JEUDI SAINT. — LA DERNIÈRE CÈNE
Anges du ciel ! qu'en dites-vous? N'eût-ce pas été une trop grande faveur à ses disciples, s'il leur eût permis de laver de leurs larmes ses pieds sacrés? Mais non, il voulut lui-même se mettre aux pieds de ses serviteurs, afin de nous enseigner I'humilité. Il voulut les leur laver, afin de nous apprendre la pureté intérieure que demande son divin Sacrement. L'humilité et la pureté de cœur sont encore, en effet, deux dispositions requises pour s'unir à Jésus dans le banquet eucharistique.
0 mon Rédempteur! éclairez-moi sur ma misère et sur la tendresse de votre charité, afin que je m'approche de vous avec un profond anéantissement et une confiance sans bornes en votre bonté. Inspirez-moi le courage de mortifier mes sens et mes instincts pervers. Attirez à vous toutes mes affections. Je désire vous recevoir avec un cœur tout embaumé de foi, de piété, de dévotion, afin que la communion sacramentelle produise en moi les fruits les plus précieux et les plus durables.
2° Institution de l'eucharistie.
Apres avoir donné aux siens cet exemple d'humilité, en leur lavant les pieds, le divin Maître se remit à table, et, prenant du pain, le bénit, le rompit en disant : « Ceci est mon corps qui sera livré pour vous. » Puis, prenant le calice, il dit : « Ceci est mon sang qui sera pour vous répandu.' » Ces expressions : « le rompit, sera livré, répandu, » nous rappellent les souffrances de l'Homme- Dieu; et, selon l'enseignement de l'Eglise, l'Eucharistie est un souvenir de la Passion perpétuée parmi nous.2 Recolitur memoria passionis ejus.
Mais ce n'est pas seulement un souvenir ; c'est la réalité continuée d'une manière non sanglante. Comme sacrifice, l'Eucharistie renouvelle l'immolation du Calvaire ; comme sacrement, elle nous en applique les fruits. Le Sauveur est immolé sur l'autel par le glaive mystérieux des paroles consécratoires. Son corps y est rompu en apparence dans la sainte messe sous la forme du pain, et son sang y semble répandu sous les espèces du vin. Ainsi se vérifie la doctrine du concile de Trente : « Dans le divin sacrifice, y est-il dit, une seule et même Victime est offerte, celle de la croix; et c'est le même sacrificateur Jésus-Christ qui, par le
(1) II Cor. 11, M. Matth. 20, 27. (2) Oflic. SS. Sacram.
ministère des prêtres, s'offre à Dieu dans nos églises comme sur le Calvaire, le seul mode excepté.1 » Il suit de là qu'une messe pourrait racheter le monde, aussi bien que la passion et la mort du Rédempteur.
Dans les anciens sacrifices, figures du nôtre, on immolait la victime, puis on en mangeait les chairs, et l'on devenait ainsi commensal de Dieu. De même, par la communion, nous participons à l'immolation de l'autel, la même en substance que celle du Calvaire. Jésus se donne à nous sous forme d'aliment ; or une victime, pour servir de nourriture, doit d'abord être immolée. Voilà pourquoi le Sauveur ne descend en nous qu'après avoir été sacrifié sur l'autel; et, les espèces sacrées étant consumées, son corps cesse de nourrir nos âmes, mais son esprit nous reste. A nous de nous y assujettir, pour en recevoir la vie, l'impulsion et la fécondité. Il nous apporte le fruit de ses souffrances, ne l'oublions pas ; et, au lieu de chercher dans la communion des douceurs sensibles, proposons-nous d'y trouver : 1° La lumière qui nous montre nos défauts à réprimer. 2° Le courage de lutter sans cesse contre nous-mêmes pour humilier notre orgueil et enchaîner notre volonté au bon plaisir de Dieu.
0 Jésus-Hostie, victime du Calvaire et de nos autels ! rappelezmoi qu'en assistant à la sainte messe et surtout en participant au banquet eucharistique, je dois vous considérer comme un Dieu crucifié et ressuscité, et conséquemment me crucifier avec vous, en mourant à la vie sensuelle, naturelle et imparfaite, afin de ressusciter à votre exemple, par une vie de foi, — de sacrifice — et de prière, qui m'unisse étroitement et éternellement à vous.
vendredi saint. — Jésus en croix.
Préparation. — Jésus en croix est le spectacle le plus capable de confondre et de guérir l'orgueil humain : 1° Par l'ignominie du gibet sur lequel le Sauveur expire. 2° Par la société des crucifiés entre lesquels il meurt. — Après avoir médité ces vérités, nous tâcherons de nous décider à diminuer en nous l'amour de notre propre estime en travaillant à nous mépriser nous-mêmes. Car l'orgueil est le principe de tous les péchés. Initium omnis peccati est super bia."
(1) Sess. 22. cap. 2. (2) Eccli. 10, 15.
MÉJ>1T. î. 2o
]o Ignominie du gibet ou Jésus expire.
La croix était le supplice des esclaves, c'est-à-dire de ceux auxquels l'antiquité déniait la dignité et les droits de l'homme, et qu'il plaçait en quelque sorte au rang de la brute. Il était inouï qu'un homme libre subît ce déshonneur, regardé comme un opprobre par le monde entier. Chez les Juifs, l'Ecriture elle-même semblait avoir consacré ce sentiment, en lançant la malédiction contre celui qu'on suspendait à ce bois. Maiedictus qui pendet in iigno.1 Aussi avec quel éloignement et quel dégoût voyait-on en Judée un homme pendu au bois de la croix ! On n'y attachait que les plus grands criminels, les êtres les plus vils et les plus dégradés.
0 Jésus, sainteté par essence et grandeur infinie ! pourquoi voulez-vous qu'on vous traite si indignement ? vous allez même au-devant de cette humiliation prédite par les prophètes, et vous semblez vous en faire une gloire, en vous offrant à vos ennemis et en vous laissant clouer et élever par eux sur ce gibet infâme, où l'on vous livre en spectacle d'ignominie au ciel et à la terre ! Oh! que votre abaissement donne à notre orgueil un coup décisif! Quoi! un Dieu, le Roi immortel, le Créateur de l'univers est rassasié de confusions et d'avanies; et nous, nous nous plaindrions d'être ignorés, oubliés, rebutés? nous voudrions occuper partout la première place dans l'estime et l'affection des créatures ?
Ah ! cessons d'être si vains, si prétentieux, si pleins de nousmêmes, en voyant notre Rédempteur descendre jusqu'au dernier rang de l'abjection pour remédier à notre orgueil. Ce vice, qui a pris naissance près de l'arbre de la science du bien et du mai, Jésus le détruit sur l'arbre de la croix. De là il nous déclare par sa conduite que I'humilité est la base de son royaume ; qu'il veut régner, non sur les superbes, qui sont les partisans de Lucifer, mais sur les petits et les humbles, qui obéiront à l'Eglise et deviendront ainsi ses vrais disciples.
Etes-vous de ces cœurs dociles, toujours prêts à se soumettre aux enseignements de la foi et à croire aux promesses divines? Avez-vous soin d'obéir exactement à toute autorité légitime, comme à celle de Dieu même, sans plainte ni murmure? •
0 Jésus ! il appartient encore aux humbles de recevoir en paix
(l)Deut. 21, 23.
les affronts et les mépris. Accordez-moi la grâce de supporter avec amour tout ce qui remédie à mon orgueil, à ma vanité et à mes prétentions. Mettez-moi sans cesse devant les yeux les opprobres de votre crucifiement, afin que j'y apprenne à devenir vil et abject à mes propres yeux et toujours prêt comme vous à m'Assujettir — et à me résigner.
?° Jésus meurt entre deux crucifiés.
Le Rédempteur ayant pris sur lui les crimes du genre humain, était devenu par là, en quelque sorte, le pécheur universel portant la confusion de tous les péchés du monde. Il voulut donc s'humilier en proportion. Non seulement il fut crucifié comme le dernier des esclaves, mais il mourut entre deux scélérats, et deux scélérats crucifiés de même, c'est-à-dire suspendus au gibet entre la malédiction du ciel et celle de la terre. — Voilà donc le Dieu que saint Paul appelle « Innocent, sans tache, éloigné du péché et plus élevé que les deux,1 » le voilà entre deux brigands abhorrés, se faisant l'un d'eux et les considérant comme ses frères, montrant par là qu'il n'était pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs!2
0 humilité d'un Dieu ! ô charité du Rédempteur ! Pour nous faciliter l'aveu de nos péchés, il se fait, en quelque sorte, pécheur avec nous, et semble se déclarer, de fait, le dernier et le plus criminel de tous. — Heureux ceux qui, imitant le bon larron, confessent humblement leurs iniquités, et en demandent pardon au Sauveur ! Malheur au contraire aux orgueilleux qui, semblables au voleur impénitent, refusent d'avouer leurs torts et s'irritent contre le Dieu qu'ils ont offensé, parce qu'il les afflige pour les guérir et les sauver !
Déjà commence sur le Calvaire le jugement que fera subir Jésus à tous les enfants d'Adam. Placé entre deux suppliciés, il semble opérer la séparation des justes et des pécheurs. Au bon Larron il parle dans le même sens qu'il le fera aux élus à la fin des siècles : « Venez, le béni de mon Père ! venez posséder le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde ; car aujourd'hui même, vous serez avec moi dans le paradis. » A l'autre, placé à sa gauche, s'adresse la sentence réservée aux réprouvés : « Allez, maudit, au
(1) llebr. 7, 26. (2) Luc. 5, 52.