‹ Méditations inéditesChapitre 21 sur 51 · Le Verbe était d'abord en Dieu · texte numérisé non relu

Le Verbe était d'abord en Dieu

3. « Tout ce qui a été fait a été fait par « lui, et rien n'a été fait sans lui de tout ce « qui a été fait. »

4. En lui était la vie, et la vie est la lu- « mière des hommes. »

Je n'insisterai pas sur l'allusion assez claire au dogme de la Trinité renfermée dans ces premières paroles : Dieu qui est le principe, Dieu qui est le Verbe, Dieu qui est la vie,

sensibile transmutemus in intelligibile et spiritale. (Orig., Comment, in Joan., t. i, Pr.Tf., n°^ 0 et 10.) (1) Thomassin^ TheoL dogm., L. i, c. x, n° 1.

sont en effet les trois personnes en Dieu. Le Verbe est dans le principe, la vie dans le Verbe, par conséquent dans le principe.

Je ne chercherai pas non plus pourquoi il est dit : « Tout a été fait par lui, w et quelle différence il y a entre faire et créer. La Genèse avait dit : « Creavit Deus ut faceret. » Dieu créa pour faire ensuite. Peut-être Bossuet a-t-il compris cette distinction quand il dit : « Dieu, après avoir cn'e tout d'un coup le fond du monde, en a fait Tornement et la disposition en six différents progrès qu'il lui a plu d'appeler jours. »

Peut-être, autant qu'on peut poser cette distinction, cette création du fond et de la substance du monde est-elle proprement l'œuvre du Père et du principe ; peut-être œuvre du Fils est-elle celle de la disposition, de l'ornement et du progrès du monde.

Mais arrivons à ces paroles : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. »

La vie est même chose que l'amour. Dieu

qui est la vie, qui est l'amour (Dieu est amour, dit ailleurs saint Jean), c'est, d'après la théologie catholique , Dieu considéré comme sanctificateur ; c'est l' Esprit-Saint.

Je comprends ces mots : en lui était la vie, c'est-à-dire que le Verbe n'est pas lumière seule, mais qu'il est lumière et amour. Il n'est pas seul, comme il le dit ailleurs; il est avec le Père et l'Esprit, comme l'image visible du Verbe; le rayon de soleil n'est pas lumière seule, mais lumière, chaleur et force.

Mais alors que veulent dire ces mots : « et la vie était la lumière des hommes? » N'est-ce pas le Verbe proprement dit qui est la lumière des hommes?

Sans doute. Mais peut-être ce texte nous apprend que la lumière isolée n'est pas celle que Dieu veut donner aux hommes : qu'il veut leur donner cette lumière vivifiante, sanctifiante, qui est le Verbe avec l'Esprit, la vérité avec l'amour ; cpie la vraie lumière des hommes n'est pas celle dont on a pu dire : « La vérité sans la charité n'est pas

'( Dieu, mais elle est son image, et une idole « qu'il ne faut point aimer ni adorer (i). » Dieu veut que l'homme soit comme celui dont Jésus dit plus bas : C'est un flambeau lumineux et ardent.

C'est en effet dans cet état de lumière sanctifiante que Dieu a créé l'homme et l'a déposé sur la terre; et c'est à cet état de lumière sanctifiante qu'il veut le ramener.

Mais qu'arrive-t-il ? Le voici : « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne la comprennent pas. )j

Parole fondamentale : fond de l'histoire du cœur, et de l'esprit humain et de la vie humaine. Nous sommes dans la lumière sans le savoir, nous vivons, nous respirons, nous nous mouvons en elle, mais nous n'en savons rien. Comme les enfants ignorent qu'ils sont, se meuvent et respirent dans l'air, aliment de leur vie, et qu'ils mourraient à l'instant même si l'air pouvait se retirer un seul

(1) Pascal, Pensées. Éd. Havet, p. 339.

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instant ; de même les hommes vivent et respirent en Dieu, s'agitent dans sa lumière et se réjouissent dans sa vie, dans cette vie sanctifiante qui sollicite incessamment leur cœur, mais ils l'ignorent; ils n'en comprennent rien . La lumière luit dans leurs ténèbres, mais les ténèbres ne la comprennent point. Oui, le ciel m'environne, le ciel me touche et me pénètre. Le souverain bien, l'éternelle sainteté, la lumière et Tamour infini sont ici, autour de moi, en moi; mais moi je n'en entrevois rien, je n'en sens rien.

La lumière, en qui est la vie, la lumière et l'amour réunis brillent sur les froides ténèbres de mon cœur ; mais mon cœur ne le comprend pas, et ne s'en échauffe pas, et ne s'en éclaire pas.

l)epuis de longues années Dieu luit ainsi pour moi ; moi je ne l'ai pas encore compris. « 11 y a quarante ans, dit quelque part la Sainte Écriture, que je me tiens près d'eux, mais leur cœur est toujours errant (i). w Ces (l)Ps. xciv, 10.

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quarante années sont les miennes ou le seron t bientôt.

Et, ave c cela, je me crois éclairé. N'ai-je pas la raison, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ? Je ne suis point aveugle : je vois la vérité, je raisonne, le distingue le vrai et le faux. Ainsi parlent les hommes.

Oui, ils ont cette lumière isolée, nécessaire, cette lumière froide qu'on a parce qu'on est homme, bon ou mauvais. Mais ils n'ont pas cette lumière en qui est la vie, qu'on a parce qu'on aime Dieu. Quelle différence !

Ne le sais-je pas, Seigneur, par une longue et quotidienne expérience ? Certes, depuis que je suis en ce monde, je n'ai jamais perdu la raison, sinon quand la colère ou quelque autre passion me l'ont ôtée pour un instant; mais que de fois j'ai perdu la vie! Que de fois mon âme n'est- elle pas retombée dans les ténèbres, loin de votre lumière vivante! 11 ne me restait plus qu'une pale et froide lumière d'hiver, impuissante à faire

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battre mou cœur et à me réchauffer. Je voyais bien quelques vérités, mais je n'aimais plus la vérité même. Je suivais mon discours comme un autre, et j'évitais tout acte de folie, du moins en apparence. Mais je ne voyais plus le but de ma vie, et n'avais plus de force pour y marcher. Non, je ne comprenais plus la lumière, quoiqu'elle continuât encore à luire sur mes ténèbres. Je n'avais plus la lumière en moi, je n'avais plus la vie en moi; j'avais quelque portion de la vérité, mais plus la charité, et cette portion de vérité, vide et froide, n'était plus Dieu, mais une idole.

Hélas! Seigneur, délivrez-moi de cette vérité froide, partielle et inutile, et donnezmoi la vérité totale, vivante, qui est vousmême.

Cette vérité qui est vous-même, c'est ce ciel que je cherche, que je voudrais appeler, maintenir dans mon cœur, et qui m'échappe toujours parce que je ne sais pas comprendre la lumière qui luit dans les ténèbres.

Que faire donc, si la lumière m'échappe toujours et redevient incessamment en moi froide et stérile ? Voici que les paroles suivantes de l'Évangile me parlent d'un témoignage rendu à la lumière ; ce témoignage m'aidera-t-il à la trouver et à la conserver ?

6. « Il y eut un homme envoyé de Dieu c( qui s'appelait Jean. »

8. « Lui n'était pas la lumière, mais il ve- « nait pour rendre témoignage à la lumière, « afin que tous pussent croire par lui. »

9. « La vraie lumière est celle qui éclaire (( tout homme venant en ce monde. »

Qu'est-ce que Jean, ce vrai témoin de la lumière, appelé aussi le précurseur? Jean, dit ailleurs Jésus-Christ lui-même, c'était une lampe ardente et lumineuse.

Je le comprends, c'est là le vrai témoin de la lumière 5 l'âme qui ne cherche pas la lumière seule, mais la lumière et la chaleur réunies, cette âme rend témoignage à la lumière. C'est bien là, Seigneur, le témoignage que je voudrais lui rendre.

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Mais encore, qu'était donc cet homme qui rendait témoignage à la lumière ? C'était un homme envoyé de Dieu pour cela. Mais ne suis-je pas moi-même envoyé de Dieu pour cela? En ce sens, quel est l'homme envoyé sur la terre pour autre chose que pour rendre ce témoignage? Et ne suis-je pas, depuis mon enfance, poussé par vos impulsions saintes à travailler pour rendre ce témoignage, par ma vie, par ma prière, par ma pensée, par ma parole ?

Qu'a donc de plus qne moi ce plus grand des enfants des hommes, comme le dit ailleurs Jésus-Christ? Pourquoi est-il plus grand que moi? Le voici sans doute : c'est qu'il renonce à tout, sans exception, pour suivre hi lumière. C'est que Jean-Baptiste est pré-^ cisémenl cet homme, plus grand que le monde entier qu'il dédaigne et qui passe sa vie au désert, presque nu, les reins ceints, comme le dit l'Evangile, et nourri de sauterelles et de miel sauvage, chétive nourriture du désert;

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Alors je comprends tout. Oui, Seigneur, il est clair que si j'avais vaincu mon corps et mes passions, si toute ma vie avait été austère, si la sensualité, l'illusion et la vanité n'en avaient pas empêché la plus grande partie, la lumière et la sainte ardeur ne m'échapperaient pas ainsi sans cesse. Mon âme aussi, peut-être, comme celle du précurseur, serait une lampe ardente et lumineuse. Ma foi en la lumière connue, aimée, comprise et possédée serait devenue contagieuse, et d'autres croiraient par moi.

Lui donc n'était pas la lumière, et ne l'avait pas par lui-même, pas plus que je ne la possède par moi-même; mais il la recevait à d'austères conditions, et je sais bien que si j'avais le courage d'imiter Jean-Baptiste, je ne me plaindrais plus de la lumière et de sa fuite perpétuelle.

« La vraie lumière est cette lumière qui

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« éclaire tout homme venant en ce monde. » La vraie lumière, éclairant tout homme venant en ce monde, m'éclaire aussi, m'éclaire toujours. Si donc je ne la comprends pas, c'est que j'y mets obstacle, c'est que je me détourne^ c'est que je ferme les yeux, c'est que je la refuse.

Oui, l'Évangile le dit et le répète :

10. (( Il était dans le monde, et le monde « a été fait par lui, et le monde ne l'a pas « connu. »

11. « Il est venu dans son propre domaine, (f et les siens ne l'ont pas reçu. »

Mon Dieu ! pourquoi croyons-nous donc toujours que vous êtes loin? Est-il nécessaire que l'Evangile nous apprenne que vous êtes dans le monde ? Quiconque sait la valeur des mots, sait parfaitement que Dieu est dans le monde. Oui, l'Etre éternel, infini, est partout et ne peut n'être pas partout.

Votre force^ votre lumière, votre amour sont partout. Le monde est fait par la présence réelle et actuelle de voire force, de

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votre lumière, de votre amour. F.e monde serait anéanti à l'instant même, si vous cessiez un seul moment de le soutenir dans chacun de ses points. Mais le monde ne connaît pas cela et ne voit pas le Verbe éternel qui le porte.

Que le monde qui est fait par vous ne vous voie pas, Seigneur, je ne m'en étonne pas. Vous ne l'avez pas créé raisonnable. Toute cette nature visible qui n'est que votre marchepied et le notre, n'est pas faite pour connaître ni pour aimer. Et ce n'est pas là ce que vous voulez bien appeler votre propre domaine. Votre propre domaine, c'est la créature libre et raisonnable. Votre propre domaine, c'est l'âme de l'homme, c'est mon âme.

Eh bien ! vous venez dans ce propre domaine, et les vôtres ne vous reçoivent pas. Certes, Seigneur, je suis bien vôtre, si ce que saint Augustin a dit est vrai : « Il faut que nous soyons incessamment faits par lui , incessamment perfectionnés par lui. » Et

comment ne serait-ce pas vrai ? Qu'est-ce que notre âme? Notre âme est un mot que Dieu parle actuellement.

Que ne peut-on comprendre cette vérité ? Oui, cette parole de Dieu: « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, « ce mot même que Dieu a parlé, qu'il parle encore, puisqu'un mot que Dieu parle ne s'arrête pas et ne se dissipe pas comme nos paroles, mais dure toujours ; oui, ce même mot que Dieu prononce encore actuellement, ce mot-là c'est mon âme.

Certes, s'il en est ainsi, — et l'ignorance de tout peut seule en faire douter, — s'il en est ainsi, mon âme est sienne, puisqu'il la parle actuellement, c'est sa parole, sa parole au dehors^ comme s'exprime la Théologie. Kt, à vrai dire, toute créature est aussi sa parole au dehors. Seulement toute créature n'est pas ce propre mot : « faisons l'homme « à notre image et à notre ressemblance. » Moi, je suis ce mot-là,

.le suis ce mot, portant conscience de la

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voix qui le parle et de lui-même. Mais, aveugle et coupable, je confonds, je trouble, je rabaisse cette double conscience de Dieu et de moi, qui est ma vie; je lui ôte tout son infini, tout son côté divin; je ne sens que moi, je ne veux que moi, je ne vois que moi, je n'aime que moi.

Et ce Verbe éternel, en qui est la vie infinie, qui parle et me pose en parlant, qui vient sans cesse à moi, en moi, qui est en moi, qui vient et qui me dit sans cesse par la lumière et par la vie : Grandissez et croissez à mon image et à ma ressemblance, qui me dit encore : Je suis en vous, je vous crée et je vous conserve, recevez-moi librement, comprenez-moi, connaissez-moi, et vous croîtrez en moi par la connaissance et par l'amour, ce Verbe toujours insistant, nous persistons à le repousser.

Mais quoi ! Seigneur, ne vous serai-je jamais soumis et ne vous recevrai-je jamais? « Mon âme ne sera-t-elle donc jamais sou- « mise à Dieu? » dit le Prophète (i). N'y a-t-il pas des Ames, Seigneur, qui vous reçoivent dans le sens mystérieux et profond de cette parole évangélique?

Assurément il y a de telles âmes, et l'Evangile le dit.

I 2. « Tous ceux pourtant qui le reçoivent, « il leur donne le pouvoir de devenir enfants « de Dieu ; à ceux qui croient en son nom, « qui ne sont pas nés du sang, ni de la vote lonté de la chair, ni de la volonté de « l'homme, mais de Dieu même. »

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