POURQUOI CHERCHER A ME FAIRE MOURIR
dirige seul ; de ne pas vouloir que le Christ soit leur roi.
C'est la cause unique de la lutte de chaque âme contre Dieu pendant la vie entière. Et c'est la cause des luttes sociales et doctrinales qui remplissent aujourd'hui le monde. Le pouvoir humain ne veut pas se soumettre au pouvoir divin . La raison humaine ne veut pas se soumettre à la raison divine, à la lumière de Dieu.
C'est toujours l'Homme-Dieu qu'on repousse, dans chaque esprit et dans chaque cœur, dans chaque pensée et chaque désir, dans chaque mouvement d'égoïsme , dans l'histoire presque entière de la philosophie humaine et de la politique humaine. Sans doute on parle toujours de justice et de vérité ; on ne |>eut pas faire autrement, mais c'est au nom de cette justice et de cette vérité qu'on repousse la Vérité même, et l'éternelle Justice. On parle de la loi, comme les Juifs, mais nul n'ohserve la loi. Ce qu'on en ohserve, c'est la lettre, non l'esprit ; on
^ tue l'esprit par la lettre, et on observe la lettre dans l'intention de tuer l'esprit. On pratique, comme Jésus le reproche aux Juifs, la circoncision de la chair, non celle du cœur. Et l'on ne voit pas que cette forme vide que Ton conserve est l'appel à Fincarnation ; les Juifs ne le voyaient pas.
Pas plus que la philosophie ne voit que la raison, la raison humaine, est une capacité vide qui appelle Dieu, qui appelle le Verbe à descendre, à s'incarner dans la pensée humaine. De même que la politique ne voit pas que l'ordre des sociétés est une figure, aujourd'hui montrée vaine, de l'ordre divin que le Verbe incarné veut faire régner parmi les hommes.
21. « Moïse vous a donné la circoncision « (qui vient d'ailleurs des Patriarches, non a de Moïse lui-même) , vous la donnez le « jour même du sabbat. »
a Pour maintenir la loi de Moïse, « l'homme reçoit la circoncision le jour « même du sabbat. Et vous vous indignez (( contre moi parce que j'ai guéri l'homme « entier le jour même du sabbat. »
Ici intervient une allusion au paralytique, à l'homme guéri dans son âme et dans son corps le jour du sabbat^ lequel est ici la figure de riiumanité entière guérie par l'incarnation, pendant If repos de Dieu qui a suivi la création. Or, il se trouve que les
Juifs se sont scandalisés de ce miracle, comme la nature, pour peu qu'elle soit mêlée d'orgueil et de sensualité, se scandalise de l'incarnation.
Il y a plus : les deux formes primitives de la religion, quand l'esprit s'y arrête et s'y fixe^ la religion naturelle et la religion légale, la religion des patriarches et celle de Moïse, ces deiix formes qui ne sont que des figures de l'incarnation, se révoltent quand elle survient.
De là, le rôle des pharisiens et des princes des prêtres dans l'Evangile.
Or, qu'est-ce que cette circoncision donnée par Moïse, et d'abord par les patriarches? La circoncision, ce caractère de la vraie religion naturelle, et aussi de )a religion légale plus parfaite, est une attaque à la nature humaine telle qu'elle est. La religion naturelle reconnaît par ce sacrement primitif, que l'homme, pour obtenir son rapport à Dieu, a du sang à répandre; que la nature^ pour être unie à Dieu , a quelque chose à
retrancher et à couper. Que faut-il retrancher? Il faut retrancher l'obstacle à la venue de Dieu en nous. Il faut retrancher cette source d'erreur et d'injustice, dont il a été parlé plus haut, qui fait que l'homme veut vivre à partir de soi seul, et cherche sa propre gloire^ au lieu de chercher la gloire de Celui qui renvoie. En d'autres termes, il faut retrancher l'obstacle à la vie de Dieu en nous , l'obstacle à l'incarnation du Verbe dans la nature humaine. Ceci est le coté de l'homme dans l'œuvre de l'Incarnation et dans l'œuvre de la grâce, et de l'incarnation appliquée à chaque âme et continuée dans chaque âme par la grâce et les sacrements. C'est ce que les Juifs ne comprenaient pas. Ils ne voyaient pas que la circoncision est l'appel de l'incarnation. Et quand ils condamnaient le Christ au nom de Moïse, ils ne comprenaient pas le fond des choses et jugeaient sur les apparences. C'est poiu^quoi
il\. « Jésus-Christ leur dit : Ne jugez pas
« sur les apparences, mais jugez selon la « justice. «
O Seigneur, jusqu'à quand resterai-je aussi dans les apparences, sans entrer dans la justice même? Jusqu'à quand refuserai-je de pratiquer la loi? Jusqu'à quand resteraije dans la forme de la religion , comme les Juifs qui pratiquaient la circoncision extérieure, mais qui n'en pratiquaient pas l'esprit? Jusqu'à quand refuserai-je chaque jour de pratiquer la circoncision du cœur et de la volonté? « Votre volonté est bornée, me « dit-on. Tant qu'elle se resserre en elle- « même, elle se donne des bornes. Voulez- (( vous être libre? Dégagez-vous. Coupez^ (( retranchez^ n'ayez plus d'autre volonté « que celle de Dieu. » Voilà la circoncision du cœur. Coupez^ retranchez! Coupez et retranchez tout ce qui dans ce cœur et cette volonté s'oppose à Dieu. Retranchez ces perpétuels rejetons d'égoïsme qui, chaque jour, renaissent en nous. Retranchez ces ennemis intérieurs du Christ qui cherchent inces-
samment à le mettre à mort dans notre âme. Alors rien ne l'empêchera plus de naître en nous et de grandir en nous. Nous serons dans la loi de Dieu, dans la vie et l'esprit de la loi.
O Seigneur, il y a là une vérité qui m'épouvante. Ce mot « nul d'entre vous ne pratique la loi », je ne le vois que trop réalisé et vérifié en moi , et autour de moi. A mesure que nous avançons dans la vie, nous pratiquons de moins en moins l'esprit de cette loi de la circoncision du cœur. Nous laissons grandir avec nous et vieillir avec nous vos ennemis. Nous laissons s'endurcir en nous notre vie propre, la vie de l'égoïsme et ses deux formes, l'orgueil et la sensualité , vos ennemis. Chacun de nous porte en soi une passion vieillie, calme par l'habitude et par la possession, indiscutée, inaperçue. Elle nous régit; elle gouverne la vie; elle est principe; on parle et on agit à partir d'elle ; elle est en nous racine et ])oint de départ. On ne l'a pas retranchée et coupée quand elle était encore
visible et faible; elle est maintenant invisible et toute-jDiiissante; elle est nous; il nous faudra mourir pour la quitter, si toutefois la mort elle-même nous en délivre. C'est cet ennemi invisible, caché en moi, comme quelquefois, dans nos entrailles, ce ver immense qui nous dévore inaperçu; c'est là surtout, Seigneur, ce qui m'effraye. Et certes, les passions de la chair, fougueuses, violentes, et qui vont par éclat, nous ruinent bien cruellement, mais du moins elles ne cessent pas d'être visibles ; l'homme voit toujours son ennemi; souvent il passe sa vie à lutter contre lui; il n'est pas vainqueur, mais il lutte ; souvent il s'en délivre par une victoire entière. Mais ces vices plus spirituels, comme l'orgueil, l'avarice, invisibles comme des esprits purs, sont formidables. H y a des âmes qui passent des années dans cette mort invisible , en montant tous les jours à l'autel ou avec la pratique de la communion quotidienne.
La vie de presque tous les hommes, si
chacun n'y prend garde, converge vers un de ces états épouvantables, où l'on se fixe jusqu'à la mort, sans plus jamais apercevoir ni discuter son ennemi. Combien d'hommes, par exemple, en avançant dans la vie, et rassasiés, ou calmés par vertu, dans la sensualité éclatante, passent à la sensualité cachée, à la sensuahté permanente et plus que quotidienne de la bouche! Que d'hommes vivent à l'insu d'autrui et d'eux-mêmes , dans une petite gourmandise modeste, mais constante; laquelle, chaque jour et plusieurs fois par jour, nous attache et nous colle k la terre de plus en plus ! Que nul donc ne se fasse ilhision. Nos ennemis renaissent toujours et croissent toujours. Il n'y a qu'une voie de salut, la croix, la pénitence, l'austérité, la mortification, le retranchement quotidien du mal et la perpétuelle circoncision de l'égoïsme.
Qui n'a pas blessé aujourd'hui son égoïsme, a perdu sa journée. Qui n'a pas attaqué son orgueil ou sa sensualité renaissante depuis
ce matin, recommence aujourd'hui à vouloir mettre à mort le Christ. La vie et la nourriture quotidienne nous ramènent, sans nulle cesse, à l'égoïsme et à la sensualité. Il faut de notre coté, sans nulle cesse , réprimer cette dégénérescence. En pratique, si l'on savait s'imposer chaque jour quelque sacrifice de table, on pourrait arrêter, par ce simple moyen, la décadence quotidienne de la vie ; on parviendrait à cette tenue morale, à cette force intérieure, qui est vertu, esprit et vie; on se spiritualiserait au lieu de s'enfoncer avec l'Age dans la terre. C'est sans doute pour compenser notre lâcheté à saisir et à porter la croix, que Dieu envoie à tous les hommes, à mesure qu'ils avancent dans la vie, des douleurs croissantes d'âme et de corps, et tous ces malheurs qui nous brisent, afin que l'égoïsme n'arrive pas au dernier moment, entier et satisfait.
LA LLTTE DE l'aME CONTRE LA PAROLE