‹ Méditations inéditesChapitre 22 sur 51 · P5., LXI · texte numérisé non relu

P5., LXI

Que ne puis-je bien comprendre et surtout pratiquer ces paroles qui sont le fond de rÉvangile et de la religion ?

Il me suffit de le recevoir, lui la lumière, lui Dieu, qui est en moi déjà. Il y était, mais je ne le connaissais pas : j'étais son œuvre, mais je ne me tenais pas pour tel, et je n'aidais pas librement mon créateur à m'achever, à rendre son ouvrage parfait. Je repoussais les continuels perfectionnements de sa sagesse et de son amour, ou plutôt je défigurais l'œuvre. Jusqu'à quand donc vivrai-je dans cet aveuglement ?

Encore une fois, il y a des âmes qui en sont sorties et qui l'ont reçu. Et tous ceux qui le reçoivent, il leur donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là sont ceux qui croient, qui reçoivent le pouvoir de devenir enfants de Dieu ; ceuxlà ne sont plus nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même.

La condition donc, c'est de croire, et toute

cette régénération divine s'ensuit. « Pouvez- « vous croire? » dit ailleurs Jcsus-Clirist aux malades (i). Si l'on peut croire, on est guéri.

Qu'est-ce donc que la foi? Qu'est-ce donc que cette foi qui sauve? Mon Dieu, donnezmoi la foi. Mon Dieu, augmentez-moi la foi.

Je sais un peu par expérience ce qu'est la foi et son absence, ses défaillances et ses accroissements. Je sais très-bien que j'avais la foi dans mon enfance, quand j'étais pur. Je sais aussi que je l'ai perdue sous l'influence de la volonté de la chair, et dans cet Age inepte, aveugle, honteux, impertinent, où les enfants se corrompent entre eux et conspirent pour rejeter tout joug et perdre la foi et la vertu. Je sais que la foi m'est revenue, quand j'ai voulu vaincre la chair, et sa folie et son aveuglement; et je sais que je ne l'ai pu vaincre que quand la foi m'est revenue. Que les hommes de ce temps s'examinent, et disent si cette histoire n'est pas la leur, en tout ou à moitié.

(1)S. Marc, ix, 22,

Et pourquoi maintenant ma foi, quoique depuis longtemps enracinée, a-t-elle des défaillances et des accroissements ? Quand est-ce qu'elle paraît croître ou décroître? Quand je me reprends à m'aimer moi-même plus que Dieu et mes frères ; quand la chair se révolte et n'est pas matée aussitôt, la foi paraît décroître. Elle paraît croître et elle croît en effet, quand je suis maître chez moi, et quand mon cœur devenu libre recommence à s'ouvrir pour Dieu. Ces choses se tiennent.

Mais ici, Seigneur, je sens que mes pensées et mes paroles ne savent pas creuser ces vérités; mon âme n'y entre pas jusqu'au fond. Pourquoi suis-je si superficiel, et pourquoi donc n'ai-je pas ce « cœur profond » dont parle l'Ëcriture-Sainte (i)? C'est que précisément la foi n'a pas encore en moi toutes les forces qu'elle doit avoir, et que je suis toujours obligé de dire comme cet aveugle de l'Évangile : « Je crois. Seigneur, mais soutenez mon incrédulité (2). » Mais pourquoi

(1) Ps., Lxjii, 7. — (2) Marc, ix, 23.

cela? c'est que ma rupture avec la volonté de rhomme et la volonté de la chair n'est pas totale : je suis encore double. Je suis peutêtre déjà né de Dieu, mais je suis encore né du sang et de la chair, de la sensualité et de l'orgueil. Je sens dans mes membres les deux lois opposées dont parle saint Paul (i), dont l'une m'élève, mais dont l'autre m'abaisse. Heureux les victorieux ! Heureux ceux qui n'ont plus qu'une loi, un seul maître, un seul père qui est Dieu. Ceux-là, il le paraît, non-seulement possèdent cette substance de la vie éternelle qui est la foi, dit saint Paul (2), mais ils sentent, ils comprennent, ils voient, ils touchent le ciel, parce que la vie éternelle commence en eux, et n'y est pas à chaque instant ou détruite ou cachée par l'autre.

La vie éternelle, la vie nouvelle de Dieu, en qui nous sommes régénérés, n'est j)lus seulement alors dans ces profondeurs éloignées, mystérieuses de notre àme, où nous-

(I) Rom., vil, 23. — (2) Heb., xi, 1.

mêmes ne la sentons pas et ne la voyons pas, et où Dieu seul peut Tapercevoir. Mais elle sort du sanctuaire de l'âme pour régner peu à peu sur l'homme entier. Le Verbe qui est cette lumière, en qui est cette vie éternelle, descend et sort du sanctuaire où il est toujours, et commence à fonder en nous son royaume, d'abord restreint; puis, si nous sommes fidèles, plus étendu. Quand Dieu veut se rendre parfaitement maître d'une âme, il gagne d'abord par la foi les racines de l'intelligence et de la volonté ; puis il descend dans l'ensemble et le détail des facultés morales et intellectuelles, dans la mémoire, dans l'imagination; puis dans nos goûts et nos instincts, nos aversions et nos élans, ce Ensuite il passe aux sens, dit un saint et profond théologien, il passe aux sens et aux mouvements corporels, et de cette manière il vient à posséder parfaitement l'intérieur et l'extérieur, et cela s'opère par la foi qui conlient en germe toutes les vertus (i). » (1) Lallemand {Doctrine spirituelle)^ p. 09,

LES ENFAiNTS DE DIEU. 231

De sorte qu'il s'opère en nous ce qu'ajoute rÉvangile :

14. « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité en nous. »

C'est en prononçant ces paroles, que les prêtres à l'autel, à la fin du saint sacrifice, fléchissent le genou.

Et moi aussi, Seigneur, j'adore et je prie sur ce que j'entrevois.

Il est visible que l'Evangile parle ici à la fois et de l'incarnation du Verbe en Jésus- Christ, et de cette sorte d'incarnation continuée qui se fait dans les âmes. Le Verbe s'est fait chair dans le sein de la Vierge Marie, cela est vrai littéralement. Mais dans un autre sens, profondément réel aussi, le Verbe se fait chair en ceux qui le reçoivent ; c'est ce que dit Jésus lui-même : « Si quelqu'un fait la volonté de mon Père qui est au ciel, celui-là est aussi ma mère (i). »

Donc, d'après l'Evangile, il y a une sorte d'incarnation qui doit se faire eu moi. De-

(1) Mallli., xri, oS.

puis longtemps j'entrevois ce mystère. Depuis longtemps, j'ai compris que le dogme de la communion avait ce sens. Dieu, par la communion, veut continuer son Incarnation dans chaque homme. «Sa chair s'est unie à la « mienne et mon corps à mon corps, disait « une sainte Martyre, et son sang a coloré mes c( joues (i). » Je sais que, par la communion, le Verbe incarné vient en moi. Mais comment y est-il, combien de temps y reste-t-il? Quel est le degré de l'union ? Quand est-ce que son esprit, son âme et sa divinité, son sang, son corps, seront vraiment unis à mon esprit et à mon âme, à mon corps, à mon sang? Quand est-ce que cette union sera permanente ? Quand est-ce que le Christ pourra dire, en vérité : Tu es ma mère? Quand est-ce que l'homme nouveau sera vraiment incarné en moi? Quand est-ce que j'aurai son cœur, ses pensées, ses mouvements, ses habitudes célestes, ses goûts divins, sa chair bénie et vivifiante, son sang tout consacré ?

(1) Office de sainte Agnès, dans le Bréviaire romain.

Quand est-ce que je pourrai dire avec saint Paul : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ? Oui, quand sera-ce, Seigneur?

Quand pourrai-je dire : Le Verbe s'est fait chair, et il est venu habiter en moi ?

Seigneur, je me doute bien de la réponse. Et en effet dans quel sein^ dans quel corps le Verbe s'est-il incarné ? Dans le sein de la Vierge Marie.

Ce sera donc, si j'ose m'exprimer ainsi, quand mon âme et mon corps seront vierges. Un saint et profond théologien mystique a dit ce mot aussi extraordinaire que vrai et que sublime : « La chasteté est une participation delà substance de Dieu, spirituelle et simple, mais éclatante de beauté (i). » Oui, quand mon âme et mon corps, à force de chasteté, auront recouvré l'innoccînce, alors le Verbe se fera chair pour habiter en moi. On peut recouvrer l'innocence, selon Bossuet. « La douceur, dit-il quelque part, est

(1)M. Olier.

le meilleur signe de l'innocence ou recouvrée ou conservée. » Il y a donc une innocence réparée et une virginité acquise, une seconde innocence et une seconde virginité à laquelle on peut parvenir. Seigneur, donnez-la moi.

C'est alors que l'âme et le corps se rapprochent véritablement du ciel, et qu'on peut dire :

14. « Et nous avons vu sa gloire, la gloire « du Fils unique de Dieu, plein de grâce et « de vérité. »

Bien des âmes en ont fait l'expérience. Il y a eu dans la vie quelque moment pur et lucide, où la lumière de Celui qui éclaire tout homme venant en ce monde, n'était pas obscurcie par le mal ; où nous commencions à le recevoir; où nous commencions à n'être plus enfants de la chair et du sang, ni de l'orgueil, et à devenir vraiment enfants de Dieu : où le Verbe commençait en effet à s'incarner en nous, à habiter en nous. A-lors n'avions-nous pas comme des rno-

ments de vision ? Il s'opérait en nous je ne sais quelle transfiguration de la vie ; on voyait partout la lumière, partout la joie et l'espérance. Ce Verbe qui éclaire tout, nous commencions à le voir partout; cette vie qui est en lui, nous commencions à la sentir, profonde, éternelle, bienheureuse. Alors venait, comme Ta dit Bossuet , a l'illumination, le repos, la joie, par l'union intime avec Dieu, qui nous rend ce monde, tout exil qu'il est, comme un petit paradis (i). » Certes, le sens de ces paroles évangéliques est historique d'abord. C'est-à-dire que saint Jean et les disciples ont vraiment vu sa gloire dans ses miracles, dans ses enseignements, dans sa beauté, sur le Thabor, dans sa résurrection et dans son ascension. Mais il faut bien savoir que les mystères du Verbe universel s'opèrent et se répètent dans les âmes, on quelque temps, en quelque lieu qu'elles vivent. Et c'est pour cela aussi que le plus important, le plus profond de ses

(1) Bossuet. Manière courte et facile de faire oraison.

23() DIlUXIKMH: Mt:i)nATl()iN.

mystères, sa croix, sa mort, s'opère aussi dans 1 quelques âmes, ou au moins leur est appliqué et montré. La gloire immense mais cachée à du Calvaire est montrée à des âmes généreuses, qui ne s'enfuient pas, comme les Apôtres au moment du crucifiement . Souvent ces âmes privilégiées voient moins le Thabor, où l'on ne peut que dire : ISous sommes bien ici, que le Calvaire d'où l'on voudrait toujours s'enfuir. Mais Marie qui incarna le Verbe y resta; et aussi sainte Madeleine qui l'aima.

C'est donc saint Jean-Baptiste, comme nous l'avons déjà dit, c'est l'homme de la pénitence qui comprend ces choses et en rend témoignage.

i5. (( Jean a rendu témoignage de lui en <c disant: V^oici Celui dont j'ai déjà dit: Celui (( qui doit venir après moi, a été mis au-dessus c( de moi, parce qu'il était avant moi. »

L'homme de la pénitence sent et voit son imperfection, mais il attend qu'un plus parfait arrive en lui et règne en lui. Qu'est-ce que l'homme? L'homme, disent très-hien les philosophes, est un être imparfait, incomplet, qui tend et qui aspire sans cesse à quel(|ue chose de plus grand et de meilleur que lui-même ; et ils savent bien que ce quelque chose de plus grand et de meilleur que l'homme, c'est Dieu.

238 TROISIEME MÉDITATlOxN.

JNéanmoins, ce témoignage de l'âme qui tend à Dieu, c'est-à-dire cet état de prière véritable, ne se trouve réellement que dans l'âme humble et qui sent son imperfection. N'ai-je pas bien souvent des époques d'orgueil, d'aveuglement, où je cesse de sentir et de voir que je suis imparfait, incomplet, dépendant ? où je perds du même coup Je sens de l'être parfait et souverain, où je cesse de grandir en aspirant vers lui?

Mais l'âme humble, et par conséquent éclairée, sait, à l'exemple de ce saint Jean qui reste nommé le Précurseur, elle sait que notre état présent n'est qu'un état de préparation.

Oui, Seigneur, quand je sors un peu de l'orgueil et de la sensualité, je sens que je ne suis qu^un précurseur de ce que je dois être, et de ce que je serai, quand celui qui doit survenir, et qui est plus que moi, puisqu'il est Dieu^ sera venu, vivra et régnera en moi* C'est lui qui nous achève, qui seul peut nous rendre complets, parfaits.

Lb: TÉMOIGNAGE DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 23!i

Lui seul est complet et parfait, et il nous donne ce qui nous manque :

i6. « Et nous avons tous reçu de sa pléni- « tude et grâce pour grâce. )>

Oui, lui seul est complet, parfait, lui seul est plein, et donne à tous. Ce vide véritablement insondable qui est au fond de notre cœur, et que tous nos efforts dans la vie travaillent à remplir, lui qui est seul parfait, complet, et plein, le remplit. 11 nous donne de sa plénitude, et grâce pour grâce.

Mais que signifient ces mots : Grâce pour grâce? Il y a là, je crois, un beau mystère. C'est qu'il nous donne sa plénitude comme un cœur donne la sienne au corps qu'il est chargé de remplir. Le cœur envoie, flot par flot, à tout le corps le sang qui donne la vie. Mais les ondes successives du sang ne continuent à se répandre dans le corps que quand les précédentes reviennent. Le sang est donné flot pour flot, comme la vie de l'âme^ grâce pour grâce.

C'est qu'il faut que chacun de nos cœurs

2i0 TROISIÈME MEDITATION.

réponde au cœur de celui qui nous envoie la vie. Son cœur palpite vers nous, il faut que le nôtre palpite vers lui. Lui, donne la grâce; nous, nous devons la lui rendre. C'est là le sens le plus profond du mot rendre grâce. Si vous étiez fidèle à rendre grâce pour chaque don, dit le livre de l'Imitation, la grâce vous serait renvoyée toujours plus abondante. Tout cela veut dire qu'il faut aimer Dieu comme il nous aime, si nous voulons recevoir les dons de son amour. C'est qu'en effet la grâce tient essenfiellement de l'amour. Le mot évangélique (/api; , c/iaris), qui veut dire grâce, est le mot charité lui-même. Cessez d'aimer : Dieu ne cesse pas pour cela d'être présent en vous ; et cependant tout est changé. Il est en vous comme dans les corps et les êtres inanimés : vous n'avez plus la grâce. Dieu n'est plus pour vous qu'une loi, une loi dure qu'on ne comprend pas, qu'on n'aime pas. Vous êtes un Juif sous la loi de Moïse, mais non plus un chrétien sous la grâce.

Lfc: TKMOIGNAGt: DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 241

a Car la loi a été donnée par Moïse, (c mais la grâce et la vérité sont apportées « par .lésus-Christ. »

Oui, Dieu est en vous alors, comme il était dans le monde avant Jésus-Christ, comme force et loi. 3Iais le Verbe qui est la lumière même, étant venu, et ayant envoyé l'Esprit qui est amour, il y a eu dans le monde l'intelligence et l'amour de Dieu.

Qu'il en soit ainsi de mon âme.

Que jamais je ne retombe sous le joug de cette loi sèche, mais que je reste toujours sous la loi de grâce, sous la loi de lumière et d'amour !

Mais Seigneur, ne sont-ce pas là de vaines paroles que je répète parce que je les ai lues? Qu'est-ce pour moi que la loi de lumière et d'amour? Ce qui est vrai, c'est qu'il m'est arrivé quelquefois, et bien imparfaitement, d'aimer Dieu, et de vouloir dans toute ma liberté suivre sa loi. ]Mais,'Seigneui', où est la lumière? () mon Dieu, estce que je vous connais vraiment? Est-ce que

je vous comprends? Est-ce que je vous vois? Ce ciel que je voudrais voir, qui n'est que vous-même , cette vie éternelle, bienheureuse, que je voudrais connaître, cet autre monde réel et admirable, auquel je crois, est-ce que je l'ai jamais vu?

« JNul n'a jamais vu Dieu, mais le Fils « unique qui est dans le sein du Père nous ce en parle. »

Oui, cela est vrai^ je ne vois pas Dieu, mais Jésus-Christ m'en parle : il est certain que ses paroles, écrites dans l'Évangile, ont parfois, même à mes yeux, un caractère visiblement divin. Mais surtout il est vrai que lorsque j'ai pu m'unir à lui par les moyens que me donne l'Eglise catholique, lorsque ce Fils unique qui est dans le sein du Père, a été aussi dans mon sein ; dans les bons moments de ma vie^ dans les jours de communion bien préparées et bien conservées^ quand j'ai été vraiment chrétien, oui, j'ai senti quelque chose du ciel, et le Verbe incarné, présent en moi, m'en a dit quelque

chose. 11 m'en a dit plus que je n'en ai su écouter. Et s'il y avait eu en moi plus de silence et de calme, j'en aurais appris davantage.

Je sais bien qu'il y a des chrétiens judaïques qui nomment rêverie et mysticisme ces communications intérieures de Dieu . Si quelqu'un rend ce témoignage qu'il a entendu quelquefois en lui la voix de Dieu, ils lui disent : Qui êtes-vous donc ? Et il arrive ce qu'ajoute l'Évangile :

20. (( Tel est le témoignage de Jean, lorsque (( les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prê- « très et des lévites pour lui dire : Qui es-tu « donc ? ))

« Lui répondit sans hésiter, et confessa « la vérité : Je ne suis pas le Christ. »

, 21. « Et ils lui demandèrent : Qui es-tu

« donc? Es-tu Élie? llleur dit : Je ne le suis

« pas. Es-tu prophète? 11 leur répondit:

« [Non. »

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