A CHEVAL
Qui pourrait la dépeindre ? — Elle était svelte et blonde,
Souriante et fière à la fois ;
Grand air, franc regard, douce voix ; Elle exerçait le charme, en imposait les lois D'une allure tranquille, ingénue et profonde. C'était l'art incamé, le chef-d'œuvre vivant Des Salons, et jamais plus pure allégorie, Plus radieux miroir, de l'Aristocratie
ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
Il nous faut pourtant en dire encore un trait qui n'est pas sans cachet ni sans utilité pratique, dans cette étude morale du plus immoral des dangers populaires.
Dans les grands centres du Sensualisme, là où il règne en toute autocratie et d'où il délègue les émissaires de son insidieuse corruption près de tous les peuples dont il veut faire ses vassaux, on observe que ses sectateurs les plus fanatiques, ses véritables Hauts-Barons en arrivent, — pourquoi et comment ? c'est une énigme qu'on peut cependant deviner sans trop de peine, — à ne presque plus pécher en action ; tant est devenue grande, en eux, l'impuissance de toute activité de leur âme ! Ils en sont rendus à être les expressions inertes et atones, d'une atmosphère de ce mal, beaucoup plus que les agents de la perpétration de ses actes. C'est bien l'énervement moral dans toute sa laideur individuelle. L'imagination suffit en eux à payer à l'Enfer un tribut, dont il se trouve satisfait ; et l'on dirait que l'Esprit de Ténèbres les possède tellement dans son autorité, les tient à un
Ne sut mieux refléter portrait plus triomphant. Chez elle, rien d'appris ; princesse elle était née, Princesse elle marchait, la tête couronnée Du diadème d'or de l'Admiration, S'en faisant sans effort, sans affectation. Une parure fleuronnée.
Oh ! l'Admiration ! quel piège ! elle éblouit,
Elle berce, elle endort, elle applique sur l'âme,
De tendresses sans foi le perfide dictame
Et fait à la sagesse une profonde nuit.
Vrai sommeil de hadchich ! — L'ennemi dans la place,
Comme un larron d'honneur pourtant s'est introduit ;
Vous êtes sans défense, et c'est là son audace ;
Il se glisse, il vous mord, il ricane et s'enfuit.
L'ennemi, c'est l'Amour. — Mais, sans cette morsure •
Le cœur s'éveillant a bondi ; Secouant la torpeur qui l'avait engourdi, Humilié du coup, il se dresse hardi, Défiant le danger, reprenant son armure :
Sa fierté, sa foi, sa droiture.
Et s'écrie : — A nous deux, maudit 1
Dalilas de boudoirs, Salomés d'Ambassades .
Vos ciseaux sont charmants ; vous dansez à ravîr ;
Mais vous nous énervez ; vous nous rendez maussades,
Car vous travestissez en Amour le Plaisir.
Marguerite aimait Faust ; Clarisse, Lovelace ;
Mais vous, vous nous feriez aimer la populace !
Au contact de votre air, on rêve de pouilleux,
De pauvres, de mesquins, ed mendiants, de gueux ;
— On pense à Benoit Laqre. — Ah voilà les heureux I
— Aristocrate de la grâce, C'est les beaux, c'est les rois, ce peuple en vérité ! - De ce peuple j'en suis, si la vertu d'un être
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tel degré pour ses sujets irrévoltables qu'il les dispense d'offenser Dieu directement et par des péchés qui se comptent.
Ces Apôtres |du Sensualisme en sont comme les Prophètes et les Précurseurs dans les autres pays. — Veuillot émettait, tout dernièrement, cette vigoureuse mais profonde hardiesse de langage, à propos de nos infortunes sociales du jour : " Les Saints du Diable.'" — Et c'est là un véritable péril social universel ; voilà pourquoi nous en parlons. — En récompense de la vente qu'ils ont faite de leur âme au démon, le démon leur donne, non pas une très-longue vue, mais ce qu'on appelle, dans la langue philosophique des salons du Sensualisme, le flair du lendemain, En voulez-vous une nuance, légère de teinte à la superficie, mais profondément incisive d'' ombre portée pour tout observateur? — V Enfant du Siècle disait, il y a déjà bien des années, d'un de ses héros ; — Et ses héros, on peut se figurer ce qu'ils sont :
Peut se communiquer par le désir. — Le Maître
Ne nous a-t-il pas dit qu'avec sa charité
Nous verrions son Royaume à nos yeux apparaître
Et semblables à lui nous pouvions devenir ?
Mais, il enseigne aussi que, pour y parvenir,
Il nous faut la bataille et des coups à férir.
" — Je ne suis pas venu, dit-il, sur cette terre
Apporter la paix, mais la guerre "
— Oh ! que le Christ a donc raison ! Dans ces combats, où l'âme est du corps prisonnière, Ce n'est que par le feu qu'on chasse le poison.
Feu sur rAmour,"enfants^! Feu ! Feu ! Sus àjla Faute !
Cet amour qu'on nous offre, ou plutôt qu'on nous'côte, Aujourd'hui ; ce n'est plus l'ami qui côte à côte Chemine à votre bras, les yeux à l'horison, Qu'il soit triste ou riant ; ce n'est pas non plus l'hôle Qui vous donne son pain, le toit de sa maison,
La Force à deux, le Ciel dans la Raison ; Ce n'est plus le défi mutuel de l'Honnête, Et Pax in virtute, Décor in turribus.
— L'ambition de cœur que ces temps nous ont faîte C'est fièvre d'agio, de cirque ou de rébus.
Le cœur ! c'est un cheval, ombrageux, indocile, Le Hasard idiot, l'Aventure imbécile, La Rencontre, en un mot, ce Démun familier Brutal et malfaisant de notre triste argile,
Vous met le pied à l'étrier
Et vous dit : — " Va, mon pauvre hère I'*
— Eh bien, oui, nous irons. — L'Expérience amère Rend plus fermes les reins, fait le poignet plus sûr, La cuisse plus nerveuse ; — et bravant ta colère,
Je saurai l'enlever des quatre pieds de terre. Pour te faire franchir fossé, douve et barrière.... Ou te casser la tête contre un mur.
ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
" C'est un grand mal d'avoir un esprit trop hâtif; ^^ Il ne dansait jamais au bal pour ce motif P
Tout cet ensemble peut donc présenter, sinon immédiatement, du moins un jour ou l'autre, pour le lendemain. — Le lendemain, grand mot ! — un sérieux et profond danger pour le public, pour le bon public, et pour le public bon. — C'est surtout pour celui-ci que nous écrivons, puisque nous écrivons en Canada. — A l'aide de cette inactivité à commettre le mal, que nous venons de signaler, et qui n'est autre, en toute réalité, que le résultat de leur dévotion au mal, car c'est le vrai quiétisme du vice, les Sensualistes raffinés, le dessus du 'panier de l'Ecole, peuvent tromper leur monde de la plus belle façon. — On se dit : " Après tout, voyez leur vie privée, ils ne sont pas aussi noirs que certains fanatiques, entre autres, ces enragés d'ultramontains, voudraient nous le faire accroire. Ils ont de la tenue. Il y a en eux, il est vrai, quelque expérience du mal, mais c'est, ma foi, une sauvegarde tout comme une autre . . . Et, " sans discours plus ample, " vous voyez d'ici les effets extrêmement variés, dans son familiarisme, de la confiance qu'on peut accorder à la fine fleur de ce vice ; — confiance irréfléchie, parce qu'elle est libérale.
Le Libéralisme ce n'est, après tout, que le Sensualisme de la tête, des croyances et de la cervelle, comme le Sensualisme n'est que le Libéralisme du cœur, du sentiment et des entrailles.
Puisse donc, cette très-exacte proportion mathématique entre ces deux puissants facteurs des infortunes morales de notre siècle, pénétrer, avec une égale force, l'esprit des libéraux qui ne sont pas sensuels, — l'espèce en existe, — et le cœur des sensuels qui ne seraient pas libéraux ; — quoique beaucoup plus rare, cette variété peut encore se rencontrer. — Mais on peut, de toute façon, admettre, comme un axiome psychologique très sûr, que ces deux vices, dont l'assiette est différente, n'en sont pas moins réciproque ten dance et fraternelle tentation, l'un de l'autre ; car la vérité est une. Elle l'est tellement, qu'elle impose victorieusement un reflet de sa divine unité aux propres attentats qui la combattent ; et elle accomplit ce grand œuvre, en mutualisant, en solidarisant entre elles toutes les défaillances, toutes les lâchetés, toutes les hérésies.
Ah ! qu'il avait donc raison Louis Veuillot, dans les articles qu'il a publiés pour flageller, comme il le méritait, de sa belle verve française, cet abominable Père Hyacinthe. — Et remarquez que l'apostasie de ce défroqué, n'a été au fond, — c'est bien prouvé, — dans son lâche cœur, qu'une
atroce petite question de sensualisme, comme le fait a existé jadis pour Martin Luther, dont M. Loyson n'est, d'ailleurs, que le petit-fils rachitique et dégénéré. — Oui, qu'il avait raison, quand après "avoir dit de " cet astre trop *' couché et de son connubium, induement ficelé dans un antre de Londre, à " grand tapage et en grand incognito. — " Cet expatrié du couvent s'est " exilé de la patrie, n'étant pas sûr d'y trouver une mairie qui voulût de son " contrat, et trop certain de n'y pas rencontrer un autel qui ne croulât " devant son serment ; en France, dans les villes, en dépit des sergents, le " ruisseau bondirait en évantail," — il ajoute cette orthodoxe et charitable appréciation de la véritable morale du Christianisme : — "Il n'appartient- " à aucun homme d'être sans miséricorde au fond de son cœur pour les " faiblesses humaines, quelqu'en soit l'effrayante étendue, mais il est du ** devoir de tout homme d'étouffer sous la huée la voix de l'impudent qui " essaye de couvrir une faute en professant que le bien est le mal et que le ** mal est le bien,"
" Oh ! que j'aurais d'estime, d'admiration et de tendresse pour le ** pécheur, même public, qui dirait : — "Je fais le mal, parce qu'il me plaît, " parce qu'il m'a vaincu, parce que je n'ai pas eu la force de préférer le " bien ; je bois, je joue, j'abandonne mes devoirs, je me débauche, " j'échange les mâles satisfactions du combat contre les lâches plaisirs de la *' chair, et je vends ma part de l'héritage éternel pour un plat de gargotte " qui m'a séduit, mais je sais que j'ai tort, et c'est le bien qui est le bien."
" Quand verrons-nous paraître cet homme sincère qui ne voudra pas *' qu'on l'honore d'être mauvais."
Voyons, ne sont-ils pas vraiment bien aveugles et bien inconsidérés, ces Partageux administratifs de la licence des mœurs, dont nous parlions plus haut et qui soutiennent que le niveau de ces mêmes mœurs est partout et toujours le même, et que tout est pour le mieux . . . dans le plus mauvais de leur conscience ?
Il nous reste pour terminer cette notice à signaler un dernier trait que présente à l'esprit l'honnête observation sur le Sensualisme. — Il y en aurait bien d'autres, mais nous n'avons l'intention de ne faire ici que croquer le danger.
Dans tout ce qui précède sur ce grave sujet, on trouvera peut-être que nous n'avons pas fait autre chose que d'écrire en français, dans ce sens que c'est une peinture des mœurs françaises, à laquelle nous nous sommes tout spécialement adonné, le long des quelques pages qui précèdent.
^' Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu."
ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVAXGILE ET LE CANADA
Mais il y a de cela deux raisons que l'on pourrait invoquer, comme valables, ou tout au moins, plausibles. La première, nous l'avons déjà dit, c'est que le Sensualisme tient tout juste en France ses grandes Assises, ses Etats-Généraux ; ce qui ne l'empêche nullement de darder son œil louche sur toutes les parties du monde ; et la seconde, c'est que nous écrivons toutes les choses, à propos de la St. Jean-Baptiste. Or, l'on remarque généralement que, par le fait de bien des circonstances inutiles à appronfondir en cet instant, les Canadiens-Français sont portés à s'approprier, dans tout ce qui vient de France, bien plus ce que la vieille Mère-Patrie peut leur offrir de mauvais et de nouveau, que ce qu'elle conserve, trop caché pour elle-même il est vrai, et d'antique et de bon.
Au surplus, pour parer à tout sentiment d'exclusivisme dans ces observations nécessaires, nous n'oublions pas, en l'espèce, que le Canada est une Colonie Britannique et que la vaste importation anglaise qui s'y opère exerce une large influence, pour sa bonne... ou sa mauvaise chance, — Qui le sait? — sur l'esprit, sur les idées et sur les mœurs du pays.
Voici donc le trait métropolitain, le british trade-mark du Sensualisme qu'il nous reste à présenter.
— Qu'on veuille bien nous pardonner de travestir, tant soit peu, ce bon Lafontaine, déjà cité.
" Un mal de vrai supplicié, " Mal que le ciel en sa pitié *' Envoya pour punir les crimes d'Angleterre, '' Capable d'apauvrir le pur sang d'Albion, *' Le Spleen, puisqu'il faut bien l'appeler par son nom,
" Faisant à John Bull si grand'guerre,
qu'est-ce, après tout, si l'on veut en faire un peu la dissection anatomique ? — Ce que c'est ? — C'est tout uniment le Sensualisme Britannisé.
Faut- il se boucher les oreilles ? — car il me semble entendre comme une clameur soudaine, une infinité de : " Quelle originalité ! " — " La lubie est pommée !" — "Le paradoxe est raide ! " Mais voyons, un peu de calme, "Judicieux lecteur, " comme ne manquaient pas de dire les Préfaces des bons vieux livres du bon vieux temps jadis ; de grâce, un peu de calme, ou sinon, ou se rémémoriera, malgré soi, ces affreux petits bonshommes de la place publique dont nous avons entendu parler le Seigneur au Chapitre qui précède. Raisonnons donc, s'il vous plaît, tout tranquillement.
■<. >y<. LA MORT.
Le^V(r<r//, — vocable devenu un je ne sais quoi qui n'a de traduction dans aucune langue, — tant c'est typique ! — car le mot Ennui n'en est qu'un pâle et infidèle cliché, — n'est-ce pas, en toute simplicité de son essence, la satiété du plaisir facile, l'écœurement de toute jouissance matérielle, le dégoût national des mœurs de tout^un peuple ?
Voici, du reste, quelques traits de sa jaune et maigre physionomie. Ils sont pleins de vérité et de verve et ils sont marqués de touches de la morale qui méritent bien de figurer ici.
C'est le Spleen lui-même qui a la parole :
" O corrompus ! ô vous que mon haleine enivre, " Et qui ne savez plus comment faire pour vivre ; " Qui sans cesse flottants, voguant de mers en mers '• Sur vos planches de bois, arpentez l'univers, " Cherchez au loin le vin et le libertinage, " Et passant par la France, allez voir à l'ouvrage " Sur son rouge établi le sombre menuisier " Travaillant un coupable et le rognant d'un pied, " Semez l'or et l'argent comme de la poussière, " Pour vos ventres blasés fouilles l'onde et la terre; ** Qu'à vos ardents regards, sous des poings vigoureux " Les hommes assommés tombent comme des bœufs ; " Et que sur le gazon des vallons et des plaines *' Chevaux et cavaliers expirent sans haleine, " Malgré vos durs boxeurs, vos courses, vos renards, " Sous le ciel bleu d'Espagne ou sous les gris brouillards^ " Et le jour et la nuit, sur l'onde et sur la terre, " Je planerai sur vous, et vous aurez beau faire, " Mener de longs détours, revenir sur vos pas, '' Demeurer, vous enfuir, vous n'échapperez pas; " J'épuiserai vos nerfs à cette rude course, " Et nous irons ensemble, en dernière ressource, '* Heurter, tout haletant, le seuil ensanglanté *• De ton temple de bronze, ô froide cruauté ! "
La froide cruauté ! n'est-ce pas le trait fatal et final, l'aboutissement ethnologique et cosmopolite de l'empire exercé par les sens? Le menuet de Salomé qui vous ensorcelle son Roi, et le bourreau de ce Roi mandé en toute hâte pour vous décoller un Saint, c'est bien le drame impérissable
ST.-JEAN BAPTISTE, L EVANGILE ET LE CANADA
•de toute lassitude des énervements de la conscience humaine, dont l'auto- •cratie du Sensualisme s'est impatronisée la maîtresse.
L'on dira pourtant : " Cette prosopopée du Spleen est assez bien 'tournée, mais qu'y pouvez-vous faire, et que prouve-t-elle donc tant? Si c'est la nature constitutive de l'Anglais, si c'est le fond de son caractère, si c'est son tempérament indigène qui le pousse à cet état de marasme morbide, est-il possible de s'en rendre j maître ? — Mais, répondrons-nous, c'est précisément en cela que gît le préjugé; ce que vous en dites n'est qu'un leurre ; voyez plutôt, — l'Angleterre ne prenait-elle pas autrefois l'allègre et jolie dénomination à& Joyeuse Angleterre, — Merry England, — Oui, mais quand? — Quand elle était catholique, apostolique et romaine; quand elle était décorée de cet autre titre radieux : V Ile des Saints ; quand la Papauté disait de ses habitants, dans un de ces jeux de mots à la Saint Augustin : "Ce ne sont pas des Anglais, mais des Anges. " Non Angli sed Angeli''; et je ne sache pas que les Anges aient la moindre notion de ce que peut être le Spleen.
Et voyez encore ; n'observe-t-on pas que le Spleen a quelque tendance à décroître du caractère anglais, depuis que le catholicisme a commencé à régermer sur ce sol fécond ? Qu'on observe, du reste, les familles catholiques d'Angleterre ; elles sont en sevrage du Spleen, parce qu'elles reprennent le chemin de la paix, de la paix intérieure, de la paix domestique, de la paix de l'âme et du cœur; et c'est cette paix-là qui engendre la gaieté. Le fond ■du caractère anglais n'est pas ce mortel dégoût de la vie, car le dégoût n'est le fond d'aucun caractère, ni d'individu, ni de peuple ; — Il faut admettre cette donnée comme étant fondamentale. — Le fond du caractère anglais est, tout au contraire, une saine joie ; une joie réfléchie dans ses impulsions mais très- franche et très-pure dans ses expansions. Oui, l'on dirait vraiment, que les immondes et sensuelles joyeusetés du Roi Henri le Huitième ont tari dans sa source, et d'un seul abreuvement, la joie nationale de l'Ile tout entière... jusqu'au jour où elle fera nationalement, par la pénitence, ce qu'a fait Clovis à son Baptême ; elle adorera de nouveau ce qu'elle a brûlé et elle brûlera ce qu'elle adore encore nationalement. — C'est du reste l'état général du monde.
Au début de cette digression britannique, nous avons commis versus Maître Lafontaine ce petit rapiéçage sur la description de sa Peste : " Mal que le ciel en sa pitié,'" au lieu de : " Mal que le ciel en sa fureur.'' Ce n'a certes pas été pour id^xtpièee au Fablier français, mais c'est que nous voyons dans le Splee?i anglais, à la foi*:, et une très saisissante émanation du Sensua-
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lisme, et aussi, un signe providentiel de la longue et sainte pitié du boa Dieu, de ses ingénieuses et profondes patiences, envers cette nation qui a été arrachée au Bercail Universel. Il nous semble qu'il a voulu la purger de ce mal du Plaisir, pâturages insalubres de la vie, par la plus noire et la plus ainère simple de déplaisir qu'un estomac de peuple puisse ingérer. — Dieu ne >'ai>pelle-t-il pas le suprême médecin des âmes ? — Il nous semble aussi que si les Anglais pouvaient en arriver à admettre cette idée, à en pénétrer leuar jugement traditionnel, ou plutôt traditionnaliste, ils reviendraient bien vite à leur point de départ, la Foi, la vraie, l'unique Foi, ayant l'Eglise cathodique pour saine joie et pour régularité dans cette joie; pour pur délassement et pour stabilité dans ce délassement ; pour douceur de vie et pour claire-vue dans cette douceur ; pour mère, en un mot, pour mère qui ne sait pas vieillir,. car l'Eglise est toujours leur mère, et ses invieillissements sont bien le *' Finis et Semper" de toute humaine activité des âmes ; — Et puis, c'est, si bon d'être gai ! Faxit Deus !
^. Le Sensualisme exisie-t-il en Canada ?
JP. Pour bien répondre à cette demande, foisons tout de suite une distinction entre les Villes et les Campagnes.
1°. Dans les Campagnes, nous pouvons le dire hautement : — Non, le Sensualisme n'a pas pénétré, et c'est bien ce qui fait la y sX^ur foncière dm Canada. "U Habitant, c'est son joyau patriotique du plus haut prix ; ce: sont les Diamants de la Couronne de sa royauté sociale. Et notons en un-i trait d'observation qui a bien sa portée.
La politesse, que St. François de Sales appelait si bien : '' La fine fleurdelà Charité, " et St. François d'Assise, plus intimement peut-être encore :; " La petite sœur de la Charité " " Sirocchia délia Charitate, " est restée eni Canada, mille, dix-mille et cent mille fois plus distinguée, plus grande-dame,. plus aristocrate, plus large et plus fine, plus intelligente et plus sincère ; plusvraie en un mot, chez les Habitants canadiens que cliez la gent des villes. — Exceptis excipiendis, bien entendu ; et, comme cela arrive toujours, plusles exceptions sont rares, plus elles sont pleines, plus elles sont pures, plus elles sont fortes. — Je dois bien ce témoignage à la vraie et haute aristocratied'âme qui brille — c'est le mot juste, — es cœur de quelques familles des cités canadiennes. — Or, qui pourrait contredire à l'exactitude de cette notion de la science de vivre, du savoir-vivre, émise par ces deux grands- Saints portant le nom symbolique de François, appartenant à des siècles différents ; l'un Evêque et Grand-Seigneur feudataire, l'autre, profond ascè-
^^ ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
te et moine mendiant ; — bien plus, inventeur social, de la mendicité monastique — ce qui est un grand trait social d' anti-paupérisme ; — On est donc bien obligé d'en conclure que le Sensualisme étant de son essence la fine fleur et la petite sœur de l'Egoïsme, — si ces mots ne hurlaient pas de se trouver accouplés, — est, par cela même, l'ennemi juré et comme l'antipode de la Charité. Et c'est ainsi, — simple syllogisme, — qu'il est facile de reconnaître que le Sensualisme n'a pas pénétré au cœur des Campagnes canadiennes.
Le fait est d'ailleurs jusqu'ici, pour ces campagnes, une sauvegarde d'origine, c'est-à-dire que la mère du Sensualisme, l'Immoralité du lien matrimonial, cette vieille, usée, mais non abdiquante Hérodiade de l'humanité faiseuse d'enfants, se trouve bannie de ces terres bénies et purifiées par le sang de St. Jean. Cette portion de la France Nouvelle est donc restée vieille France en son vrai foyer national, et l'on peut bien appliquer au sol patriarcal des Habitants canadiens cette reposante et salubre peinture bretonne que nous donnait, il y a quelques mois, Louis Veuillot. — Quel beau titre pour le Canada de pouvoir s'appeler : ** La Bretagne des '*' Amériques ! "
" C'est un beau pays, laborieux, sévère, pauvre et chrétien ; et je dirai " encore ; un pays conjugal. On se marie ici, à l'ancienne mode, sérieu- *' sèment et bravement. On épouse une femme, parcequ'on l'aime ; on " l'épouse pour l'aimer, dans l'intention de porter le beau poids et le bel *^ honneur de la famille. Cela se fait en toute joie, gravité et dignité ; ■*' pour toujours, à la face de Dieu et des hommes, dans la plénitude des lois ; ■" il n'y a aucun murmure de la terre ni du ciel. Les noces passent dans '' le grand chemin, escortées de parents et d'amis rayonnants d'honnête '' allégresse. Le maire n'a rien à dire ; le curé est content comme tout le ^' monde ; on trinque \ on danse ; personne n'est volé. Voilà des pauvres, -** et néanmoins, voilà des rois, si l'on peut, à cette heure du monde, appe- •" 1er rois, des êtres humains environnés de tant de sécurité et d'honneur ■" et si riches de bon amour. Leur maison de terre et de chaume, mais " bénie ; leur maison qui sera un berceau, est presque un temple ; Dieu la ^' connaît et Dieu y entre. " (i)
Et pourtant, et pourtant, il ne faut pas se faire d'illusion. Si le Sensualisme ne s'est pas infiltré dans les champs canadiens, il y envoie ses précurseurs ; car Satan a les siens et ils sont Légion comme sa puis-
(i) Louis Veuillot — Lettre datée du Pouliguen, 12 septembre 1872.
sance; (i) ils sont sursemeurs d'ivraie, pour les endormis, dit l'Evangile (2). — L'ivraie qui en latin s'appelle si paraboliquement à Zizanie, — On est de mœurs austères, et l'on a beaucoup d'enfants. — Rien de mieux, mais . . . , on aime à bien vivre; c'est le mot consacré, et un tel programme, un tel règlement de vie agro-populaire, ne frise-t-il pas d'assez près le Sensualisme? — En langage du crû, on dirait qu'il le rase, ce qui ne signifie pas qu'il lui fasse la barbe.
" Bon couvert, bon gîte . . . et le reste. "
C'est encore ce malheureux Lafontaine qui nous donne, ou plutôt, à qui nous volons, en toute franche hardiesse, cet avertissement, extrait d'une de ses réticences familières, dans tous les sens de cet adjectif ; les bons, les passables et les mauvais.
Et puis, ce n'est pas tout. Il est une loi sociale qu'il ne faut pas perdre de vue, car elle semble tout à fait inéluctable ; c'est qne les villes donnent le ton aux campagnes, comme, dans tout l'ensemble d'un Etat, ce sont les sommités, les grands, qui donnent le ton aux classes inférieures, aux petits. Or, à côté de cette loi universelle, il est un fait canadien bien inquiétant. — Tout le monde s'en inquiète, mais qui donc y pare en réalité ? — C'est le dépeuplement accéléré des campagnes, dont les enfants viennent végéter dans les villes et s'y déclasser, soi-disant pour s'y placer.
Il est, ensuite, une seconde observation a faire, plus anxieuse encore que la précédente. C'est cette large plaie d'immigration aux Etats-Unis qui ronge la classe agricole canadienne. Et, sinon pour l'universalité, du moins pour la grande majorité de ces expatriés volontaires, ce reniement du sol natal ne s'effectue pas dans des intentions de culture colonisatrice à l'étranger ; loin de là, c'est au contraire, la matérialiste, sensuelle et intéressée question de salaires, soi-disant lucratifs, qui sert de mobile à ces bandes partantes, pour ce qu'on appelle ici : " les Facteries des Etats y Oh non ! ce n'est certainement pas un bon vent qui disperse ainsi sur le sol Yankee cet effeuillement de la jeunesse campagnarde du Canada !
On pourrait dire, il est vrai, qu'ils fondent des villes là-bas — Soit, mais ;
Ils mourront de leur air, car il est empesté, Et l'Ange du Seigneur en fuit épouvanté.
(i) Legio mihi nomen est quia multi sumus. — Marc V, 9.
(2) Venit inimicus et superseminavit zizania in medio tritici et abiit.. — Jl/ai/i. XIll, 2$.
ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA
C'est, effectivement, la loi congénère de toutes ces cités industrielles qui n'ont pas goûté le lait de ces deux mamelles des nationalités : le Labourage, et le Pâturage, comme disaient les anciens de France.
Oh mon Dieu ! un vieil apophthegme français, qui n'a rien d'absolu tant s'en faut, mais qui peut toutefois se citer, lorsqu'en étudiant un vice, on n'est, de sa personne, capable que d'en dévisager le péril, sans se trouver en puissance d'y porter remède, prétend qu' "//>» a des maux dont il faut rire " de peur d être obligé d'en pleurera — Cette souvenance nous amène à énoncer ici, comme en sa place naturelle, c'est-à-dire, en en métaphysiquantXd. bêtise, — s'il est possible de s'exprimer ainsi, — cette bonne grosse naïveté qui, semblable à ces refrains idiots dont on a quelquefois l'oreille obsédée, vous revient obstinément à l'esprit, lorsqu'on traverse les Etats-Unis: " Pourquoi ne bâtit-on pas les villes à la cainpagne ; V air y est si bon ! ' '
Enfin, pour clôturer cette donnée, figure, en troisième ligne, cette autre loi similaire à celle que nous venons d'énoncer précédemment, en ce qui touche aux rapports de moralité qui lient les villes aux campagnes ; et cette loi consiste en l'envahissement méthodique des idées de l'Europe sur le continent américain. Cette loi est également positive et inévitable ; c'est un. courant qu'il est impossible de remonter. — Nous n'en indiquerons la raison que d'un seul mot, sans aucun commentaire. — Il n'y a qu'une ville de Rome dans le monde ; et de nos jours, sous la Tiare, civilisatrice de l'Univers entier, comme dans l'ère païenne, sous l'ignoble anneau des Césars, elle seule s'appelle la Ville tout court : — Urbs.
Ce courant transatlantique ainsi signalé, l'unique devoir, comme l'unique remède à ses dévastations, comme l'unique assurance de ses fécondités, c'est d'en tenir compte, catholiquement, apostoliquement, romainement.
Résumons. — La moralité des Campagnes en Canacia se trouve donc, pour ainsi dire, empoignée par ses extrémités vitales, entre les dents d'acier d'une de ces machines industrielles qui étirent le fer ; d'un côté, par le Citadinisme, de l'autre, par le Yankeesme, avec V Européisme qui martelle le tout de ses coups sensuels; le danger n'est-il pas grand de voir cette moralité se désagréger, rouir ou éclater ?
C'est pourquoi, si ce que nous venons d'exposer dans cet écrit, au sujet du Sensualisme, n'a pas. Dieu merci ! pour les populations des campagnes du Canada une application directe, nous avons cru pouvoir nous permettre de penser que la portée n'en serait peut-être ^d& moins urgente. Il appartient seulement à toutes les consciences responsables de la pudeur habitante de ce
pa}-s, â quelque ordre qu^ elles appai-tienncut, de chercher et de faire un usage préser\'atif des notices sommaires que nous avons pu déposer sur ces humbles pages. En temps d'épidémie, en effet, il ne s'agit pas seulement de guérir ceux qui sont malades ; il faut encore préserver ceux qui sont en santé.
2° Reste un mot à dire maintenant du Sensualisme dans les Villes du Canada, pour répondre à la question posée.
Eh bien, nous dirons . . . nous dirons , . . ma foi ! nous dirons hardiment ceci, puisque la plaie nous est signalée comme cela.
Il y a des pauvres-honteux, de par le monde entier, car partout et toujours il y a des pauvres. C'est Christ le Sauveur, lui-même, qui nous l'affirme, (i) Et il a choisi l'heure de cette affirmation, lorsque Madeleine pénitente, après avoir été délivrée des sept démons qui avaient possédé sa sensuelle jeunesse, (2) rencontrait le Maître, tout-à-fait à la veille de sa mort, dans la maison de Simon, un lépreux de Béthamie, et oignait le chef divin d'un parfum de haut prix sortant d'une urne d'albâtre. (3) — Symbolisme vainqueur des vénérations futures de la Tiare ! — Or, c'est cette perpétuité promise du pauvre en général qui est bien la cause génératrice de l'existence également universelle du pauvre-honteux, c'est-à-dire, du riche qui tombe en pauvreté. Le pauvre-honteux ! — le plus intéressant contingent, sans aucun doute, dans le tirage au sort des dénuements physique?, parce qu'il est le plus profond en souffrances réelles, parmi les rangs serres de cette sainte phalange des déshérités successifs de ce monde, qui dressent les armées de la Charité. — Dans ce commandement divin, ce sont les soldats qui dressent leurs chefs ! — O invention surnaturelle des inouïsmes de la Croix !
Et maintenant, nous prions le lecteur de vouloir bien se rappeler ce que nous avons "noté au Chapitre de l'Ambassade sur le compte de la Pauvreté de F ordre moral, quand nous avons médité ensemble le sublime Pauperes Evangelizanticr de la réponse mandée par le Christ à Jean captif, et, sans aucune réflexion adjacente, nous dirons du Canada qui, dès sa plus tendre enfance, a été si riche en bénédictions et en grâce :
— A son âge d'aujourd'hui, dans la population de ses villes, au sein de ses cités progressantes, le Sensualisme existe, et il se signale par les allures d'un .... Sensualisme-Honteux.
(1) Nam semper pauperes habetis vobiscum. (Maih. XXV!, 11.)
(2) Surgens autem mane prima Sabatti, apparuit primo jl/ari<e Magdalene de qua ejecerat septem dœmania. [Marc XVI, 9.)
(3) Quum autem Jésus esset in Bethania, in domo Simonis leprosi, — accessit ad eum mulier habens alabastrum unguenti preliosi et eftudit super caput ipsius recumbentis. (Math. XXVt, 67.)
ST. TEAN-BAI'TlbTE, L'KVAMULE ET LE CANADA.
2). Quel est donc le ronède à tin aussi grand mal ?
2^. Sans parler des remèdes directs pouvant s'appliquer spécialement à ce vice et qui sont, pour chaque homme, ainsi qu'en toute spécialité de guérison des plaies de l'âme, la vigilance à analyser la spécialité du mal, confirmée par l'ardeur à le combattre, en en prenant justement le contrepied dans la conduite pratique de la vie, nous venons affirmer que Notre- Seigneur Dieu, dans les effusions toujours unes de son insondable Trinité, a donné à ce Siècle, contre le Sensualisme, qui circule dans le sang de ses veines, un des plus merveilleux spécifiques de sa Miséricorde véritablement infinie. C'est une cure d'autant plus surnaturelle que ce poison de l'humanité contemporaine est plus assimilable, de son essence, au naturel de l'homme et a plus profondément pénétré jusqu'aux racines secrètes de toute vitalité sociale. — Nous voulons parler de la Dévotion à la Conception Immaculée de la Bienheureuse Vierge Marie^ et du classement de cette dévotion antique et ininterrompue depuis les origines du Christianisme, parmi les symboles obligatoires de la foi catholique.
Il y a des périodes dans la vie du genre humain qu'on pourrait appeler, il me semble, des périodes d'électricité. L'atmosphère, est chargée de fluides qui sont impondérables, et qui pourtant pèsent d'un poids mortel sur la respiration de toutes les consciences. La suffocation est dans l'air ; tout le système nerveux vibre spasmodiquement, et l'esprit, qui halète en de dures angoisses, oscille entre l'émotion de l'orage qui vient d'éclater et la terreur de l'orage qui s'amoncèle plus menaçant encore; entre le tonnerre de l'heure écoulée et le foudroiement de l'heure qui approche.
Moralement parlant, ne vivons nous pas, en toute réalité, à une de ces époques ?
Ezéchiel, dans sa grande et terrassante vision des quatre animaux à faces diverses, mais, ayant toutes similitude d'homme ; à quadruples ailes déployées, et constellées de regards ; roulant sur une roue à quatre faces et portant, comme sur un trône de saphir irradiant l'immensité, l'impétuosité de l'Esprit de Vie incarné dans une stature humaine \ nous a laissé la préfiguration prophétique des souveraines concjuêtes de l'Evangile. Mais, dans cette intraduisible révélation, il nous parle d'une sorte de Substance ambrée, qui rayonnait au centre du feu, dont rapi)arition se trouvait tout enveloppée. " Ignis involvens , et de medio ejus tjuasi spécies electri. " (i) — C'est de ce
(i) E-Jcchiel. Chap — /, Passim.
dernier mot que l'Eleotricité à tiré son nom ; agent lumineux, en sa création originelle, des colères célestes, et voix symbolique des avertissements éternels ; comme est la puissanc c formidable laissée par la prescience divine aux mains de l'Esprit de Ténèl).es. — '' Et mibcs magna. " La pensée songe, en un mot, — qu'on nous jjermette cette interprétation, — à quelque fluide social des grandes décharges sataniques ; à une propagation, qu'on peut dire atmosphérique tant elle est large et subtile, de toutes les oppressions internationales de l'Enfer, (^r c'est, lorsque Lucifer est armé de cette force qui s'épand dans l'air ambiant d'un Siècle, que la Sainte Eglise Apostolique et Romaine, sage, fidèle et surnaturelle trésorière de toutes les sciences comme de toutes les richesses du planisphère divin, dresse ses paratonnerres sur la coupole des sociétés cixiles.
La défintion «lu Dogme de l'Immaculée Conception de la N'ierge Marie est le paratonnerre surhumain du Sensualisme.
L'Immaculée Conception de la Vierge ISIarie ! Quelle merveille de la Révélation, et quelles révélations de merveilles! — Le sang de Jésus- Christ, ce rachat du monde, ce principe et cette fin, ce prix et cette gratuité de notre vie éternelle à tous, pouvait-il prendre origine autrement que dans une origine sans souillure du pro])re sang dont il (le\ait être formé? Le Verbe s'est fait Chair ; mais étant, de son essence et de toute éternité, l'unique engendré du Dieu unique, il a voulu que le germe de son humanité mira<.uleuse fut exclusivement tiré de la substance Inmiaine de la femme. — Ceci est le prodige de l'Incarnation.
Or, ce prodige, qui a fait naître un Dieu d'une femme, comme nait le dernier des hommes, a demandé, pour cette femme, un autre prodige corrélatif, indispensable à la propre Divinité de ce Dieu fini s'abaissait jusqu'à se faire homme. Et ce nouveau mystère, essentiel à l' ueuvre de la Rédemption, c'est la susi)ension de l'hérédité du péché dans la personnalité de la femme choisie, de toute éternité, pour être mère, selon la chair, du Fils unique du Père. — L'hérédité du Sang, Dieu l'a respectée dans son Incarnation, car c'était son œuvre, l'œuvre de ses mains créatrices ; mais l'hérédité du Péché, il ne pouvait s'y soumettre, même dans la plus minime parcelle de la chair humaine dont sa chair divine devait être formée ; car cette hérédité-là ne provenait pas de son œuvre ; elle est l'œuvre de l'homme dans l'usage qu'il a fait de son Libre-arbitre ; dans la chCite, en un mot, et Dieu ne s'est revêtu d'humanité que pour redresser la chute de l'homme. Voilà pourquoi la Mère de Jésus-Christ s'est trouvée, seule entre tous les êtres humains, exempte de toute tache originelle, dès l'instant de sa propre
ST. -JEAN BAPTISTE, L' EVANGILE ET LE CANADA
conception, c'est-à-dire, dès l'instant où son âme, à elle, a eu vie. Sans r Immaculée-Conception de Marie, Jésus-Christ, en s' incarnant du sang virginal de cette fille d'Adam et d'Eve, aurait participé à la désobéissance de nos premiers parents ; il aurait donc outragé son Père, ce qui est la chose inadmissible au-dessus de tout. Et le Saint-Esprit, ainsi écarté de ce premier miracle d'amour, — son œuvre, — en vertu duquel, une seule fois,, une enfant a été conçue en dehors de la défectuosité morale de toute conception d'enfants, aurait été, en quelque sorte, désarmé d'avance pour opérer le second miracle de son même amour, qui est également son œuvre, et en vertu duquel, cette même enfant prédestinée, devenue femme, a conçu elle-même un enfant sans cesser d'être vierge.
Quel abîme de tous les respects dans cet enchaînement de la logique trois fois sainte de la Trinité de Dieu ! Et aussi, quel sublime équilibre en ces respects divins, par le fait de cette double exception surnaturelle aux lois naturelles des générations de ce monde !
En effet, nous voyons, d'un côté, qu'au jour de la Création, le Père Tout Puissant avait, lui, tiré la femme tout entière et toute formée, de la chair de l'homme, parce qu'alors la chair de l'homme était encore sans souillure. Puis, la souillure étant intervenue, — comme contrepoids, c'est-à-dire, comme équilibre réparateur de ce fait primordial, — l'Homme-Dieu, voulant accomplir sa propre génération humaine, en écarte l'homme-homme, et c'est de la chair de la femme seule qu'il veut être tiré tout entier, pour vivre de la vie des hommes. Et d'un autre côté, l'hérédité du péché par le sang s'étant perpétuée, à la fois originellement et volontairement, dans la filiation d'Adam, par ce fait du Libre-Arbitre inhérent à chaque âme créée, — (Dans cette race de David, parmi les aïeules de Marie, que de pécheresses, et parmi ses ancêtres, que de Rois immoraux ! ) — il a suffi à Dieu, pour échapper à cette tache héréditaire, d'en préserver la chair et le sang de sa Mère ; et cette unique préservation est précisément, de la part de Dieu, la consécration de son plus grand respect pour la Personnalité humaine, autrement dit, pour ce même Libre-Arbitre de l'homme.
Enfin, pour donne:; à ces respects, émanant de l'Unité substantielle de Dieu, un reflet humain de sa Trinité insondable, l'Eternel a voulu, en tenant l'homme à l'écart de toute paternité matérielle dans la conception terrestre de son Fils, ne pas priver pourtant l'homme de sa part des respects que lui réservait l'Incarné Suprême. Or, il a réalisé ce troisième point de son souverain équilibre, en faisant intervenir St. Joseph dans cet ineffable mystère. St. Joseph est bien, en effet, et le représentant de l'homme dans l'honneur
de la Rédemption, et le respect vivant, extérieur, sensible et animé de la femme dans sa réputation. — La réputation de la femme ! un grand mot et une haute idée, quand une vertu surnaturelle l'inspire ; mais au contraire, une jonglerie décevante et un mensonge invétéré, en dehors de ce sentiment surnaturel ! — St. Joseph était bien véritablement le Père humain de l'Enfant Jésus, dans le sens de l'autorité, de la protection, de tous les liens de l'esprit, du cœur et de la volonté ; en un mot, dans la plus féconde des paternités et la plus riche des filiations ; la paternité et la filiation des consciences. Il était bien aussi réellement le Mari de la Ste. Vierge, dans l'indissolubilité sacramentelle du mariage, dans tout ce que ce lien des existences terrestres d'un homme et d'une femme possède de plus beau et de plus vrai, de plus fortifiant et le plus enviable : la Dignité Mutuelle. — Ah ! Quand Pie IX, à qui le St. Esprit a révélé que l'instant propice était venu de dévoiler au monde la vérité dogmatique de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, a vu l'Eglise, cette Epouse inviolable du Christ et cette Mère admirable des âmes, meurtrie de coups, outragée de doutes, humiliée d'irrespects, il a appelé St. Joseph à son secours, et en un anniversaire récent de la Fête de l'Immaculée Consception, il a dit à l'Epoux de la Vierge-Mère : Venez, soyez le Protecteur Universel de la Sainte Désolée des Nations, qu'écrase l'ingratitude de ses fils.
En résumé, c'est par la femme que le péché est entré dans le monde ; c'est par la femme qu'il devait en être banni. A l'heure de la grande faute que St. Augustin a appelée la Faute Heureuse ! — tant elle a servi, par la toute-puissante miséricorde de Dieu, à l'exaltation et à la gloire de son propre nom ! — l'Eternel a puni l'humanité, mais il ne l'a pas maudite ! Il n'a maudit que Satan, et n'a frappé d'un réel anathême que le Péché. Il a dit au serpent, vision de Satan qui est Esprit, et symbole du Péché qui est Action : ^'^ Tu es 7}iaudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre,^' — c'est-à-dire, entre toutes les Ifispirations basses et toutes les Activités inférieures de l'humanité ; — "Tu marcheras sur ta poitrine,''^ — c'est-àdire, tes Inspirations seront toujours tortueuses et tes Activités, inévitablement rampantes — " Tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie" — c'est-àdire, le germe de tes Inspirations ne sera que pourriture et l'aliment de tes Activités ne sera que poussière. Et il ajoute : " — Je poserai des inimitiés entre toi et la femme, entre tes générations et les générations de la femme, " — c'est-à-dire, le genre humain échappera à la domination du Péché par la proscription, ou si l'on veut, par une interrégne du Péché venant du fait de la femme. " Ce sera elle qui f écrasera la tête, malgré toutes tes ruses pour
tjr^JSy^ ST.JKAN-BArTI.SlE, L' KVAN' ;i LE ET l.K lA.N\i«\.
la mordre an talon'' — (i) — c'est-à-dire, Marie nairra libre de l'esclavage de tout péché dans sa conception ; et sa Virginité, pcirtant un Dieu dans ses entrailles, l'enfantant sans douleur, l'allaitant de son doux lait de mère, et l'élevant jusqu'à la croix, où il faut qu'il soit élevé, dans l'effusion de tout son sang, [)our élever ainsi le 'monde entier jusiiu'au ciel ; cette Virginité refera le royaume de Dieu. — Heureuse faute en vérité 1 O Félix cnlpa f
Le péché était entré dans le monde par la femme ! Kt Jésus a réhabilité la Virginité de toute la race humaine, par la Maternité d'une seule femme : Marie ; et tout en même temps, il a réhabilité aussi la Maternité de toutes les femmes, par la Virginité de cette même Marie. .Mais, afin d'opérer cette double réliabilitation qui est toute la femme, — et partant, toute l'humanité, — de même ((ue la Maternité de Marie devait être marquée d'une empreinte divine, celle de son intégrité virginale ; de même aussi, Dieu a voulu marquer également, et d'une empreinte également divine, la N'irginité de Marie. Or, cette marque a consisté, pour lui, à faire, de cette\''irginité particulière, un état absolu, souverain, inaccessible à toute autre âme. — C'e^t bien la Virginité de la Reine du Royaume sans limite et sans fin ; la Mrginité de préexistence, équilibrée de toute éternité ; (2) créée dès le principe, a\aiit tous les siècles ; (3) transparente en sa beauté comme la Lune ; unique en ses ra}-onnements comme le Soleil ; Aurore qui s'est levée sur le monde, .\urore qui marche toujours, qui ne se couchera jamais, et par cela même, plus terrible à la noirceur du péché que toute une armée formidable rangée en bataille. (4) En un mot, c'est le Décret souverain de la Virginité exceptionnelle de 'Sl;ix\t,Co?tceptlble et Conçue — {Concipienda ttConcepta) — sans tache originelle dans le sein de sa mère, comme elle devait être, et parcequ'elle devait être, elle-même, Concevable ttConceiiante — {Coiicepttira et Concipiens) — en son propre sein, sans la moindre atteinte portée à elle-même, infrangible en sa gloire divine, en son honneur éternel. (5)
(1) Et ait Diminus Deus ad Serpentem : Quia fccisti Iiac iiialedictus es inter omnia animantia et bcsti.as tena3. Super pectus tuiim graclieris el terrain comedes cunctis diebus vitae tuae. — Iniiiiicilias ponam inter te et mulierum et semeii tunin et semen illii;s. Ipsa conteiet capiit iiium et tu insidiaberis calcaneo siio. — Gen. III, 14, 15.
(2) Ab micrno ordiiiatasum. — Prov. VIII. 23.
(3) Ab initio et antc sïccula creata siim. — EccH. JA7I'. 14.
(4) Qiux; est isla qurc progieditm- quasi aurora consurgeus, pulclira ut luna, electa ut sol, terribilis ut castroium acies prdinata. — Cant. VI. 9.
(5) Noriî. — Ipsissiina verha quibus divinfC Scriptur.x; de incrcata Sapientia loquuiitur, ejusdemque sempilernos origines reprfCsentant, consuevit Ecclesia, tum in ecclesiasticis o!ïicii>, tum in sacrosancla Lilurgia adhibere, et ad iliius Virginis primordia transferre quœ une eodem decreto, cum divi:i;o Sapientiîe incarnatione fucraiù prii'slituta. — Bulle Dogmatique de Pie IX. 8 Décembre 1854