PREFACE. IX
sont engagés. Certainement entre l'impie qui nie Dieu et le rationaliste qui se repose dans la confiance que, sans sortir de l'ordre naturel, et au prix de je ne sais quelle transformation, il a trouvé et fondé Dieu, Tintervalle est immense ; immense, à coup sûr, devant la justice divine aussi bien que devant l'équité humaine. Et telles sont h la fois notre effervescence et notre misère intellectuelles que, dans ce vaste espace, à tous les degrés, depuis le matérialisme grossier jusqu'au déisme pur, se rencontrent et probablement, hélas ! se rencontreront toujours des esprits éminents et des cœurs sincères. Les chances et les formes de l'erreur sont infinies et infiniment variées; et l'homme, en y tombant, fait des efforts infinis pour retenir quelques débris de vérité ; et Dieu permet qu'il y réussisse, ou qu'il se peisuade honnêtement qu'il y a réussi : ce qui fera un jour ou son excuse ou sa planche de salut.
J'admets toutes les distinctions, toutes les inégalités, toutes les sincérités ; j'affirme seulement deux choses : l'une, qu'entre les écoles philosophiques de notre temps , quelque divers que soient leurs systèmes et leurs mérites, il y a ceci de commun quelles n'admettent pas l'ordie surnaturel, et qu'elles s'eirorcenl d expliquer et de
t PRÉFACE.
gouverner, sans son secours , l'homme et le monde ; l'autre , que , là où la foi dans l'ordre surnaturel n'existe plus, les bases de l'ordre moral et social sont profondément et de plus en plus ébranlées, l'homme ayant cessé de vivre en présence du seul pouvoir qui le surpasse réellement, et qui puisse à la fois le satisfaire et le régler.
L'ordre naturel est le champ ouvert à la science de l'homme; l'ordre surnaturel est entr'ouvert à sa foi et à son es[)érance ; mais sa science n'y pénètre point. Dans l'ordre naturel, l'homme exerce une part d'action et de pouvoir; dans l'ordre surnaturel, il n'a qu'à se soumettre. On a dit, dans un esprit de conciliation et de paix : « La religion et la philosophie sont deux sœurs qui se doivent nmluellement respect et protection.» Paroles encore empreintes des chimères de l'orgueil humain : la philosophie vient de l'homme ; elle est l'œuvre de son esprit : la religion vient de Dieu; l'homme la reçoit, et souvent l'altère après l'avoir reçue; mais il ne la crée point. La religion et la philosophie ne sont point deux sœurs ; ce sont deux lilles , l'une de « noire Père qui est aux cieux, » l'autre du simple génie humain. Et leur condition en ce monde ne saurait être égale, pas plus
PUÉFACE Tl
que ne l'est leur origine; l'autorité est l'apanage (le la religion; celui de la philosophie, c'est la liberté.
J'aborde ici la seconde des idées souveraines, et aujourd'hui plus que jamais essentielles pour l'ordre vrai, que je voudrais mettre dans tout leur jour.
« Le christianisme, dit M. Veuillot, c'est l'autorité. »
Certainement : le christianisme, c'est l'autorité; mais ce n'est pas l'autorité seulement, car c'est tout l'homme, toute sa nature et toute sa destinée. Or la nature et la destinée de l'homme, c'est l'obéiss^mce morale , c'est-à-dire l'obéissance dans la liberté. Dieu a créé l'homme pour qu'M obéît à ses lois , et il Ta créé libre pour qu'il obéît moralement. La liberté est d'institution divine, comme l'autorité; ce qui est d'œuvre humaine, c'est la révolte et la tyrannie.
Dans l'étal social, l'autorité et la liberté ont, l'une et l'autre, besoin de garanties, et elles ont, l'une et l'autre, droit à ces garanties. Il faut des freins pour contenir ceux qui ont à gouverner et ceux qui sont à gouverner , car les uns et les autres sont hommes. De là les institutions et les lois politiques qui tantôt soutiennent, tantôt limi-