II. LA PAUVRETE
Que fait celui qui, comme le Christ, veut être pauvre en ce monde ; qui, voyant qu'il est plus difficile « au riche d'entrer dans le « royaume du ciel, qu'il ne l'est au chameau a de passer par le trou d'une aiguille (i) »,
(1) MaUh.,XIX, 24.
se dégage du fardeau des richesses, qui s'incorpore à nous comme le fardeau naturel que portent les reins du chameau ?
Celui qui se fait pauvre avec le Christ, qui renonce à ce désir luxuriant de se grandir par une force empruntée, et de multiplier sa vie par l'or ^ sève de la vie du monde, celui-là met à mort un des plus terribles désirs de l'égoïsme dévorant qui veut la vie pour soi, refusant de la rendre à Dieu ou de la partager avec ses frères. Il pacifie pour sa part la guerre antique des hommes, luttant pour les biens de la terre.
Le pauvre de Jésus-Christ est un homme qui, présenté au banquet de la vie, tel que nous l'avons fait, à cette agape sans charité où l'un s'enivre pendant que l'autre souffre la faim , j)réfère être celui qui souffre plutôt que celui qui s'enivre. Avouons-le, la vie ressemble parmi nous à lai festin où de grossiers convives se disputeraient les mets au lieu de se les offrir ; où chacun, au lieu de présenter à son voisin les meilleures choses ,
repousse durement ses demandes et refuse départager ce qu'il tient.
TS'avons-nous pas quelquefois admiré une troupe d'animaux voraces luttant avec une risible avidité autour de chaque morceau qu'on leur jette ? L'animal qui arrache aux autres quelque bouchée remarquable, fuit et se hâte de l'engloutir, car il sait son bien en danger tant qu'il est saisissable dans sa bouche. Les plus gros de la troupe, toujours maîtres du champ de bataille et rois absolus de la pâture, vont toujours en s'engraissant: mais les plus grêles^ toujours écartés du partage, ne peuvent que dépérir chaque jour, si la main qui les nourrit tous ne met une adresse attentive à assurer leur part aux plus petits.
Oui, tel est le spectacle que nous offrons encore aux yeux des anges qui nous contemplent, aux yeux des enfants de Dieu répandus sur la terre. Ils voient l'humanité, la fîère humanité de nos jours , vivre dans Mil égoïsme sauvage, dans une imjnidence animale qui les attriste et les étonne.