‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 12 sur 71 · VI JOUR · texte numérisé non relu

VI JOUR

Caractère d'autorité dans le triomphe de Jésus-Christ. Son zèle pour la sainteté du temple. Ibid.

Jésus va descendre au temple, comme les triomphateurs le pratiquoient ordinairement, même parmi les peuples idolâtres. Car il y avoit une notion dans tout le genre humain, qu'il falloit rapporter à la divinité toute la gloire : que ce qu'il y avoit

de plus élevé parmi les hommes devoit s'abaisser à ses pieds; et qu'à vrai dire, c'étoit à Dieu seul qu'appartenoit le triomphe. C'est pourquoi il est appelé, le Triomphateur d Israël (1). Allez donc, ù Sauveur! portez à votre Père dans son temple la gloire du plus beau triomphe qu'on ait jamais vu parmi les hommes, et la figure de tous les autres que vous devez remporter dans le ciel, sur toute la terre et sur les enfers.

Jésus-Christ devoit paroitre dans le temple, nonseulement pour y rendre à Dieu le culte suprême, mais encore comme son fils : comme le fils de la maison (2) : pour y ordonner ce que son Père, qui l'y envoyoit, lui avoit prescrit.

Ainsi, d'abord qu'il y entre, il regarde tout, et de tous côtés, selon la remarque de saint Marc (5).

Comme il étoit tard, il se retire pour ce jour; mais il y revient le lendemain. Il en chasse avec autorité les vendeurs et les acheteurs : il renverse leurs bureaux, leurs tables, leurs chaises, leurs marchandises, leur argent : il n'épargne pas les personnes, qu'il chassa du saint lieu; apparemment à grands coups de fouet, et avec des cordes ramassées, comme il avoit fait autrefois, en leur disant : Otez tout cela d'ici, et ne faites pas une maison de trafic de la maison de mon Père (4). Il parle donc, et il agit encore un coup, comme le fils de la maison, et avec une pleine autorité, sans que personne le contredise.

En même temps, pour montrer cette autorité, il

[•) ï. Reg. xv. 39. — 00 Heb. m. 6. — C») Marc. xi. 11. — (*) Joan. 11. i5, 16.

sur l'évangile. 149

fait dans le temple ses guérisons ordinaires : il y guérit les aveugles et les estropiés qui se présentèrent (,). Il confirme ce qu'il a\oit fait par l'Ecriture : // est écrit, dit-il, Ma maison est une //raison de prières (2) : c'est ce que Dieu avoit dit pat* la bouche d'Isaïe. Il y ajoute le reproche : Et vous, dit-il, vous en faites une caverne de voleurs : ainsi que Jérémie l' avoit prédit " .

Alors donc fut accompli cet oracle de David : Et moi j'ai été établi de Dieu comme roi sur Sion sa sainte montagne, annonçant et préchant ses préceptes (1). On vit dans son temple le Dominateur et l'Ange du testament, que Malachie avoit prédit ' . Jésus-Christ y exerce de plein droit toute l'autorité de son Père : // ne soujjroit pas, dit saint Marc (6), qu'on passât avec un vaisseau par le temple, ni qu'on fit servir de chemin public un lieu si saint. L'Evangile ne dit pas qu'il le défendoit, mais qu'il ne le souflroit pas : et c'est-à-dire, à en juger par le reste de ses actions, qu'il les repoussoit et les chassoit; du moins qu'il les reprenoit avec menaces. S'il n'avoit fait qu'ordonner, ce seroit un acte d'autorité; mais il agit, il renverse, il frappe : ce qui est encore un acte de zèle. Ce qui fait aussi que saint Jean et tous ses disciples appliquèrent à cette action celte parole de David : Le zèle de votre maison m'a dévoré (7).

Le zèle est une ferveur de l'amour de Dieu, trop vif pour attendre le secours d'autrui, ni pour

(«) Maith. xxi. \\. — >) L. lvi. 7. — ( "•; Matlh. xxi. i3. Jerem. vu, 1 1. — (4) Ps. 1 1. 6. — (5, Malach. m. i. — (*J Marc. xi. i5. — (7) Ps. lxviii. 10. Joan. il. 17.

s'astreindre aux formes ordinaires; mais agissant par lui-même, et au-dessus de ses forces, avec une espèce d'excès, par une absolue confiance en la puissance de Dieu : c'est ce qui paroît dans cette action du Sauveur.

Remarquez ces paroles : Une caverne de voleurs : qui doit faire trembler tous ceux qui trafiquent; puisqu'elle leur fait sentir, quedans l'usage commun, et si l'on n'y prend garde, le trafic n'est qu'un tissu de mensonge, de tromperie et de vol.

Remarquez aussi avec tous les interprètes, que ce qu'on vendoil dans le temple, éloit des bœufs, des brebis, des colombes; toutes choses qui servoient aux sacrifices : et néanmoins Jésus chasse tout : non que ces ventes fussent mauvaises; mais parce que ce n'étoit pas le lieu de les faire. Que feroit-il des discours, des irrévérences, et de tant de choses infâmes qu'on fait dans le temple?

Remarquez encore, qu'il parle en particulier à ceux qui vendent des colombes. Ce que les saints ont entendu des simoniaques qui vendent le Saint-Esprit et ses grâces; qui entrent par d'indignes commerces dans les emplois ecclésiastiques et spirituels; et qui, en quelque façon que ce soit, négocient pour avoir les voix de ceux qui les donnent. Otez, ôtez tout cela, dit le Sauveur.

Le temple alloit périr; et Jésus qui leva prédire, comme nous verrons, ne l'ignoroit pas : et cependant il en défend avec tant de zèle et d'autorité la sainteté, pendant qu'il subsiste. C'est donc pour apprendre aux chrétiens ce qu'ils doivent aux nouveaux temples, dont le temple de Jérusalem n'étoit

qu'une foible et imparfaite figure, et infiniment audessous des mystères des chrétiens, dont Jésus-Christ fait le fond, et où se trouve son saint corps et son sang précieux. Tremblons, tremblons à la seule vue et à l'approche de ce sanctuaire.

Mais nous avons toujours un temple i;. Notre a me en est un : nos corps en sont un : respectons ce temple si saintement consacré, et inséparable de nous-mêmes. N'y laissons entrer, ni môme passer rien d'impur ni de profane. Gardons-nous bien de le faire servir à aucun indigne trafic. Respectons ce temple, et le Saint-Esprit qui y habite '2).

VIIe JOUR.

Caractère d'humiliation dans le triomphe même du Sauveur. Jalousie des pharisiens. Joan. xn. 18 et suiv. MaHh. xxr. là, 16. Luc. xix. 39, 40.

Le règne du Sauveur devoit être glorieux et éclatant, quoique d'une autre gloire et d'un autre éclat que celui que les Juifs charnels s'étoient imaginé. Nous avons même vu que Jésus satisfaisoit en quelque façon, même à cette attente grossière d'une royauté sur la terre, par la pompe de ce jour; et leur montroit que rien ne lui étoit plus aisé que de se faire reconnoitre pour roi par tous les peuples, et qu'il y avoit à cela des dispositions merveilleuses. Mais afin de ne point sortir de ce caractère d'humiliation et de persécution, qui devoit le suivre partout

(') /. Cor. ni. 16, 17. — M Ibid. vi. 19.

jusqu'au dernier jour, il falloit qu'il y eût de la contradiction dans son triomphe ; et ce caractère y paroît dans la jalousie des pontifes, des pharisiens, et des docteurs de la loi. Cette jalousie nous est expliquée par cette parole de saint Jean ; pendant que tout le monde alloit au-devant du Sauveur, et lui applaudissoil, les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que ferons-nous : tout le monde court après lui (,) ? C'est ce qu'ils ne pouvoienl souffrir 5 et c'est ce qui leur fit dire deux paroles qui sont marquées dans les Evangiles.

La jalousie lesdévoroit ; et pendant que jusqu'aux enfans, tout crioit qu'il étoit le fils de David, ils lui disoient : Maître, réprimez vos disciples. Entendez-vous bien ce qu'ils disent? Il leur répondit deux choses : l'une, N'avez-vous jamais lu ce qui est écrit : Vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petits enfans, et de ceux qui sont à la mamelle (2) ? Vous devez-vous donc étonner, si dans un âge plus avancé les enfans rendent à Dieu en ma personne des louanges et un témoignage plus éclatant? Si vous aviez la simplicité et la sincère disposition d'un âge innocent, vous loueriez Dieu comme eux; comme eux vous honoreriez celui qu'il envoie : mais votre envie, votre fausse gloire, votre hypocrisie et votre fausse politique vous en empêchent. Dépouillons-nous de tous ces vices, et revêtons-nous de l'innocence et de la simplicité des enfans, pour chanter sincèrement et purement les louanges de Jésus-Christ.

{})Joan. xii. 19. — (2) Luc. xix, 3g. Matth. xxi. i5, 16. Ps. VHi. 3.

sur l'évangile. 453

L'autre réponse du Sauveur sur ce reproche des pontifes et des docteurs de la loi : Si ceux-ci se taisent, leur dit-il (l), les pierres même crieront. Dieu est assez puissant, disoit Jean - Baptiste (2), pour faire neutre même de ces pierres, les en fans d'Abraham; et des cœurs les plus endurcis, en faire de vrais fidèles. Le temps devoit venir, et il étoit venu, que la gloire de Jésus-Christ retentiroit si hautement par toute la terre, que les gentils s'assembleroient à cette voix , et que Dieu seroit adoré par un peuple qui jusqu'alors ne le connoissoit pas, et qui dormoit endurci dans son péché. 0 pierres, ô cœurs endurcis, éveillez -vous, attendrissez-vous à cette parole du Sauveur.

VIIIe JOUR.

Le même sujet. Ibid.

Pendant que les peuples applaudissoient au Sauveur, et en portoient les louanges jusqu'au ciel, ses ennemis, non contens de faire paroître dans leurs paroles, leur envie qu'ils ne pouvoient retenir, faisoient de secrètes menées pour le perdre, et y étoient même animés parla gloire d'un si beau jour. C'étoit encore un trait de ce caractère de persécution qui le devoit suivre, et qui le suivit en effet jusqu'à la fin.

Contemplons ici les effets de la jalousie : c'est une des plus grandes plaies de notre nature. Jésus-Christ,

(«) Luc. xix. 4o. — (0 Matth. m. 9.

qui étoit venu pour la guérir, en dcvoil sentir toute la malignité; et les souffrances que l'envie lui devoit causer, dévoient servir de remède à son venin. L'envie, c'est le noir et secret effet d'un orgueil foible, qui se sent ou diminuer, ou effacer par le moindre éclat des autres, et qui ne peut soutenir la moindre lumière. C'est le plus dangereux venin de l'amour-propre, qui commence par consumer celui qui le vomit sur les autres, et le porte aux attentats les plus noirs. Car l'orgueil naturellement est entreprenant, et veut éclater : mais l'envie se cache sous toute sorte de prétextes, et se plaît aux plus secrètes et aux plus noires menées. Les médisances déguisées, les calomnies, les trahisons, tous les mauvais artifices en sont l'œuvre et le partage. Quand par ces tristes et sombres artifices, elle a gagné le dessus, elle éclate, et joint ensemble contre le juste, dont la gloire la confond, l'insulte et la moquerie, avec toute l'amertume de la haine, et les derniers excès de la cruauté. 0 Sauveur! ô Juste! ô le Saint des saints ! c'est ce qui devoit s'accomplir en votre personne.

Déracinons l'envie : et dans le moindre de ses effets que nous ressentirons dans notre cœur, concevons toute la malignité et toute l'horreur d'un tel poison.

sur l'évangile. 455

IXe JOUR.

Jésus donne lui-même à son triomphe le caractère d'humiliation et de mort qu'il devoit avoir. Effets diffén ns que fait le triomphe de Jésus-Christ dans les Juifs et dans les gentils. Joan. xn. 19 — 27.

Saint Jean nous fait remarquer deux effets bien différens du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sentimens de la jalousie, et les noirs complots que nous avons vus. Les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que feronsnous : tout le monde court après tut (1*? Mais en même temps, et durant ces criminelles menées des enfans d'Abraham contre le Christ qui leur étoit promis, les gentils qui n'étoient pas de cette race bénite, et qui aussi étoient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d'une sainte admiration pour l'auteur de tant de merveilles. Quelques gentils, dit saint Jean (2), qui connoissoient Dieu, quoiqu'ils ne fussent pas Juifs, puisquVA- venoient adorer à la je te, s'adressèrent à Philippe, un de ses apôtres, et lui dirent avec respect : Seigneur, nous souhaitons de voir Jésus. Ce n'étoit pas simplement le voir : car tout le monde l'avoit assez vu dans cette journée, et tout le monde îe voyoit quand il prêchoit; mais ils le vouloient voir en particulier et jouir de son entretien, qui est proprement ce qu'on appelle venir voir un homme. #

(") Joan. xn. if). — 'S; Ibid. 20.

A cette approche des gentils qui vouloïent le voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocation des gentils, qui devoit être le fruit de sa mort. Ces grandes prophéties où les nations lui sont données comme son héritage et sa possession, lui sont présentes : dans le petit il voit le grand. Ce que les Mages avoient commencé dès sa naissance, qui étoit la conversion des gentils en leurs personnes, ceuxci le continuent, et le figurent encore vers le temps de sa mort : et le Sauveur voyant concourir dans les gentils le désir de le voir avec celui de le perdre dans les Juifs, voit en même temps dans cet essai, commencer le grand mystère de la vocation des uns, par l'aveuglement et la réprobation des autres. C'est ce qui lui fait dire : L'heure est venue, que le Fils de F homme va être glorifié (1). Les gentils vont venir, et son royaume va s'étendre par toute la terre.

Il voit plus loin ; et il voit, selon les anciennes prophéties, que c'étoit par sa mort qu'il devoit acquérir ce nouveau peuple, et cette nombreuse postérité qui lui étoit promise. C'est après avoir dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains, que David avoit ajouté ("2) : Toutes les contrées de la terre se ressouviendront, et se convertiront au Seigneur. C'est après qu'il auroit livré son ame à la mort, qu'lsaïe lui promettoit qu'il verroit une longue suite d'enfans (3). Et encore : Qui racontera sa génération? qui pourra compter sa postérité, parce qu'il a été retranché de la terre des vivons? Je F ai frappé pour les péchés de mon peuple (4). Et encore : Je lui

(') Joan. xn. a3. — (,») Ps. xxi. 17, 28. — (3) I: Mil. 10. — (4) lUd. 8.

sur l'évangile. 157

donnerai la dépouille des forts, et il en partagera le butin, parée qu'il a donné son ame à la ///ort(]). Il voyoit donc que c'étoit à ce prix qu'il devoît acheter ce nouveau peuple : il lui en devoit coûter la vie. Plein de cette vérité, après avoir dit : L'heure est venue, que le Fils de l'homme va être glorifié; il ajoute : Si le grain de froment ne tombe et ne meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il se multiplie (2).

C'est ainsi que dans les paroles de Jésus nous voyons le vrai commentaire et la vraie explication des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu'à lui. Nous sommes le grain de froment, et nous avons un germe de vie caché en nous-mêmes. C'est par là que, comme Jésus, nous devons porter beaucoup de fruit, et du fruit pour la vie éternelle. Mais il faut que tout meure en nous : il faut que ce germe de vie se dégage et se débarrasse de tout ce qui l'enveloppe. La fécondité de ce grain ne paroîtra qu'à ce prix. Tombons : cachons-nous en terre : humilions -nous : laissons périr tout l'homme extérieur; la vie des sens, la vie du plaisir, la vie de l'honneur, la vie du corps, la curiosité, la concupiscence, tout ce qu'il y a de sensible en nous. Alors cette fécondité intérieure développera toute sa vertu, et nous porterons beaucoup de fruit.

(■: Is. lui. la. — [2)Joan. xm, 23, i!\.

Xe JOUR.

Jésus-Christ est le grain de froment. Les membres doivent mourir comme le chef. Joan. xn. 25.

Pour entendre la nécessité qui étoit imposée à tous les membres de mourir pour fructifier, il sufïîsoit d'avoir aperçu cette vérité dans le chef. Mais de peur que nous ne vissions pas assez tôt cette conséquence, Jésus-Christ nous la découvre lui-même. Qui aime son ame, dit-il (I), la perd. C'est la perdre que de l'aimer : c'est la perdre que de chercher à la satisfaire. Il faut qu'elle perde tout, et qu'elle se perde elle-même, qu'elle se haïsse, qu'elle se refuse tout, si elle veut se garder pour la vie éternelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous, songeons à ces paroles : Qui aime son ame la perd. Toutes les fois que quelque chose de dur se présente, songeons aussitôt : Haïr son ame, c'est la sauver. Périsse donc tout ce qui nous plaît ; qu'il s'en aille en son lieu en pure perte pour nous.

Haïr son ame ! Peut-on haïr son ame sans haïr tous ses avantages et tous ses talens naturels : et peut-on s'en glorifier quand on les hait? Mais peut-on ne les pas haïr, quand on considère qu'ils ne servent qu'à nous perdre dans l'état d'aveuglement .ou de foiblesse où nous sommes? Gloire, fortune, réputation, santé, beauté, esprit, savoir, adresse, habileté,

(0 Joan. xn. a5.

sur l'évangile. 159

tout nous perd : le goût môme de notre vertu : il nous perd plus que tout le reste.

Il n'y a rien que Jésus ait tant répété, et tant inculqué que ce précepte : Qui trouve son ame, la perd : qui perd son (une, la trouve (l). C'est ce qu'il recommande encore en un autre endroit du même Evangile. Qui cherche à sauver son ame, la perdra, dit-il ailleurs : qui la perdra, lui donnera la vie (2). Il se sert encore ailleurs du mot de haïr. // faut, dit-il (5), tout haïr, si on veut être mon disciple, pire, mère, frères, sœurs, femme et enjans, et sa propre ame.

Entendons la force de ce mot, haïr. Si les choses de la terre et de cette vie n'étoient que viles et de nul prix, il suffiroit de les mépriser ; si elles n'étoient qu'inutiles, il suffiroit de les laisser là ; s'il sufïisoit de donner la préférence au Sauveur, il se seroit contenté de dire comme il fait ailleurs : Si on aime ces choses plus que moi, on lïest pas digne de moi (4). Mais pour nous montrer qu'elles sont nuisibles, il se sert du mot de haine. De ce cùté-là il faut tout haïr, en tant qu'il peut s'opposer à notre salut.

Entendons encore le courage que demande le christianisme. Tout perdre : jeter tout là. Cette vie est une tempête ; il faut soulager le vaisseau quoi qu'il en coûte : car que sert de tout sauver, si soimême il faut périr? Voyez ce marchand, qui dispute s'il jettera dans la mer ces riches ballots. Aveugle, tu les vas perdre, et te perdre encore toi-même par-dessus.

1 Maiih, x. 3g, xvi a5. — {*) Luc. xvn. 33. — W — Ibid. xiv. iG.

— ') Matth. X. 3;.

XIe JOUR.

Suivre Jésus à l'humiliation, à la mort. Joan. xn. 26.

Ce lut qui me veut servir, quilme suive (1) ; qu'il m'imite, qu'il soit avec moi, qu'il passe par les mêmes voies : mon Père F honorera à ce prix, comme il m'a honoré moi-même. Il a fallu tout perdre, tout abandonner, tout prodiguer, tout haïr. Marche après moi, chrétien, si tu veux arriver où j'arrive. Marchez, Jésus, je vous suis. En aurai-jele courage ? Hélas î vous me dites comme à Pierre : Tu ne peux pas encore me suivre : mais tu me suivras dans la suite (2). 0 Sauveur! je ne dirai pas que je vous suivrai partout : je n'ose le dire : je sens ma foiblesse. J'en ai le désir : aidez ma volonté foible : inspirez-moi une volonté forte et courageuse.

Voyez comme Jésus donne lui-même à son entrée triomphante le caractère de mort. C'étoit sa coutume : dans la gloire, il rappeloit toujours la mort. Ainsi dans le Thabor même, où il fut enlevé et transfiguré d'une manière si admirable, Moïse et Eliequi étoient venus l'honorer en cet état, et s'entretenoient avec lui, ne lui parlaient que de la manière dont il devoit sortir de ce monde dans Jérusalem (5), en accomplissant toutes les anciennes prophéties, et toutes les figures de la loi. Et en sortant de cette gloire, il n'est plein que de sa mort, et il défend à ses disciples de parler de ce quds

(>) Joan. xri. a6. — 00 Ibià. xm. 36, — 00 Luc. ix. 3i.

sur l'évangile. ICI

avoient vu, jusqu'à ce qu'il fût ressuscité des 'morts™ '. Il falloit donc mourir : et c'est ce qu'il vouloit que l'on comprit bien, afin qu'on vît le chemin qu'on avoit à suivre après lui, pour arriver à la résurrection et à la gloire.

Accoutumons-nous, à l'exemple de Jésus, dans tout ce qui nous flatte, de rappeler toujours en notre esprit, le plus vivement que nous pourrons, la pensée de la mort. Mais accoutumons-nous à joindre toujours ces deux idées : gloire et plaisir de la terre, éternelle confusion ; et encore ces deux-ci, croix et mortification, gloire et félicité éternelle. C'est à force d'y penser souvent, qu'on joint ensemble des idées qui paroissent si éloignées l'une de l'autre : mais plutôt c'est à force d'entrer dans cette pratique : 11 faut faire autant qu'on peut violence aux sens, de peur qu'ils ne prévalent et ne nous séduisent.

XIIe JOUR.

Caractère d'humiliation et de mort dans le triomphe de Jésus. Le trouble de son ame est notre instruction, et notre remède. Ibid. 27, 28.

Jésus continue à donner à son entrée glorieuse le caractère d'humiliation et de souffrance. Mainteliant mon ame est troublée '2). Quoi, troublée de votre gloire, dont vous venez de dire : L'heure est venue que le Fils de t homme va être glorifié™'*.

• Matth. xvn. 9. — ■'■' Joan. Ml. 27. — (0 Ibid. 23.

BOSSLET. IX. Il

Pourquoi? sinon, parce qu'il voyoit, comme on vient de dire, sa gloire unie à son supplice : supplice si rigoureux et si plein d'opprobre, qu'il dit lui-même à son approche : Maintenant mon ame est] troublée. Voici le commencement de son agonie : de cette agonie qu'il devoit souffrir dans le jardin des Olives : de ce combat intérieur où il devoit combattre contre son supplice, contre son Père en quelque façon, et contre lui-même. Mon Père, si vous vouiez : s'il se peut : non ma volonté, mais la vâtre0). Voilà donc à ce coup une volonté dans le Fils, opposée en quelque façon à la volonté de son Père. Elle lui cède, il est vrai ; mais elle est : elle se fait sentir au Sauveur : elle se déclare jusqu'aux yeux du Père céleste.

O Jésus, mon ame est troublée de votre trouble ! A qui sera notre recours, si vous êtes troublé vousmême, vous que nous réclamons dans notre infirmité? C'est le mystère : il nous porte en soi,: il transporte sur lui-même notre trouble, et le porte dans sa sainte ame. Notre infirmité est passée à lui : et c'est ainsi qu'il nous fortifie; premièrement, par l'exemple qu'il nous donne; secondement, par la force qu'il nous mérite.

Par l'exemple : car s'il n'avoit senti cette répugnance naturelle à la mort, et cette horreur naturelle de la douleur et du supplice, nous n'apprendrions pas de lui à dire dans nos douleurs : t'otre volonté soit faite, et non la mienne. Cette instruction nous manqueroit.

Par le mérite : s'il ne souffroit pas , il n'offriroit

(') Matth. xxvi. 39.

sur l'évangile. 163

point de sacrifice, ou le sacrifice ne lui coûteroit rien; et ainsi il ne seroit pas un vrai sacrifice.

0 mon Sauveur! par le trouble de votre sainte ame, guérissez le trouble de la mienne. Votre trouble, ni ne venoit du péché, ni ne portoit au péché. C'étoit un trouble volontaire et mystérieux. Vous portiez en vous le mystère de la puissance perfectionnée dans l'infirmité fl). C'est le grand mystère de la grâce chrétienne, qui se commence dans le chef, et s'accomplit dans les membres.

XIIIe JOUR.

Trouble de Jésus. Combat et victoire, notre modèle. Ibid.

Maintenant mon ame est troublée : et que dira ije (2) ? Voilà le trouble : l'esprit flotte comme incertain de lui-même. Et que di&U-je? Voilà, mon Sauveur, mes incertitudes et mes agitations, que vous portez. Mon Père, sauvez-moi de cette heure? Dirai-je cela à mon Père? lui demanderai-je absolument de me délivrer de cette heure, de cette ignominie, de ces peines si affreuses à la nature ? Mais je suis venu pour cette heure. Voilà l'homme foible qui s'excite, qui s'encourage lui-même : Je suis venu pour cette heure. Je suis venu allumer un feu par ma passion : et que désiré- je : sinon <ju il prenne bien vite.' J'ai un baptême ou il me faut être plongé : Ah\ combien suis- je pressé en moi-même jusqu à ce

(") //. Cor. xn. 9. — '*) Joan. ,\n. 37, a 3

que je £ accomplisse w\ Yoilà ce que dit Jésus dans sa force. Mais Jésus dans sa foiblesse dit : Queferaije? à quoi me résoudrai-je? demanderai-je à Dieu ma délivrance particulière, ou celle du genre humain? Ecouterai-je la nature infirme par elle-même, ou la gloire de mon Père dans le salut des hommes perdus? Mon Père, votre gloire l'emporte : glorifiez votre nom : votre nom de Père , glorifiez-le en glorifiant votre Fils. Non ma volonté, mais la vôtre m : non mon repos, mais votre gloire, et la rédemption du peuple par qui vous voulez être glorifié. Voilà le combat, voilà la victoire. Jésus a affermi son ame invincible, ou plutôt, parce qu'elle étoit absolument invincible, et n'avoit à combattre que pour nous, il nous a appris à combattre et à vaincre. Et voilà encore, dans la victoire de l'ame de Jésus, l'image de nos combats, et le caractère d'humiliation qui devoit accompagner le Sauveur.

XIVe JOUR.

Voix du ciel rend témoignage à la gloire de Jésus dans son triomphe. Joan. xn. 28, 30.

Afin que rien ne manque à la gloire du Sauveur dans son entrée, le ciel se joint avec la terre pour l'honorer; et à cette parole du Sauveur : Mon Père, glorifiez votre nom, une voix aussi éclatante que le tonnerre vint du ciel : Je ïai glorifié, et je le glorifierai encore (3).

(') Luc. xn. 4g, Ko. —00 Ibid. xxn. 4a, — C3) Joan. xn. a8.

sur l'évangile. 165

Trois voix sont venues du ciel, et de la part du Père céleste, pour honorer le Fils de Dieu. Le jour de son baptême, devant qu'il commençât son ministère, le Père le fit connaître, et lui donna, pour ainsi parler, sa mission par cette voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel f ai mis ma complaisance (,); ou, comme le rapporte saint Luc: Vous êtes mon Fils bien-aimé, fai mis ma complaisance en vous (2).

La même voix fut ouïe encore à la transfiguration, et pendant que Moïse et Elie entroient dans une nuée lumineuse qui les environna, cette voix sortit de la nuée : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel fai mis ma complaisance : écoutez-le 5 . Cette parole, écoutez-le, fut ajoutée à ce qui avoit été ouï dans le baptême.

La troisième voix est celle que nous lisons aujourd'hui dans saint Jean : Je Fai glorifié, et je le glorifierai encore (4). J'ai glorifié mon nom de Père, en honorant mon Fils unique : je l'ai glorifié dans l'éternité, je le glorifierai dans le temps. Je l'ai glorifié lorsque j'ai fait éclater tant de merveilles dans sa naissance, dans son baptême, dans le cours de son ministère; maintenant même en inspirant tant d'admiration pour lui aux Juifs et aux gentils, qui commencent déjà à le vouloir voir : et je le glorifierai encore lorsque je lui donnerai, après sa résurrection, la gloire dont il a joui dans mon sein avant que le monde fût; et que l'exaltant comme

(«) Matth. m. 17. — (») Luc.iu. 12. — (3) Mallh. xvu.5. — {QJoan. xii. 38.

Dieu au-dessus des cieux, je remplirai toute la terre de son nom.

La seconde de ces trois voix, à la transfiguration, n'a été ouïe que de trois disciples choisis ; mais nous devoit être rapportée par eux, après sa résurrection, comme l'a fait en effet l'apôtre saint Pierre (1).

Pour les deux autres, elles sont venues dans des occasions très-importantes. La première, pour préparer les esprits à la prédication du Sauveur, dès le commencement de son ministère. La seconde, à la veille de sa mort, pour soutenir la foi contre l'ignominie de la croix.

L'Evangile ne marque pas ce qu'opérèrent ces voix : et pour en juger par l'événement, leur grand effet ne s'est fait paroître qu'après la résurrection. Pour celle de ce jour, saint Jean remarque qu'elle causa de la dissension parmi ceux qui l'ouïrent, la troupe disant : Cest le tonnerre; les autres disoient: Un ange lui a parlé (2). Il semble qu'ils ne voulurent point croire que Dieu se fût déclaré par cette voix. Cest un tonnerre; c'est un bruit confus qui ne signifie rien. Et pour ceux qui disoient le mieux : Cest un ange, disoient-ils, qui lui a parlé : soit qu'ils ne voulussent pas remonter plus haut, par un esprit d'incrédulité ; soit qu'ils crussent de bonne foi que Dieu lui avoit parlé par un ange, comme il avoit fait aux patriarches, et à tout le peuple sous Moïse. Quoi qu'il soit, Jésus leur dit : Cette voix n est pas pour moi, mais pour vous ®. Et il leur en expliqua le mystère. Appliquons-nous

(0 //. Petr. i. 16, 17, ifl. — (») Joan. ïii. 28, 39. — (3) lbid. 3o.

sur l'évangile. 167

à l'entendre : et en attendant, puisque Jésus-Christ nous déclare que cette voix est pour nous, prenonsla donc pour nous, et glorifions Jésus en nous-mêmes. Il est lui-même la voix, ou plutôt le Yerbe qui nous parle. N'écoutons point sa voix comme un tonnerre, comme un bruit confus; entendons qu'on nous a parlé très-distinctement de sa gloire et de la nôtre ; et que la vérité nous a été très-clairement annoncée. Ne disons point qu'un ange a parlé pour nous au Sauveur, puisque Dieu, qui par/oit autrefois par les anges, parle maintenant par son Fils (,). Ecoutez-le, nous dit-on : réglez vos actions et toute votre conduite par sa doctrine. Rendons grâces au Père céleste de ce qu'il a glorifié son saint Fils Jésus, puisque sa gloire rejaillit sur nous, et qu'il a dit lui-même : Je leur ai donné la. gloire que vous m'avez donnée c"2). Mais entendons toujours en quelle conjoncture on lui promet cette gloire : c'est lorsqu'il va mourir. Passons donc à la société de sa gloire, par celle de ses souffrances et de ses opprobres.

XVe JOUR.

Mystère de la voix céleste : Le monde va être jugé en jugeant Jésus-Christ. Joan. xu. 31 — 34.

Jésus-Christ nous va expliquer le mystère de cette voix céleste : Cest maintenant que le monde va éthêjugé r . Comment"? En exerçant son jugement

!0 Ifebr. i! 2,3. — '■ Joan. w n. 32. — lbid.xu.3i.

sur Jésus-Christ, dont il jugera si mal, que son jugement et ses maximes demeureront à jamais condamnés. Qui peut juger avec le monde que les biens de la terre sont les seuls qu'il faut désirer, et que les maux de la terre sont les seuls qu'il faut craindre; si Jésus, privé de tous les biens, et chargé de tous les maux de la terre par le jugement du monde, demeure toujours la vérité même, et le bienheureux Fils de Dieu? Qui osera, encore un coup, juger avec le monde qu'il faut soutenir ses intérêts, sa domination, sa gloire propre, au préjudice de tout; si à la fin Jésus-Christ se trouve condamné par ces maximes? Le monde est donc jugé par le jugement qu'il a porté de Jésus-Christ. Le Sauveur a jugé le monde en se laissant juger par le monde; et l'iniquité de ce jugement anéantit tous les autres à jamais.

Le monde, à vrai dire, ne sera jugé qu'à la fin des siècles. Mais saint Augustin distingue ici deux sortes de jugement, celui de condamnation à la fiii des siècles, celui de discernement dans celui-ci. 11 applique au dernier cette parole du Psalmiste : Jugezmoi, Seigneur, et discernez ma cause de celle de la nation qui n est pas sainte (1). Ce discernement se fait clairement, par bien entendre le jugement que le monde a porté de Jésus-Christ. Le monde veut être flatté : le monde ne veut pas qu'on lui déclare ses vices : le monde ne veut pas qu'on condamne ses maximes : le monde ne veut pas qu'on ne vive pas comme le monde, parce que par là on le condamne. Tout cela a fait que le monde a condamné Jésus- Christ. Quiconque suit les maximes par lesquelles

(«) Ps. XLU. I.

SLR l'évangile. 169

on a condamné le juste, ne se discerne pas du monde, et il est jugé avec le monde. Sois attentif, chrétien ! et discerne-toi de la nation qui nrest pas sainte, en condamnant en toi-même de bonne foi toutes ses maximes.

XVIe JOUR.

Vertu de la croix. Jésus tire tout par la croix. Le suivre jusqu'à la croix. Ibid.

Le prince de ce monde, le démon qui en est le maître par l'idolâtrie, va être cfuissé (1), et les fausses divinités abandonnées. Mais ce n'est pas assez de chasser le démon, il faut rendre l'empire à Dieu par Jésus-Christ. Et moi, dit-il ('2), après que/aurai été élevé de terre sur la croix, je tirerai tout à moi: j'entraînerai à moi toutes choses. Il y a dans la vertu de la croix de quoi attirer tous les hommes. 11 y aura des hommes de toutes les sortes, et non-seulement de tout sexe, mais encore de toute nation, de tout génie, de toute profession, de tout état, qui seront si puissamment attirés, qu'ils viendront en foule à Jésus. Et de cette bienheureuse totalité, que Dieu a unie par son éternelle et miséricordieuse élection, aucun ne demeurera. L'action du crucifiement semble avoir élevé Jésus pour être l'objet de tout le monde : il est en butte à toute contradiction d'un coté ; et de l'autre, il est l'objet de l'espérance du monde. Il falloit qu'il fût élevé comme le serpent

WJoan. xn. 3i. — V Ibid. 3a.

dans le désert, afin que tout le monde pût tourner les yeux vers lui, comme il dit lui-même (,). La guérison de l'univers a été le fruit de cette cruelle et mystérieuse exaltation. Allez au pied de la croix, et dites-y au Sauveur avec Y Epouse : Tirez-moi, nous courrons après-vous (2). La miséricorde qui vous fait subir le supplice de la croix, l'amour qui vous fait mourir, et qui sort par toutes vos plaies, est le doux parfum qui s'exhale pour attirer tous les cœurs. Tirez-moi, de cette puissante et douce manière dont vous avez dit, que votre Père tire à vous tous ceux qui viennent (3). Tirez-moi de cette manière toute-puissante qui ne me permette pas de demeurer en chemin. Que j'aille jusqu'à vous, jusqu'à votre croix : que j'y sois uni, percé de vos clous, crucifié avec vous, en sorte que je ne vive plus pour le monde, mais pour vous seul. Quand dirai -je avec votre apôtre : Je vis : non plus moi, mais Jésus-Christ en moi. Et encore : Je • vis en la foi du Fils de Dieu qui ma aimé, et s'est livré pour moi (4). Et encore : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ. Et encore : La charité de Jésus-Christ nous presse; estimant ceci, que si un est mort pour tous, tous aussi sont morts en un seul. Jésus-Christ est mort pour tous; afin que ceux qui vivent, ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort et ressuscité pour eux (5). C'est ainsi que Jésus-Christ nous attire. Il falloit, comme il vient de dire, que ce grain de froment tombât à terre pour se multiplier (6). Il falloit qu'il

(0 Joan. ni. 1$, i5. — 00 Cant. i. 3. — {') Joan. vi. 44- — W Gai. il. 19, 20. — (5) //. Cor. y. i/|, i5. — f.'3) Joan. xu. 2t\.

sur l'évangile. 471

se sacrifiât lui-même, pour nous faire tous en luimême une offrande agréable à Dieu. Le nouveau peuple devoit naître de sa mort.

Le Sauveur avoit déjà dit : // faut que le Fils de F homme soit exalté comme le serpent (I). Il avoit dit : Quand vous aurez élevé le Fils de V homme, vous connoitrez qui je suis *2). La connoissance de la vérité étoit attachée à la croix.

Je tirerai : f entraînerai : considérez avec quelle douceur, mais ensemble avec quelle force se fait cette opération. Il nous tire, comme on vient de voir, par la manifestation de la vérité. Il nous tire par le charme d'un plaisir céleste; par ces douceurs cachées que personne ne sait que ceux qui les ont expérimentées. Il nous tire par notre propre volonté, qu'il opère si doucement en nous-mêmes, qu'on le suit sans s'apercevoir de la main qui nous remue, ni de l'impression qu'elle fait en nous. Suivons, suivons; mais suivons jusqu'à la croix. Car comme c'est de là qu'il tire, c'est jusque-là qu'il le faut suivre. Il le faut suivre jusqu'à expirer avec lui, jusqu'à répandre tout le sang de l'ame, toute sa vivacité naturelle; et se reposer dans le seul Jésus. Car c'est se reposer dans la vérité, dans la justice, dans la sagesse, dans la source du pur et chaste amour. 0 Jésus! que tout est vil à qui vous trouve; à qui est tiré jusqu'à vous, jusqu'à votre croix ! 0 Jésus ! quelle vertu vous avez cachée dans cette croix! faites-la sentir à mon cœur. Quand je serai élevé de terre. Je ne veux d'autre élévation que celle-là : c'est la vôtre : que ce soit la mienne.

(■) Joan m. i^ — (') Ibid. vin. 28.

Songez que tout ceci se dit à l'occasion de l'entrée de notre Seigneur, et peut-être le propre jour ou le lendemain qu'elle se fit. Admirez, encore un coup, comme il conserve à ce beau triomphe le caractère de croix et de mort.

XVIIe JOUR.

Les incrédules n'ouvrent point les yeux à la lumière : ils marchent dans les ténèbres. Joan. xn. 34 — 37.

Comment dites-vous qu'il faut que le Fils de r homme soit élevé (l) de terre? Il avoit parlé si souvent de cette exaltation mystérieuse; il avoit d'ailleurs si souvent parlé de la croix et de la nécessité de porter sa croix pour le suivre ; qu'à la fin le peuple s'étoit accoutumé à l'entendre. C'est ce qui cause cette parole : Nous avons appris par la loi, que le Christ demeure éternellement.' Et comment donc dites-vous que le Fils de l'homme doit être élevé, c'est-à-dire, crucifié. Qui est ce Fils de l'homme (2)? Il y avoit de la vérité et de l'erreur dans ce discours. Ils avoient raison de dire, que le Christ devoit demeurer et régner éternellement; mais ils ne vouloient pas entendre par où il lui falloit passer, pour arriver à son règne. Le maître étoit au milieu d'eux, et il n'y avoit qu'à le consulter, après que Dieu avoit attesté sa mission par tant de miracles. Et c'est pourquoi Jésus leur

{*)Joan. xn. 3/j. — {*)Iùid.

sur l'évangile. 173

dit : La lumière est encore au milieu de vous pour un peu de temps (,). Je m'en vais; et cette lumière ne sera plus guère avec vous : servez-vous-en pendant que vous l'avez : Marchez à la faveur de cette lumière, de peur que les ténèbres ne vous environnent, ne vous surprennent, ne vous enveloppent : et lorsqu'on est dans les ténèbres, on ne sait où l'on va : on se heurte à toutes les pierres : on tombe dans tous les abîmes; et non-seulement le pied manque, mais la tète ne se peut défendre.

Jésus est la lumière à ceux qui ouvrent les yeux pour le voir : mais à ceux qui les ferment, il est une pierre où l'on se heurte et on se brise. Faute d'avoir voulu apprendre de lui le mystère de son infirmité, ils s'y sont heurtés et brisés, et ne le connoissent pas; et ils demandent : Qui est ce Fils de l'homme, qui doit être crucifié, et par là tirer toutes choses? Est-ce vous que nous voyons si foible? Comment tirerez-vous à vous-même tout le monde, dont vous allez être le rebut par votre croix? Aveugle, ne voyez-vous pas à la majesté de son entrée, qu'il ne tiendroit qu'à lui d'avoir de la gloire : qu'il ne la perd donc pas par faiblesse, mais qu'il en diffère par sagesse le grand éclat? Il vous diroit cette vérité, si vous la lui demandiez humblement : mais vous laissez échapper la lumière : et celui qui étoit venu pour vous éclairer, vous sera à scandale : scandale aux Juifs, dit saint Paul '2 , et folie aux gentils.

Pesons ces paroles î La lumière n'est plus avec vous que pour un peu de temps (3). Concevons un

') Joan. xn. 3f. — W /. Cor- î. a3. — [») Joan. xn. 35

certain étal de Pâme ou il semble que la lumière

se retire. A force de la mépriser, on cesse de la sentir : un nuage épais nous la couvre : nos passions, que nous laissons croître, nous la vont entièrement dérober : marchons tant qu'il nous en reste une petite étincelle. Quelle horreur d'être emeloppé dans les ténèbres, au milieu de tant de précipices"? C'est ton état, ô ame. si tu laisses éteindre ce reste de lumière qui te luit encore pour un moment .

Qui marche dans les ténèbres, ne sait ou il va Etrange etatî on va : car il faut aller: et notre ame ne peut pas demeurer sans mouvement. On va donc: et on ne sait où l'on va : on croit aller à la gloire, aux plaisirs, à la vie. au bonheur : on va à la perdition et à la mort. On ne sait où Ion va. ni jusqu'à quel point on s'égare. On s'éloigne jusqu'à l'infini de la droite voie, et on ne voit plus la moindre trace ni la moindre route par où l'on y puisse être ramené. Etat trop ordinaire dans la vie des hommes. Helas! helas! c'est tout ce qu'on en peut dire. C'est par des cris, c'est par des gémissemens et par des larmes, et non point par des paroles qu'il faut déplorer cet état.

Il ne sait où il va. Aveugle, où allez-vous9 Quelle malheureuse route enfilez-vous? Helas! helas! revenez pendant que vous voyez encore le chemin. 11 avance : ah. quel labyrinthe et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer! Il est perdu : je ne le vois plus; il ne se connoît plus lui-même, et ne sait où il est : il marche pourtant

1 Joan. xn. 35.

sur l'évangile. 4 75

toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu'il a rendues indomptables. Revenez : il ne peut plus; il faut qu'il avance. Quel abîme lui est réservé! quel précipice l'attend! de quelle bête sera-t-il la proie! Sans secours, sans guide, que deviendra-t-il ? Hélas! hélas !

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XVIIIe JOUR.

Etat de ceux de qui la lumière se retire. Jésus se cache d'eux. Merveilles de cette journée de triomphe. Ibid.

Jésus dit ces choses, et il se retira et se cac/ia deux nK Quel état! quand non-seulement on se retire de la lumière, mais qu'à son tour, par un juste jugement, la lumière se retire; et non-seulement se retire, mais se cache! C'est l'état de ceux dont /'entendement est enveloppé et obscurci de ténèbres, par F ignorance qui est en eux, à cause de f aveuglement de leur cœur : qui désespérant de leur retour, se livrent à toute impureté et à toutes actions impudiques, comme à l'envi, et à qui pis fera. Ahl ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ vous avait enseigné : si toutefois vous F avez ouï (2', si sa voix est parvenue jusqu'à vous.

Ce verset de saint Jean semble répondre à celui de saint Matthieu, où il est porté, que Jésus, après avoir répondu aux reproches que les pharisiens

WJoan xn, 3G. — [»] Ephcs. iv. 18, 19, ao.

lui faisoient sur son entrée, les laissa là, et sortit, de la ville pour se retirer en Béthanie (,), où il demeuroit. C'est ce que saint Jean appelle s'en aller et se cacher d'eux. Sa retraite étoit donc à Béthanie : c'est là qu'il se cachoit chez quelques-uns de ses amis et de ses disciples; et apparemment dans la maison de Lazare, de Marie et de Marthe, ou chez quelque autre. De là on peut conclure que tout ceci s'est passé au jour de l'entrée du Sauveur : que c'est à ce jour que le Père fit entendre du ciel cette voix que nous avons ouïe : que c'est alors que Jésus développa tout le mystère de son exaltation, et de la propagation de sa doctrine, et de sa gloire après sa mort. Que cette journée est magnifique! Quel concours de merveilles! que de douces consolations ! que d'étonnantes menaces ! Quel recueillement, quelle frayeur, quel doux étonnement, quelle attention, quel mélange de crainte et d'amour ne doit pas inspirer cette journée! Que si l'on veut différer jusqu'au lendemain une partie de ces choses, comme il pourroit y en avoir quelque raison; c' étoit toujours une suite du triomphe de Jésus, puisque ce fut à ce jour qu'il purgea le temple avec tant d'autorité et de zèle, des voleurs qui en faisoient leur caverne.

0 jour admirable! je n'avois pas encore vu toutes vos lumières, ni compris toutes les merveilles dont vous êtes plein.

{') Maith. xxï, 17.

sur l'évangile. 177

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