MERCREDI DE LA PREMIÈME SEM. — LA MAUVAISE TRISTESSE
ravages qu'elle fait dans I'ame sont bien plus sérieux. Elle engendre, dit Cassien, la colère et l'aigreur contre le prochain ; elle nous rend soupçonneux, impatients, intraitables, et nous cause beaucoup de tentations et de chutes; car le démon se plaît à nous attaquer, quand il nous voit tristes et abattus.
D'un autre côté, nous perdons souvent ainsi le goût de I'oraison et de la lecture, moyens si précieux de nous soutenir dans les luttes. Et combien de fautes ne commettons-nous pas alors, fautes d'impatience, de mécontentement, de soupçon, de paroles désagréables ou contraires à la charité ! De là des inquiétudes et des remords, qui augmentent notre mal et nous jettent dans un état voisin du désespoir. Oh! combien il est vrai de dire avec l'Esprit- Saint, que la tristesse apporte dans un cœur tous les maux à la fois! Omnis plaga tristitia cordis est.1
Quand vous ressentez les atteintes de cette maladie, demandezvous, comme le Prêtre au bas de l'autel : « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme ! et pourquoi me troubles-tu ? » Que manque-t-il à ton bonheur? Le Dieu qui fait la joie des Anges, ne te suffit-il pas? Tu le possèdes, en vivant dans sa grâce et en accomplissant sa volonté. Sois donc contente de lui, dit saint Augustin, et il sera content de toi. Ille piacet Dco, mi plaçât Dens.
Vos tristesses ne viennent-elles pas souvent d'un manque de courage et de résignation? Tantôt c'est l'amour-propre froissé d'une parole, d'un geste, d'un procédé ; tantôt c'est la vanité humiliée d'un oubli, d'un défaut d'attention ; ou bien c'est la sensualité, l'immortification, qui vous porte au mécontentement, assombrit votre humeur, vous réduit à un morne silence, pendant que la mélancolie vous ronge péniblement. 0 déplorables résultats !
Pour les prévenir, soyez tout de bon résolu : 1° De souffrir en paix ce qui vous contrarie. 2° De ne pas trop vous occuper de votre tristesse involontaire; mais faisant diversion, offrez-vous à Dieu pour endurer des peines plus grandes, s'il le désire. Ces actes généreux, fréquemment répétés, dissiperont peu à peu tous vos chagrins. — 0 Jésus, Roi immortel couronné d'épines ! accordezmoi plus de force d'âme pour me résigner à vous servir sans consolation. Faites-moi regarder comme une royauté I'honneur de vous appartenir, et comme la meilleure béatitude de cette vie, la volonté de vous aimer et de vous plaire.
(l)Eccli. 2o, 17.
MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEM. — LA MAUVAISE TRISTESSE. 269 2o Remèdes a i,a tristesse.
Rien ne triomphe mieux de cette maladie, que les réflexions et affections saintes, puisées dans une oraison fervente. Tel est le sentiment de Cassien. Comme David, dit-il, en jouant de la harpe, chassait le démon qui tourmentait Saûl, ainsi l'oraison met en fuite le démon de la tristesse. Car elle élève les pensées, dissipe les nuages de l'esprit, dilate et réjouit le cœur. — Le bienheureux Henri Suzo, sous le poids d'une affreuse mélancolie, entendit une voix qui lui disait : « Levez-vous, et méditez la passion du Sauveur. » Il le fit, et bientôt il se trouva soulagé. — Si un entretien avec un ami, apaise parfois nos chagrins, combien plus la conversation avec Dieu, source de toutes les délices? « Je les réjouirai, dit le Seigneur, dans l'exercice de la prière.1 » En pensant seulement à Dieu et à sa divine présence, le Prophète-Roi se sentait rempli de consolations ineffables. Memor fui Dei, et delectatus sum.%
Ce n'est donc pas auprès des créatures, mais au pied du Crucifix ou devant les autels et les tabernacles que vous trouverez le remède à vos afflictions. Là vous apprendrez à considérer les événements comme étant dirigés par la sagesse et la bonté de Dieu. Le Seigneur, en effet, et vous en êtes convaincu, veut uniquement votre bien. Pourquoi donc vous attrister et vous plaindre, quand il vous le procure au moyen de l'épreuve? Le malade se plaint-il du médecin et du remède qui lui apportent la santé? Et vous, âme de peu de foi ! vous tombez dans l'abattement, lorsque le Seigneur, pour vous sanctifier, permet que votre orgueil soit humilié, votre jugement contredit, votre volonté contrariée, votre patience exercée? Mais qu'allez-vous chercher dans l'oraison? n'est-ce pas la force de mourir à vous-même, à vos vices, à vos inclinations, pour pratiquer les vertus ?
Concluons donc : 1° Ce doit être pour nous un motif de joie plutôt que de tristesse, de rencontrer des occasions de peines, afin de croître par là en sainteté et en mérites. — 2° Nous devons prendre pour maxime celle de saint François de Sales qui disait : « Jamais de vaines tristesses ni d'inquiétudes; faire le bien et le faire joyeusement, c'est un double bien; s'attrister de ses défauts, c'est joindre défaut à défaut. »
(1) Is. 56, 7. (2) Ps. 76, 4.
MEDIT. I. 23