XLIV JOUR
Accomplissement du précepte de l'amour, en tout temps, en tout lieu. Tbid.
Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de toute ta force. Et parce que tu l'aimeras de cette sorte, les paroles qui te le commandent aujourd'hui, les préceptes que je te donne, seront dans ton cœur : car on veut toujours accomplir la volonté de celui qu'on aime. Et tu les raconteras à tes et fans ; et tu y mettras ta pensée, assis dans ta maison, et marchant dans les chemins, te couchant et te levant (2). Car de quoi s'occupe-t-on durant tout le cours de sa vie, que de la volonté de celui qu'on aime, et du soin de lui plaire ? Pèse donc toutes ces paroles, ô vrai Israël ! Songe à plaire à Dieu, et à lui obéir, allant et venant, dans ton repos et dans ton travail, en t'endormant et en t'éveillant. Tu peux bien changer tes autres emplois : mais celui d'aimer Dieu
(') Ps. xvn. 2. — ") Dent. vi. 5, etsuiv.
sur l'évangile. 251
et de lui plaire, est le soin perpétuel de ta vie. Et comme on ne lui peut plaire qu'en obéissant à sa loi, et en accomplissant sa volonté, il faut être continuellement occupé de ce désir. Aies donc les commandemens de Dieu toujours présens nuit et jour. Tu les tiendras attachés à ta main comme un mémorial éternel ; et ils semnt, et ils se mouleront continuellement, devant tes yeux, et tu les écriras sur le seuil de ta porte, et à Centrée de ta maison (1). Selon ce que dit le Sage : Mon Fils, garde mes commandemens, et cache-les en toi-même comme ton trésor : Mon Fils, observe -les, et tu vivras; garde ma loi comme la prunelle de ton œil , lie-la à tes doigts ; qu'elle te guide dans tous tes ouvrages, et écris-la sur les tables de ton cœurm... Tiens mes commandemens continuellement liés à ton cœur : mets-les autour de ton col comme un collier; quand tu marcheras, qu'ils marchent avec toi ; qu'ils te gardent quand tu dormiras; et aussitôt que tu seras éveillé, entretiens-toi avec eux : parce que le commandement est un flambeau, et la loi est une lumière, et la répréhension qu elle nous fait de nos fautes, est la voie, de la vie (3).
Voilà donc ce que produit l'amour de Dieu ; un inviolable attachement à sa loi, une application ;i la garder, un soin de se la tenir toujours présente, de la lier à ses mains, et de ne cesser jamais de la lire, de l'avoir toujours devant les yeux. Qu'elle n'y soit pas comme une chose morte, mais comme un objet qui se présente, et se remue continuellement
(0 Deut. vi. 7, 8, 9. — >■) Prov. vu. 1, 2, 3. — >' lbid. vi. ai,
252 MÉDITATIOMS
devant nos yeux, pour exciter notre attention. Ecrivons-en les sentences à l'entrée de notre maison, afin qu'autant de fois que nous y entrons, le souvenir s'en réveille. Les Juifs le pratiquoient ainsi à la lettre, et ils écrivoient en effet des sentences choisies de la loi, non -seulement pour les mettre à l'entrée de leurs maisons, mais encore pour les rouler autour de leur tête, en sorte qu'en se mouvant continuellement devant leurs yeux, ils n'en perdissent jamais la mémoire. Mais toi, ô Juif spirituel! accomplis tout cela en esprit; aies les préceptes de Dieu toujours présens à ton esprit, pour les méditer et les accomplir dans tous tes ouvrages. Et tout cela, parce que tu aimeras le Seigneur ton Dieu; parce qu'on ne peut l'aimer sans lui obéir, ni lui obéir sans l'aimer. Ce que le Sauveur explique en disant : Si vous m'aimez; gardez mes commandemens; et réciproquement : Celui qui garde mes commandemens, est celui qui m'aime (1). If ne suffit pas de garder l'extérieur de la loi : l'aine de la loi, c'est de la garder par amour : l'effet de l'amour est de garder la loi. N'aimons pas en paroles, ni de la langue, mais en œuvre et en vérité (2). De belles spéculations, de beaux discours, ce n'est pas là ce qui s'appelle aimer; il faut venir à la pratique. Des pratiques extérieures, ce n'est pas là ce qui s'appelle observer la loi : l'aine de la loi est d'aimer et de faire tout par amour; le reste n'est que l'écorce et l'extérieur de la bonne vie.
(0 Joan. xiv. i5, 31. — (a) /. Joan ni. 18.
sur l'évangile. 253
XLVe JOUR.
La loi inculque l'amour de Dieu avec une nouvelle force. Deut. x. 13 et suiv.
Continuons à considérer le commandement de l'amour de Dieu, comme il est écrit dans la loi (1). Et maintenant, Israël '! qu'est-ce que te demande le Seigneur ton Dieu ? si ce n'est que tu le craignes, et que tu marches dans ses voies, et que tu V aimes, et que tu le serves de tout ton cœur et de toute ton aine , et que tu gardes les cornmandemens du Seigneur, et ses cérémonies que je te commande aujourd'hui, afin que tout bien t 'arrive et que tu sois heureux. Regarde; le ciel et les deux des deux, ce que le ciel a de plus haut et de plus impénétrable est au Seigneur ton Dieu, et la terre et tout ce qui est contenu : et toutefois le Seigneur s'est attaché à tes pères , et les a aimés; et il a choisi leur postérité après eux, c'est-à-dire vous, parmi toutes les nations, comme vous le voyez aujourd'hui. Circoncisez donc votre cœur, et n'endurcissez point contre Dieu votre col inflexible et indomptable, pour secouer le joug de sa loi ; parce que le Seigneur votie Dieu est le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs; le Dieu grand, puissant, terrible, qui n'a point d'égard aux personnes, ni ne reçoit les présens. Il fait justice au pupille et à la veuve ; il aime l'étranger, et lui donne son
1 Dent. s. îa et se/.
c254 MÉDITATIONS
vivre et son habillement partout où il va. Vous donc aimez aussi les étrangers, parce que vous avez été étrangers dans la terre d'Egypte. Vous craindrez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul; vous lui serez attaché, et vous jurerez en son nom, comme au seul nom qui est pour vous éternellement vénérable et saint. Il est votre gloire et votre Dieu, qui a fait les choses terribles et merveilleuses que vous avez vues. Vos pères sont entrés en Egypte au nombre de septante, et le Seigneur vous a multipliés comme les étoiles.
Dieu explique par ces paroles, non-seulement l'obligation, mais encore les motifs de l'aimer. Pesez ces paroles : Et toutefois le Seigneur s'est attaché et collé à vos pères, et il les a, aimés. Rendez-lui donc amour pour amour, et attachez-vous à lui. Pesez ce mot.
Pesez ensuite, dans les versets 18 et suivans, les perfections de Dieu et ses bontés, que vous devez non-seulement aimer, mais encore imiter. Pesez encore la grâce de son élection : // vous a choisis parmi toutes les nations, comme vous voyez. Qu'aviez-vous mérité de lui ? Pesez enfin : Vous n'êtes enfrés que septante dans la terre d'Egypte. Il n'entra dans le cénacle environ que six-vingts hommes (,). Voyez comme Dieu les a multipliés, et comme l'Eglise s'est étendue par toute la terre, pour vous recueillir dans son sein, pendant que tant d'autres nations périssent dans leur ignorance. Mais le Seigneur votre Dieu ne vous a pas choisis
(*) Act. i. i5.
pour votre mérite , ou parce que vous étiez le peuple le plus nombreux de toute la terre (,). Car vous étiez en si petit nombre, lorsqu'il vous a envoyé son Saint-Esprit ; et vous êtes encore environnés de nations immenses qui ne connoissent point son nom : mais il vous a choisis, parce qu'il vous a aimés, et qu'il vouloit accomplir le serment quil avoit fait à vos pères (2), Abraham, Isaac et Jacob : en leur promettant que toutes les nations de la terre seroient bénites en eux et en leur semence, en leurs fils, dans le Christ qui sortiroit d'eux : et afin que vous appreniez que le Seigneur votre Dieu, est le Dieu fort, et fidèle dans ses pmmesses, qui garde son alliance et sa miséricorde à ceux qui l'aiment et qui observent ses commandemens, Jusqu'il mille générations (o). Dieu est parfait, Dieu vous a choisis ; il vous a choisis par pur amour, par pure bonté ; il vous a comblés de biens. Pouvez-vous n'aimer pas celui qui vous aime avec cette immense tendresse ? Venez au Sauveur, et à la grâce de la nouvelle alliance. 0 homme! ô peuple racheté! il ne faut plus être qu'amour.
XLVT JOUR.
Conclusion. Nécessaire d'aimer Dieu et de garder ses préceptes. Deut. xi. 1, 7, 18, 19, 20.
Voyez ce que Dieu conclut de toutes ces choses : Aime donc le Seigneur ton Dieu , ô chrétien !
') Deut. vu. 7. — {*) Ibiil 8. — \?) lbu]. 9.
ô vrai Israël! et garde ses commandemens , ses cérémonies, ses jugemens , ses préceptes (,). Songez à toutes les choses qu'il a faites pour vous dans le désert, et combien ont été plus grandes celles qu'il a faites pour les chrétiens. Vos yeux ont vu les œuvres de Dieu; les grandes œuvres qu'il a faites, les merveilles de Jésus-Christ et le grand ouvrage de la rédemption. Mettez donc mes paroles dans votre cœur et dans votre esprit, et attachez-les à vos mains : n'en quittez jamais la lecture : mettez-les entre vos yeux , et ne les perdez jamais de vue : enseignez à vos enfans à les méditer : et soyez-en occupés en marchant, en vous reposant, en vous couchant et en vous levant : écrivez-les sur les poteaux et aux portes de votre maison m : que tous vos sens en soient remplis et occupés, et que par là ils entrent dans le fond de votre cœur. Yoilà les motifs, voilà la nature, voilà les effets et les fruits de l'amour de Dieii. En considérant sa perfection, sa bonté, ses immenses et continuels bienfaits, il faut tellement s'occuper de lui, que nuit et jour rien ne nous revienne tant dans la pensée, que le soin de le contenter et de lui plaire.
(') Deut. xi. i. — (») IbiJ. xi. 7, iS, 19, 20.
sur l'évangile. 257
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XLYÏP JOUR.
Second commandement semblable au premier : l'amour du prochain. Matth. xxu. 39.
Revenez à la lecture de l'Evangile, et appuyez sur cette parole : Et voici le second qui lui est semblable : Fous aimerez voire prochain comme
vous-mêmes
Quelle dignité de l'homme! L'obligation d'aimer son frère est semblable à celle d'aimer Dieu.
Ces deux préceptes vont presque d'égal à la tête de tous les commandemens, ou plutôt les renferment tous 5 mais le premier est le modèle de l'autre.
Comme l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, ainsi le commandement d'aimer l'homme, est fait à la ressemblance du commandement d'aimer Dieu : Le second qui lui est semblable.
11 faut aimer l'homme, où Dieu a imprimé sa ressemblance, parce qu'on aime Dieu.
Parce qu'on aime Dieu, il faut aimer l'homme qui est son temple, où il habite.
Parce qu'on aime Dieu, il faut aimer l'homme qu'il a adopté pour fds, et à qui il se veut communiquer tout entier.
Avec quelle pureté, avec quelle sainteté, avec quelle perfection, avec quel désintéressement, fautil aimer l'homme, puisque l'amour qu'on a pour lui, est semblable à celui qu'on a pour Dieu!
Matth. xmi. 3g.
Loin de cet amour, la chair et le sang : loin de cet amour, l'esprit d'intérêt, et toute corruption.
Il faut aimer tous les hommes, parce tous sont chers à Dieu : ils sont ses amis et ses enfans.
Comme vous-même : en leur souhaitant le même bien, la môme félicité, le même Dieu qu'à soimême. Nulle envie, nulle inimitié ne doit troubler cette union, ni la joie qu'on doit avoir de tous les progrès de son frère.
Lorsque la possession ou la recherche de quelque bien particulier nous divise , comme celui d'une charge, d'une dignité, d'une terre; il se faut bien garder d'en aimer moins notre frère. Ce qu'il faut moins aimer, c'est le bien qui nous fait perdre notre frère, qui doit nous être cher comme nousmêmes à nous-mêmes.
Fous aimerez votre prochain comme vous-même. Il ne dit pas vous aimerez Dieu comme vous-même; car il le faut aimer plus que soi-même, et ne s'aimer soi-même que pour Dieu.
Il ne dit pas aussi : Vous aimerez votre prochain de tout votre cœur, de toute votre pensée, de toute votre force : cela est réserve à Dieu. C'est un transport de l'ame qui sort d'elle-même tout entière pour s'unir à Dieu; qui est heureuse de ce que Dieu est, et de ce qu'il est heureux ; qui ne s'aime que pour Dieu, comme elle n'aime son prochain que pour Dieu. C'est s'aimer véritablement, que d'aimer Dieu de cette sorte.
Aimez cornait vous-même : c'est un «amour de société et d'égalité : c'est ainsi qu'on aime son prochain. L'amour de Dieu est un amour de sujétion
sur l'évangile. 259
et de dépendance ; mais de dépendance douce, puisque c'est dépendre du bien, et s'unir à lui.
Il faut s'aimer soi-même pour Dieu, et non pas Dieu pour soi. S'il falloit, pour plaire à Dieu, s'anéantir, et qu'on sût que ce sacrifice lui fût agréable, il faudroit le lui offrir sans hésiter.
L'amour est un consentement, et une union à ce qui est juste et à ce qui est le meilleur. 11 est meilleur que Dieu soit, que nous.
Prenons-y garde. L'amour-propre est le vrai fond que laisse en nous le péché de notre origine : nous rapportons tout à nous, et Dieu même ; au lieu «le nous rapporter à Dieu, et de nous aimer pour Dieu.
Qui n'aime pas Dieu, n'aime que soi. Pour aimer son prochain comme soi-même, il faut être auparavant sorti de soi-même, et aimer Dieu plus que soimême. L'amour une fois uni à cette source, se répand avec égalité sur le prochain. jNous l'aimons en société comme notre frère, et non pas par domination comme notre inférieur.
L'aittitié est la perfection de la charité. C'est une liaison particulière, pour s'aider à jouir de Dieu. Toute autre amitié est vaine.
Autre rst l'amitié de besoin, autre l'amitié de âété : celle-là fient de l'intérêt, celle-ci de la < ha ri té.
Les hommes doivent s'aimer les uns les autres, comme les parties d'un même tout, et comme feroienl les membres «le notre corps, si chacun avoit sa \ic particulière. lis s'aimeroienl l'un l'autre en société] comme soi-même : Les deux yem et les
deux mains auraient toutefois une liaison particulière, à cause de la ressemblance. C'est le symbole de l'amitié chrétienne.
Oui , mon frère, que je jouisse de vous en notre Seigneur : Faites reposer mes entrailles en nofre Seigneur, disoit saint Paul (l) : C'est l'amitié chrétienne. Toute cette lettre à Philémon en est pleine.
Conclusion et abrégé. L'ordre est parfait, si on aime Dieu plus que soi-même : soi-même pour Dieu : le prochain non pour soi-même, mais comme soimême pour l'amour de Dieu. 0 que cela est droit! que cela est pur ! Toute vertu est là-dedans.
XLVIIP JOUR.
Réflexion sur notre amour pour Dieu et pour le prochain.
Ibid.
Faisons réflexion sur nous-mêmes. Est-ce aimer Dieu de tout son cœur, que de partager son cœur entre lui et la créature ? Peut-on aimer deux choses souverainement? ou peut -on aimer de tout son cœur, si on n'aime qu'à demi ? Ne faut-il pas aimer parfaitement, et du tout le tout parfait? Peut-on avoir deux maîtres, et servir Dieu et l'argent (2), ou quelque autre créature que ce soit, contre la parole expresse du Fils de Dieu ?
Si j'aime Dieu de toute ma pensée, et de toute mon intelligence, d'où vient que j'y pense si peu?
(•) Philem. 20. — (*) Malth. y», 2^.
sur l'évangile. 264
Peut-on ne pas penser à ce qu'on aime? ce qu'on aime ne revient -il pas naturellement et continuellement à l'esprit ? Faut-il se tourmenter pour s'en souvenir? mais du moins peut-il échapper, quand on se met exprès en sa présence, et pour avoir avec lui une douce communication ? 0 mon Dieu ! comment donc suis-je si distrait dans la prière? D'où vient que j'y ai si peu de goût? que mon cœur m'échappe, et que j'ai tant de peine à le retrouver, afin de dire avec David : O mon Dieu ! votre serviteur a trouvé son cœur pour vous faire cette prière ? O mon Dieu ! si je ne puis penser à vous, comment est-ce que je vous aime de toute ma pensée ?
Mais comment est-ce que je vous aime de toute ma force et de toute ma puissance, pendant que je me trouve si foible et si languissant, si lâche, si découragé dans ce que je fais pour vous! Pourquoi aije si peu de soin de vous plaire9 A votre seul nom tous mes sens devroient se réveiller, et toutes les forces de l'ame et du corps se réunir pour faire votre ouvrage : et si je ne le fais pas, comment est-ce que je vous aime de toute ma force ?
O Seigneur ! si je vous aimois de toute ma force, par la force de cet amour j'aimerois mon prochain comme moi-môme. Mais je suis si insensible à ses maux, pendant que je suis si sensible au moindre des miens. Je suis si froid à le plaindre, si lent à le secourir, si foible à le consoler ; en un mot, si indifférent dans ses biens et dans ses maux. Où est cette ardeur et cette tendresse d'un saint Paul? Pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouir avec
ceux qui se réjouissent (l), être foi Ole avec les foibles ®\ souffrir comme dans le feu, et être brûlé, lorsque quelqu'un est scandalisé (3). 0 mon Dieu ! si rien de cela n'est dans mon cœur, ni je n'aime mon prochain comme moi-même, ni je ne vous aime de toute ma force et de tout mon cœur.
Encore, si en connoissant mes foiblesses et mes distractions, mes langueurs, mon indifférence, mon insensibilité et mes froideurs, je pouvois verser à vos pieds un torrent de larmes : je commencerois à aimer, en déplorant la privation et la perte de l'amour. Mais, ô Dieu! tout est foible en moi, et même la douleur de n'aimer pas.
Est-ce donc que je ne veux pas aimer? ou est-ce que je ne le puis pas, et que je n'en ai pas la force? En effet, n'aime pas qui veut, et on n'aime pas ce qu'on veut ; et il faut être attiré. Mais, ô Dieu ! si je ne pouvois pas aimer, vous ne me diriez, pas : Aime : si je n'avois point de force pour aimer, vous ne me diriez pas, Aime de toute ta force. Mais, ù Dieu ! si je le pouvois, et si j'en avois la force, ne le ferois-je pas, maintenant, qu'étant devant vous, ou je le veux, ou je tâche de le vouloir sincèrement? Est-ce que je veux, et ne veux pas tout à la fois? Est-ce qu'aimer est autre chose qu'an bon vouloir ? O mon Dieu ! expliquez-moi ma maladie, et le besoin que j'ai de vous, pour me servir de mes forces, pour vouloir ce que je veux, ou pour commencer à le vouloir.
Il est vrai, comme je l'ai dit : n'aime pas qui
(0 Rom. xn, i5. — 00 /. Cor. ix. 22. — (3) Il Cor. xi. 99
sur l'l\ a:\gile. 263
veut j et on n'aime pas ee qu'on veut ni autant qu'on veut : il faut être attiré ; et surtout on n'aime pas Dieu, que Dieu n'attire. Personne ne vient à moi
que mon Père ne le tire Quand je serai élevé de
terre, je tirerai tout à moi (l). Et de là vient que l'Epouse disoit : Tirez-moi et nous courrons (2). Et pour dire, Tirez-moi, de tout son cœur, et comme il faut ; il faut déjà commencer d'être tiré. 0 Seigneur ! tirez-moi donc : commencez, et faites-moi suivre : commencez ; et je trouverai mon cœur et mes forces, pour tout employer à vous aimer.
XLIXe JOUR.
Suite des mêmes réflexions. Lumière et de'lectation : attraits de l'amour de Dieu. Ibid.
Relis, mon ame, ce doux commandement d'aimer : c'est commencer à aimer, que d'aimer à le relire, et à peser toutes les paroles qu'il contient. O Dieu, j'ai connu, et j'ai senti que pour vous aimer, il faut être tiré et attiré. Mais comment m'attirezvous ? est-ce seulement en me manifestant vos beautés? c'est-à-dire, en me montrant tout le bien, comme vous disiez à Moïse : Je te montrerai tout le bien % en me montrant moi-même à toi. Hàtezvous donc, o Seigneur ! montrez-moi en vous toute vérité , toute perfection et tout bien, afin que je coure à vous, ravi par l'odeur de vos parfums, par la douceur de vos attraits.
(«) Joan vi 44- x" 3a- — Vi (ant. i. 3. — [* lirod. sxmii. 19
MaiSj ô Seigneur ! est-ce assez que vous éclairiez mon intelligence? Ne suis-je qu'un ignorant, qu'il faut instruire ? Ma volonté n'cst-elle pas aussi malade par un secret et invincible attachement au bien sensible, que mon entendement est malade par une ignorance profonde de vos vérités ? Entrez donc au dedans de moi , ô Seigneur ! Saisissez-vous du secret et profond ressort, d'où partent mes résolutions et mes volontés. Remuez , excitez , animez tout 5 et du dedans de mon cœur, de cette intime partie de moi-même, si je puis parler de cette sorte, qui ébranle tout le reste, inspirez-moi cette chaste et puissante délectation, qui fait l'amour, ou qui l'est. Répandez la charité dans le fond de mon cœur, comme un baume et comme une huile céleste. Que de là elle aille, elle pénètre, et qu'elle remplisse tout au dedans et au dehors. Alors je vous aimerai ; et je serai vraiment fort, pour vous aimer de toute ma force.
Recommençons la lecture du divin précepte ; ou plutôt lisons-le intérieurement dans ces tables intérieures, dans ces tables de notre cœur, où vous avez commencé à en écrire toutes les paroles. Vous dites : Jimez.'ie veux aimer. Vous dites : De tout votre cœur. C'est de tout mon cœur. Vous dites : De toute votre pensée. Venez , toutes mes pensées , tous mes sentimens, tous mes mouvemens, tous mes désirs : venez, réunissez-vous pour aimer Dieu. Vous dites : De toutes vos foires, c'est-à-dire, de toutes ces forces que vous excitez , et que vous m'inspirez vous-même. O Seigneur ! je vous suis, je cours de toute ma force, pour m'unir à vous.
sur l'évangile. 265
Mais, ô Seigneur! vous fuyez : plus j'approche, plus je vous vois loin : vous êtes près, et vous êtes loin : vous êtes en moi, plus que moi-même. Vous n'y êtes pas seulement comme vous êtes dans toutes les choses animées et inanimées : vous êtes en moi comme la lumière et la vérité qui m'éclaire, et comme le chaste attrait, où mon cœur se prend. 0 Dieu! vous êtes donc bien proche : mais, ô Seigneur! vos lumières vous rendent inaccessible. O vérité! vous croissez à mesure que je vous approche, et sans cesse vous vous retirez à ma foible intelligence. Il faut que je m'aille perdre dans cette nue où vous vous cachez; dans ce point obscur que je vois de loin, d'où vous vous faites sentir. Dieu si connu et si inconnu, je veux vous aimer au delà de mes connoissances, comme un être incompréhensible, que l'on ne connoît qu'en s' élevant au-dessus de toutes ses connoissances, sans jamais pouvoir s'élever assez, ni comprendre, ni connoUre assez combien vous êtes incompréhensible. O Seigneur! je m'unis à vous, à vos lumières, à votre amour : vous êtes seul digne de vous connoître et de vous aimer. Je m'unis autant que je puis à vos lumières et à vos attraits incompréhensibles ; et dans ce silence intime de mon ame, je consens à toutes les louanges que vous vous donnez. O Seigneur! le silence estvolre louange! David le chantoit ainsi dans un de ses psaumes : Le silence est votre louange (1). 11 faut se taire, il faut se perdre, il faut s'abîmer, et
(•) Dans le Psaume lxiv, où il est porte' , selon la Vulqatc, Te dfxet himmus : La louange vous appartient ,• l'original porte ! Tibi ùlenlium laus : Le silence est votre louange.
reconnoitre qu'on ne peut rien dire de digne de vous, ni vous aimer comme il faut. C'est ainsi qu'il faut aimer le Seigneur son Dieu, non-seulement de toutes ses forces, mais encore, s'il se pouvoit, de toutes les forces de Dieu.
Lc JOUR.
Suite des mêmes réflexions. L'amour doit toujours croître.
Ibid.
Quand j'aimerai de toute ma force, ce ne sera plus cette vie ; la charité sera consommée ; la cupidité sera éteinte; la sensualité et l'amour -propre seront arrachés. Maïs tant que nous sommes en cette vie, ce poids qui nous entraîne au mal subsiste toujours. La loi de Dieu nous délecte dans Vliomme intérieur : mais il y a la loi des membres... Et il? ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas... Malheureux homme que je suis! qcii me délivrera de ce corps de mort^'t afin que j'aime Dieu de toutes mes forces, et que la loi de l'esprit ne trouve plus en moi de résistance.
En attendant, ô mon Dieu! la charité doit croître toujours, et l'a cupidité toujours décroître. La force augmente en armant : l'exercice de l'amour épure le cœur, en lui apprenant à aimer de plus en plus. Dieu est en nous quand nous aimons ; et c'est lui qui, du dedans de no^s cœurs, y répand et y inspire l'amour. On mérite par l'amour de posséder Dieu
(') Rom vu. 19, 22, -.i3, 24-
sur l'évangile. 267
davantage; et en le possédant davantage, d'aimer davantage. Je n'aime donc pas de toute la force que je puis exercer en cette vie, si je n'aime mieux demain qu'aujourd'hui, et si le jour d'après je n'augmente mon amour, jusqu'à ce que j'arrive à la vie, où le précepte de la charité s'accomplira parfaitement. On ne peut s'y préparer qu'en cette vie : mais on ne peut l'accomplir parfaitement que dans l'autre. Ce qu'il y a à faire en cette vie, c'est d'aimer toujours de plus en plus, et en aimant, d'acquérir de nouvelles forces pour aimer. Excitons-nous nuit et jour à cette pratique. Faites cela, et vous vivrez, dit le Sauveur (l).
LIe JOUR.
Pratique de la charité dans l'Oraison dominicale.
Notre Père -2). Si nous sommes des enfans et non des esclaves, servons par inclination, et non par crainte ; par volonté, et non par menace. Enfans d'adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique.
Qui êtes dans les vieux : qui vous y manifestez a vos élus; qui nous avez donné le ciel pour notre héritage, notre patrimoine, notre ville, notre patrie, notre maison. Habitons-y donc en esprit : tournons là toutes nos pensées; sursum corda : le cœur en haut. Purifions notre cœur, afin de voir Dieu. Unissons -nous par la foi à ceux qui le voient
(«) Luc. x. 28. — W Malth. vi. <). Luc. xi. 2.
déjà face a iace; aux anges et aux âmes saintes. Cherchons partout notre Père, car il est partoutmais cherchons-le principalement dans le ciel, parce qu il y est dans sa gloire. Aimons sa gloire, aimons son saint nom, aimons son règne et s* volonté: c est ce que la suite nous explique
Votre nom soit sanctifié. Quel nom, si ce n'est le nom de Père que nous venons de lui donner* Sanctifions ce nom ; ne portons pas indignement le nom de fils, • ne dégénérons pas d'un tel Père et dune telle naissance. Quel nom encore? le nom de bon, en mettant en lui notre confiance: le nom de juste, en observant ses justices, c'est-à-dire ses commandemens; le nom de puissant, en ne craignant rien sous ses ailes ; le nom de saint, en le glorifiant comme le Saint d'Israël, en lui disant continuellement : Saint, Saint, Saint: le ciel et la terre sont remplis de votre gloire 0). en nous sanctifiant nous-mêmes pour l'amour de lui et pour l'imiter, conformément à cette parole : Soyez saint comme je suis saint «- enfin, le nom de Dieu de Créateur et de Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour, en traitant avec révérence les choses saintes, en honorant par notre vie le nom de chrétien, en vivant de manière, sous ses yeux au dedans et au dehors, qu'il soit glorifié en nous.
Si on parle, que ce soit des discours de Dieu;
si on exerce quelque ministère dans l'Eglise, qu'on
lejasse comme par la vertu que Dieu donne, afin
qu'il soit glorifié en toutes choses par Jésus - Christ
W Is. vi. 3. Jpoc. iv. g - $ Eerit. xif 44. /. Pet. 1. 16.
sur l'évangile. 269
notre Seigneur, lui à qui appartient la gloire et F empire, aux siècles des siècles, Amen (1).
Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte, c'est l'aimer parfaitement, et tout faire pour lui et sa propre perfection.
Que voù-e règne arrive. Ce règne dont il est écrit : Tout genou fléchira devant moi, et toute langue confessera le nom. de Dieu ("2)... lorsque la plénitude des nations sera entrée, et que tout Israël sera sauvé (3). 0 Seigneur! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifié par toute la terre.
Que votre règne arrive : ce règne que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivans et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins désirable à vos saints, à qui le Sauveur a dit : Quand ces choses commenceront à se faire, regardez et levez la tête, parce que votre rédemption approche w. Quelle conscience faut-il avoir* combien pure, combien innocente, pour désirer ce jour ! Lavez-vous, purifiez-vous (,), soyez nets. C'est d'une telle netteté que sortent la confiance et l'amour.
Que votre règne arrive. Il arrive ce règne parfait pour chacun de nous, lorsque notre ame, réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avoil été donné ; afin que l'homme entier soit soumis au règne de Dieu, et s'en ressente.
Je désire d'être séparé de mon corps, pour être avec Jésus-Christ (6).
Je ne désire pas d'être dépouillé, mais d'être
\») 1. Pet. iv. u. — (»)J5f. xlv. 24. — (0 Hom. xiv. f j. si. a5, 26. — i Luc. KW. 28. — (.5) /*. I. «G. — (G Philip, I. 23.
revêtu par-dessus; afin que ce qu'il y a de mortel en moi soit englouti par la vie !l).
Je désire ni éloigner du corps et d'être présent au Seigneur (2).
Alors le Seigneur régnera : il n'y aura plus de mauvais désirs à combattre; non-seulement le péché ne régnera plus, mais il ne sera plus. Commençons à le détruire : Qu'il ne règne plus du moins dans nos corps mortels 3; : alors nous désirerons té règne parfait de Dieu en nous.
Le dernier fruit d'une bonne conscience, et de l'union de l'aine avec Dieu, est de ne pouvoir plus souffrir ce corps qui nous en sépare, et de désirer le sommeil des justes. Un secret dégoût de la vie, la séquestration de l'ame par la contemplation et le désir des choses célestes, l'actuelle séparation devient alors notre plus cher objet. 0 Dieu! que ce règne arrive ! Quand serai-je dans votre royaume ? Mon ame désire, mon aine languit, mon ame tombe dans la défaillance, en soupirant après vos éternels tabernacles, après cette cité permanente. Tout passe, tout s'en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas? Quand serai-je fixé en lui, en sorte que je ne puisse plus le perdre ? Oh ! que je puisse bientôt arriver à ce royaume? En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes désirs, régnez-y seul. On ne peutse/vir deux maîtres f,), ni avoir deux rois, deux objets dominans dans son cœur. Les servir, c'est les aimer; c'est le Fils de Dieu, la vérité même, qui l'explique ainsi : Nul ne peut seivir deux maîtres:
MU. Cor. v. 4. — vO Ibid. G, —(s) liom. vi. 1% vi. 24.
sur l'évangile. 274
Car, ajoute-t-il, ou [homme haïra l'un et aimera F autre : ainsi servir, c'est aimer : servir sans partage, aimer sans partage : ou il supportera F un et méprisera l'autre. Il n'y a point de milieu, aimer ou haïr, supporter ou mépriser. Régnez donc seul.
Que votre volonté soit faite. C'est l'amour pur; car qu'est-ce qu'aimer, si ce n'est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu'à l'entière extirpation du moindre désir contraire; et un total assujettissement de son cœur"? Que votre volonté soit faite : qu'elle soit faite partout, et par tous ; que j'aime; que tout le monde aime : car l'effet de cet amour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. Que votre volonté soit faite : que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c'est là votre Nolonté. Qu'elle soit faite dans la terre comme dans le ciel ; par les hommes, comme elle l'est par les anges, ces bienheureux esprits, qui vous aiment parce qu'ils vous voient. Qu'elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de celte sorte que dans le ciel; ni nous n'aurons autre part que dans le ciel l'accomplissement parfait de ce précepte : Tu aimeras; ni nous n'aurons jamais autre part l'accomplissement parfait de cette demande : Votre voloicié sot t faite.
Voue arrivez doue par cette demande à la perfectionei au dernier effet de l'amour divin. Absorbé dans ce aainl ri pur amour, nous commencez à p6A8er à la fie mortelle: non pas comme à un objet
désirable, mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez-nous de quoi
sustenter cette vie dont vous nous avez chargés, pour accomplir le temps de notre servitude et de notre pénitence; afin que ce temps étant accompli, nous venions à îa liberté parfaite. Donnez -nous donc ce pain que nous devons manger dans notre sueur : c'est notre servitude, c'est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas, disoit saint Paul (,). Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul bénit notre travail. Donnez-lenous donc : Donnez-le-nous à chaque jour. Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémédiable indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous prescrivez. Donnez-nous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Donnez-nous les nécessités; ne nous donnez pas les délices. Nous demandons ce à quoi vous nous avez assujettis, parce que c'est vous qui nous avez imposé cette servitude. Donnez-le-nous aujourd'hui ce pain nécessaire chaque jour : il ne sera pas moins nécessaire demain qu'aujourd'hui ; mais je dois être content, pourvu que je l'aie aujourd'hui. Si vous me donnez davantage, à la bonne heure : mais je suis content d'aujourd'hui. A chaque jour sujfitson mal; ne vous laissez pas troubler ni inquiéter pour Le lendemain (9).
Donne-z-nous le pain de vie : donnez-nous l'eucharistie.. Donnez à notre ame sa nourriture; nourrissez-la de la vérité et de votre volonté sainte. Car
{") U. Thess, m. 10. — (*) Malih. vi. s|.
notre nourriture, comme eelie de notre Sauveur, est de F accomplir '''■. Nourrissez-nous donc de ce pain qui n'est pas moins nécessaire à l'ame que l'autre l'est au corps; que nous n'avons pas moins besoin de recevoir journellement de votre main. Donnez-le-nous aujourd'hui; donnez-le-nous dans ce jour qui ne finit point. Que je commence aujourd'hui ce jour bienheureux! que je commence à vivre pour l'éternité!
11 failoit joindre à ces exercices de l'amour, celui de l'amour pénitent. Et le voici : Pardonnez-nous. Que je puisse, comme la pécheresse, entendre de la bouche du Sauveur cette douce et consolante parole : Plusieurs péclics lui sont remis, parce quelle a beaucoup aimé : cc'ui à qui on remet plus, aime plus : celui à qui on remet moins, aime moins (2). C'est la vérité éternelle qui l'a ainsi prononcé. Pardonnez-moi donc; et faites que je vous aime autant que j'ai besoin de votre pardon.
Songeons aux larmes de cette sainte pénitente; songeons à ces baisers qu'elle ne cessoit de donner aux pieds de Jésus. Le Publicain n'osoit lever les yeux au ciel : celle-ci n'ose pas même tenir la tète levée. Prosternée de tout son corps aux pieds du Sauveur, elle ne met point de fin à ses regrets, parce qu'elle n'en mettoit point à son amour. Disons dans le même esprit et avec les mêmes sanglots : Pardonnez-nous.
Comme nous pardonnons. Afin que rien ne manque, voici encore la charité fraternelle. Rien n'empêche notre union avec nos frères, si les offenses
' Joan. îv. Z\. - » /.ne. vu. '|3, .'17.
Bossuet. IX. 18
mêmes ne l'empêchent pas. Nous les pardonnons, ô Seigneur! comme nous voulons obtenir notre pardon, avec la môme sincérité. Nous ne réservons rien, comme nous ne voulons pas que vous réserviez rien à notre égard. Nous lui rendrons notre amour, comme nous voulons que vous nous rendiez le vôtre.
Et ne nous induisez pas en tentation. On nous a donné le remède aux péchés passés, en voici un pour l'avenir. O Seigneur! ne nous livrez pas entre les mains du tentateur. O Seigneur! vous pourriez avec justice lui permettre tout sur nous, par une juste punition de nos péchés : ne le faites pas, nous vous en prions, à cause de votre bonté.
Il ne suffit pas de dire : que nous ne succombions pas à la tentation. Prions que nous riy soyons jamais induits. Car notre foiblesse est si grande, que si nous étions tentés, nous succomberions ; ou du moins, si nous n'étions pas tout-à-fait vaincus, nous recevrions quelque blessure. C'est pourquoi le même Sauveur qui a dit : Veillez et priez, de peur que vous ri entriez en tentation (l), nous fait demander ici, non pas seulement que nous n'y succombions point, mais que nous n'y soyons point induits, que nous n'y entrions point.
Que nous sommes aveugles! hélas! si pendant que nous demandons à Dieu qu'il ne nous induise pas en tentation, nous nous y jetons nous-mêmes : si nous nous jetons dans ces occasions, où notre chute a toujours été trop certaine! Fuyons, fuyons; et nous pourrons (aire sincèrement cette demande.
(0 M-.itlh. xxvi. \\.
sur l'évangile. 275
Délivrez-nous du mal : C'est notre parfaite délivrance que nous demandons. Délivrez-nous du péché, de ses causes, de ses effets, de ses peines. Ainsi, libres de tout mal, nous serons des enfans parfaits, et nous pourrons dire véritablement et parfaitement : Notre Père. En attendant celte parfaite délivrance, qui n'est autre chose que le salut éternel, délivrez-nous du péché; qu'il ne règne point en nous. Délivrez-nous des mauvais désirs; que nous cessions de les combattre et de les vaincre. Délivrez-nous des peines du péché, de la mort, des maladies, des autres peines. Délivrez-nous de la crainte et de la servitude où elles nous jettent. Délivrez-nous de leur malignité; et faites qu'elles nous tournent à remède. Délivrez-nous des maux de cette vie , ou donnez-nous la grâce qu'ils nous servent à l'autre, où nous serons parfaitement libres. Hâtez-vous de nous délivrer : nous soupirons après cette bienheureuse délivrance. L'amour divin est notre liberté : c'est lui qui nous délivre de l'amour du monde. Régnez donc, ô amour divin ! je vous livre mon cœur : Délivrez-nous de tout mal.
Ainsi dans toutes ces demandes, on ne demande et on n'exerce que l'amour divin. Mais remarquons bien qu'on ne l'exerce que comme une chose qu'on demande à Dieu. Car, que lui demandons-nous, lorsque nous disons : Que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive; que votre volonté soit faite ; délivrez-nom du mal; que lui demandons-nous, sinon dans un amour chaste, le saint et parfait usage de notre volonté? Et cela même doit encore
redoubler notre amour, puisque notre amour étant un don de Dieu, il nous oblige toujours à une nouvelle reconnoissance ; ce qui enfin doit le multiplier jusqu'à l'infini.
Certainement c'est un don de Dieu, que d'aimer Dieu : Celui qui nous a aimés, lorsque nous ne songions pas à l'aimer, nous a donné la grâce de V aimer, dit saint Augustin. Aimons-le donc de tout notre cœur, sans fin et sans cesse.
On se tourmente à demander, quand est-ce qu'il faut exercer l'acte d'amour : la réponse est claire. Il faut l'exercer autant qu'on peut : autrement on n'aime pas de tout son cœur. Quand l'amour est sincère, et dans le cœur, il s'exerce assez par luimême, et il ne lui faut point d'autre loi que luimême pour son exercice. Il faut l'exercer toutes les fois qu'on dit le Pater; puisque si on l'entend, et qu'on le dise en esprit, on ne le peut dire sans aimer.
Rien ne manque dans cette divine oraison: l'amour de Dieu et celui du prochain, où réside l'accomplissement de la loi, y sont accomplis dans leur perfection.
On demandera, pourquoi Jésus-Christ ne nous y fait pas parler de lui-même, ni prier en son nom, comme il l'ordonne si souvent ailleurs. Mais pouvoit-on plus prier par lui, et en son nom, que de dire la prière qu'il nous dicte par sa parole, et qu'il nous inspire par son esprit ?
Pouvons-nous seulement nommer notre Père, sans songer au Fils unique, à qui nous sommes unis par cette nouvelle qualité ?
Je m'en vais, dit-il, à mon Père, et à votre
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Père (1). 11 n'est pas fils comme nous, c'est pourquoi il use de celte distinction : à mon Père, et à votre Père. C'est le premier qui a droit de dire, Mon Père, parce qu'il est le fils par nature : c'est en lui et par lui que nous l'avons, parce que nous sommes faits en lui enfans d'adoption. C'étoit donc aussi à lui à nous apprendre, comme il fait dans cette admirable oraison, à appeler Dieu notre Père. C'est en envoyant en nous l'esprit de son Fils, que Dieu même nous fait dire : Abba : Père ("2). C'est donc en toutes façons, et au dedans et au dehors, qu'il nous forme à parler à Dieu comme ses enfans. Aimons le Père en Jésus-Christ son Fils unique, par leur esprit qui est en nous. Aimons aussi tous ceux qui sont appelés à la même grâce, et qui peuvent dire comme nous dans le même esprit : Notre Père. Ainsi toute la Trinité sera adorée et aimée 5 la fraternité chrétienne sera exercée : et en disant de bon cœur dans le Saint-Esprit ce seul mot, Notre Père, nous accomplirons toute justice.