XXVIII
sur l'évangile. i41
il en goûta autant qu'il falloit pour accomplir la prophétie : après il dit : Tout est accompli: il n'y a plus qu'à rendre l'ame : à l'instant il baissa la tête, et se mit volontairement en la posture d'un homme mourant, et il expira (,).
Jésus donc savoit ce qu'il vouloit, qui étoit l'accomplissement des prophéties : mais une vertu cachée exécutoit tout le reste. Il se trouva précisément un vaisseau où il y avoit du vinaigre : il se trouva une éponge dans laquelle on lui pouvoit présenter à la croix le vinaigre où on la trempa : on l'attacha au bout d'une lance, et on la lui mit sur la bouche. La haine implacable de ses ennemis que le démon animoit, mais que Dieu gouvernoit secrètement, fit tout le préparatif nécessaire à l'accomplissement de la prophétie. Ainsi, dans cette occasion, l'ânesse et l'ânon se trouvèrent à point nommé près du lieu où se devoit faire la célèbre entrée. Le maître les laisse aller : on met Jésus dessus sans savoir ce qu'on fait : une soudaine joie saisit les peuples : les cris s'en ensuivent : et Dieu agit secrètement, non pas sur deux ou sur quatre, ce qu'on pourroit attribuer à quelque concert, mais sur toute la multitude, et jusque sur les enfans, parce qu'il étoit encore ainsi prédit. Si les plus petites choses s'accomplissent, si tout jusqu'à l'ânon et l'ânesse, et jusqu'au vinaigre : que crains -tu, chrétien? et peux- tu douter des magnifiques promesses qui t'ont été faites? Jésus a tout vu, tout prévu, pensé à tout, tout préparé : marche en confiance et ne crains rien.
Les saints Pères disent que l'ânon, que nul autre
(■) Joan. xix. 28, 3o.
que Jésus n'avoit monté, représentoit les gentils, indomptables et indociles animaux que nul autre avant Jésus n'avoit subjugués. Venez, âmes indisciplinées, venez vous soumettre à Jésus : abaissez-vous, et laissez-vous conduire au lien qu'il vous met au col. Admirez encore une fois le triste et pauvre équipage de ce roi : mais aussi étoit-ce un roi pauvre, qui n'étoit riche qu'en grâces. Voici, dit Zacharie, ton roi pauvre, juste et sauveur (,). Mais écoute la suite de la prophétie : avec ce foible équipage , je mettrai en fuite les chariots d 'Ephraïm attelés à quatre chevaux, et les fiers coursiers de Jérusalem : et tous les arcs tendus pour le combat seront rompus : et il annoncera la paix aux gentils ; et sa puissance y étendra *d' une mer à ï autre, et depuis les fleuves sur lesquels il prêchera, et où il donnera le nouveau baptême , jusqu'aux extrémités de la terre. Et vous, ô Sauveur victorieux, vous avez avec le sang de votre alliance, tiré vos prisonniers du lac où il riy a point d'eau (2), et du cachot ténébreux d'une prison. Voilà toutes les nations les plus belliqueuses et les plus iîères , vaincues , rachetées , délivrées , par ce roi monté sur un âne.
■(■) Zach. îx. 9. — (a) Ibid. 10, 1 1.
sur l'évangile. 143
IVe JOUR.
Jérusalem, figure de l'ame livrée au péché. Noire Seigneur prédit ses malheurs.
Suivons Jésus, el apprenons de saint Luc ce qu'il lit en descendant vers Jérusalem, et approchant de ses portes, et en la regardant. Lisez Luc. xix. 29; et appuyez sur le verset 41 et suiv. jusqu'au 45.
Dans les malheurs de Jérusalem nous voyons ceux des âmes qui périssent. // viendra, dit Jésus J;, un temps malheureux pour toi, où tes ennemis l'environneront de tranchées ; ils t'enfermeront, et te serreront de toutes parts. Ainsi arrivat-il à Jérusalem de point en point : on sait les effroyables travaux que firent les Romains, et cette muraille qu'ils élevèrent autour de cette ville malheureuse qui la serrait tous les jours de plus en plus : ce qui causa l'horrible famine que tout le monde sait, où les mères mangeoient leurs enfans. Ainsi arrivera-t-il à l'ame pécheresse : serrée de tous cotés par ses mauvaises habitudes, la grâce ni le pain de vie n'y pourront plus trouver d'entrée ; elle périra de faim ; elle sera accablée de ses péchés ; et il n'y restera plus pierre sur pierre. Etrange état de cette ame : renversement universel de tout l'édifice intérieur ! Plus de raison ni de partie haute : tout est abruti, tout est corps, tout est sens, tout est abattu, et entièrement à terre. Qu'est devenue cette belle architecture qui marquoit la main de Dieu?
(«) Luc. xix. /j5.
il n'y a plus rien : il n'y a plus pierre sur pierre, ni suite ni liaison dans cette ame : nulle pièce ne tient à une autre; et le désordre y est universel. Pourquoi ? le principe en est ôté : Dieu, sa crainte, la conscience, ces premières impressions qui font sentir à la créature raisonnable qu'elle a un souverain : ce fondement renversé, que peut-il rester en son entier?
A ce triste spectacle, Jésus ne peut retenir ses larmes : Si tu savoisl ô ame, si tu savois ! 11 n'achève pas : les sanglots interrompent son discours : sa langue ne peut exprimer l'aveuglement de cette ame : Si tu savois ! du moins en ce jour qui test encore donné, et où Dieu te visite par sa grâce. 11 y a un jour que Dieu sait, après lequel il n'y a plus pour l'ame aucune ressource : parce que, dit Jésus, tu n'as pas connu le temps oit Dieu te visitoit^K Quand une lumière intérieure te montre tes crimes; quand tu es invitée à donner gloire à Dieu, et que tout crie en toi qu'il faudroit se donner à lui ; comme en ce jour de la visite de Jérusalem, tout le monde, et jusqu'aux enfans, crioient au fils de David : si tu n'écoutes, le moment se passe ; cette grâce si vive et si forte ne reviendra plus.
Tout ceci est caché à tes jeux (2). Ton cœur est appesanti ; tes yeux sont fermés et obscurcis : tes passions t'aveuglent : un voile obscur est sur tes paupières : un affreux assoupissement les appesantit. O ame ! Jésus en pleure, et tu ne te pleures pas toi-même? Pleure, pleure, 6 spirituelle Jérusalem! pleure ta perte, du moins en ce jour que le Seigneur
(0 Luc. xix. 42, 44. — (?) Ibid. 4a.
te visite d'une manière si admirable: si jusquesici tu as été insensible à ta propre perte, pleure aujourd'hui, et tu vivras. Ne perds aucun moment de grâce, parce que tu ne sais jamais si ce ne sera pas le dernier qui te sera donné.
Ve JOUR.
Dernier séjour de Jésus-Christ en Jérusalem, plus digne de remarque. Lisez Matth. xxi. 10—15. Marc. xj. 11— 18. Luc. xix. 45, jusqu'à la fin.
Toute la ville est émue pendant que Jésus la traverse en triomphe : Qui est celui-là ? Et les peuples qui accompagnaient le nouveau roi, répondoient : Cest Jésus le prophète de Nazareth de Galilée (1).
Jésus-Christ avoit commencé sa prédication en Galilée, à Capharnaûm et aux environs, conformément à la prophétie d'Isaïe, rapportée en saint Matthieu (2). Nazareth étoit la demeure de ses pareils et la sienne; mais depuis sa prédication, il s'établit avec les siens à Capharnaûm. Cette ville avec les villes et contrées voisines virent la plupart de ses miracles, et ouïrent la plus grande partie de ses instructions. C'étoit même dans la Galilée qu'il avoit choisi ses apôtres : la troupe de ses disciples étoit presque toute de ce pays : et en entrant avec lui dans Jérusalem, ils faisoient honneur à leur patrie du nom d'un si grand prophète.
(>) Maith. xxi. io, u. — X Is. ix. i, a. Matth. iv, i3, 14, i5, 16. BOSSUET. IX. 10
Cependant le nom du Sauveur n'étoit pas moins célèbre dans Jérusalem, où le bruit de ses miracles s étoit porté de toutes parts : en sorte que dans le temps qu'il prechoit en Galilée, une grande troupe venue de Jérusalem et de la Judée le suwoitw.
Il ne manquoit point de venir à Pâque, selon l'ordonnance de la loi, dans cette ville et au temple; et il y venoit aussi à d'autres solennités principales. Il y faisoit éclater sa doctrine et ses miracles d'une manière admirable, et autant ou plus qu'en aucun autre endroit de la terre sainte, comme dans la ville royale, où Dieu avoit établi son nom, et qui étoit le siège et le chef de la religion. La résurrection du Lazare avoit été faite à la porte de Jérusalem en Béthanie : la troupe qui l'accompagnoit au célèbre jour de son entrée, étoit grossie par les habitans de Jérusalem, qui avoient vu cette étonnante résurrection , comme il est aisé de le conclure de saint Jean (2).
Ce qui obligeoit le Sauveur à demeurer ordinairement en Galilée, c'étoit que les pontifes, et les autres qui machinoient sa mort, n'avoient pas le même pouvoir, ni les mêmes moyens d'exécuter ce noir dessein en ce pays-là, que dans Jérusalem et aux environs. C'est aussi ce qui donna lieu à l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe qu'on vient de voir : et tout se faisoit convenablement, puisque Jésus devoit passer toute sa vie dans la persécution, dans les périls, avec des précautions, et, pour ainsi dire, dans une fuite continuelle, à cause de la haine des Juifs. Et néanmoins quand il falloit, et dans
(O 3fatilt.lv. a5. — Ca) Joan. si. 18, 20; et xn. 17, 18.
sur l'évangile. 147
les temps les plus solennels, il paroissoit dans Jérusalem, afin que la lumière de l'Evangile se répandit de là dans tout le pays, comme du chef sur les membres.
Admirons les douces voies de la sagesse de Dieu, qui ne veut point que son Fils fasse tout par miracle et'par puissance : premièrement, pour accomplir les mystères de son humiliation : secondement, pour apprendre par son exemple à ses disciples, les précautions et la prudence avec laquelle ils doivent agir en toutes choses.
Suivons Jésus à Jérusalem, où il va paroitre pour la dernière fois, et où aussi il va donner les instructions, et accomplir les mystères les plus essentiels. C'est aussi pour cette raison qu'il y entre à cette fois avec plus d'éclat que jamais; pour rendre les peuples, et de ce temps, et de tous les siècles, plus attentifs à tout ce qu'il y alloit dire et faire. Voyons donc- avant toutes choses ce qu'il fera dans le temple : car c'est là qu'il va descendre.