LA MORT. /\^Z
cer . . . . — (On voudra bien excuser l'expression,) — par tâter le pouls à la femme de ce peuple ; à la femme, dans toutes les classes de la société où elle figure, c'est-à-dire, où elle est appelée à exercer son légitime pouvoir.
On peut encore en tirer cette induction tout expérimentale, que ce pouvoir de la femme est dans un pays, et pour ces particularités de sommités, en raison directe de l'élévation politique des hommes qui président aux destinées gouvernantes de ce pays. Ce phénomène s'explique encore par une démonstration ûV iiature. L'exercice de l'autorité civile est une tension tout à part des forces vitales et spiritualistes de l'homme ; et, dans cette tension, l'ingérence de l'action de la femme produira nécessairement, — soit un appoint de vigueur et de vibrations sonores pour le bien, — soit, par contrepartie, dans le domaine du mal, un relâchement, un atonie et un aphonie d'une extrême sensibilité. L'histoire en fourmille d'exemples. Nous avons, d'un côté, les Judith et les Esther, et de l'autre, les Dalila, les Aspasie et les Cléopatre. Nous ne voulons rien dire de l'ère chrétienne, parce qu'il y aurait trop à dire, sur cette donnée. On pourrait véritablement faire un livTe ayant pour titre : " Histoire universelle du jfionàe, étudiée sur le vif, d après la part, soit publique, soit secrète, qu y ont prise les femmes, " ; et ce ne serait peut-être pas l'Etude historique la moins philosophique, la moins substantielle et la moins exacte.
Dans le domaine de la sainteté, cet Ordre a donné et donne encore à l'Eglise une éblouissante floraison ; car : — le fait est acquis à l'histoire, en la plus séculaire comme la plus irréfragable de toutes les réalités. — ^^ La femme religieuse suit V homme apostolique " (i)
Quoiqu'il en soit, dans le sujet spécial qui nous occupe, Hérodiade et sa fille Salomé sont, pour le mal, des types de cette universelle notion.
Et ce sont deux types très-différents dans leur similitude à mal faire et à faire faire le mal. L'une, Hérodiade, représente \ Immoralité et l'autre, Salomé, représente le Sensualisme. La distinction entre ces deux plaies sociales est très-importante à établir, en ce qu'elle est très-réelle, et surtout éminemment actuelle.
S). Qu* entendez-vous par Immoralité 7
S. \J Immoralité est le péché contre les mœurs; Il a pour racine fixe et pivotante une violation quelconque des lois divines, éternelles et impres- '-.riptibles du mariage. Le cas d' Hérodiade et de St. Jean en est une invincible
(I) Mgr. Ignace Bourget, Ev. de Montréal. — Circulaire du 13 Décembre 1868.
ST. TEAN-BAPWSTE, L'EVAXGILE ET LE CANADA.
attestation. Hérault de la force de Dieu, de ses institutions, de ses sacrements et de son Eglise, il subit par la peine d'une captivité, que ses juges savaient hautement imméritée, les hardiesses de son langage à revendiquer l'honneur du lit nuptial. — Non licet. — Grande morale à en tirer pour tous les gouvernements civils ! Dans la question du mariage, en effet, de ses obligations, de ses validités, de ses liens constitutifs, de Ses empêchements, de ses sanctions temporelles ; en un mot, de tout ce qui touche, de près ou de loin, à cette base fondamentale de la Famille, l'Etat n'a qu'à s'honorer, qu'à s'élever, qu'à se glorifier, qu'à fortifier ses assises, qu'à faire fructifier ses droits, qu'à se couronner lui-même d'une immarcessible couronne de force, de civilisation, de grandeur et de véritable progrès, de n'être que le serviteur, le véritable et très humble serviteur de l'Eglise. Une étude particulière et intime du sujet, au point de vue de l'hygiène morale des peuples, donnerait de cet avancé, qui n'est d'ailleurs qu'un fait, les démonstrations les plus péremptoires, car c'est encore là un des premiers principes de la diagnôse prophylactique de toute santé morale. — Ce grand précepte doit trouver son application, dans la politique et dans les lois, avec une rigueur qu'on ne saurait jamais appeler extrême. L'Eglise, cette Mère Admirable, a souffert de voir des Royaumes entiers se détacher de son sein, parce qu'elle avait le devoir, éminemment maternel, de dire à des Princes du siècle, comme St. Jean à Hérode : " Une t'est pas permis d'épouser telle ou telle femme. " — Le Protesta?tfimie national n'a pas d'autre origine. — Oh comment la pudeur des familles protestantes n'y pense-t-elle pas plussouventj
Or, s'il y a un peuple qui doive, en cette matière, se montrer vraiment intraitable et modèle entre tous, c'est bien le Peuple Canadien, dont le Protecteur surnaturel, et l'Ange Tutélaire — (A la suite des Prophètes, Jésus-Christ a appelé St. Jean un Ange.) — (i) a souffert persécution pour la défense de cette inviolable doctrine. L'honneur de la politique du Canada ne peut mieux s'asseoir que sur cette base.
Remarquons encore les effets directs de l'Immoralité, de ce mépris pratique des austérités conjugales, surtout quand il part d'une alcôve de Roi, et qu'il s'exerce au Château. Ces effets sont l'oblitération immédiate du sens de Justice, qui est bien l'élément primaire de l'Autorité. Voyez Hérode. — Il avait une crainte respectueuse pour St. Jean ; il le savait irréprochable ; Il lui accordait une sincère confiance intellectuelle, et ses discours l'intéressaient vivement ; et néanmoins, il le charge de chaînes et le relègue au fond d'un cachot, à cause à.'Yltrod\SiàQ, propter Herodiadein.
(i; Hic est enim de quo scriptum est : " Ecce ego mitto Angelum meum ante faciem tuara qui prœparabit viam tuam anle te." [Math. XL lo.)
Ce ne fut pourtant pas Hérodiade qui eut le pouvoir de faire condamner St. Jean à la peine capitale. Ce simple trait est tout un crayon du réalisme perpétuel de la chose. Hérode avait épousé, la femme de son frère, et il semble vraiment, à scruter le texte évangélique, qu'elle le fatigue, qu'elle l'ennuie, qu'elle l'excède. Elle ne peut obtenir de lui ce qu'elle désire avec passion. Tableau achevé, en ses réticences divines, de l'énervenient domestique ^qu'entraîne toujours à sa suite toute union illégitime. C'est que, dans ces unions là, — c'est encore la Sainte Bible qui nous le définit en une lumineuse silhouette du cœur humain, — " la femme devient sotte et elle piaille. Elle est pleine de roueries, et pourtant, ne sait absolument rien:' (i)
Mais ce que {'Immoralité ne peut enlever à elle toute seule, en fait d'oubli de soi-même et d'accomplissements du crime, le Sensualisme n'a qu'à se montrer, pour le parachever en un clin d'œil et en un tour de main. Là où Hérodiade a longtemps et toujours échoué, Salomé intervient, et c'est fait. Elle entre ; elle n'a qu'à danser. — Le Roi Hérode n'avait peut-être jusqu'alors pas seulement pris garde à elle ; il ne lui avait pas serré le bout des doigts, et tout de suite il perd l'esprit ; et tout cède à la griserie morale qu'inspire cette vierge des salons. Le Sensualisme découle bien de l'Immoralité ; il est bien l'enfant de ses entrailles et il a bien sucé le lait de ses mamelles, comme Salomé est bien fille d' Hérodiade ; mais, ainsi que le fait se produit dans les générations maudites, l'hérédité du vice possède la force et la ctue infinitésimale de la vitesse acquise. Le Sensualisme progresse sur l'Immoralité. — Aussi, son étude, généralement peu analysée, demande-t-elle une attention, disons le mot, une dissection toute particulière.
2). Qu* entendez-vous au juste iar le Sensualisme ?
^. Le Sensualisme peut être défini : Le pèehé contre les 7nœurs qui est précisément passé dans les mœurs.
Comme on peut s'en convaincre par le sanglant coquetage de Miss Salomé, ce n'est pas là une invention précisément moderne. Elle a, pour le moins, quelque dix-neuf siècles d'exercice et de traditions, sans compter l'époque de sa petite jeunesse ; mais il se trouve, néanmoins, que c'est, à proprement parler, de nos jours que cette grande maladie a été comme délimitée, établie et classifiée dans le Codex des infirmités populaires. Cela vient de ce que tout tend à se démocratiser de nos jours, le bien comme le
(i) Mulie- stulta et clamosa plenaque illecebris et nihil omnino sciens. {Prov. JX, 13.)
^>\; ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
mal, et q-ie cette tendance amène une impérieuse nécessité de définir, de numéroter et de lexicographer toute chose morale.
Et vraiment, le Syllabus, dont les imbéciles se font et font au peuple une bête noire à je ne sais combien de queues, avec une infinité de cornes, n'est, en somme, qu'une adaptation catholique à cette nécessité de méthode des besoins généraux des temps modernes. Son nom seul l'indique assez, du reste; c'est le Syllabaire des dangers de l'époque actuelle et des erreurs courantes. Qu'on vienne dire, après cela que les Papes ne comprennent pas leur temps /
Mais cette tendance de Démocratisation générale n'en est pas moins un danger, un danger radical ; — On a, d'ailleurs, fabriqué avec cette expression la synthèse de la chose ; le Radicalisme, — car " la foule est plus impression- " nable au mal qu'au bien ; pour elle, la défense est, vis-à-vis de l'attaque, " ce qu'est le fusil par rapport aux mitrailleuses, de sorte que la Liberté, tout " en faveur de l'attaque, ne donne rien à la défense." Ce n'est donc qu'un devoir plus strict et plus urgent pour la vérité et pour la morale de définir avec netteté les symptômes du mensonge et du vice.
C'est à ce titre que nous affrontons l'ingrate besogne de donner ici une analyse, ou plutôt une peinture du Sensualisme, dont le principal cachet est précisément ce type mortifère de démocratisation. Nous ne doutons pas que cette peinture ne soit excessivement délicate, mais n'est elle pas ce qu'on peut bien appeler outrageusement indispensable ?
Avant de l'aborder, et pour mieux en dénuder la malice, il est bon de prévenir, au sujet de cette donnée, l'esprit du public contre une objection très répandue en cette matière. C'est une objection bourgeoise, inintelligente et libérale ; — ces trois termes sont congénères et appartiennent foncièrement à la même famille, — mais l'obscurantisme qu'elle produit n'en est peut-être que plus subtil, plus insinuant dans la pensée populaire, et par suite, plus procréateur de scepticisme.
S). Quelle est V objection qic' on oppose à V étude du Sensualisme?
!2i. On se dit: " Les péchés contre les mœurs se sont vus de tout temps et se rencontrent, en somme, à un égal degré, dans tous les pays du monde." On fera même à ce sujet de gros volumes de statistique, desquels on essaiera de déduire que ce qui figure en plus, d'un côté, en fait de criminalité, en observations policières, relativement aux mœurs, se trouve balancé eu moins, d'un autre côté, à quelque autre chapitre parallèle d'infractions analogues ou
de compte-rendus similaires. — Mais, n'insistons pas sur de pareils échantillons des hauts et... féroces talents de la Centralisation administrative. — Les conclusions glaciales et réellement scepticiformes, que le monde officiel ne se fait pas faute d'en tirer, sont celles-ci : — Il faut faire la part du vice ; c'est un élément obligatoire de tout gouvernement intérieur d'un pays ; le magistrat civil doit donc compter avec lui et lui reconnaître une espèce de fatalité de droits dans le domaine de la Chose Publique.
On dira encore : — " Voyagez ; allez à Paris et allez en Espagne ; visitez l'Italie; visitez l'Autriche; faites une tournée en Hongrie et passez par la Pologne ; pénétrez même dans les régions réputées les plus virginales, les plus patriarcales, voire même, les plus claustrales de la vieille Europe, le Tyrol, par exemple, la Westphalie, le Val d'Andorre, certains Cantons de la Suisse, même certaines Provinces de la France, au fait et au prendre, c'est toujours la même chose; la chair a son empire, il faut qu'il s'exerce et il le fait avec une frappante égalité distributive, sous toutes les latitudes "de ce peu de fange où nous sommes. ' ' On pérorera à ce sujet, fort doctoralement de l'Angleterre, et des Anglais. — " Voilà un peuple, exclamera-t-on, qui a la juste réputation d'être sévère dans la moralité de sa constitution de famille, qui est rigide et presque réfractaire en fait d'entrainement au plaisir, et qui, de plus, offre des garanties toutes particulières d'intelligence et d'honnêteté dans l'éducation de ses enfants, surtout de ses filles, et pourtant, le Minotaure antiqne ne dévorait chaque année que cinquante jeunes grecques ;
" C'était beaucoup, grand Dieu ! mais notre monstre à nous,
*' Et notre dévorant aux épais cheveux roux,
*' Notre taureau, c'est Londre. Il ravage la ville
" Il dépeuple les champs, et par quatre-vingt mille,
" Quatre-vingt mille, au moins, vont tomber sous ses coups
" Les plus beaux corps du monde est les cœurs les plus doux. "
Et encore ajoutera-t-on, — toujours tout prêt à mettre les points sur les i en cette matière, — dans ce dénombrement, n'est compris, bien entendu, que ce qui a un caractère de constatation officielle. — Jugez donc ! — Puis, ces statisticiens endurcis vous fredonneront d'un air sucré l'amère cantilène des pécheresses de la rue :
" Allons, mes sœurs, marchons la nuit comme le jour : " A toute heure, à tout prix, trafiquons de l'amour ; ** Il le faut : ici bas, le destin nous a faites, " Pour sauver le ménage et les femmes honnêtes. '*
ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
En passant, ils en manqueront pas de donner un soufflet à la malheureuse Irlande ; c'est dans \2i partition.
Nous ne disons rien, à ce propos, sur le compte des Etats-Unis ; le suje*serait trop vaste pour une simple digression.
Il y a plus encore. — Ces froids et libérâtres égalitaires du vice, que nous mettons icf en scène, parce qu'on les rencontre à chaque pas sur son chemin, pourront même faire figure d'érudits, à l'appui de leur thèse véritablement impie, et vous les entendrez vous dire : — *' Dans ce Moyen-Age si vanté, dont toute une Ecole fantaisiste nous représente l'austérité des mœurs comme une fleur dont la graine est perdue, comme une perle d'Ophir, comme " une vierge en or fin d'un livre de légendes, " que sais-je encore ? il existe bel et bien, des Ordonnances de police des mœurs, signées du Roi Louis le Neuvième, qui ne sont rien moins que propres à nous édifier sur la moralité publique de cette époque. On y remarque même une étrange analogie avec les Règlements parisiens actuellement en vigueur à la Préfecture de Police, sur cette même branche de ce même service ; c'est-à-dire, alors comme aujourd'hui, en curieux amalgamme de parquage et de traquage, de surveillance et de tolérance, avec en plus, pour ce fameux Moyen-Age, la crudité dans les expressions jointe à la cruauté dans les repressions "... Et ainsi de suite, c'est pour eux tout un chant,
" Un chant qu'ils trouvent large et que je trouve long, "
comme il est dit, dans je ne sais plus quelle opérette.
Mais dira-t-on, que répondre à cela? >
— La réponse? — Elle nous paraît tout entière contenue en deux mots. — Le premier de ces mots sera un texte de l'Écriture, et le second, une distinction à bien établir :
1° Voici le Texte ; il est extrait des Proverbes de Salomon.
** Il y a trois choses qui sont difficiles à saisir, et une quatrième qui *' confond notre ignorance. — Ce sont : " La trace de l'aigle dans les airs. '' — La trace de la couleuvre sur le rocher. — La trace d'un navire au " milieu de l'Océan. — Et la trace de l'homme dans son adolescence (i). "
(i) Tria sunt difiicilia mihi et quartum penitus ignovo. — Viam aquilae in coelis, viam colubri super petram, viam navis in medio maris et s'wm. viri in adolescentia. — ■Prov. XXX, i8, 19.
Nous livrons ce texte sans commentaire ; en donner, ce serait entrer dans le domaine de la casuistique.
Si l'on en désirait pourtant une traduction un peu fantaisiste, mais qui n'en est pas moins exacte, et qui, sans être classique, pourrait presque être dite : Ad usum Delphini, nous présenterons celle-ci : On ne peut nier qu'elle ne soit orthodoxe :
** L'âme et le corps ! hélas, ils iront deux à deux,
" Tant que le monde ira, pas à pas, côte à côte,
" Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs,
'* L'un disant : " tu fais mal, " et l'autre : '* c'est ta faute ! "
"Ah! misérable hôtesse, et plus misérable hôte!
" Ce n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux! "
2° La Distinction à établir — Et c'est précisément son absence et son rejet qui constituent tout \^ préjugé et tout le côté paradoxal de ^objection précitée, — est celle-ci :
Il y a une grande classification à faire des Péchés. Il faut les diviser en Péchés personnels ou particuliers, et en Péchés sociaux ou publics. Les premiers peuvent se commettre, même en très-grand nombre, sans avoir nullement le caractère des autres. Et ceux-ci, les Péchés Sociaux, sont les pires de tous, en ce qu'ils ont l'art d'échapper avec une infernale subtilité au repentir qui les efface, à la pénitence qui peut seule en opérer le rachat. — Ne pas croire cela c'est être Turc. — Aussi, ces péchés sociaux sont-ils nommés, nous l'avons déjà dit, — Péchés contre U St. Esprit.
Or, pour la particularité des péchés qui nous occupe, prenons, par exemple, la partie de l'objection qui touche à la différence des diverses époques historiques, et raisonnons.
Au Moyen-Age, les péchés étaient nombreux, ils étaient grands, ils étaient violents ; disons même, si l'on veut, qu'ils étaient brutaux. — Soit. Mais, — là est le nœud de la question, — ils n'avait pas ce caractère de Socialité, dont ces mêmes péchés se sont investis de nos jours, avec un véritable acharnement.
De plus, à côté de cette hardiesse dans la faute, il y avait, à la fois, d'une part, la même hardiesse à réparer la faute, et d'autre part, dans ceux qui fuyaient le péché, — Et qu'ils étaient nombreux, alors, grand Dieu ! qui oserait le nier ? — il y avait la même vigueur, la même énergie, la même sève bouillonnante, le même tempérament chaud, prompt et vif, à
accomplir des actes de vertu, de haute vertu, de très-haute vertu. Tout ceci n'est, après tout, que de la simple histoire prise sur le vif, de V histoire morale, en un mot.
Mais ce n'est pas tout — En regard de cet équilibre personnel o^t nous venons de signaler, et qui procédait d'une foi très-vive, très-répandue, trèsinstruite et très-jeune. — La jeunesse est une fière qualité, n'est-ce pas ? et les peuples ont l'avantage de se donner la jeunesse qu'ils veulent ; ceci n'est point un paradoxe. — En regard, disons-nous, de ce contrepoids du mal, et comme en étant la véritable génératrice, il existait une horreur publique des péchés, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. Et cette horreur était immatriculée dans les lois, dans le gouvernement civil, dans l'autorité terrestre, jusque dans les ordonnances de police ; bref, dans tout l'ensemble pratique de la Pondération du Pouvoir Public. — Et c'est encore, — soit dit en passant, — un raide préjugé de croire, qu'autrefois le Pouvoir Public n'était pas pondéré
Maintenant, ce que nous venons de dire sur la Différence des Epoqu<s peut parfaitement s'appliquer, dans sa sphère également impartiale et bonnement étudiée, à cette autre partie de l'objection de tantôt, la partie qui touche à la Différence des divers groupes de nationalités du siècle oil nous vivons. Il nous a suffi d'indiquer ici les procédés élémentaires de cette bien facile investigation morale à opérer, et chacun pourra, en son âme et conscience, en tirer les inductions pratiques et concluantes.
La chose nous semble donc satisfactoirement établie. — Le SensuaKsme, dont le germe, comme c'est le propre de tous les vices et de toutes les erreurs, a existé de tout temps, est, dans son éclosion, dans son développement, dans sa vitalité réelle, un mal tout moderne ; mais, mon Dieu ! on n'aime pas à en entendre parler. — Pourquoi donc ? — Oh tout simplement, par ce qu'ayant vu le jour, ayant grandi, s'étant trouvé élevé dans une ombre nourricière et savante, se sentant maintenant superbe et fort, glorieux et pénétrant, triomphant et maître, il atteint de ses traits ènfiellés l'épiderme de, plus ou moins, tout le monde. — " Tout le monde, ^^ le mot démocratique et bourgeois par excellence, le mot, dont devrait avoir dégoût, comme d'une platitude, toute conscience qui se sent pour deux sous de cœur au ventre et de sang dans les veines. — Et les traits du Sensualisme, ils sont essentiellement, de leur nature, séducteurs, hallucinatifs et caressants.
2). Quels sont donc les principaux traits du Sensualisme ?
Ji. Comme nous l'avons dit, en en donnant la définition, le Sensualisme est l'Immoralité infiltrée dans les mœurs, ou, si l'on préfère, l'Immoralité démocratisée. Son grand cachet est donc d'être, ou du moins de tendre à être, populaire ; à se mettre, selon l'expression qui court les rues, à la portée de toutes les bourses ; soit : des appétits vicieux de toutes les classes de la société; de faire tache d'huile, en un mot ; c'est là son essence.
Aussi, son point de départ est-il bien réellement, à la fois descendant et envahisseur ; on pourrait même ajouter : dégouttant ç.\. dégoûtant, dans les deux orthographes, mais dans l'unique, ou plutôt, l' imperceptiblement différente prononciation de ces participes.
La jeunesse volage, pour ne pas dire volatile, de Salomé, fruit de la maturité hautaine et creuse d' Hérodiade, nous en donne donc, aussi nettement que possible, la généalogie philosophique et morale, et la Cour du Roi Hérode est bien son berceau symbolique. On peut dire, en effet, du Sensualisme que c'est ce qu'on est convenu de désigner et ce que tout le monde comprend par cette expression : V air empesté des cours. C'est cet air qui s'est épandu sur le peuple, par les ondulations graduées des couches hiérarchiques des nations.
Et nous pouvons bien noter, comme un trait social qui n'est pas sans portée d'enseignement, que c'est à mesure que les Rois sont tombés que ce mal a eu sa plus grande force d'expansion. C'est de toute logique. Dès que la Royauté a cessé, pour un moment, d'être un Vase d'Election, selon son admirable mission catholique, (i) elle est devenue par la force des choses ime Poterie d'une extrême fragilité. — L'image est du Prophète Jérémie, qui en prend occasion pour adresser aux peuples comme aux Rois les plus sévères avertissements. (2)
Et cette autorité suprême, devenue ainsi argile, éclate au premier choc, — N'est-ce pas l'histoire européenne des quatre-vingts dernières années ? — " Le cœur de l'orgueilleux, — du fat, dit même le texte sacré, — ■ est comme " un vase brisé. Aucune sagesse n'y peut plus tenir " (3).
H en résulte que le poison qui avait pu s'amasser, en haut lieu, pour ainsi dire secrètement, — ce secret est une véritable sécrétion, — se trouve tout d'un coup épanché sur le sol ; et le sol c'est bien le Peuple. — " Les
(i) Vas admirabile opus Excelsi. — Eccli. XLIII. 2.
(2) Haec dicit Dominas : Vade et accipe lagunculam figuli testeam a senioribus popnli.— y/r. XIX, I.
(3) Cor fatui quasi vas confrartam et omnem sapientiam non tenebit. — Eccli XXL ij.
ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
Rois s'en vont " a-t-on dit ; et on a pu leur répondre : " Oui, mais les Peuples les suivent. " Or, cela est vrai à tous les points de vue, le point de vue des mœurs, en première ligne.
Rien que ce fait du déversement de ce mal par les renversements politiques qui signalent notre siècle, suffirait à préciser l'actualité du Sensualisme.
Mais si l'on voulait étudier, d'une façon un peu appesantie, le côté généalogique de cette Erreur moderne, il faudrait remonter de trois siècles en arrière dans le passé, et l'on se trouverait en face, pour ce qui concerne la naissance du Sensualisme, de ce que nous ne craindrions pas d'appeler la lune de miel de ses parents.
Il est, en effet, une époque dans l'histoire, qui pour la balance de l'Eternelle Justice doit être d'un poids énorme dans le plateau des irritations divines, car les anathèmes du Christ forment de leur côté, la balance équilibrée de ses miséricordes, puisqu'il est infini. Le Livre de l'Apocalypse a un mot triomphant pour les peindre dans leur dernière et définitive explosion ; il les nomme : Les Colères de V Agneau, (i) Or, cette époque, qui mérite les plus terribles malédictions sociales du Verbe de Vie, c'est le Seizième Siècle, d'un brillant inoui ; d'une fécondité intellectuelle, scientifique, littéraire et artistique hors de toute comparaison ; d'une activité de l'âme non encore émoussée, même dans les consciences infortunées qui se séparaient de l'Eglise sous le faux prétexte de Réforme ; d'une sève humaine, en un mot, qui tient du prodige, mais aussi d'une insurrection contre Dieu effroyable en vérité — Et ce fut une insurrection sensuelle au premier chef, comme au plus haut degré. — Du reste, on a appelle ce siècle : La Renaissance : La renaissance de quoi ? si ce n'est du péché d'immoralité, du paganisme mis en pratique ; la renaissance du culte de la chair, cette séculaire antagoniste de l'esprit. — Il y a des points d'interrogation, de par le monde, qui restent comme suspendus dans les airs, parce que le Diable seul en a volé la réponse, de sorte que lorsqu'on veut l'avoir, cette réponse, c'est au Diable qu'il faut l'arracher de force.
Ces prémisses historiographiques étant posées, on en vient tout naturellement à observer un autre phénomène qui, de nos jours, est bien général et véritablement public ; mais c'est une de ces ironies pratiques de Dieu qui lui servent à déjouer, parmi les peuples, la raison de ceux qui
(l) Et reges teiiae et principes et tiibuni et divites et fortes et omnisservus et liber absconderunt se in speluncis et in pétris montium. — Et dicunt munlil)us et pétris : cadite super nos et abscondite nos à facie sedentis super thronum et ab ira Agni. — Apoc. VI, 15, 16.
ST. JE.\N'-B.\PTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
veulent faire un Dieu de la Raison. Quand un peuple a renversé l'autorité légitime qui le gouvernait, que fait-il ? Quel est son premier mouvement, naturel, sa " bride sur le cou? " — C'est d'imiter ces rois qu'il vient de mettre à la porte, mais de les imiter dans le mal, car le mal ne peut jamais engendrer le bien, de les singer avec platitude et affectation, de parodier, en un mot les vices, de la Royauté. Or, dévisageons le Sensualisme ; arrachons lui son masque de satin à barbe de dentelles, et que verrons-nous en lui face à face, sinon le peuple qui veut jouir comme un Roi ?
Et alors, semblable à je ne sais quel idéal de nègre émancipé parmi les Esprits de Ténèbres, le Sensualisme, d'un seul battement de son aile niaudite, touche à toute conscience humaine ; et quand il traverse l'air d'un pays, tout en est ébranlé, tout y change, tout s'en émeut, tout s'en trouble, tout y devient perverti.
Alors, le campagnard aspire à se faire citadin ; le campagnard, le paysan, ou, comme dit si virilement la langue canadienne-française, V Habitant, celui qui possède réellement le sol de la Patrie, '' Habet, " et qui en même temps* en constitue les mœurs fondamentales, les Habitudes. — \J Habitude est d'ailleurs le titre de possession de la morale. — On aura beau dire et beau faire, cet homme du champ sera toujours le plus noble, le plus haut, le plus indispensable et le plus typique représentant de toute nationalité. — Mais l'Ange Noir, ce maudit affranchi de ses mœurs primitives, a passé au-dessus de sa tête et le voilà qu'il éprouve l'ennui du champ qui est bien la tiédeur de toute joie, comme la tiédeur religieuse est bien l'ennui de Dieu. Et ce malaise, ce dégoût, cette nostalgie, presque inconsciente, mais contagieuse du vice, le saisit à la gorge et l'étrangle, avec une progression d'acuité héréditaire et domestique, lui, sa femme, ses filles, ses garçons, ses valets de ferme et ses servantes. On dirait même que la terre se trouve prise de cette léthargie, de cette morbidesse, et qu'elle se sent épuisée. Du moment que ses rudes travailleurs cessent d'être bénis de Dieu, il faut la surmener pour la faire produire. Il faut en quelque sorte sensualiser sa culture. Et le campagnard se fait déserteur, le mot qui fait baisser les yeux d'humiliation chez tous les peuples du monde, et qui, dans le génie de la langue française, langue des braves et des gentilshommes par excellence, a été réputé si honteux qu'il ne lui a pas été donné de féminin.
Puis, dans les villes, ces forteresses naturelles du Sensualisme, il n'inspire à \ Ouvrier qu'un rêve, celui de s'endimancher comme son patron* Pour cet Ouvrier \k, le Dimanche n'est, en effet, qu'une affaire d'habits,
quand ce n'est pas pire. — Vous le reconnaitrez à ce signe. — Et l' Ouvrière !
— oh ! V Ouvrière, cette splendeur de la femme, si elle savait se comprendre, car l'Éternel a décrété de toute éternité que la femme à qui II ferait l'inimaginable honneur d'être la Mère de son Fils unique, serait ouvrière toute sa vie mortelle, ouvrière et femme d'ouvrier ; — mais l'Ouvrière, qui a senti, même de loin, le frisson du Sensualisme passer dans ses cheveux, quel est son rêve? — C'est de se donner les allures gauches, insipides et universellement, on peut dire, fatidiquement ridicules de la petite Bourgeoise ; toutes les fois que celle-ci n'est pas profondément chrétienne.
Le Patron et la Bourgeoise, à leur tour, trancheront du Seigneur et -de la Seigneuresse. — Encore deux mots, dont la langue française est devenu veuve, et qui sont restés fidèlement, aristocratiquement, canadiens.
— Mais hélas ! les mots ne survivent-ils pas souvent aux choses qu'ils expriment? — Et ceux-ci : le Patron et la Bourgeoise; Ceux-ci? .... — Ils sont encore plus affamés d'élévation et de grandissement. — On a même forgé, sur la forge du bon sens et de l'ironie bien trempée, un mot moderne pour peindre leur modernisation : Les Parvenus.
Puis, quand on arrive aux sphères des vrais Grands-Seigneurs de sang et d'épée, et des vraies Grandes-Dames de race et d'esprit. — Dans ce sens tout à fait à part, et dans ce monde qui ne l'est pas moins, l'esprit a toute la valeur tranchante et piquante d'une fine lame, — oh alors, — les Cités Capitales du Sensualisme en sont témoins ! — cela devient une frénésie sans ■exemple et sans nom ; c'est une sorte de possession, dans le sens diabolique 4u mot ; et il n'y a guères qu'une " Course au clocher " qui puisse en donjier une idée.
Voici, en effet, ce qu'en disent les Philosophes du Sensualisme, dont l'esprit est toujours sceptique, et dont le septicisme est quelquefois spirituel j cce qui est bien un de ses pièges les plus subtils.
" Avez-vous jamais vu les courses d'Angleterre ?
" On prend quatre coureurs, — quatre chevaux sellés ',
" On leur montre un clocher ; puis on leur dit : allez.
" Il s'agit d'arriver, n'importe la manière ;
*' L'un choisit un ravin, l'autre, un chemin battu ;
** Celui-ci gagnera s'il ne rencontre un fleuve ;
" Celui-là fera mieux, s'il n'a le cou rompu.
" Il faut aller au but. L\i)nour est une épreuve,
" La vie est le terrain ; Jouir, est le clocher.
ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
" Prenez-garde au torrent, prenez-garde au rocher j
*' Faites ce qui vous plaît, le but est immobile ;
" Mais croyez que c'est prendre une peine inutile
** Que de rester en place et de crier bien fort :
" Clocher ! clocher ! je t'aime, arrive ou je suis mort ! **
Ce grand déplacement des diverses couches de la société, déjà, de son temps, Lafontaine en parlait, quoiqu'il n'en aperçut que la superficie, mais on portait perruque de son temps. Il y a dans les Fables de Lafontaine, bien des pronostics sociaux des malheurs de la France ayant suivi cette époque, qui n'y aurait pas cru, si on les lui avait prophétisés, et qui, pourtant, les portait dans ses flancs, comme une mère y porte ses fils et ses filles. Oui, bien des pronostics sociaux, et même, un peu plus que des pronostics, car le Bonhomme a, dans ces mêmes Fables, largement donné son coup de pioche à l'édifice ; — ce dont je ne sache pas qu'on s'inquiète beaucoup d'instruire la jeunesse dans les Collèges ; — quand ce ne serait que ce vers si profondément anti-chrétien et anti-social :
" Notre ennemi, c'est notre maître. "
Et ne peut-on pas dire, avec quelque justesse, qu'il a été amené à ces énoncés révolutionnaires par ce grand fait de Sensualisme dont il était lui même personnellemnt obsédé ?
Telle est la peinture sociale qu'il vous offre des jours où il vivait :
** Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages ; ** Tout bourgeois veut bâtir, comme les grands-seigneurs
** Tout petit prince a ses ambassadeurs
" Tout marquis veut avoir ses pages. "
Mais fouillons les entrailles du monstre, et précisons davantage les signes dont il augure sa marche à travers les nations et dont il inaugure ses conquêtes sur le monde entier.
Comme Généralissime de la perdition du Siècle, le Sensualisme a ses centres de mouvements stratégiques, ses bases d'opération, ses grands quartiers-généraux, ses boulevards. — Et tenez, rien que ce mot de Boulevard, d'extraction si noble, si virile et si militaire, le Sensualisme n'en a-t-il pas fait, par la force implacable des choses, un symbole, nous devrions dire un stigmate, de ses allures conquérantes comme un héros et vagabondes comme un assassin ? Le Boulevard, est devenu, dans le language cosmopolite, un je
ne sais quoi de fangeux qui tient du champ de bataille et du champ de foire, oij, après la barricade meurtrière, passe, comme un char triomphateur, la calèche a huit ressorts, trainant le vice, enviée du vice, et soldée par le vice.
Et Paris est bien sa Capitale des Capitales ; et devant cette suprématie infâme, tous les autres citoyens du monde entier s'inclinent, s'aplatissent, font acte public de vasselage, même en ce jour, les Berlinois ! — Jugez donc.
Or, dans ces Métropoles de son Empire, le Sensualisme, — c'est là une des particularités remarquables de son caractère, — a formé et entretient ce qu'on pourrait appeler sa Garde Impériale. Et ces prétoriens de son Césa. risme, ils se nomment eux-mêmes, des Artistes.
L'Art, c'est son grand culte et son idolâtrie publique. On le verra psalmodier, d'une voix réaliste à ses adorateurs, dans les petits théâtres qui sont ses grands temples.
" Peuple ! il me faut de l'art, n'en fût-il plus au monde ! "
Des Artistes ! Oh ! le Sensualisme en fait une consommation vertigineuse. Il en a mis partout ; il en sème, il en couve, il en pond, depuis ses pontifes et ses philosophes, jusqu'à ses cochers et ses valets de pied; depuis ses poètes jusqu'à ses coiffeurs. Un dessinateur est un héros pour lui ; une modiste, c'est une puissance ; un parfumeur, c'est un génie ; un couturier pour femme, c'est une domination internationale. — Et dire qu'il y a des noms propres à mettre sur toutes ces faces.
Nous avons dit: "Ses poètes." Par une association psychologique qui a sa raison d'être dans renonciation qui précède, il se trouve que ses poètes sont, en même temps, ses philosophes les plus philosophant et ses pontifes les plus pontifiant. L'un d'entre eux, -surtout. — Oh le malheureux ! Il s'est appelé lui-même V Enfant du siècle. Le Seigneur l'avait doué des dons les plus exquis de l'intelligence et du cœur, de toutes les profondeurs innées de l'âme et de toutes les finesses naturelles de la conscience ; et il s'est servi de toutes ces richesses pour faire une Religion du Sensualisme, et comme un Dieu mystique de ses incarnations les plus grossières et les plus dépravées. Mais voyez, de quelle façon l'instinct du vrai, du beau et du bon luttait, en son âme, avec le sens du mensonge, de l'abjection et du mal. — Dans la citation que nous allons donner de lui, se montre à ses découragements responsables, la figure de St. Jean-Baptiste, et la vision de ces hun de Jean, dont parle le Seigneur.
" La terre est aussi vieille, aussi dégénérée ;
" Elle branle une tête aussi désespérée,
" Que lorsque Jean parut sur le sable des mers,
" Et que la moribonde, à sa parole sainte,
** Tressaillant tout-à-coup comme une femme enceinte,
" Sentit bondir en elle un nouvel univers.
" Les jours sont revenus de Claude et Tibère;
" Tout ici, comme alors, est mort avec le temps,
** Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ;
" Mais l'Espérance humaine est lasse d'être mère,
" Et le sein tout meurtri d'avoir tant allaité,
" Elle fait son repos de sa stérilité."
Et si vous voulez un tableau plus saisissant encore des actualités, moralement si maladives, qu'engendre partout le Sensualisme, sous son masque menteur du Progrès moderne, écoutez :
Et que nous reste-t-il à nous les déicides ?
Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides
Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ?
Que vouliez-vous semer sur s*a céleste tombe,
Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel ?
Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie,
Vous vouliez faire un monde. — Eh bien vous l'avez fait ;
Votre monde est superbe et votre homme est parfait !
Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;
Vous avez sagement taillé l'arbre de vie ;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer ;
Tout est grand, tout est beau. — Mais on meurt dans votre air 1
Vous y faites vibrer de sublimes paroles.
— Elles flottent au loin dans les vents empestés ?
Elles ont ébranlés de terribles idoles ;
— Mais les oiseaux du ciel fuient épouvantés !
L'hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres ;
— Mais la vertu se meurt ; on ne croit plus à Dieu Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres,
— Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensée et la scène.
On amis au plein vent l'intelligence humaine
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ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
'' — Mais le peuple voudra des combats de taureau.
" Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste,
"On n'est plus assez fou pour se faire trappiste,
" — Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.''
Voyant si clairement le mal, cet homme a, plus qu'aucun autre, travaillé à le propager, à en accélérer le mouvement parmi ses frères, à lui donner une pernicieuse impulsion dans le monde entier, puisqu'il a passé toute sa vie, et tout fait dans sa vie, pour adorer, — c'est hélas ! le vrai mot, — le Sensualisme, et qu'il s'est volontairement impatronisé le missionnaire ardent de cette adoration satanique.
Et l'on ne peut certes pas 'dire qu'en reconnaissant les effets d'un si grand mal, comme on peut s'en convaincre par cette peinture de la situation morale du jour que nous venons de citer de lui, il n'en saisissait pas à vif la nature intime et substantielle ; on ne peut pas dire qu'il suivait le courant de ce fleuve de mort, sans se rendre compte de sa perfidie ; c'est tout le contraire qui est vrai, car personne ne fut, à un degré plus fouilleur que lui, un analyste consommé du Sensualisme ; et il en a ainsi creusé, le lit, élargi les rives et fait écumer les ondes.
Et la propre dissection de sa propre âme putride fut son perpétuel châtiment. — Il y a, dans son œuvre malsain, des coups de scalpel bien capables, croyons-nons, d'éclairer, pour tout esprit chrétien, la vision salutaire du mal à éviter, côte à côte avec l'effrayante image du mal accompli. — C'est uniquement à cause des bénéfices moraux de ce contraste que nous nous sommes décidés à en parler. — Au surplus, qu'on en juge :
" Oui, oui, n'en doutez pas ; c'est un plaisir perfide
*' Que d'enivrer son âme avec le vin des sens,
" Que de baiser au front la volupté timide,
" Et de laisser tomber, comme la jeune Elfride,
" La clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents. "
Puis, s'il veut peindre en lui même, la dépression de la pensée qu'entrame le Sensualisme à sa suite, latrophiement de l'esprit qu'il engendre, la perte du sens du vrai et du sain don d'intelligence qui devient son inévitable fruit, il vous dira, dans un sonnet trempé de larmes, trop expressivement intitulé Tristesse, mais qui n'est que la stérile confession d'une conscience qui s'est faite un Dieu de son péché :
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Sr.-JE.\N BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA.
" J'ai perdu ma force et ma vie, " Et mes amis et ma gaîté ; ; "J'ai perdu jusqu'à la fierté
" Qui faisait croire à mon génie.
" Quand j'ai connu la vérité,
" J'ai cru que c'était ime amie ;
' " Quand je l'ai comprise et sentie,
i ** J'en étais déjà dégoûté,
" Et pourtant elle est immortelle, *' Et ceux qui se sont passés d'elle *' Ici bas ont tout ignoré.
" Dieu parle, il faut qu'on lui réponde, " Le seul bien qui me reste au monde *' Est d'avoir quelquefois pleuré. "
Oh ! comme c'est bien là la réalisation contemporaine de cette grande parole adressée par Jésus-Christ aux Princes des Prêtres de son temps, à propos de Saint Jean-Baptiste et que nous avons déjà citée dans le Chapitre précédent : " Vous êtes des voyants, mais vous n'avez pas voulu faire " pénitence à la suite de cette claire-vue, afin de pouvoir croire (i) ! '* Quelle leçon et quelle prescience, ô hommes du jour^ pâle troupeau d6 tentés que nous sommes tous en ce monde ! i
C'est pourtant, — qui le croirait? — ce véritable Prince des Prêtres du plus raffiné des Paganismes qui a émis cette belle maxime, laquelle illuminée d'un rayon de la sainte et pure charité Catholique, forme à elle seule tout le cadre de la plus haute perfection chrétienne, d'une perfection à la Ste. Thérèse.
" Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir ! "
C'est encore lui qui nous a donné de l'Amour, ce portrait spiritualiste et moral, cette profonde et sereine monographie qui, à son tour, fécondée par la Foi, pourrait devenir, en chacune de ses paroles s' enchaînant si magistralement les unes aux autres, un des plus chastes programmes du cœur qui se puisse édicter en ce monde :
(I) Vos autem videntes, non poenitentiam habuistis postea, ut crederitis. — Ma^. XXI, 32.
" Se voir le plus possible, et s'aimer seulement,
" Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
" Sans qu'un désir vous trompe, ou qu'un remords vous ronge,
" Vivre à deux et donner son cœur à tout moment;
" Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,
" Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
" Et dans cette clarté, respirer librement...".
Mais c'est toujours lui, qui a détruit, par une négation émergeant de son Sensualisme, ces visions chrétiennes qui lui étaient données et dont il a tant abusé. — L'Abus, l'abus des grâces, l'abus des appels de Dieu, des voix intérieures, des mains tendues, des rencontres surnaturelles, des invitations du Père de famille, des poursuites du Bon Pasteur ! jusqu'au fond de quelles bassesses humaines cela ne peut-il pas faire descendre un être humain? C'est donc encore et toujours Musset qui renie ses propres paroles à lui-même, par les paroles qui suivent et qui forment toute sa synthèse et toute son école •
'' C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi ;
" Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
'' Qui vous écoute et pense,... et vous réponds ceci :
" — Oui l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime."
" Sutii lachrymce rerutn.''^ Il y a des choses qui pleurent, " ne peut-on s empêcher de se dire à soi-même, quand on se trouve en présence de cette enfance vieillie qui symbolise si bien ce siècle. Mais il vaudra toujours mille fois mieux méditer que pleurer, et l'on est tout naturellement amené à méditer ainsi :
L'Amour, c'est bien certainement un des plus beaux dons que l'Intelligence créatrice du Seigneur Dieu ait fait à la terre, en ce qu'il peut former le catéchisme et le syllabus d'une des plus hautes éducations du respect, du dévouement et de la marche ascensionnelle de l'âme vers le ciel, dans la solidarité des désirs surnaturels, qui puisse se graver es cœur de l'humanité ; mais pour cela, il faut que son édifice soit une édification, dans le sens catholique du mot, c'est-à-dire, il faut qu'il soit consacré; qu'il soit marqué au signe purificateur et sanctificateur du Sacrement. A ce titre et à ce titre seul, — on l'oublie trop souvent, — il peut devenir un arme merveilleusement trempée ponr combattre et vaincre le Sensualisme. ''In hoc signo vinces:'' Quand le Prince des Anges déchus inspira aux tristes générateurs du Protestantisme le génie infernal d'affirmer que le Mariage n'est pas un Sacrement, il comprenait la portée, pour les âmes à venir et pour de longs siècles de durée, d'une radiation si capitale de l'immuable Credo de l'Eglise Romaine.
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Hors de l'Eglise, point de salut ; — Hors du Sacrement, point d'honneur pour l'Amour ; c'en est le corollaire naturel et invincible. Tout au contraire, il devient forcément maudit de Dieu, et maudit des hommes. Ecoutez plutôt ce qu'arrive à penser sur son compte, cette malheureuse Ecole du Sensualisme moderne. — Ne dirait-on pas le cri d'un damné de l'En(er?
" Amour, fléau du monde, exécrable folie !
" Toi, qu'un lien si frêle à la volupté lie,
" Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur,
*' Si jamais par les yeux d'une femme sans cœur,
" Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme,
" Ainsi que d'une plaie, on arrache une lame,
" Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,
" Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir '
C'est à dessein que nous avons emprunté à la poésie les coups de pinceau qui précèdent pour faire du Sensualisme la peinture qu'il nous a paru nécessaire d'en donner ici, dans un but de préservation nationale. La palette des prosateurs de la chose nous aurait certainement présenté des tons plus énergiques et des effets de perspective plus heurtés encore, dans ce douloureux tableau contemporain ; mais nous n'avons nullement eu en vue de faire cette peinture criarde ; il nous suffit qu'elle soit raisonnablement criante (i)
(i) Note. — Puisque ce robinet de citations rimées s'est trouvé amorcé en cet écrit par la force, — ou si l'on préfère, — par la convenance des choses, ne le fermons pas, sans faire figurer, en note, un autre léger extrait de cette espèce, qui n'a qu'un avantage, celui d'être entièrement inédit. Ce morceau, échappé au /ar niente d'un officier de cavalerie, touche d'une manière, qui nous a semblé assez proche, au grand sujet qui nous occupe dans ce Chapitre. Il y a déjà bien des années, qu'après l'avoir trouvé sur notre chemin un peu à l'aventure, nous nous étions hâté d'en prendre copie, à cause de la portée philosophique qu'il nous avait semblé contenir, sinon en très-exacte notion des choses, du moins, en impulsion sincère des bons mouvements de l'âme.
I-e mal est grand en France, surtout celui dont nous parlons, et l'on peut bien dire que c'est de là qu'il rayonne sur le monde entier ; mais aussi, c'est dans ce propre foyer de son pouvoir que se fait, contre lui, la plus ardente lutte ; au beau miian du feu, comme disaient nos pères, quand il s'agissait d'enlever quelque redoute. Or, c'est là le plus fort levier des bons retours et la meilleure planche^du salut. Les Marie-Alacoque, les Benoit Labre et les Bernadette sont saints de France.