre en contact avec eux, nous

devons chercher les points par lesquels ce contact peut s'établir, afin qu'il en résulte entre eux et nous une communication sûre et claire, et que nos volontés, nos reproches, dictés par un certain sentiment, prononcés d'un certain ton. trouvent, dans l'enfant auquel ils s'adressent, un sentiment correspondant qui les fasse recevoir sans objection, et leur laisse ainsi produire tout l'effet que nous en avonsespéré. Un enfant d'un caractère ferme |)Ourra se dépiter contre la fermeté de son père, mais il ne s'en étonnera pas, il la comprendra; c'est avec ces armes-là qu'il nous attaque; elles doivent nous servir à le repousser : s'il nous eût trouvés moins fermes que lui, il en aurait eu un peu de surprise, et à l'mstant même, sûr de ses avantages, puisqu'il se serait reconnu un moyen de succès que nous n'aurions pas, il aurait saisi ce défaut de la cuirasse pour nous faire agir et vouloir au gré de ses caprices et de son entêtement. En revanche la sévérité ne nous servirait à rien avec un enfant doux et timide, parce qu'elle l'ébahirait et l'étourdirait sans qu'il pût la comprendre : elle est hors de son caractère, elle le frappe sans le persuader.

Mais n'allons pas nous y méprendre, et avoir avec Henri delà faiblesse au lieu de douceur, avec Alphonse, de l'entêtement au lieu de fermeté : tout serait perdu dès lors; car, loin de nous servir de la bonne moitié du caractère pour combattre la mauvaise, nous ne ferions

que fortifier et féconder celle-ci. La faiblesse de Henri serait bientôt capricieuse ou tout à fait indolente ; Alphonse n'emploierait plus son entêtement qu'à chercher les moyens de déjouer le nôtre, et nous perdrions tout l'avantage de notre supériorité naturelle en n'opposant aux défauts de nos enfants que des défauts pareils, tandis que nous gagnons tout au contraire en leur opposant les qualités correspondantes. D'ailleurs, l'inégalité et l'injustice se glisseraient aussitôt dans nos rapports avec eux : faibles avec Henri, entêtés avec Alphonse, nous céderions trop à l'un, trop peu à l'autre : rien ne serait plus fâcheux. Le traitement doit être égal; les mêmes principes doivent nous guider dans notre distribution de complaisances et de refus, de châtiments et de récompenses : qu'aucune distinction, aucune disparité ne se laisse apercevoir. C'est dans notre ton, dans notre manière d'ordonner, de parler, que nous devons nous conformer au caractère différent des deux frères. Ce que vous refusez avec fermeté à Alphonse, refusez-le également, bien qu'avec douceur, à Henri. Si vous accordez à celui-ci ce qu'il vous a demandé avec douceur, en le refusant à son frère qui a été impérieux dans sa demande, montrez à ce dernier que votre refus n'est pas causé par la nature même de la chose qu'il voulait obtenir, puisque vous l'avez accordée à Henri , mais par le ton qu'il a mis dans sa requête. II sentira que l'inégalité de votre traitement

ne vient pas de votre injustice, mais de son propre tort, et cette remarque, au lieu de vous nuire dans son esprit, lui apprendra à se connaître. C'est ainsi que sans tromper ni aigrir ces deux enfants, vous pourrez faire tourner au profit de chacun d'eux votre manière d'être avec son compagnon. Henri, accoutumé à votre douceur, vous verra prendre au besoin un ton sévère avec Alphonse, et l'idée d'une sévérité raisonnable entrera dans sa jeune tête, tandis qu'Alphonse, témoin de la douceur avec laquelle vous répondez aux propositions modestes et timides de son frère, en conclura qu'il y a de l'avantage à être doux, et pourra bien vouloir en essayer Tâchez que chacun d'eux vous voie pratiquer, dans toutes vos relations, la vertu que vous voulez lui enseigner, non-seulement à cause de l'exemple, mais afin qu'il reconnaisse clairement que, si vous êtes parfois plus exigeant ou plus sévère avec lui qu'avec ceux qui vous entourent , c'est sa faute et non pas la vôtre.

N'imaginez pas qu'il soit peu important d'étudier ainsi de très-bonne heure les dispositions naturelles de vos enfants et d'appliquer soigneusement, dès qu'elles paraissent, les principes que je viens d'indiquer. On disait à Platon, qui voulait que l'on reprît un jeune enfant d'une petite faute qu'il venait de commettre, et qui avait évidemment sa source dans un penchant de son caractère : C'est si peu de chose! — C'est peu de

chose . il eut vrai, répondit-il, mais ce n'est pas peu de chose que l'habitude. Tous nos penchants ont une forte tendance à devenir des habitudes, et c'est pour cela (jue, s'ils sont mauvais, il faut les combattre dès qu'on les aperçoit, de peur d'avoir à lutter plus tard contre la force de riiabitude et contre celle du penchant.

Comment apercevoir les penchants? comment les reconnaître ? Ici l'on ne saurait donner de préceptes, et tout est remis à la sagacité attentive des parents. Ce qu'on peut dire, c'est que l'enfance ne dissimule rien ou se trahit sans cesse : « C'est nature qui parle, dit Montaigne, de qui la voix est lors plus pure et plus na'ifve qu'elle est phts gresle et plus neufve. » Une mère , un père soigneux auront peu de peine à comprendre cette voix, surtout s'ils l'étudient dans les relations qu'ont leurs enfants, soit entre eux, soit avec de petits camarades. Avec leurs supérieurs, les enfants ne montrent l)as toujours ce qu'ils sont, et jamais tout ce qu'ils sont; la crainte les retient • leurs inclinations, leurs idées s'altèrent en traversant la distance qui les sépare de ceux qui les gouvernent. En ce cas, d'ailleurs, ils n'agissent point ou fort peu ; ils reçoivent les impressions qu'on leur présente, se les approprient bien ou mal, et ne déploient guère devant leurs maîtres cette activité spontanée dont les motifs et la marche dévoilent les traits du caractère. Plus les parents sauront diminuer

ces obstacles qui les empêchent de bien connaître

leurs enfants, plus l'éducation deviendra excellente et facile; mais ils ne pourront les lever tout à fait: la nature des choses s'y oppose ; et c'est dans leurs rapports avec leurs égaux, dans leurs récréations, dans leurs querelles que l'on doit apprendre à connaître ces petits êtres dont les penchants, les passions , les pensées se manifestent alors sous leur vraie forme et dans toute leur puissance. Les jeux des enfants, dit encore Montaigne, ne sont pas des jeux, et il les faut juger comme leurs plus sérieuses actions. C'est pour cela qu'on doit se garder d'y gêner en rien leur liberté; ce serait se priver volontairement du meilleur moyen de voir ce qu'ils ont dans l'esprit et dans l'âme : aussi ne sauraisje trop recommander aux pères et aux mères d'examiner leurs enfants aux heures de jeu et de loisir, non comme surveillants et comme guides, mais comme simples observateurs, et pour profiter ensuite de ce qu'ils auront découvert.

Locke, dans son ouvrage sur l'Éducation, a consacré un chapitre à cette vérité : Qu'on doit avoir égard au tempérament des enfants. Ses réflexions, bien que peu étendues et peu fécondes, prouvent l'nnportance qu'il attachait à ce soin. Il serait aisé d'en suivre le développement et de montrer que, dans toutes les circonstances, quel que soit l'état auquel un enfant est destiné, son caractère doit influer beaucoup sur les moyens dont on se sert pour faire de lui ce que

l'éducation veut faire de tous, un homme vertueux. Certains moyens peuvent être constamment applicables; cependant je suis plus porté à croire qu'il en est de constamment mauvais , et que quant à ceux qui sont bons, leur emploi doit toujours être modifié par les dispositions naturelles de chaque individu.

CONSEILS

D'UN PERE

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