LÉGALITÉ HUMAINE
affection morale qui l'anime. S'il en est ainsi, nous allons retrouver ce principe dans la vie de ce peuple, il se fera jour dans tous les détails de son existence, il percera à travers toutes les inégalités, et non pas, je Pespère, l'inégalité à travers toutes les égalités.
Je veux bien que le savant recherche le savant, l'homme d'esprit son semblable, l'homme de loisir celui qui a du loisir; je veux bien que des intérêts et des occupations communes rapprochent certains individus et forment des classes. Égalité n'est pas confusion. Mais il n'y aura, n'est-il pas vrai, aucune barrière insurmontable entre une classe et une autre? mais à la plus grande distance de culture ou de fortune, on se souviendra qu'on est homme, et que c'est là la plus profonde des ressemblances? mais le riche ne prétendra pas au respect des pauvres pour son or, pour son champ, pour sa vigne, pour son équipage? mais on ne rougira pas d'être vu en compagnie de telle ou telle personne, pourvu qu'elle soit honnête? mais on n'aura pas honte d'un parent sans culture ou d'un ami d'enfance au langage et à l'habit grossier ? mais on ne sera pas, avec les honnêtes gens de bas étage, affable seulement et condescendant, mais civil et affectueux? mais on n'abusera pas de sa supériorité d'esprit pour flétrir et ridiculiser la simplicité, ni de son éloquence pour la déconcerter? mais on ne regardera pas comme gens qui ne comptent pas ceux qui ont le désavantage de
194 l/ ÉGALITÉ BTMAINE.
penser peu> ou le malheur de raisonner malt mais on ne sera pas tyran dans sa maison et avec ses entours après avoir proscrit la tyrannie dans l'État? \\ mais on aura plus volontiers de la pitié que du mépris pour ceux quiontfailli? mais la qualité d'homme remportera sur toutes les autres, et assurera toujours à celui qui en est revêtu un accueil cordial ou compatissant? Que vous dirai-je? on sera toujours disposé, toujours prêt à se faire pauvre en esprit, à devenir simplement homme avec ceux qui ne sont guère que cela, à respecter en eux cette qualité d'homme qui est si grande et dont rien n'a pu les dépouiller, à rendre, en un mot, selon, la recommandation de saint Pierre, V honneur à tout le monde (1). C'est à vous, mes frères, à nous dire si, sous tous ces rapports, nos cœurs ont gagné autant que nos lois. Nommez-nous une constitution qui déracine l'orgueil ; prouvez-nous que, dans l'ordre social dont vous vous félicitez, il y a moins de place pour l'orgueil? prouvez-nous qu'il y a dans les institutions quelque moyen de rendre l'orgueil plus traitablcet moins avide de victimes; en un mot, prouvez-nous qu'une révolution politique peut donner à l'homme un autre cœur, et que, pour chacun des individus qui la subissent, elle renferme la régénération ; alors vous aurez raison, et nous, qu'aurons-nous à faire
(1) i Pipriv,!, il.
l'f.<;amtk humunf. 195
que d'enfermer dans une arche, sous l'aile étendue * des chérubins, ces tables nouvelles, plus précieuses et plus puissantes que les tables de Sinaï?
Non, non, la reconnaissance involontaire du droit ici ne suffit pas. Le respect de l'égalité veut être rattaché plus haut.
Vous voulez que, daifg l'homme, je respecte Thomme créé du même sang que moi-même, animé du même souffle de vie par le même Créateur, formé comme moi à l'image de Dieu. Mais comment voulez* vous que j'honore dans un autre une image que je n'honore pas en moi ? comment voulez-vous même que je la -reconnaisse, cette image, lorsqu'elle e$t effacée en moi? Je dois, dites-vous f respecter la créature immortelle. Ahl vous avez raison; mais avant tout, il faudrait me souvenir que je suis immortel. Je dois respecter la créature de Dieu : sans doute par suite et en vertu de mon respect pour Dieu? Mais si malheureusement j'ai cessé de respecter Dieu, à quel titre voulez-vous que je respecte sa créature? Il me faudrait le craindre beaucoup pour rendre seulement un peu d'honneur à son ouvrage; et voici que vous m'ordonnez d'honorer beaucoup l'ouvrage à cause de l'ouvrier que j'honore très peu! Si vous voulez que la dignité humaine me soit chère et sacrée, rendez-moi d'abord cher et sacré celui de qui elle procède ; mais tant quç Dieu n'est pas respecté, il est injuste d'exiger que l'homme res-
1% lV.gauté humaine.
pecte l'homme, et cette exigence même est un outrage à Dieu.
Dans l'absence ou dans le mépris de la religion, te* il ne reste, pour protéger la dignité humaine et le lil principe de l'égalité, qu'un instinct trop vague et un lies sentiment trop faible pour tenir tête à un orgueil |b* qui devient féroce lorsqu'il n'est pas dominé. Si i*vous vous examinez vous-mêmes, mes frères, vous l^ trouverez que vous avez mille fois plus d' inclination V à vous élever qu'à vous abaisser ; vous vous rappel- \ lerez mille occasions où le sentiment de votre supé- 1 riorité réelle ou prétendue vous a tentés au dédain ] et à l'insolence; vous ne trouverez pas que cette ' grande qualité d'homme vous ait beaucoup imposé dans les faibles et dans les chétifs; vous vous rappellerez que bien souvent vous ne vous êtes senti avec eux aucune communauté qui vous les rendit respectables. Et d'une autre part (car vous avez des supérieurs comme vous avez des subordonnés, et il n'y a guère, en toute société, qu'un homme qui n'ait personne au-dessus de soi, et qu'un homme qui n'ait point d'inférieur), d'une autre part, vous n'avez guère, dans vos rapports avec de plus grands et de plus puissants, respecté en vous-mêmes celte dignité d'homme; du même fond d'orgueil dont vous vous éleviez, vous vous êtes abaissés pour plaire et pour parvenir, et souvent même, chose étonnante! sans but et sans intérêt. Fi quelque |
l'égalité humaine. 197
chose vous a préservés de cet avilissement, c'est encore l'orgueil agissant dans un autre sens, et non pas le respect auquel vous vous sentiez obligés envers l'image de Dieu, que vous portez en vous. Peu d'hommes tiennent le milieu entre ces deux extrêmes ; les uns ne respectent pas leurs semblables, les autres ne se respectent pas eux-mêmes : peu d'hommes du moinsdans un esprit religieux; et combien d'hommes qui n'ont de respect ni pour les autres ni pour euxmêmes!
Tel est -l'effet qu'aura partout et malgré tous les efforts l'affaiblissement de la religion, l'abolition de la présence de Dieu dans les cœurs. Le sentiment de l'égalité humaine est toujours dans une exacte proportion avec le sentiment de la présence de Dieu; parce qu'il faut une base au respect de l'homme pour l'homme, et que cette base ne peut être que Dieu ; et parce qu'il n'est pas possible, parce qu'il n'est pas juste de continuer à respecter l'homme quand on a cessé de respecter Dieu. Or, comme Dieu ne peut être révélé au cœur de l'homme que par Dieu même, c'est de lui aussi que procèdent toutes les vérités qui dépendent de la première des vérités, et tous les sentiments qui dépendent du plus juste des sentiments. C'est à Dieu qu'il appartient de restaurer dans rame humaine le principe et l'amour de l'égalité humaine.
Aussitôt que Dieu se communiquera directement
198 l'égalité hlmajkb.
à l'âme, il lui* dira cela avec tout le reste; et c'est pourquoi tout homme , en devenant chrétien , ne peut manquer de rendre hommage au principe de l'égalité. Mais je ne puis m'empècher de tourner votre attention sur une des plus intéressantes merveilles de l'Évangile, et de vous montrer comment, d'une manière toute particulière, l'Évangile a prêché l'égalité.
L'égalité, avons-nous vu, c'est le respect de F homme pour l'homme» Mai» ce qui nous empêche de respecter l'homme, c'est que nous ne le voyons pas. Ce qui nous le cache et ce que nous voyons, ce sont mille accessoires de force ou de faiblesse, de richesse ou de pauvreté, de savoir ou d'ignorance, de petitesse ou de grandeur, qui l'entourent et que nous prenons pour lui. Parce que nous sommes vains et charnels, nous voyons l'homme riche ou pauvre, l'homme instruit ou ignorant, l'homme d'esprit ou l'homme borné , et jamais l'homme. Et même quand nous le considérons sous un point de vue plus élevé, celui de la moralité, nous ne .voyons encore dans la vertu de l'homme vertueux qu'un don qu'il & est fait à lui-même, non «ne chose que Dieu a mise en Ini; en sorte qu'ici encore ee qui obtient notre respect, c'est tel ou tel homme et non l'homme.
Il semble que le moyen de rétablir le principe de
l'égalité humaine. 199
l'égalité et de le faire triompher, c'était de revêtir tous les hommes à la fois d'une telle dignité, qu'elle fît disparaître toutes les distinctions, et d'une gloire qui engloutît toutes les gloires. Mais je vous demande à quel titre Thom me pécheur eût obtenu, en tant qu'homme, l'éclatante faveur que nous supposons. tJn autre moyen restait. Ah ! ce n'était pas un moyen; c'était d'abord l'inévitable accomplissement des menaces de la loi ; c'était d'abord le juste salaire de notre iniquité; mais enfin, à ne considérer que le sujet qui nous occupe, nous pouvons l'appeler moyen : ce moyen, c'était, non de nous revêtir tous, mais de nous dépouiller tous ; de nous dépouiller, fton comme individus, mais comme hommes; de nous dépouiller intérieurement ; de nous dépouiller tellement S fond que tout ce qui pouvait nous rester en fait de distinctions et de décorations temporelles, que cette pourpre, que cette renommée, que cette puissahce, que cette sagesse, que celte vertu même dont nous nous attribuons le mérite, ne parût plus autour de notre personne, autour de l'homme, que comme de sales et misérables haillons. Le moyen, c'était de nous déclarer tous ensemble, et au même titre, au même degré, condamnés et perdus ^ c'était de nous envelopper tous ensemble dans la rébellion!
Quanti le prince de la paix, tout plein d'une gloire inférieure, et salué du haut des cieux par l'alléluia
200 l'égalité humaine.
des anges, sortit du prétoire, couvert d'un manteau d'ignominie, abandonné de tous et de ses disciples mêmes, un mot de Pilate le désigna à la multitude : Voilà l'homme! Et nous, après avoir vraiment cherché l'homme sous tous les déguisements divers, l'homme véritable, l'homme seulement homme, nous l'avons trouvé, dépouillé de toute gloire intérieure, haïssable à Dieu, haïssable à lui-même, un objet de pitié pour les anges et d'effroi pour la création. À notre tour nous disons : Voilà l'homme! oui, voilà l'homme; mais vous voilà vous-même aussi, homme ébloui de votre propre éclat ou de l'éclat d'aulrui; vous voilà tous, ô hommes! jugez s'il y a parmi vous un être dont vous puissiez faire votre idole ; jugez s'il en est un dont vous puissiez faire votre adorateur !
Une si profonde infortune, subie en commun, rétablit sans doute, d'une manière redoutable, la primitive égalité. Toutes les distinctions, toutes les gloires s'abîment dans cet opprobre. La mort ellemême ne nous égalise pas si bien ; car elle laisse à la vanité humaine le temps de jouir de ses avantages ; elle les enlève, elle ne les nie pas. On a beau se représenter un cadavre sur ce trône, un squelette sous cette pourpre. Jeux funèbres et vains de l'imagination : la vie est plus forte. La mort est plus loin, très loin. On s'applique à vivre avant de mourir. On se prolonge ans l'avenir par mille ingénieuses pré-
' l'ëGALUÉ lit MAINE. 301
cautions. On ajoute à sa vie la vie de ses descendants* Mais la conviction du péché est une mort avant la mort, une mort suprême. Elle éteint par avance le flambeau de la vie. Elle ne permet aucune compensation. On peut donner lechange à la mort, à elle jamais. Tout s'efface, tout se décolore, toute prétention devient ridicule, toute gloire semble une parodie; et l'âme qu'avait soutenue jusqu'alors la fièvre de l'ambition ou l'ivresse du succès, s'affaisse en elle-même et s'ensevelit dans son deuil.
Mais je ne vois sortir de cette mort que des fruits de mort. Surtout je ne la vois pas introduire dans les âmes et dans le monde le principe que nous cherchons. Je veux croire que l'homme qui se sent frappé au cœur parla sentence du Dieu juste, songe peu, dans son angoisse, à jouir de la confusion de ses compagnons d'infortune, et de les voir précipités de leur gloire imaginaire; mais c'est un bien petit effet d'une bien grande cause. Allons plus loin, mes frères; sortons de ces ténèbres, connaissons toute la vérité, et réjouissons-nous à sa lumière.
// les a tous enfermés dans la rébellion pour faire miséricorde à tous. Voilà la vérité, voilà la vie. Nous ne considérons pas aujourd'hui cette vérité par ses plus grands côtés , qui sont la bonté et la justice de Dieu, le salut du pécheur, sa naissance à une nouvelle vie, sa sanctification progressive ; nous ne
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voulons voir cette vérité que dans son rapport avec f notre sujet. Avons-nous, cette fois, trouvé le grand principe de l'égalité ?
Nous pourrions ici invoquer à la fois le témoignage de l'incrédule et celui du croyant, et appeler à la raison du premier comme à l'expérience du second. La raison du premier lui dira que la doctrine que nous prêchons ne peut manquer de créer, cfcez ceux qui l'acceptent, un vif sentiment de l'égalité humaine. Mais nous aimons mieux laisser parler l'expérience du second. Peut-être que dans son cœur il nous a déjà prévenus, pour nous dire : « Vous me faites régal des autres hommes : c'est à peine si j'ose accepter ce titre ; car je me sens, en rentrant en moi-même, le premier des pécheurs. Je ne, puis me figurer qu'aucun autre ait abusé autant que moi de la bonté de Dieu. Jugez si j'ai lieu de demander ma place au-dessus d'aucun autre. Quant aux distinctions de ce monde, comment pourraient-elles nf empêcher de voir dans les hommes autre chose que des égaux? Mes supérieurs? leur état de condamnation les abaisse jusqu'à moi; mes inférieurs? la grâce qu'ils ont reçue les élève jusqu'à. moi. Tous eiifermés dans la même rébellion, nous avons tous été embrassés par la même miséricorde. L'heure solennelle approche où toute distinction 3' effacera dans une communauté de paix et de gloire : qu'importe qu'en attendant, l'un de nous porte un man-
l'égalité humaine. 203
teau de pourpre et l'autre un manteau de bure, que l'un commande et que l'autre obéisse ; que l'un soit cempté pour rien dans le monde et l'autre pour quelque chose? Nous serons tous à la fors dépouillés et revêtus à jamais. Dès ici-bas, que le frère qui est dans la bassesse se glorifie dans son élévation, que le riche s'humilie dans sa bassesse, et que tous deux se réjouissent de leur salut. Je les honorerai tous deux, .puisque Dieu les a tous deux honorés; et quant à l'inégalité extérieure qui est entre eux, j'y consentirai comme à une volonté de 'Dieu , toujours sage et toujours bonne. Dieu veut qu'il y ait des pauvreset des riches : je le veux avec lui ; mais je sais aussi , grâce à lui , que le pauvre et le riche s'entre-rencontrenl sur la terre et dans le ciel, et que c'est Lui qui les a faits. »
Tels senties sentiments du chrétien , parce qu'il juge toutes choses au point de vue de l'éternité, et parce que le bonheur dont il jouit le met au-dessus de toutes les vicissitudes, et lui fait voir du même œil les situations les plus diverses. Il consent. à l'inégalité, mais l'égalité lui est sacrée. Il va plus loin, dans ce sens, que n'irait l'homme du monde le jilus zélé pour l'égalité. Car s'il honore dans ceux qui ont reçu plus de grâces que lui des monuments remarquables de la puissance de Dieu, il s'humilie vis-à-vis de ceux qu'il a devancés, en se disant : Qu'aide dvnc que je ne l'ait reçu , et $i je toi reçu f
20& l'É(, ALITE HCJdAlNE.
pourquoi m en glorifier comme si je ne ï avais pas reçu? Il ne se croit volontiers au-dessus de personne; il trouve dans les moins avancés, dans les plus faibles, de quoi s'humilier en lui-même. Sachant ce qu'il eût pu devenir, si la main de Dieu ise fût retirée de lui, il ne méprise personne; il se garde de briser le roseau froissé; il a le sentiment de l'égalilé à Tégard même de ceux que la justice humaine a flétris; sa justice, plus délicate et toute spirituelle, les replace dans la communauté humaine , et il tarde à sa charité de les voir introduits dans la communauté chrétienne.
Jugez si l'égalité peut recevoir des atteintes dans une société où chacun, regardant les autres par humilité comme plus excellents que lui-même, ne se croit digne que de la dernière place, et la réclame, comme dans la société mondaine on réclame la première. Car c'est là, vous le savez, l'esprit de l'Évangile, et l'objet le plus fréquent des recommandations du Sauveur et de ses apôtres. On n'est pas chrétien , on n'a pas compris le christianisme, si l'on est dans d'autres dispositions; car on oublie que Jésus-Christ est venu dans le monde pour servir et non pour être servi; qu'il a lavé les pieds de ; ses disciples, et qu'il a voulu que nous fissions tous de même. L'ÉvangiJie est tellement plein de ces idées, tout son contenu est tellement opposé aux prétentions de la vanité., il nous oblige tellement à
l'égalité humaine. 206
ne point aspirer aux choses élevées, mais à marcher avec les humbles; en un mot, il est tellement à l'extrême opposé de notre orgueil , qu'il n'a pas même songé à nous dire que nous sommes égaux les uns des autres; si bien qu'en prêchant aujourd'hui sur l'égalité, je prêche sur un sujet que l'Évangile n'a point indiqué. C'est que, du premier coup et d'un seul élan , il va bien au delà. Il passe, sans y regarder, à côté du dogme de l'égalité pour arriver à celui de la fraternité. Sa méthode est d'absorber le médiocre dans l'excellent, et l'humain dans le divin. Nulle part, il ne nous dit que les hommes sont égaux ; vérité que sans doute il ne nie pas, mais qu'il ignore pour ainsi dire, tant elle est au-dessous du point de vue et de l'esprit de Jésus-Christ. Mais il nous dit que nous sommes membres d'un même corps, tous acceptés, tous nécessaires, tous subordonnés au même chef en qui se trouve le principe de notre vie à tous. Nous sommes membres les uns des autres, tellement unis que la souffrance ou la santé d'un membre devient la souffrance ou la santé de ' tous les autres* Nous sommes frères, en un mot ; et qui va songer, entre des frères, entre les enfanls d'un même père et d'une même mère, à chercher des inégalités?, Ces frères, du moins, ne se regardent pas comme inégaux entre eux; ils en sont si loin . qu'ils ne s'avisent pas même de remarquer qu'ils sont égaux; leur fraternité ne leur permet pas. même
200 l/ÉGALIiB HUM/UNE.
cette pensée. Pareillement les chrétiens , ne sontpas égaux d'abord, puis frères ensuite ; ils sont frères d'abord, et parce qu'ils sont frères, ils sont égaux. Dès lors, toutes les différences que la naissance, la fortune, l'éducation peuvent avoir mises entre eux, ces différences, visibles pour leurs yeux, sont invisibles pour leurs cœurs; la qualité de frères efface tout; elle égalise les conditions sans les effacer; elle ■ élève doucement le pauvre yers le riche, abaisse doucement le riche vers le pauvre ; elle fait de leurs inégalités mêmes des moyens de rapprochement, des liens; elle tourne au profit de leur union ce qui semblait devoir être une cause d'éloignement et de séparation; et elle s'applaudit d'une inégalité de partage, sans laquelle les frères auraient moins d'occasions de se chercher et de se toucher.
Que le .christianisme fasse, des hommes, autant de membres les uns des autres, autant de frères, c'est ce que le chrétien seul peut biep comprendre, parce que lui seul aussi comprend bien que Dieu puisse être appelé Père. Il n'est pas seul cependant à employer ces expressions , qui sont devenues usuelles dans la chrétienté. Mais quel autre que lui en sent la force, la douceur, la vérité? Ce n'est pas le raisonnement, c'est l'expérience qui lui en a donné le secret. Il ne sait pas seulement, il sent que les hommes sont sqs frères. 11 ne peut pas lui venir à > pensée de les voir sous un autre aspect.
l'égalité humaine. .207
Il croirait faire injure à l'Evangile et à la croix de son Éauveur ; et, du moment qu'il sentirait s'affai- Èlir dans son Cœur la fraternité humaine, il saurait et s'apercevrait que la paternité de Dieu, que l'esprit d'adoption a souffert dans son cœur dans la même mesure. Faut-il, après cela, vous dire qu'il regarde ses frères comme ses égaux? que l'égalité humaine n'a pas d'asile plus assuré que le cœur du chrétien? que personne ne peut rendre à ce principe un hommage plus entier, plus absolu? que les doctrines et les inclinations les plus libérales n'approchent point, à cet égard, des sentiments d'un vrai chrétien? que la société chrétienne, je dis la société des deux premiers venus d'entre les chrétiens, est, sous ce rapport, le modèle et l'idéal de la société civile? et enfin que la société civile n'approchera de son but, ou de ses différents buts, ordre et liberté, égalité et paix, qu'à proportion qu'elle sera chrétienne?
Ah ! mes frères, je crois que vous en êtes convaincus, et que vous le désirezr Hâtez donc ce progrès par vos vœux, par vos prières, par vos efforts ; soyez chrétiens, pour que la société soit chrétienne ; enseignez l'égalité par la fraternité; montrez dans le racheté de Jésus-Christ l'image et le modèle du bon citoyen ; faites voir que toutes les vertus civiques découlent de cette même source, et que l'union des âmes en Dieu est le seul gage du bon ordre de la société; transportez à votre patrie terrestre et passagère les
?08 l'ÉGALITB HCHAHfl.
caractères de votre patrie céleste et immortelle ; obtenez de Dieu, par de constantes prières, d'être, selon la parole de son Fils, une ville bâtie sur une montagne, que tous voient, que tous envient, et dont toutes les eités soient jalouses de réfléchir la gloire et de reproduire la félicité.
Pourquoi avons-nous jeûné, et tu n'y as point eu d'égard? Pourquoi avons-nous affligé nos âmes, et tu ne t'en es point soucié? Voici, dans le jour de votre jeûne vous trouvez votre volonté, et vous exigez ce qui vous est dû, en tourmentant les autres. Voici, vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, et pour frapper du poing avec méchanceté; vous ne jeûnez point comme ce jour le requerrait, pour faire que votre voix soit exaucée d'en haut. Est-ce là le jeûne que j'ai choisi, que F homme afflige son âme un jour? Est-ce en courbant sa tête comme un jonc, et en étendant le sac et la cendre? Appelleras-tu cela un jeûne et un jour agréable à V Éternel? N'est-ce pas plutôt ici le jeûne que j'ai choisi, que tu dénoues les liens de la méchanceté, que tu délies les liens du joug, que tu laisses aller libres ceux qui sont foulés, et que vous brisiez tout joug? N'est-ce pas que tu rompes de Ion pain à celui qui a faim, et que tu fasses venir dans ta maison les affligés qui vont errant; que quand tu vois celui qui est nu, tu le couvres^ et que tu ne te caches point de ta propre chair? A lors ta lumière éclôra comme taube du jour, et ta guérison germera incontinent ; ta justice ira devant toi, et la gloire de l'Éternel sera ton arrière-garde. Alors tuinvoqueras, et V Éternel t'exaucera; tu crieras, et il dira : .Me voici. Ésaïe, LVII1, 3-9.
210 LE JEÊNK
A la suite d'un jeûne qu'ils ont célébré, les Juifs s'étonnent de n'avoir pas reçu quelque témoignage particulier de la faveur de Dieu. Pourquoi , disentils, avons-nous jeûné et tu ny. as point eu d'égard!
pourquoi avons-nous affligé ntfs âmes et tu ne t'en « point soucié?
Pour riousv mes frères, qui àvoiW éélébré il y a peu de jours un jeûne national, on n'entend point les mêmes plaintes sortir de notre bouche, parce que nous n'avons point attendu, comme récompense de notre jeûne, quelque délivrance particulière ou quelque témoignage éclatant de ïa biétiVeîflance divine. Mais la réponse que met le Seigneur dans la bouche d'Ésafte ne s'adresse pas moins à nôusv Ce n'est pas sans but et sans espéfance' que nous avons Jeûné. Nous nous flattons, de n'avoir pas jeûné sans profit. Nous aimons à croire tout au moins que noire jeûne a été agréable à Dieu . Or , il importe de ne pas être dans l'illusion à ce sujet. Il importe, pour nous bien juger c[uant au passé, et pour nous bien régler quant : à l'avenir, de savoir quels sont les défauts qui empêchent nos jeûnes d'être agréables à Dieu, et à quelles conditions nos jeûnes lui sont agréables. Où l'appréndrons-nous mieux que dans les graves reproches qu'Ésaïe adresse au peuple juif de la part de l'Éternel?
Voici , leur dit-il, dans le jour de votre jeûne vous trouvez votre volonté, et vous exigez ce qui tiouê est dû
en tourmentant les autres. C'est un grand malheur que de trouver sa volonté dans les acteg mêmes ou Pôn devrait la perdre. Perdre notre volonté, c'est-à-dire la subordonner à celle de Dieu, ne vouloir qtte ce que Ûiéu Veut, devrait être le but constant oe nos efforts, et ce n'est pas quelquefois, ô'e^t (otijotfrs, que nous sommes èoupableé en trbuvatft notre volonté. Et C'est piafce que nous retombons Safls Cesse dàfis cette recherche denou&rtiêrties, qu'il ai été nécessaire d'empfoyèr certains jours à perdre notre tiolonti, en faisant d'une! manière plus directe et plu» exolusive la volonté de Dieu. Le jour du jeûné est tin de ces jours consacres* Nous l'eftlevons, ainsi que le dimanche, âtfx affaires du tiiondé pour lé donner au culte, qui est tout d'Sbôrd une déclaration Solennelle de soumission et de dépendance ; et de plus, nous écartons scrupuleusement toutes les distractions, nous faisons taire les btuitS du monde, pour ne voir, s'il est possible, et ti'entendre que Dieu seul ; nous étendons suï* notre vie un voile de tristesse, en signe de la douleur que nous éprouvons d'avoir cherché notre volonté plutôt que celle de Dieu; enfin, nous nous privons de quelqu'une des jouissances que Dieu nous a permises, soit afin de témoigner que nous sommes indignes de ses faveurs même les plus ordinaires, soit |)our nous avertir que rien de ce qui est à nous n'est vraiment à nous, et que nous n'en jouissons que par un effet de la divine niiséricorde. En un mot,
212 u je£n*
tout annonce, tout proclame que nous n'aspirons point, en ce jour solennel, à trouver notre volonté, à nous trouver nous-mêmes, mais au contraire à perdre notre volonté, à nous perdre nous-mêmes dans le sein de notre Dieu,
Quel malheur donc si, dans le jour de notre jeûne, nous trouvons notre volonté ! car alors cette solennité, consacrée à honorer Dieu, n'a été qu'une occasion de l'offenser solennellement, et le jour destiné à déplorer nos péchés n'a été dans notre vie qu'un péché de plus» Or, quand est-ce que nous trouvons notre volonté dans le jour de notre jeûne? C'est lorsque, notre corps étant prosterné, notre orgueil reste debout; c'est lorsque, la tristesse étant sur notre front et dans notre contenance, la satisfaction de nous-mêmes est au fond de notre cœur ; c'est lorsque, refusant à notre chair quelque peu de sa nourriture accoutumée, nous repaissons notre âme de toutes les pensées qui flattent l'homme naturel ; c'est lorsque nous donnons à Dieu les dehors de la soumission, nous réservant d'ailleurs toute notre indépendance. Voilà ce que c'est que trouver notre volonté. Est-il impossible de trouver notre volonté dans le jour même de notre jeûne î Vous n'en doutez pas, mes frères, et il n'est peut-être pas un de vous qui, plus ou moins, n'en ait fait l'expérience. N'est-il pas possible encore de trouver sa volonté au moyen de ce jour du jeûne, et d'abriler nos passions snqs nos
AUQUEL DIEU n'a POINT D* ÉGARD. 213
sacrifices mêmes? Au premier moment on en voudrait douter; mais la chose n'est que trop certaine, et c'est bien ici qu'il faut reconnaître avec Jérémie que le cœur de l'homme est désespérément malin (1). Tous les actes de la religion, la religion elle-même, qu'est-ce pour plusieurs qu'une espèce de compromis dans lequel on sacrifie les choses auxquelles on 'tient moins, pour s'assurer la tranquille jouissance de celles auxquelles on tient davantage? une rançon payée une fois pour toutes en échange d'une liberté limitée, il est vrai, mais sûre désormais et inattaquable? et, pour tout dire en un mot, le fond sauvé aux dépens de la forme? Car la religion, pour plusieurs, n'est en effet qu'une forme. Et nous ne parlons point ici, sachez-le bien, de quelques observances cérémonielles ; ce que nous appelons forme va beaucoup plus loin , si loin , que les yeux mal exercés le prennent pour le fond même ; si loin, que les auteurs de cette adroite substitution en sont les premières dupes, s'imaginant avoir donné à Dieu le fond quand ils ne lui ont donné que la forme. La forme, c'est tout l'extérieur de la vie, et, en apparence, toute la vie. La forme, ce sont toutes nos habitudes, toutes nos relations, toutes nos amitiés, toute notre position dans le monde : c'est tout, excepté notre esprit qui reste le même. Je ne dis pas
(!) Jàrémio, XVII, 9.
que le sacrifice de cette forme ne coûte rien, il peut coûter beaucoup ; mais c'est toujours peu au prix de ce que nous nous réservons ; car ce que nous nous réservons, c'est nous-mêmes, et plus nous avons sacrifié le dehors, mieux nous appartient le dedans, que nous avons racheté, que nous avons payé comptant. N'avez-vous jamais entendu les gens du grand monde se moquer du commérage et des caquets de la société bourgeoise? comme s'il y en avait moins dans la leur, et comme si la méchanceté, pour s'exercer sur de plus hauts personnages et s'exprimer en meilleurs termes, en était moins méchante! Eh bien ! il y a de même un christianisme qui n'est à vrai dire qu'un mondanisme retourné ; il y a un monde chrétien, qui est monde dans toute la force du terme, et où l'on a porté tout l'esprit de l'autre, ainsi que d'une maison qui menace ruine on déménage dans un nouveau logis tout ce qu'on a pu emporter. Il est vrai que les meubles d*e la vieille maison ne paraissent pas faits pour la maison nouvelle, et s'y assortissent fort mal ; mais il y a toujours moyen de s'arranger, et au bout d'un certain temps la maison et l'ameublement semblent avoir été faits l'un pour l'autre. Parmi ces meubles, il y en a eu de trop gros, qui n'ont pas pu entrer j il a fallu les laisser dehors; mais ce qui reste suffit, et tout compté, on se sent bien chez soi. ï)e même certains péchés, certains travers n'ont pas pu entrer dans l'arrangement chrétien
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de la vie; mais, après tout, la porte s'est trouvée assez large pour les choses les plus indispensables, j'entends pour celles dont, en aucun cas, .l'homme naturel ne consent à se dessaisir. JFauHl le dire? de même que, pour les gens d'un certain monde, être de bonne société, c'est faire .poliment tout le mal qui se fait grossièrement ailleurs, pour une espèce de chrétiens, être chrétien, c'est être médisant, égoïste, sensuel avec de certaines gens, avec de certaines formes, avec un certain langage; c'est, sous le même chef, endosser un autre uniforme ; c'est. chanter sur un autre air la même chanson ; c'est caresser avec sécurité les mêmes faiblesses, les mêmes passions qu'on ne caressait autrefois qu'en tremblant; c'est avoir sacrifié une partie de ; ses goûts poi^r sauver l'autre. On souffre à dire d'aussi pénibles vérités ; mais que servirait de les nier? Or, si tout le christianisme de plusieurs chrétiens n'est qu'un moyen, non de perdre leur volonté, mais de la trouver plus sûrement, comment plusieurs ne l'auraient-ils pas trouvée dans le jour de leur jeûne, ou dans le jour de leur sabbat, comme le prophète le dit un peu pi Vis loin (1)? Et comment ce jeûne, ce sabbat, ce christianisme où nous avons trouvé notre volonté, pourraient-ils être bénis?
AfU reste, tout est compris d$ns cette seule cfyose :
(1) Ésaïe, LVI1I, 18.
216 LE JfcLKE
trouver sa volonté. Celui qui a trouvé sa propre volonté au lieu de celle de Dieu, a trouvé le mal, et le principe de tout mal ; car le principe de tout mal, c'est d'avoir une volonté à nous. Comprenez-nous bien, mes chers auditeurs. Le christianisme ne consiste pas à ne point vouloir, tout au contraire; le christianisme prétend seulement nous donner une volonté conforme à celle de Dieu , et la fortifier de plus en plus dans celle direction. Ce qu'il condamne, et ce que le prophète condamne dans notre texte, ce n'est pas d'avoir une volonté, mais de ne pas appliquer notre volonté à vouloir uniquement ce que Dieu veut. Or, c'est là ce que nous appelons le principe de tout mal. Car, alors même que nous ne voudrions pas précisément ce qui est mal, il suffirait que la volonté. de Dieu ne fût pas la raison et la règle de nos déterminations, pour qu'elles fussent mauvaises ; le premier mal est de désobéir ou de ne pas obéir à Celui à qui toutes nos actions doivent se rapporter, et le bien même que nous faisons, si nous le faisons sans obéissance, ou pour nous obéir à nous-mêmes, par cela seul n'est pas absolument le bien. Une volonté qui prétend ne relever que d'elle-même, une volonté qui ne rend compte qu'à soi de ses actes, une volonté qui est employée à autre chose qu'à obéir, fût-elle d'ailleurs utile et bienfaisante, est une volonté perverse. Et comment cette volonté, séparée de l'obéissance,
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pourrait-elle toujours être bonne, je dis bonne iansun sens purement humain? Même à ne regarder que l'utilité terrestre et la morale naturelle, l'homme peut-il impunément séparer sa volonté de celle de Dieu? Cette première erreur n'est-elle pas le point de départ de toutes les autres? De quoi peut-on se répondre quand une fois on a dit adieu à la première des vérités? Quels écueils est-on sûr d'éviter, quand on n'a plus Tunique boussole? Mes frères, ces questions me font frémir. La différence quelquefois énorme que présente la vie de deux hommes également indépendants de Dieu, n'est plus qu'une affaire de tempérament, d'éducation, de position, de hasard. Au fond il est impossible que ce premier péché n'en produise pas d'autres. Tout le mal qui est dans le cœur et dans la vie de chacun de nous vient de là. Toute injustice procède de cette première injustice, et toute impureté de cette première souillure. Il est impossible que l'homme, dont la volonté n'est pas réglée sur celle de Dieu, ne tire pas de mauvaises choses du mauvais trésor de son coeur. Si, à cet égard, la vue de chaque homme et l'étude de vous-mêmes ne vous en apprenaient pas assez, prenez tous les hommes ensemble comme un seul homme; examinez l'histoire de cet homme, qui est l'histoire de l'humanité, et vous saurez alors ce qui est résulté pour l'homme d'avoir cherché sa propre volonté plutôt que celle de Dieu,
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et vous nous direz alors si trouver sa volonté ce n'est pas trouver le mal. Ne soyez donc pas étonnés si le prophète Ësaïe, après avoir dit : Dans le jour de votre jeûne vous trouvez votre volonté, ajoute immédiatement : Vous exigez ce qui voue est dû en tourmentant les autres. En acceptant les premiers mots, vous êtes obligés d'accepter les seconds.
Et en effet, mes chers auditeurs, lorsque, dans le jour même de notre jeûne, nous avons trouvé notre volonté, il n'est pas étonnant que dans ce même jour nous exigions ce qui nous est dû, et tourmentions nos frères. Quoi! dans le jour de notre jeûne! Et pourquoi pas dans le jour de notre jeûne comme dans tout autre, si dans le jour de notre jeûne comme dans tout autre nous avons bien pu trouver notre volonté, nous soustraire à l'empire de Dieu, et rester nos maîtres dans l'hommage même de dépendance que nous rendions à ce souverain Maître î Et pourquoi sommes-nous restés nos maîtres, sinon pour faire notre volonté ? Et qu'est-ce que notre volonté, séparée de celle de Dieu, sinon ce qui nous plaît et ce qui nous flatte? En d'autres termes, qu'est-ce que notre volonté, sinon nos goûte et nos affections naturelles, par conséquent aussi nos aver» sions et nos haines? Et quoi d'étonnant, en ce cas, si, dans le jour même de notre jeûné, nous exigeons ce qui nous est dû, et tourmentons nos frères? Vous ne vous, rende* pas encore, mes chers
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auditeurs; vous vous récriez sur ces derniers mois: tourmenter nos fràres ! Qui pourrait, dites-vous, tourmenter ses frères en un jour de jeûne ou de sabbat? Le sabbat n'est-il pas une trêve aussi bien qu'un repos? A-t-on des ennemis le jour du sabbat? peuton, du moins, les traiter comme des ennemis? Vous dites fort bien, mes chers frères, ce que doit être le sabbat ; dites-vous aussi bien ce qu'il est? Ah! sans doute, quelques barrières extérieures que met devant vous ce saint jour, sans doute aussi une sorte de pudeur, je ne sais quelle peur du sacrilège, empêchent certains excès, préviennent certains éclats : vous vous êtes précautionnés contre la malice de votre cœur, et vous avez bien fait. Mais dites-moi, ,Qncore une fois, comment, n'ayant point renoncé à Votre volonté, vous avez pu renoncer à vos passions ; dites-moi comment, étant semblables à vousmêmes par le fond des sentiments, vous seriez tout à fait différents de vous-mêmes pour la conduite; comment, si quelque occasion se présente et si quelque rencontre vous excite, vous vous empêeherez de tourmenter vos frères. Ne dirait-on pas que, pour tourmenter nos frères, il faut chercher des situations extraordinaires et des occasions rares et lointaines? Hélas! la matière, le sujet du crime est sous notre main, et il n'est personne de nous, s'il a su, en un pareil jour, trouver sa volonté, qui n'ait trouvé en même temps l'occasion de faire de
la peine à son prochain. Il ne faut que faire une rencontre au sortir du temple, il ne faut qu'engager dans la rue une conversation dont le prochain soit l'objet, il ne faut que rentrer dans sa maison, et s'asseoir à table avec sa famille. Nous nous abstenons des détails ; il suffit, par quelques mots, d'avoir fait appel à vos souvenirs : nous sommes bien sûr qu'ils accuseront plusieurs d'entre vous, comme les nôtres nous accusent nous-même.
Supposons d'ailleurs ce qui est à peu près irapossible : que, dans ce jour déjeune, consacré à la mortification solennelle de vos passions, aucune n'ait fait explosion, et que, ni en actes ni en paroles, vous n'ayez tourmenté personne. Si c'est là le résultat d'une contrainte pénible, acceptée pour l'honneur d'un jour de pénitence, si vous n'avez cédé que les dehors et que votre cœur soit resté le même, toujours prêt, s'il l'osait, à tourmenter vos frères, je me réjouirai pour eux du répit que vous avez été forcé de leur accorder; mais de quoi voulez-vous que je me réjouisse pour vous? Autant qu'il était en vous, vous les avez tourmentés ce jour-là comme les précédents; la haine, l'impatience, l'injustice, l'intolérance, au lieu d'éclater, se sont amassées dans votre cœur; et le lendemain leur expliquera le secret de la veille. Car sans doute vous n'imaginez pas qu'une interruption momentanée de vos violences ou de vos duretés soit tout ce que le prophète exige de
vous, ou que le jour de votre jeûne soit agréable à l'Eternel par cela seul que, du lever du soleil à son coucher, vous avez tenu enfermés dans votre cœur, comme des chiens dans leur loge, des ressentiments et des haines que vous vous préparez, dès l'aube du jour suivant, à lâcher sur votre prochain. Peu importe donc, au moins quant à vous, que vous ayez, ce jour-là, laissé vos frères en repos ; car, dans le fond de votre cœur, vous leur avez fait ce que vous leur faites à l'ordinaire ; et aux yeux de Dieu, pour qui votre silence est un langage et vos pensées des actions, vous les avez réellement tourmentés.
Après tout, le prophète n'a besoin ni de ce mot ni de cette idée pour condamner notre jeûne. Il n'est pas nécessaire, pour en détruire tout le prix, que nous ayons tourmenté quelqu'un : il suffit que nous ayons exigé ce qui nous est dû. Mais quoi ! le prophète ne s'est-il point mépris? ou peut-être nous-mêmes avons-nous mal lu les paroles du texte? Ésaïe n'a- Wil point dit : Vous exigez ce qui ne vous est pas dû? Voilà sans doute ce qui est mauvais ; mais qui pourrait nous blâmer d'exiger ce qui nous est dû? Je veux, mes frères, que le mot d'exiger, employé par Ésaïe, signifie en cet endroit exiger à la rigueur, impitoyablement. Ce sera alors à vous de voir si, même dans le jour de votre jeûne ou de votre sabbat, vous n'exigez rien de cette manière. N'allez pas penser à quelque débiteur, à quelque ouvrier, à
quelque subordonné, tenu par ses engagements de vous livrer son argent, son travail, ses services. L'institution ecclésiastique, la loi, les mœurs ont pourvu à ce que, du moins ce jour-là, vous les laissiez en repos; et en vérité, c'est heureux. Mais n'avez-vous rien à exiger que de ceux qui sont dans cette position à votre égard? N'y a-t-il, hors de cette classe, personne qui soit exposé ou soumis à vos exigences? Que dis-je ! tout le monde, à bien prendre, n'y est-il pas exposé? Et que sont, pour notre égoïsme, tous les hommes indistinctement avec qui nous sommes en rapport, sinon des débiteurs ou des instruments? Le véritable égoïsme ne l'entend pas autrement; il fait, de bonne foi, tourner tout l'univers autour de lui ; l'impossibilité seule lui apprend à modérer ses prétentions ; il exigerait tout s'il pouvait tout obtenir ; il l'exigerait sans délai, sans rabais et par tous les moyens possibles; l' égoïsme, quand il n'est contenu ni par les obstacles extérieurs, ni par l'opinion, n'a ni pudeur, ni pitié; et chez les hommes les plus cultivés et les plus polis, il devient cynique et féroce. Ne vous récriez donc pas ; ne soyez pas dupes des apparences ; ne prenez pas le respect humain pour de la pudeur, ni une modération forcée pour de l'équité ; et croyez fermement que chacun, lorsque la convoitise l'excite, est tout près, non-seulement d'exiger avec ménagement, mais d'exiger à la rigueur, non-seulement d'exiger ce qui lui est dû,
mais d'exiger ce qui ne lui est pas dû. Tout cela est compris, à notre insu, dans la disposition à trouver toujours notre volonté de préférence à celle de Dieu. Toutefois, mes chers auditeurs, je m'empare du sens littéral de cette expression d'Ésaie : Vous exigez ce qui vous est dû; je n'ai pas besoin d^en étendre et d'en aggraver l'idée pour justifier la pensée du texte. Oui, il suffit pour condamner votre jeûne, que dans ce jour de mortification et de dépouillement, vous ayez simplement exigé ce qui vous est dû. La morale chrétienne (et qui doute que la morale d'Ésaïe, parlant ici au nom de Dieu, ne soit chrétienne?) la morale chrétienne va bien jusque-là. Elle nous exhorte, elle nous prescrit même de ne point exiger ce qui nous est dû. Bien digne, en cela, de Jésus-Christ qui nous Ta révélée, et qui, toujours conforme, toujours égal à ses enseignements, n'a rien exigé de personne, mais duquel, dit le même prophète, on a exigé (1). Toute l'idée de chrétien s'écroule et s'évanouit si vous en ôtez ce seul caractère : le chrétien est un homme qui n'exige pas ce qui lui est dû. Il n'y a rien qui caractérise distinctement le chrétien, si des paroles ©omme celles-ci n'ont point de sens : Si quelqu'un veut plaider contre toi et t'ôter ta robe, laisse-lui encore Vhabit; si quelqu'un te veut contraindre d'aller une lieue avec lui, vas-en deuob. Le chrétien
(1) Ésaïe, LUT, 7.
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n'existe pas, le nom de chrétien ne nomme rien, si nous devons effacer ou réduire à rien des préceptes comme celui-ci : Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte de Dieu. Le chrétien, dont il a été dit qu'il n'est pas plus que son Maître, est réellement plus que son Maître, plus que Jésus-Christ, s'il est dispensé de faire ce qu'a fait Jésus-Christ, je veux dire de se mettre aux genoux de ses frères, et de leur laver les pieds. En un mot, tout l'Évangile ne signifie rien si le disciple de l'Évangile peut, sans cesser de l'être, exiger toujours ce qui lui est dû.
Si ce que nous disons là vous scandalise, ne vous en prenez pas à nous, car nous n'inventons rien; prenez-vous-en à l'Évangile, dont nous ne faisons que répéter les paroles. Mais plutôt, que votre conscience, que votre raison rendent gloire à l'Évangile; car dans ce précepte qui vous paraît si exorbitant, il n'y a que justice, et si l'homme est obligé à moins, il n'est obligé à rien. Ce dépouillement absolu, cette abdication complète, c'est la loi et les prophètes ; c'est la vérité, s'il y a une vérité ; c'est la morale, s'il y a une morale. Le point de départ de la vérité morale est celui-ci : Rien à moi} je ne suis digne de rien ; je ne possède rien que par la tolérance de Dieu; il est juste et naturel que j'en sois privé; et mon service raisonnable, ainsi que s'exprime l'Évangile, est de me sacrifier. J'y suis tenu en qualité d'homme, combien plus en qualité de
chrétien, ne subsistant que par miséricorde, et imitateur d'un Maître qui n'a rien voulu posséder, n'a rien revendiqué, n'a rien défendu ! Mettre en ques* tion ce précepte, c'est donc mettre en question si je veux être chrétien ou si je ne veux pas l'être ; c'est, en d'autres termes, mettre en question si je veux être juste ou injuste, puisque le christianisme n'est que la vraie justice, et qu'il n'a rien dit en un certain temps qui n'ait été vrai de tout temps.
Ceux qui reçoivent ce principe reculent devant les conséquences. Ils demandent comment, sur ce pied-là, une société pourrait subsister. Sans doute ils entendent une société mêlée, où le christianisme ne serait pas la loi de tous, et où ceux mêmes qui le professent seraient inégaux en fidélité ; car il est bien clair que là où ce mélange et cette inégalité n'existeraient pas, il n'y aurait rien à craindre, mais au contraire tout à espérer, de ce principe suivi jusqu'au bout de ses conséquences. Mais dans l'état même où nous vivons, état si éloigné d'une perfection idéale, il n'y a rien à craindre non plus. Car les mêmes choses que nous devrions abandonner, si leur conservation n'intéressait que nous, l'ordre public, l'intérêt de ceux dont le sort nous est confié, la gloire même de Dieu nous font, le plus souvent, une loi de les revendiquer; nous ne pouvons faire bon marché de ce qui n'est pas à nous, et c'est pour cela que nous ne sommes pas toujours libres de faire
226 IB JIÛHE
l'abandon de nos propres droits dans lesquels d'autres droits que les nôtres peuvent se trouver engagés ; et après tout nous ne devons point d'encouragements à l'injustice, et nous pécherions en lui en donnant. Mais toutes les fois que notre sacrifice ne compromet que notre égoïsme, le seul ennemi que nous ayons à craindre, notre avarice, envers qui seule nous devons être avares, toutes les fois enfin que nous pouvons nous relâcher de nos droits sans servir la cause du mal et sans rendre l'injustice entreprenante et audacieuse, certainement, comme il no reste absolument plus que nous en cause, autant que cela est possible il faut savoir céder. Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que ces conditions réduisent beaucoup le nombre des occasions où l'on doit céder. Aussi le précepte évangélique de la soumission mutuelle a moins pour objet certains actes extérieurs dont, à vrai dire, l'occasion se présente rarement, qu'une certaine disposition de cœur, capable de les produire sans effort aussitôt qu'il en sera besoin. Ne pas exiger ce qui nous est dû reste toujours, à travers le grand nombre des exceptions et des restrictions, un trait essentiel du caractère chrétien ; et de quelque manière qu'on applique le principe dans les diverses rencontres, toujours est-il vrai que l'attachement exclusif à notre intérêt, la préoccupation pour nos convenances personnelles, le maintien rigoureux de nos droits, l'esprit diffi-
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cultueux, la susœptibtftté, sont dès dispositions directement contraires à la sainte doctrine dont nous faisons profession ; toujours est-il vrai que l'esprit d'abnégation est l'esprit du christianisme, et que c'est cet esprit-là, et nul autre, que nous avons dû apporter dans la célébration du jeûne, ou que nous avons dû en rapporter. C'est sur cela précisément que nous avons à nous juger. Que chacun le fasse pour ce qui le concerne. Mais nous, sans juger personne, comment ne dirions-nous pas, en voyant le Irain^général de la société, que la maxime qui y prédomine est précisément le contraire de celle de l'Évangile, et que si le jour de notre jeûne, ce jour où nous sommes censés avoir brisé notre volonté devant Dieu, a apporté, à cet égard, quelque changement dans nos dispositions, ce changement, hélas ! est bien peu sensible? L'apôtre saint Paul, en reprochant aux Corinthiens d'aimer les procès, leur disait très sérieusement : Pourquoi ne souffrez^vous pas plutôt qu'on vous fasse tort? le vous le demande, mes frères : de quel air une parole semblable serait-elle accueillie par la plupart d'entre nous? avec quel embarras par les uns, avec quel sourire par les autres! Le monde veut bien qu'on lui dise comme Jean-Baptiste aux péagers : N'exigez rien au delà de ce qui vous a été ordonné (1); il déteste,
0) Luc, III, 13.
l'exaction, il n'aime guère mieux l'exigence; mais remarquez que l'exigence, selon l'idée qu'on attache communément à ce mot, est positivement excessive et injuste. Pour ce qui est de maintenir bravement ses droits, de n'en rien relâcher, de ne point se laisser forcer la main, ou de constater fièrement, dans ses sacrifices mêmes, qu'on aurait pu ne pas les faire, rien n'est plus commun et rien n'est plus approuvé. Des gens qui donnent, il n'en manque pas; des gens qui cèdent, j'entends qui cèdent chrétiennement, s'assujettissant les uns aux autres dans la crainte de Dieu, il y en a peu. C'est que, dans le prettier cas, on est libre, on fait sa volonté, tandis que dans l'autre on a l'air de faire la volonté d'autrui. Quelle est dans le monde l'attitude de la plupart des hommes? Ne dirait-on pas des sentinelles, l'arme au bras, montant la garde autour de leurs droits ou devant l'amas de leurs prétentions; jetant sans cesse de côté et d'autre un regard inquiet, et menaçant de faire feu sur quiconque approchera? Oh! si c'est ainsi qu'il faut penser et qu'il faut vivre, comment donc l'avez-vous entendu, apôtres de Jésus-Christ, et toi surtout, chef des apôtres et des saints, Jésus-Christ mon Seigneur? Ce n'était donc pas une vie humaine que celle dont vous nous avez donné à la fois la règle et le modèle? Mais alors pourquoi ne pouvons-nous pas nous empêcher de vous admirer? D'où vient que, tout en ne
vous imitant pas, au fond du cœur nous vous rendons justice? D'où vient qu'en dépit de nos résistances intérieures, nous sommes forcés de convenir qu'il est plus beau, plus juste, plus raisonnable de vivre comme vous avez vécu que de vivre comme nous vivons? Quelle est donc cette inconséquence étrange? Comment pouvons-nous admirer à la fois la fierté d'un esprit amoureux de ses droits, et l'humble abnégation d'un cœur qui les abandonne? Sachons donc nous mettre d'accord avec nous-mêmes; ne plaçons pas la vérité tour à tour dans deux systèmes opposés ; soyons tout à fait du monde, et défendons avec rigueur ce que nous appelons nos droits, ou tout à fait chrétiens, et ne connaissons, ne défendons d'autres droits que les droits de Dieu.
Allons jusqu'au bout des reproches que l'Éternel adresse aux Juifs par la bouche de son prophète. Ce qu'il ajoute est fait pour étonner : Voici, vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, et pour frapper à coups de poing avec méchanceté. On peut ne pas presser à la rigueur ces dernières paroles. On peut les expliquer dans ce sens : « Quel est le fruit de votre jeûne? Quels sont les monuments de ce jour, passé, si l'on en croit l'apparence, à mener deuil sur vos péchés, et à sacrifier solennellement votre volonté à la volonté divine ? Que voyons-nous dans voire vie à la suite de ces pieuses démonstrations?
230 LE JKÙNE
Des procès, des querelles, des coups. Si bien que vous avez l'air de n'avoir jeûné que pour donner ensuite une plus libre carrière à votre méchanceté.» Je veux bien, mes frères, que ces paroles du prophète ne signifient rien de plus, et certes c'est bien assez. Mais supposons pour un moment que le prophète ait voulu dire davantage; supposons qu'il attribue aux Juifs la sacrilège pensée d'acheter par un jour de mortification le droit de haïr et de maltraiter leurs frères : Ésaïe, dans ce cas, aurait-il dit une chose absurde et supposé un fait impossible? Mes frères, vous en jugerez. — Vous avez célébré votre jeûne, j'aime à le croire, dans un esprit d'humilité et dans un sentiment de douleur ; vous n'avez pas eu l'idée d'attacher un mérite à votre deuil et de vous faire un titre de vos larmes. Mais celui qui aurait fait tout le contraire ; celui qui serait venu dans le temple, non pour déplorer ses injustices, mais pour acquérir une justice ; celui qui verrait dans son jeûne une œuvre méritoire et qui s'imaginerait, en quelque sorte, avoir rendu service à Dieu en jeûnant ; celui qui se flatterait du moins d'avoir, par ce moyen, racheté quelque chose... Direz-vous que cet homme n'existe pas, et qu'il ne peut exister? Mais cet homme a existé de tout temps ç mais cet homme est l'homme naturel lui-même ; mais c'est contre cette erreur que Dieu a suscité tous ses prophètes et l'Ange de sa face; mais c'est contre elle
que la prédication a toujours dirigé ses plus énergiques efforts ; mais c'est à cause d'elle que la chrétienté, il y a trois siècles, s'est divisée, et c'est contre elle, tout d'abord, que le protestantisme a protesté. Cette erreur vivace renaît et recroît sans cesse ; elle pousse des jets dans les cœurs les plus chrétiens ; on peut dire qu'il n'est pas de mur si bien cimenté qui n'offre quelque joint à ses dangereuses racines. Il existe donc, mes frères, l'homme que nous supposons, cet homme qui se croit en fonds pour s'acquitter envers Dieu; et s'il croit cela, il croira autre chose encore : il croira facilement que l'homme, avec ses œuvres, peut offrir à Dieu du retour ; qu'une bonne en peut autoriser une mauvaise; qu'un mérite qui contrepèse le passé peut bien contrepeser l'avenir; qu'un acte de dévotion dont on eût pu se dispenser est une espèce d'épargne applicable aux dépenses imprévues ; que cet acte est propre à couvrir un péché futur; qu'on peut donc, sans trop de crainte, contracter une dette acquittée à l'avance, commettre un péché d'avance racheté; enfin, qu'il est prudent de s'approvisionner de mérites pour n'être pas pris au dépourvu. De là, mes frères, jusqu'à ces terribles expressions d'Ésaïe : Vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, le chemin n'est pas long, ce me semble. C'est-à-dire que de là jusqu'à faire Dieu instrument et complice du péché, l'intervalle est
bientôt franchi. Et quel est le point de départ d'une erreur si criminelle? Une autre erreur dont on ne se défie pas, une erreur qui, pour plusieurs, est la vérité même, la base de la morale, l'erreur d'attribuer à nos œuvres un mérite, et à nous-mêmes une justice propre. L'horrible* calcul qu'Ésaïe semble avoir eu en vue dans notre texte est au terme de la ligne, le mérite des œuvres est au commencement; et qui pourrions-nous voir faire le premier pas sans craindre de lui voir faire aussi le dernier? C'est par ce sacrilège probablement que se consomme, de la part de quelques-uns, la profanation du jeûne et du sabbat. Mais, eût-on évité cet effroyable excès, et n'eût-on à se reprocher que les péchés mentionnés dans le verset précédent (trouver notre volonté, exiger ce qui nous est dû, tourmenter notre prochain), déjà l'on aurait profané, avili ce saint jour, déjà on aurait jeté au vent la semence du salut qu'il renfermait, déjà on aurait encouru cette réprimande sévère du prophète: Vous n'avez point jeûné comme ce jour le requérait pour que votre prière $oil exaucée d'en haut.
A quoi donc se réduit ce jeûne dans lequel nous avons trouvé notre volonté, exigé ce qui nous était dû, peut-être ce qui ne nous était pas dû, et tourmenté nos frères? A quoi il se réduit? A affliger noire âme un jour, à courber notre tête comme un jonc, à étendre le sac et la cendre. « Est-ce là } dit l'Éternel
auquel dieu n'a point d'égard. 233
par la voix du prophète, est-ce là le jeune que fai choisi? »
Un jour, un seul jour, nous avons affligé notre âme. Ah! si nous Pavions véritablement affligée! Dieu aime les cœurs froissés et brisés. Il aurait aimé notre jeûne. Mais comment avons-nous affligé notre âme? Est-ce qu'une âme sincèrement affligée aurait su trouver sa volonté, est-ce qu'elle aurait exigé, est-ce qu'elle aurait tourmenté? C'est impossible. Non, cette âme n'a point été affligée de cette affliction qui plaît à Dieu. Dans un sentiment faible et confus de nos péchés, dans une vague appréhension des châtiments de Dieu, nous avons interrompu pour quelques moments le cours de nos travaux et même de nos plaisirs ; nous avons abondé dans les temples; nous y avons passé une partie de la journée ; nous avons permis à nos pasteurs de nous dire quelques vérités dures; nous avons peut-être vécu plus frugalement; enfin, pour compléter notre pénitence, et encore à titre de mortification, nous avons lu quelques pages de plus dans cette Parole de Dieu que les vrais fidèles trouvent plus douce que le miel et même que ce qui découle des rayons de miel. Voilà comment nous avons vécu un jour tout entier, un jour qui peut-être nous a paru bien long ! car si une pieuse douleur partage avec la joie le privilège d'abréger les jours, si le temps paraît court au cœur brisé qui pleure, il n'en est pas de même d'une
affliction qui est plutôt celle du corps que celle de l'âme : elle a tout le caractère et tous les effets de l'ennui, car ce n'est au fond qu'un ennui. Quoi qu'il en soit, nous avons voulu nous affliger un jour sans plus, nous affliger un jour pour nous réjouir tous les autres, payer, de la tristesse et de la contrainte d'un seul jour, les plaisirs et la liberté du reste de l'année. La vraie affliction de l'âme ne calcule point ainsi; elle éclate aujourd'hui, mais ce n'est pas pour s'éteindre demain ; la solennité d'un jour déjeune l'avertit, la réveille, et ne la crée pas; elle est perpétuelle comme la joie du salut, elle coule de la même source, et se mêle avec cette joie ; elle est un trait constant du caractère du chrétien, elle fait partie de sa vie. Elle est donc agréable à Dieu comme le principe même dont elle découle; mais cette autre affliction* que voulez-vous qu'il en fasse! et comment pourrait-il y reconnaître le jeûne qu'il a choisi?
Car souffrir pour avoir souffert n*est rien à ses yeux, n'est rien en soi. L'Écriture ne nous apprend nulle part que Dieu y prenne le moindre plaisir. Le jeûne le plus rigoureux observé dans cet esprit-là, ne nous approche point de lui. Non pas, assurément, que le jeûne doive être condamné. Le jeûne, trop négligé, trop décrié parmi nous, est une bonne et belle institution. Il donne une forme plus sensible à des idées qui devraient nous dominer habituelle-
ment, celle de notre indignité et celle de notre dépendance. Il rend à l'esprit ce qu'il enlève à la matière, et, allégeant en quelque sorte cette âme qu'opprime à l'ordinaire le fardeau de la chair, il facilite son essor vers les objets du monde invisible. Enfin, mes frères, par les privations volontaires que nous nous imposons alors, il augmente notre compassion pour les privations involontaires de tant de nos frères dont la vie, hélas 1 est un jeûne perpétuel. Ceux-ci, par une soumission religieuse, peuvent convertir leur jeûne involontaire en un jeûne volontaire, et tous les jours offrir à Dieu leurs abstinences, et les privations, plus douloureuses pour eux, auxquelles ils voient assujettis les êtres qui leur sont chers. Mais ceux d'entre nous à qui Dieu n'a pas refusé les biens de la terre, oh! qu'il est bon pour eux qu'une expérience volontaire leur apprenne ou leur rappelle de temps en temps une chose dont tant de personnes n'ont pas même l'idée : ce que c'est que d'avoir faim! Ne disons donc point de mal du jeûne ; disons-en plutôt du bien, et rappelons-nous que notre Seigneur ne l'a point condamné, et que les saints l'ont pratiqué. Mais après tout, il n'a de prix que selon les dispositions dont on l'accompagne ; il n'est bon qu'autant que ce n'est pas le corps seulement, mais le cœur qui jeûne ; s'il en est autrement, qu'importe que nous ayons refusé à notre chair sa satisfaction de tous les jours, qu'im-
porte que nous ayons courbé notre tête comme un jonc, tandis que notre orgueil se redressait avec audace, ou que nous ayons étendu le sac et la cendre, tandis que notre vanité s'étalait sur la pourpre et l'or ? Est-ce là, encore une fois, le jeûne que l'Élernel a choisi?
Après que le prophète a ainsi caractérisé le faux jeûne, qui n'a que le£ apparences de l'humiliation et du deuil, vous vous attendez peut-être qu'il nous montrera les caractères du vrai jeûne dans l'humiliation intérieure et dans le deuil du cœur. Il n'en est rien pourtant. Dieu lui-même, dont il nous transmet la pensée, semble ici nous laisser maîtres de noire intérieur; il ne nous demande pas des sentiments, mais des actions. Notre jeûne lui sera agréable, si, dans ce jour, nous avons donné du relâche à nos frères, et leur avons fait du bien.
Qu'est-ce à dire, mes chers auditeurs? Y a-t-il deux vérités, tellement que l'homme ne puisse en nos temps être agréable à Dieu que par la foi, c'està-dire par la disposition de son cœur, et qu'il ait pu jadis lui être agréable par les œuvres, indépendamment de la foi? Dieu est-il divisé? A-t-il pu changer de caractère ? Ce qu'il veut aujourd'hui, ne Pa-t-il pas toujours voulu? Ce qu'il aima jadis, peut-il aujourd'hui ne plus l'aimer? — Ou bien, nous serions-nous trompés jusqu'ici sur le sens de l'Évangile, et devons-nous désormais, au lieu de la
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foi, vous prêcher les œuvres? Certes, ce serait nous aviser bien tard ou de la plus grande des erreurs, ou du désaccord le plus criant entre le Nouveau et l'Ancien Testament. Non, nous n'avons point été dans l'erreur en enveloppant toutes vos obligations dans celle de la foi ; non, la Loi et l'Évangile ne se contredisent point, et saint Paul peut souscrire aux paroles d'Ésaïe, Ésaïe aux doctrines de saint Paul. Ne voyons ici, au lieu d'une contradiction, que le témoignage du rapport étroit qui existé entre les sentiments dont se compose la foi chrétienne et les œuvres dont se compose la vie chrétienne. Ce rapport est tel aux yeux du vrai fidèle ; la foi entraîne s : impérieusement et si prochainement les œuvres ; les œuvres supposent si nécessairement la foi; les deux choses se tiennent tellement ensemble, et sont si près de faire une seule et même chose dans le véritable chrétien, que l'opposition, la distinction même n'existe pour ainsi dire pas pour lui, et que vous le verrez, dans bien des cas, les substituer librement Tune à l'autre, insistant tour à tour sur la foi sans faire mention des œuvres, parce que la foi renferme les œuvres, ou sur les œuvres sans Taire mention de la foi, parce que les œuvres renferment la foi. Nommer l'une de ces choses, c'est les avoir nommées toutes les deux ; car pour celui en qui l'Esprit de Dieu a tout ramené à l'unité, la vie présente et l'autre vie, l'esprit et le corps, le visible
et l'invisible, la loi et la grâce, l'ancienne et la nouvelle alliance, pour celui-là la foi et les œuvres ont fini par devenir les deux noms d'une même chose. C'est dans cet esprit que parle le prophète dans notre texte ; c'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour le bien comprendre ; et rien ne serait plus grossier ni plus injuste que de voir ici une oeuvre commandée de préférence à une autre œuvre, l'aumône prenant arbitrairement la place du jeûne. le dis arbitrairement; car, si l'on ne veut voir ici qu'une œuvre et une œuvre, un mérite et un mérite, à quel titre l'aumône vaudrait-elle mieux que le jeûne?
Le prophète, sans doute, aurait pu dire : «Humiliez-vous, pleurez sur vos péchés, brisez votre cœur devant Dieu, a — Mais alors nous aurions ajouté : « A quoi bon feriez-vous tout cela, si votre conduite à l'égard de vos frères restait absolument la même? et quel cas Dieu pourrait-il faire de votre humilité si elle ne se résolvait pas en charité ? Ou plutôt comment croira que vous vous êtes sincèrement humiliés, que vous avez déploré vos péchés, et que yous avez brisé vos cœurs devant Dieu, si ces cœurs brisés se trouvent, dans vos rapports avec vos frères, tout aussi durs et impénétrables qu'auparavant? Car la vraie charité ne pénètre dans le cœur qu à travers les ouvertures, les fentes, pour ainsi dire, que l'humilité a pratiquées ; et si vous êtes
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durs comme auparavant, c'est une preuve que vous êtes orgueilleux comme auparavant. Et après tout, la charité qui ê$l la fin de la loi, est aussi la fin de la grâce; c'est afin que vous deveniez charitables qu'il faut d'abord que vous deveniez humbles ; et comme voire charité, dont Dieu sans doute doit être le premier objet, ne peut pourtant pas s'exercer directement 6ur Dieu, il faut qu'elle redescende sur vos frères, et elle y redescendra tout naturellement si voqa vous êtes véritablement humiliés. » Le prophète pouvait donc se borner à dire au peuple: « Humiliez-vous devant l'Éternel ; voilà le jeûne qui lui est agréable. » Dire cela, c'était tout dire.
Nous avons encore une autre raison pour affirmer que c'était tout dire. Car à supposer que l'humilité n'amollisse pas le cœur, à supposer que celui qui s'est reconnu indigne de toutes les grâces dp Dieu, ne se sente pas disposé par là même à l'indulgence ou du moins à l'équité envers ses frères, à supposer qu'il n'ait pas appris, dans la poudre et la cendre où il a prosterné son front, à juger plus doucement les offenses de son prochain, beaucoup moindres en tout cas que celles dont lui-même est coupable envers Dieu, à supposer tout cela, c'est-à-dire l'impossible, peut-on concevoir qu'il ait éprouvé un véritable repentir de ses fautes, qu'il les ait désavouées, qu'il les ait détestées, et qu'il retourne à les commettre comme si de rien n'était? Ses fautes 1
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mais quelles sont-elles? Elles sont toutes envers Dieu, je l'avoue ; mais aucune n'atteint Dieu directement; notre mal, pas plus que notre bien, ne peut arriver à l'Éternel. Ses fautes les plus nombreuses, sans doute, et les plus graves sont celles qu'il a commises contre ses frères, soit par haine, soit par égoïsme. S'il a déploré quelque chose devant Dieu, s'il a désavoué quelque chose, ce sont assurément ses haines et son égoïsme, ou bien ce n'est rien. Si, dans sa douleur et dans sa ferveur, il a promis quelque chose, c'est de réparer le mal qu'il a fait à ses frères, c'est de les faire profiter de ces heures de douloureuse humiliation qu'il vient de passer aux pieds de leur Père et du sien. N'en verrons-nous rien paraître dans ses rapports avec eux? C'est impossible; ou bien il ne s'est point repenti. S'il s'est repenti, ils s'en apercevront, ils l'éprouveront. Le prophète aurait donc tout dit en disant : « Humiliezvous, repentez-vous. » C'était dire : « Pardonnez à votre prochain, servez votre prochain, faites du bien à tous les hommes. »
Toutefois, mes frères, l'Éternel tient un autre langage dans le prophète. Il dit : Le jeûne que j'ai choisi, n'est-ce pas que tu dénoues les liens de la méchanceté, que tu délies les liens du joug, que tu laisses aller libres ceux qui sont foulés, et que vous brisiez tout joug ? N'est-ce pas que tu rompes de ton pain à celui qui a faim, et que tu fasses venir dans ta maison les
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affligés qui vont errant; que, quand lu vois celui qui est nu, tu le couvres, et que tu ne te caches point de ta propre chair? Que fait le prophète? H ne s'arrête pas au principe, qui est l'humiliation et le repentir; il va droit aux effets, qui sont les signes du repentir et le but même du jeûne comme de tout acte de dévotion. Mais en réclamant les effets, il est clair qu'il réclame le principe, sans lequel les effets seraient impossibles. C'est comme s'il disait : « Puisque votre prochain ne se ressent point à son avantage du jeûne que vous avez célébré, il est clair que vous ne vous êtes point repentis, que vous n'avez point mené deuil sur vos^ péchés, et particulièrement sur vos péchés envers vos frères ; il est clair, en un mot, que vous n'avez point véritablement jeûné. Vous devez en convenir vous-mêmes ; car si vous avez pu trop aisément vous faire illusion sur vos sentiments, si vous avez pu prendre quelque mécontentement de vous-mêmes pour un vrai repentir et quelque tristesse involontaire pour un vrai deuil, il n'en est pas de même de vos actions : vous ne pouvez croire que vous avez été le joug de dessus la tête de votre prochain quand vous l'y avez laissé, ni que vous avez fait venir dans votre maison les affligés qui vont errant, quand vous les avez laissés -errer autour de vos demeures, ni que vous avez rompt* de voire pain à celui quia faim, quand vous le lui avez refusé, ni
que vous êtes allés à la rencontre de votre propre
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cAair, quand, au contraire, vous vous en êtes cachés. En repassant votre conduite, si dure, si inhumaine, vous saurez à quoi vous en tenir sur ces apparences de contrition et de pénitence. Ne venez donc pas avec le souvenir de vos prosternations, de vos abstinences et même de vos larmes ; tout cela a pu vous tromper vous-mêmes, et, pour un temps, tromper aussi les autres : venez avec des œuvres de miséricorde; venez avec le pauvre vêtu et nourri, avec l'exilé recueilli, avec le malheureux, consolé, avec vos parents, vos enfants, vos serviteurs, vos subordonnés rendant témoignage à votre bonté ; venez, et nous croirons volontiers que vous avez jeûné. Il est vrai que toutes ces œuvres peuvent se faire dans un esprit pharisaïque ; il y a des œuvres hypocrites comme il y a un jeûne hypocrite. Mais toujours est-il qu'un jeûne que les œuvres ne suivent pas n'est pas un vrai jeûne. Voulez-vous un signe meilleur? le voici. Au sortir de votre pénitence, avez-vous eu faim en pensant à l'affamé, avez-vous eu froid en pensant au dépouillé, avez-vous souffert pour le malade, pleuré du fond de l'âme avec la veuve délaissée et l'orphelin sans protecteur, avezvous senti votre cœur s'ouvrir et s'élargir pour enfermer toutes ces infortunes ; avez-vous surtout délié tout joug, c'est-à-dire pardonné et demandé pardon, réparé et restitué, accueilli ceux que vous repou* iiez, rassuré ceux à qui vous inspiriez de la défiance,
donné des gages à tant de cœurs craintifs ; vous pouvez croire que vous avez jeûné comme vous le deviez, vous pouvez espérer que votre jeûne aura été béni. Et nous ne vous demanderons pas compte des sentiments que vous avez éprouvés dans le jour de votre jeûne ; car là où la charité abonde, comment l'humilité aurait-elle manqué? »
Voilà, mes frères, comment nous comprenons les paroles d'Ésaïe, et nous sommes bien convaincu que ceux qui trouveraient dans ces paroles un prétexte pour substituer des œuvres mortes à cette foi qui produit seule des œuvres vivantes, ceux qui prétendraient acheter leur salut par quelques abstinences et par quelques aumônes, useraient de fraude contre eux-mêmes et à leur très grand dommage. Non, rien ne remplacera la foi, l'abandon volontaire de toute propre justice, la 'soumission du cœur à Dieu, l'humilité qui renvoie à Dieu toute gloire; mais aussi qu'est-ce qui remplacerait les œuvres de charité quand on a pu les faire? La foi, pensez-vous? Mais la foi n'existe pas, mais il y a tout au plus son fantôme dans l'homme qui n'aime pas et qui ne fait pas les œuvres.
Dans cette foule que la solennité du jeûne fait affluer dans nos temples, il y a, sans que nous puissions les distinguer extérieurement, deux classes de personnes : les unes vivant de la foi en un Sauveur, les autres n'en vivant pas encore. Toutes néanmoins
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viennent s'humilier le jour du jeune, et leur seule présence dans la maison de Dieu est une profession de pénitence. La plupart, nous pouvons le croire, apportent dans ce lieu saint le sentiment plus ou moins fort du dérèglement de leurs voies et celui de leur responsabilité devant Dieu. La différence, c'est que les uns ont encore à arriver à la vie de la foi, tandis que la foi est le point de départ des autres. Les uns ont à se convertir, les autres à croître dans la grâce et dans la connaissance. Mais tous viennent ici détester leurs fautes, et tous professent l'intention d'amender ou de régler leur vie. Oh! combien donc les malheureux de toute espèce devraient se réjouir à l'approche de cette solennité de l'Église! Que de cœurs vont s'amollir, que d'aumônes vont se répandre, que d'injustices vont se réparer, que de sources de pleurs vont tarir ! Combien, dans une ville chrétienne, les ménages désunis vont-ils être plus paisibles, les rapports de la société plus sûrs et plus doux, tout le monde plus équitable et plus bienfaisant ! Car tout le monde a jeûné, tout le monde a pleuré, tout le monde a crié à Dieu du sein ou des bords de l'abîme. Illusion! mensonge! Ce jeûne, à la vérité, n'a pas été vain pour tous : à Dieu ne plaise! mais l'étal général des mœurs est bien le même ; et, a moins de suivre dans 1(3 secret de leur vie certaines âmes pieuses, on est réduit à croire qu'à la suite de cette
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solennité, qui a prosterné devant Dieu toute une "ville, toute une nation, pas un malheur n'a été consolé, pas une injustice réparée, pas une réconciliation consommée, pas une amitié restaurée. Ce sont toujours les mêmes prétentions, les mêmes querelles, les mêmes procès, les mêmes animosités : le torrent de l'iniquité n'a pas ralenti son cours; le monde est ressorti sain et sauf de cette inutile solennité.
Qu'est-ce pourtant qu'une dévotion inutile? à coup sûr, une dévotion funeste. Qu'est-ce qu'un jeûne tout extérieur? une profanation coupable. Nous nous empirons dans notre. piété même, parce qu'elle est fausse et vaine. De jeûne en jeûne, de sabbat en sabbat, nous nous éloignons de Dieu. Il n'y a rien de terrible comme l'abus des choses saintes; le plus grand pécheur offre plus de ressources que le formaliste sans piété ; l'âme du premier est bien malade, mais le remède au moins a gardé sa force; pour l'autre, également malade, le remède n'en a plus. Comme ferait un malheureux captif, cet homme a dépensé en divertissements profanes l'argent destiné à sa rançon.
Heureux, au contraire, celui dont le jeûne aura été sincère ! Heureux celui dont le cœur aura été ouvert par l'humiliation à l'amour, et dont la pénitence, plante épineuse, aura fleuri en œuvres de miséricorde! Sa lumière êelûra comme l'aube du jour;
lumière de connaissance, parce qu'à mesure qu'on aime davantage, on connaît mieux aussi ; lumière d'espérance, parce que l'amour est plein d'espérance. — Sa guéri&on germera incontinent ; parce que la paix de Dieu entre dans un cœur en même temps que l'amour. — Sa justice ira devant lui; car il aime, et il reconnaît dans cet amour, qui lui vient de Dieu, le sceau et le gage de sa justification. — La gloirt
de l'Eternel sera son arrière-garde; Dieu le suit, le garde, l'environne; la charité dont son cœur est rempli est pour lui comme une révélation perpétuelle de la présence de Dieu ; plus il aime, plus il sent que Dieu est pour lui, et plus il sent que Dieu est pour lui, plus il aime. — Qu'alors il invoque l'Éternel, et l'Eternel V exaucera; qu'il crie, et l'Éternel dira : Me voici ! — L'Éternel ne dit pas Me voici à l'homme qui jeûne sans droiture; car pourquoi dirait-il Me voici à celui qui réellement n'a point crié à lui? Mais cette douce parole retentit dans le cœur brisé et attendri par une sainte douleur. Me voici l Oh ! qu'il nous soit donné d'entendre souvent, d'entendre toujours cette familière et sublime expression de la bonté de notre père ! Mais disons-lui donc les premiers : Me voici! Me voici, malheureux enfant prodigue, qui ai dissipé mon héritage, et qui ne suis pas digne d'être appelé ton enfant ! Me voici dans ma nudité, me voici dans mon ignominie, me voici avec mes larmes, avec mes larmes seulement;
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mais ces larmes, si tu les bénis, arroseront, féconderont le sol ingrat de mon cœur, et feront naître de ce stérile gravier des fruits savoureux de justice, de miséricorde et de bonté. Ainsi soit-il.