LA FOI DU CENTENIER
c'est par ta parole que tu es véritablement présent ; c'est dans ta parole que nous te possédons essentiellement; et tant qu'elle se fera entendre audedans de nous, nous ne serons, quoi qu'il arrive, ni orphelins, ni solitaires. »
Qui es-tu, toi qui juges le serviteur <T autrui? Rom., XIV, i.
Je viens, mes frères, vous entretenir d'un des devoirs les plus méconnus, les plus fréquemment violés dans le monde. Il y a des péchés dont on peut se croire exempt, à tort ou à raison ; celui-ci n'est pas du nombre. Juger témérairement son prochain, soit de pensée, soit en paroles, est une faute tellement inhérente à notre nature, que je ne pense pas que personne se vante de ne l'avoir jamais commise. Tout homme ne dérobe pas, tout homme ne se livre pas aux transports de la colère, tout homiîie ne fait pas de l'or son dieu ; du moins si le germe de ces péchés est dans toutes les âmes, dans toutes il ne se développe pas également. Mais condamner nos frères sans raison, sans preuves, sans réflexion, c'est ce que fait chacun de nous presque aussitôt qu'il est capable de penser, et presque à chaque
LE Jl'GK TÉMÉHA1KK. 27$
moment du jour. Et s'il en est ainsi, ne faut-il pas croire que ce péché tient à ce qu'il y a de plus essentiel dans notre corruption originelle, et qu'il en est une des suites les plus directes et les plus prochaines? Il est donc doublement intéressant d'appeler votre attention sur ce péché particulier, d'abord pour en montrer l'injustice et le danger, ensuite parce qu'en le sondant avec soin, on arrive au fond le plus intime de la nature humaine, à la plaie générale de notre cœur, et qu'attaquer ce vice dans son principe, c'est attaquer tous les vices à la fois.
Mais, mes chers auditeurs, s'il est un sujet où des distinctions soient nécessaires, c'est celui qui nous occupe. Tout jugement n'est pas condamnable. Ainsi, le magistrat appelé à prononcer sur la culpabilité d'un accusé, peut légitimement remplir ce ministère, si important pour la société. Les faits sur lesquels il doit s'expliquer solennellement sont des faits matériels, palpables, à la portée du regard humain; et en condamnant le prévenu que lui a livré la force publique, il ne fait que prononcer qu'une des actions de cet homme est contraire à l'ordre établi dans la société. Il ne juge pas l'homme entier; il n'apprécie pas sa valeur morale; il ne le met, sous ce rapport, ni au-dessus ni au-dessous de personne.
Il est de môme permis à tout le monde de juger
que teille action, directement condamnée par la loi de Dieu, est un péché. Et il ne faut pas craindre de le dire, lorsque l'honneur de la loi de Dieu l'exige.
Il est encore permis de juger d'un ensemble de conduite, d'une vie entière. Car si Chaque action prise à part est difficile à apprécier, le même voile ne saurait couvrir toute une carrière. Il est impossible qu'à la longue un homme ne se montre pas ce qu'il est. Et la nécessité, d'un côté, la charité, de l'autre, nous font souvent une loi de ce jugement. La nécessité, lorsqu'il s'agit de confier notre intérêt ou celui des nôtres à une personne qui pourrait le compromettre par son caractère ; la charité, lorsque nos relations nous autorisent ou nous engagent à faire à nôtre prochain des représentations pour le ramener dans le chemin du salut. Sans cette espèce de jugement, il serait impossible de vivre en société, impossible de remplir tous ses devoirs. Le discernement des esprits est même une des grâces que nous devons demander à Dieu, une de celles qu'il à promises à ses enfants, selon ces paroles de saint Paul : V homme spirituel juge de toutes choses. Et Jésus-Christ lui-même nous y a pleinement autorisés, lorsqu'il a dit : Fous les connaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on des raisins sur des épines, et des figues sur des chardons ?
Voilà les jugements permis. Mais dans quels cas
LE JCGE TÉMÉRAIRE. 275
est-it permis de tes exprimer? Dans les cas ou l'on ne potirrait les taire sans offenser la gloire deBièu, eu sans commettre une injustice envers notre prochain. Dans ces cas-là, pourvu qu'on se nomme, il y a du courage, de la générosité chrétienne à prononcer clairement l'opinion qu'on à de ses frères, leur fût-elle même très défavorable et leur portâtelle un notable préjudice. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'éclairer un ami sur les dangers d'une liaison qu'il va former, une administration sur un choix qu'elle va faire, une église sur le conducteur spirituel qu'elle est sur le point de se donner.
Quel est maintenant le jugement qui nous est interdit? Nous pouvons l'apprendre de l'occasion où furent prononcées les paroles de notre iexte. Il s'agit, dans le chapitre d'où elles sont tirées, de quelques nouveaux chrétiens encore faibles dans la foi, c'est-à-dire scrupuleux, timorés, anxieux sur des choses de nulle importance. Il paraît, d'après ce que dit Papôtre, que ces personnes n'avaient pas encore embrassé toute la largeur, saisi toute la spiritualité de l'Évangile, qu'ils en faisaient une espèce de nouvelle loi, au lieu d'y voir un message de grâce, et que des observances rigoureuses sur le manger et le boire troublaient dans leur âme cette paix et cette liberté qu'aurait dû y répandre l'Évangile de Jésus. Ces personnes devinrent l'objet de jugements précipités et peu charitables de la part de plusieurs
276 LE JUGE IKKKRAIRE.'
chrétiens; et la manière dont saint Paul réfute ceux-ci prouve clairement qu'ils péchaient en deux manières, d'abord en voulant juger des motifs de leurs frères, ensuite en voulant apprécier leur état spirituel, c'est-à-dire le degré de danger ou de sûreté de leur situation. Et le reproche que leur fait l'apôtre (au verset 10), de mépriser leurs frères à cause de leurs scrupules, montre encore que ce n'était point la charité, mais l'orgueil, qui leur inspirait ces jugements sévères. De ces traits réunis nous pouvons conclure que les jugements défendus par la loi de Dieu sont ceux que nous portons sur les motifs des actions de nos semblables ou sur leur situation devant Dieu, et cela sans que la charité ou le zèle pour la gloire de Dieu nous y porte aucunement.
Nous disons donc, mes frères, à quiconque juge ainsi : Qui es-tu, toi qui juges le serviteur d' autrui?
Qui es-lul Et d'abord, es-tu toi-même innocent et pur? Innocent et pur! A grand' peine l'es-tu du péché même que tu reproches à ton frère. Car quel est le péché dont tu puisses te dire absolument exempt? Si l'on a dit avec raison que celui qui hait son frère est homicide, que la colère est un commencement de meurtre, quel homme n'est pas meurtrier? Si la convoitise des biens d'aulrui est un vol en esprit, combien de voleurs! Si regarder une femme avec convoitise, c'est commettre adultère