M É DIT AT 1 0 KS
de mort, parce qu'il s' étoit dit le Christ et le Fils de Dieu (l). Et la confession de la vérité lui fut imputée à blasphème. Et cependant il établit son autorité avec les paroles les plus fortes qu'on pouvoit imaginer : tant il est, en tout et partout, juste et véritable.
Mais nesembleroit-il pas ici qu'il parleroit contre lui-même, et qu'il induiroit le peuple à erreur? Faites ce qu'ils vous disent. Rejetez donc le Christ : car ils vous le diront bientôt.
Bien plus : Ils avoient déjà conspiré entre eux, que si quelqu'un confessoit qu'il fût le Christ, il fût excommunié, et chassé de la synagogue (2). Le sanguinaire conseil avoit déjà été tenu, et il y avoit été décidé, qu'il faUoit que Jésus mourût. Et il semble que la synagogue étoit déjà réprouvée. Comment donc en parler encore d'une manière si authentique, et lui donner l'autorité de la vraie Eglise? O Seigneur! pourquoi parlez-vous en cette sorte? Que ne déclarez-vous plutôt à toute la synagogue, qu'elle étoit réprouvée? Frappons, cherchons, demandons.
LVe JOUR.
L'autorité de la synagogue cesse à la destruction du temple, et du peuple de Dieu. Immobilité de l'Eglise chrétienne.
En cherchant donc soigneusement dans l'Ecriture, je trouve que la synagogue ne devoit être
(0 Mutlh. xxvi. 65, 66. — '') Jom. is 2j.
sur l'évangile. 289
absolument réprouvée, qu'après qu'elle auroit actuellement fait mourir Jésus-Christ. Bien plus, Dieu la vouloit encore attendre, jusqu'à ce qu'elle eût méprisé le grand signe qu'il lui devoit envoyer, pour reconnoitre le Christ, qui étoit celui de sa résurrection. Cette race infidèle cherche un signe, et il ne lui en sera point donné d'autre, que le signe de Jonas le prophète, et le reste (1).
Ce n' étoit pas assez que le Christ fût ressuscité; il falloit que sa résurrection fût publiée, et que la pénitence eût été prêchée en son nom, en commençant par Jérusalem ; ce qui ne se commença qu'à la Pentecôte.
Ce n'étoit pas encore assez : car les apôtres ne se séparent pas encore de la communion du reste du peuple; et quoiqu'ils fissent déjà un corps à part avec leurs disciples, ils alloient au temple comme les autres, et ils étoient reçus à y rendre le même culte. Car encore qu'ils s'assemblassent dans la galerie deSalomon, et que personne n'osât se joindre à eux, néanmoins le peuple les glorifioit (2), et on ne les avoit pas publiquement excommuniés.
On peut donc voir maintenant que ce qui est dit en sainl Jean : qu'ils avoient conspiré entre eux, de chasser de la synagogue ceux qui reconnoîtroient Jésus pour Christ (3), étoit plutôt une conspiration secrète, qu'un décret public. Il en étoit de même du dessein de le faire mourir. Et en effet, tant s'en faut que les apôtres fussent excommuniés et exclus du temple, Jésus -Christ lui-même y prêchoit, y
1 Malih. xii. 3g, 4o; — ) Act. v. 12, i3, etc. — {>)Joan. i\- •**■ BOSSUET. IX. 19
ordonnoit, y étoit reçu, consulté, écouté de tout le monde. Et tout ce qu'on fit après contre les apôtres par voie de fait, ne faisoit pas qu'ils fussent privés du culte public, ni qu'eux-mêmes s'en séparassent, comme on vient de voir. C'étoit un temps d'attente, où plusieurs gens de bien, qui pouvoient n'avoir pas vu les miracles de Jésus-Christ, demeuroient comme en suspens. On vcnoit cependant de toutes les vdles à Jérusalem, pour y apporter les malades aux apôtres : on les exposoit à l'ombre de saint Pierre (1); et la synagogue, quoique déjà sur le penchant de sa ruine, n'avoit pas encore pris absolument son parti.
C'est une chose admirable, comme Dieu la sup-" portoii en patience, et combien de formalités et de dénonciations, pour ainsi dire, il pratiqua, avant que de répudier entièrement cette Epouse infidèle. 11 semble que lorsqu'elle en vint à répandre le sang de saint Etienne, elle eût rompu tout-à-fait avec Dieu, et Dieu avec elle. Mais non; car l'infidélité de la ville de Jérusalem n'empêchoit pas que les Juifs de la dispersion n'écoutassent encore les apôtres. Ils entroient dans les synagogues où on leur offroit la parole, comme on faisoit à des frères et à de vrais Juifs. On écoutoit paisiblement ce qu'ils disoimt de Jésus, et on les invitoit à en parler encore une autre fois dans l'assemblée suivante. Et le samedi étant venu, toute la ville accourut pour entendre la parole de Dieu de leur bouche. Alors les Juifs s'émurent, et contraignirent les apôtres à leur déclarer qu'ils alioient porter aux gentils la parole qu'ils
(') Act. v. i5, 16.
sur l'évangile. 291
refusoient de recevoir : ce qui étoit une espèce de rupture, puisque les apôtres s'en allèrent, secouant contre eux la poussière de leurs pieds. Voilà ce qui arriva à Antioche de Pisidie (l).
Mais la rupture n'était pas encore universelle ; car ils continuoient à entrer dans les autres synagogues à leur ordinaire, et on leur y offroit encore la parole ('2). Ils alloient aussi comme les autres à la prière commune dans l'oratoire destiné à cet usage (3). Saint Paul parla paisiblement dans la synagogue à Thessalonique, durant trois samedis consécutifs (*. Il étoit écouté, et parloit aussi à Corinthe tous les samedis (5), prêchant toujours le Seigneur Jésus dans ses discours; et ne s'en retiroit que lorsqu'il voyoit leurs blasphèmes manifestes, leur dénonçant toujours qu'ils alloient aux gentils, qui étoit comme le signal de la rupture : saint Paul demeurant pourtant toujours auprès de la synagogue, sans doute pour la fréquenter à son ordinaire, autant qu'on l'y recevroit (6).
Ce qui se passa à Ephèse sent un peu plus la rupture : car saint Paul y ayant prêché trois mois durant dans la synagogue avec une pleine liberté, le blasphème de quelques-uns qui entraînèrent les autres, fit qu'il sépara ses disciples, et continua ses discours dans l'école d'un certain, nommé Tyran (7). Mais ce n'étoit rien moins encore qu'une rupture absolue avec la synagogue, puisqu'après tout cela le même saint Paul étant arrivé à Jérusalem, par le conseil de saint Jacques et de tous les prêtres, se
0 Act su:, 5«f«aic — (?) Ad. mu i5. — (») Ad. xvi. i3, 16 — \) Aci. xvii. •>.- » ici. xvm.4. — 6) nu\t y. (7}s4ct. xi\..\ <)■
joignit à quatre fidèles qui avoient fait un vœu, et se sanctifiant avec eux, entra dans le temple, où ils offrirent leurs oblations, et accomplirent leur vœu, en témoignage de leur communion avec le service du Temple, et le peuple qui le fréquentoit (1), qui par conséquent n'étoit pas encore manifestement réprouvé. Et pour pousser tout d'un coup la chose jusqu'à la fin des Actes, les Juifs que saint Paul trouva à Rome, lui déclarèrent que les frères de Judée, contens alors de l'avoir chassé du pays, ne leur avoient rien écrit, ni rien fait dire contre lui. Ce qui fit qu'ils V écoutèrent encore un jour entier, depuis le matin jusqu'au soir (2).
Pendant ce temps -là, les gentils venoient en foule à l'Eglise, qui se formoit tous les jours de plus en plus. La persécution s'éleva de tous côtés à l'instigation des Juifs qui alloient partout pour animer les gentils, jusqu'à ce qu'ils excitèrent Néron à cette première et grande persécution, où les deux apôtres saint Pierre et saint Paul moururent. Ce fut là comme le terme fatal marqué à la synagogue : car elle avoit pris alors universellement parti contre les fidèles. Les apôtres, en allant au supplice, leur dénoncèrent le châtiment qui leur alloit arriver. Dieu se-mbloit les avoir attendus jusque-là en patience, et leur avoit donné tout ce temps-là pour faire pénitence du déicide commis en la personne du Fils de Dieu. Mais enfin, n'ayant écouté ni lui, ni ceux qu'il leur envoyoit pour les obliger à se repentir, il lança le dernier coup, où l'on sait que la cité sainte fut mise en feu avec son temple, avec
(0 Act. xxi. a3 etsuiv. — (2) Act. xxviu. 21, ?.3.
sur l'évangile. 293
toutes les marques de la dernière extermination que Daniel avoit prédite. Ce fut alors que le peuple juif cessa absolument d'être peuple, conformément à ce qu' avoit dit le même prophète : Et il ne sera plus le peuple de Dieu (,).
On voit donc l'état de l'Eglise dans cet intervalle. L'Eglise chrétienne commençoit par la prédication de la vérité, que Jésus-Christ et ses apôtres établirent par tant de miracles, et surtout par celui de la résurrection de Jésus-Christ, qui étoit, qu'il le falloit reconnoître pour le vrai Christ. Alors cependant la synagogue n'étoit pas encore entièrement répudiée, ni n'avoit pas tout-à-fait perdu le titre d'église, puisque les apôtres communiquoient encore avec elle, à son temple et à son service. C'étoit comme un temps d'attente, durant lequel se faisoit la publication de l'Evangile. Il y en avoit alors qui, peut-être n'ayant pas vu par eux-mêmes les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres, et ne sachant encore que penser, voyant aussi qu'il se remuoit dans le monde quelque chose d'extraordinaire, demeuroient comme en suspens, attendant du temps le dernier éclaircissement , et disant comme Gamaliel : Si ce conseil nest pas de Dieu, il se dissipera de lui-même ; s'il est de Dieu, vous ne pourrez pas le dissiper - . Ceux qui demeuroient dans cette attente, dociles à recevoir la vérité quand elle seroit entièrement notifiée, pouvoient encore être sauvés, comme leurs prédécesseurs, en la foi du Christ à venir ; parce qu'encore qu'il fût arrivé, la promulgation de sa venue n'avoit pas encore été
(') Dan. ix. 26. — M Acl. v. 38, 3g.
faite jusqu'au point que Dieu a voit marqué, et après laquelle il ne vouloit plus tolérer ceux qui n'ajouteroient pas une foi entière à l'Evangile. En attendant, rEglisejudaïquedemeuroit encore en état. Le Fils de Dieu lui donnoit toujours la même autorité qu'elle avoit, pour soutenir et instruire les enfans de Dieu ; ne lui dérogeant la créance, que dans le point que Dieu avoit révélé par tant de miracles. Car la croyance qu'il donnoit par ces miracles à l'Eglise chrétienne , ne dérogeoit qu'à cet égard à la foi de l'Eglise judaïque. L'Eglise chrétienne naissoit encore, et se formoit dans le sein de l'Eglise judaïque, et n'étoit pas encore entièrement enfantée, ni séparée de ce sein maternel. C'étoit comme deux parties de la même Eglise, dont l'une plus éclairée répandoit peu à peu la lumière sur l'autre. Ceux qui résistoient ouvertement et opiniâtrement à la lumière, périssoient dans leur infidélité; ceux qui demeuroient comme en suspens, en attendant le plein jour, disposés à le recevoir aussitôt qu'il leur apparoitroit, se sauvoient à la faveur de la foi au Christ futur, à la manière qu'on a vue; la synagogue leur servoit encore de mère, et tenoit encore la chaire de Moïse jusqu'à un certain point. Qu'on demandât : Quel Dieu faut -il croire? Les docteurs de la loi vous répondoient : Celui d'Abraham, qui a fait le ciel et la terre. Que faut-il faire pour son culte , et qu'en ordonne Moïse ? Telle et telle chose. Faut-il attendre un Christ? Sans doute. Où doit -il naître? En Bethléem (1), tout d'une voix. De qui doit -il être fils? De David, sans
(0 Matth. il. 5.
sur l'évangile. t295
hésiter ,}. Mais ce Christ, est-ce Jésus? Dieu le déclaroit ouvertement; et on n'avoit pas besoin à cet égard de l'autorité de la synagogue : car il s'élevoit une autorité au-dessus de la sienne, qu'il n'y avoit pas moyen de méconnoitre absolument. Ceux qui attendoient néanmoins ce que le temps devoit faire, pour la déclarer davantage, et qui se gardoient en attendant, à l'exemple d'un Gamaiiel, de participer aux complots des Juifs contre Jésus-Christ et ses apôtres, faisoient ce que disoit le Sauveur : Faites ce rjuils disent; suivez ce qui a passé en dogme constant : mais ne faites pas ce qu'ils font. Ne sacrifiez pas le juste à la passion et à l'intérêt de vos docteurs corrompus. L'autorité naissante de l'Eglise chrétienne suffît pour vous en empêcher. La synagogue elle-même n'a pas encore pris parti en corps, puisqu'elle écoute tous les jours les apôtres de Jésus-Christ, et demeure comme en attente : Dieu le permettant ainsi, pour ne laisser pas tomber tout à coup dans la synagogue le titre d'Eglise, et pour donner le loisir à l'Eglise chrétienne de se former peu à peu. La synagogue s'aveugle à mesure que la lumière croit : les enfans de Dieu se séparent. La lumière est-elle venue à son plein, par la destruction du saint lieu, par l'extermination de l'ancien peuple, et l'entrée des gentils en foule, avec un manifeste accomplissement des anciens oracles : la synagogue a perdu toute son autorité, et n'est plus qu'un peuple manifestement réprouvé. C'est ce qui devoit arriver selon les conseils de Dieu, dans cet entre-temps qui se de>oit écouler entre
Ifaith. xxn. 4'.
la naissance de Jésus-Christ et la réprobation déclarée du peuple juif.
Mais cette diminution et cette déchéance d'autorité ne doit jamais arriver à l'Eglise chrétienne. On dit donc absolument à ses enfans : Vos pasteurs et vos docteurs sont assis, non plus sur la chaire de Moïse, qui devoit tomber; mais sur la chaire de Jésus-Christ, qui est immobile. Faites donc en tout et partout ce qu'ils vous enseignent. Mais prenez garde seulement, s'ils sont mauvais, de séparer les exemples des particuliers, des préceptes et enseignemens soutenus sur leur ministère.
Admirons donc cette autorité de l'Eglise chrétienne, qui est en vérité le seul soutien des infirmes et des forts. Et admirons aussi comment Dieu a ôté l'autorité à l'Eglise judaïque, plutôt par les choses mêmes, et par la destruction du temple et du peuple, que par aucun décret passé en dogme qui lui ait fait perdre créance.
LVIe JOUR.
Caractère des docteurs juifs, sévères, orgueilleux et hypocrites. Matth. xxni. 4, 5, 6, 7.
Ils lient des fardeaux. Le premier abus, c'est que, pour paroître pieux, ils font les sévères. Ils lient des fardeaux pesons : ils tiennent les âmes captives : car voyez jusqu'à quel point : des fardeaux insupportables ; sur les épaules (1) : bien liés,
(■) Matth. xxm. 4.
sur l'évangile. 297
en sorte qu'ils ne puissent s'en défaire : et tout cela pour les tenir dans leur dépendance, sous prétexte d'exactitude.
C'est aussi un effet delà superstition. La véritable piété, étant fondée sur la confiance en Dieu, dilate le cœur : mais la superstition, qui se veut fonder sur elle-même, met une chose sur une autre, et se charge de fardeaux insupportables.
Mais voici le comble du mal. Ces faux docteurs, quand ils vous ont bien chargés, ne vous aident pas du bout du doigt; impitoyables en toutes manières, et parce qu'ils vous chargent, et parce qu'ils ne songent pas à vous soulager. Voilà leur premier caractère, rigoureux par ostentation , et en même temps durs et impitoyables.
Ils tiennent captives des Jemmelettes chargées de péchés (1), sous prétexte de leur donner des remèdes à leurs péchés, et en effet pour les tenir dans leur dépendance, sous le beau nom de direction.
Mais vous, ô véritables directeurs! si vous êtes obligés d'ordonner des choses fortes, soyez encore plus soigneux à soulager ceux à qui vous les imposez. Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres; et autant que vous pourrez, mettez-les en état d'avoir moins besoin de vous, et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnez.
Ils font tout pour être vus des hommes (2). Yoilà la source de tout le mal. La véritable piété ne songe qu'à contenter Dieu. Ceux-ci n'ont que des vues
(«) //. Tim, in. 6. — [*) Matlh. xxiij. 5.
humaines; et ils sont sévères, afin qu'on les loue : ils veulent conduire, ils veulent diriger, pour se donner un grand crédit; afin qu'on voie qu'ils peuvent beaucoup, qu'ils sont de grands directeurs, et qu'ils ont beaucoup de gens de grande considération à leurs pieds.
Ils aiment les premières places (I). Les voilà peints : non que tous ils aient tous ces défauts; les uns ne se soucient pas tant des premières places; mais ils voudront qu'on les craigne, qu'on les visite, qu'on leur fasse de grandes révérences; sensibles au dernier point, si on leur manque en la moindre chose. Les malheureux, ils ont reçu leur récompense.
Mais ce qu'ils veulent sur toutes choses, c'est qu'on les appelle Rabbim, et qu'on les tienne pour maîtres, qu'on révère leurs décisions comme des oracles, et que tout le monde aille à eux comme à la règle.
Que ceux qui sont en place, où ces devoirs- leur sont rendus naturellement, craignent de s'y plaire. La tentation est délicate : car on passe souvent de la fermeté qu'on doit avoir pour maintenir l'autorité légitime, à une jalousie de grandeur tout humaine et toute mondaine. Le remède est dans les paroles suivantes.
(0 Matth. xxiu. 6. — I») Ibid. 7.
LVIP JOUR.
Jésus-Christ seul Père, seul maître. Mat th. xxni.8, 9, 10,11.
Fous n'avez quun seul maître (,). Ecoutez le maître intérieur : ne faites rien qu'en le consultant : faites tout sous ses yeux. Songez ce que vous feriez si vous aviez à chaque moment à lui rendre compte. Vous prendriez son esprit, comme vos subalternes prennent le vôtre : vous craindriez de vous rien attribuer au-delà des bornes, pour n'être point repris d'un tel supérieur. Or encore que vous n'ayez point à lui rendre compte en présence, à chaque moment, il viendra un jour que tout se verra ensemble : et en attendant, on observe tout ; et celui à qui vous aurez à rendre compte, viendra lorsque vous y penserez le moins (2), pour voir si vous n'avez point insolemment abusé du pouvoir qu'il vous a laissé en son absence.
/ otu étés tous frères (3). Songez-y bien : vous qui êtes supérieur, vous êtes frère. S'il faut donc prendre l'autorité sur votre frère, que ce soit pour l'amour de lui, et non pour l'amour de vous, pour son bien, et non pour vous contenter d'un vain honneur.
7/ ri y a quun Père : il ri y a quun maître (4). Si on vous appelle Père, parce que vous en faites la fonction , elle est déléguée , elle est empruntée.
(') Mattlu xxin. 8. — (0/Su/. xxiv. 45, 5o. — (0 Ibid. xxm. 8. — (4) Ibid. 9, 10.
Revenez au fond : vous vous trouverez frère et disciple. Ayez-en donc l'humilité : apprenez d'un moment à l'autre ce que vous avez à enseigner. Ainsi vous serez un père, vous serez un maître : car saint Paul a bien dit qu'il étoit père, et qu'il engendroit des en/ans 0) ; mais la semence de Dieu, c'est sa parole. Recevez donc continuellement de Dieu. Prêchez-vous? Ecoutez au dedans le maître céleste, et ne prêchez que ce qu'il vous dicte. Conduisezvous? conseillez-vous? consolez-vous? Si vous parlez, que ce soient des discours de Dieu (2).. . Si vous servez quelqu'un en le conduisant, que ce soit par la vertu que Dieu vous fournit1^ sans cesse.
Un seul maître : une seule lumière qui éclaire tout homme venant au monde (4), qui a parlé au dehors, et parle encore tous les jours dans son Evangile : mais qui parle toujours au dedans, dès qu'on lui prête l'oreille. Dans quel silence faut-il être, pour ne perdre pas la moindre de ses paroles?
Le plus grand d'entre vous, c'est votre serviteur^. Il ne dit pas qu'il n'y ait pas d'ordre dans son Eglise, et que personne n'y soit élevé en autorité au-dessus des autres : mais il avertit que l'autorité est une servitude. Je me suis fait serviteur de tous, disoit saint Paul : tout à tous, afin de les sauver tous (6). L'exercice de l'autorité ecclésiastique est une perpétuelle abnégation de soi-même.
F («)'/. Cor. iv. 14, i5. — 00 Gai. iv. 19. — (3) /. Pet. IV. II. — ( 4) Joan. 19. — (5) Matth. xxm. 11. — (6"> /. Cor. îx. 19, 22.
SUR l'évangile. 301
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LVIIP JOUR.
Les Vœ. ou les malheurs prononcés contre les faux docteurs. Matth. xxin. 13, 15, 18.
Ecoutons bien ces Vœ : Malheur à vous (,). Dès qu'on se fait maître pour soi-mime, et pour être honoré , malheur à vous. C'est une malédiction sortie de la bouche de Jésus-Christ : c'est une sentence prononcée, qui sera suivie d'une autre : Allez, maudits.
Comment est-ce que les docteurs ferment le ciel ? En débitant de fausses maximes, et mettant l'erreur en dogme.
Ils ne vouloient point croire en Jésus-Christ, et empêchoient le peuple d'y croire. C'étoit véritablement fermer la porte du ciel, puisque Jésus-Christ est cetle porte.
Un aulre moyen de la fermer, c'est de la faire trop large, pendant que Jésus-Christ la fait étroite. Car dès-là, ce n'est plus la porte que Jésus-Christ a ouverte : c'en est une autre que vous ouvrez de vous-même : et parce qu'elle est plus aisée, vous faites abandonner l'autre qui est la véritable.
Mais ce ne sont pas seulement les docteurs trop relâchés qui ferment la porte : Jésus-Christ attaque encore plus, dans tout ce sermon, ceux qui augmentent les difficultés et les fardeaux. Leur dureté rend la piété sèche et odieuse, et par là elle ferme le ciel.
' tfallh. xxnr. i3.
Ces faux docteurs gâtent tout. Il n'y a rien de meilleur que l'oraison : ils la gâtent, parce que, pour dévorer la substance des veuves, ils font semblant de prier Dieu long-temps pour elles, ou de leur vouloir apprendre à prier long -temps. Mais leur jugement sera d'autant plus grand, que la chose dont ils abusent est plus excellente.
Les maisons dét veuves, foibles par leur sexe, maîtresses de leur conduite, et n'ayant plus de mari qui sauroit bien écarter le directeur intéressé : voilà un vrai butin pour l'hypocrisie.
La plus parfaite action d'un docteur, c'est de faire un prosélyte (,), de convertir les infidèles. Plus ils étoient éloignés, plus il y a de mérite à les ramener. Ils gâtent cela : ils le font doublement damner. Car ils l'attirent, et puis ils l'abandonnent : ils le gagnent, et puis ils le scandalisent : et ne lui font que trop sentir qu'ils n'ont travaillé à le convertir, que pour s'en faire une matière d'un -vain triomphe. Ces malheureux prosélytes se rebutent de la piété, et peut-être de la foi : et ils se damnent doublement, parce qu'ils deviennent déserteurs de la religion, et que, sachant la volonté du maître, ils sont beaucoup plus punis. 11 valoit mieux les laisser dans leur ignorance, que de manquer à ce qu'il leur faut, pour profiter de la doctrine de la foi. Ne croyez donc pas avoir tout fait, quand vous les avez convertis; c'est ici le commencement de vos soins. Autrement vous ne serez, comme vous appellent les hérétiques par mépris, qu'un malheureux convertisseur.
(•) Matth. xxni. i5.
sur l'évanCxILe. 303
Ne dites pas d'un pécheur : Il a commencé : il a fait sa confession générale; qu'il aille maintenant tout seul. Vous ne songez pas que le grand coup est de persévérer. Prenez garde que vous ne vouliez que la gloire de convertir, et non pas le soin de conserver.
Le faux zèle est bien marqué dans ces paroles : Vous courez la mer et la terre, pour faire un seul prosélyte (l). Qu'il est zélé! Tant de peine pour un seul homme! faux zèle, puisqu'il ne sert qu'à la vanité : il se repaît de la gloire d'avoir fait un prosélyte. Plus la chose est sainte, plus il est détestable de la gâter. J'ai fait cette religieuse, j'ai attiré cet homme à l'ordre : achevez donc; cultivez cette jeune plante; ne la déracinez pas par les scandales que vous lui donnez; qu'elle ne trouve pas la mort où elle a cherché la vie : en un mot, ne la damnez pas davantage par le mauvais exemple. Le mauvais exemple du monde lui auroit été moins nuisible : le mauvais exemple des serviteurs et des servantes de Dieu, la perd sans ressource.
Dieu dissipe les os de ceux qui plaisent aux hommes : ils sont remplis de confusion , parce que le Seigneur les méprise % comme des hommes vains, qui préfèrent l'apparence au solide et au vrai.
1 xT<itih. xxiu. i5. — W Ps- lu. fi.
LIXe JOUR.
Docteurs juifs, conducteurs aveugles et insensés. Ibid. 16 et suiv.
Jusqu'ici il ne les a appelés qu1 'hypocrites : parce qu'ils mettoient la piété dans l'extérieur seulement. Voici une autre qualité qu'il leur donne : conducteurs aveugles : Et encore : insensés et aveugles (1).
Marquez la liaison de ces deux paroles : conducteurs, et aveugles : guides aveugles, et insensés : Hélas ! en quels abîmes tomberez-vous, et ferez-vous tomber les autres? Car tous deux tombent dans l'abîme, et l'aveugle qui mène, et celui qui suit.
L'aveuglement qu'il reprend ici est, lorsque l'intérêt fait oublier les maximes les plus claires, et les plus certaines.
Il est bien manifeste, que le temple et l'autel qui sanctifient les présens (9), sont de plus grande dignité que le don qu'on met dessus pour les sanctifier. Et cependant ces guides aveugles étoient assez insensés pour dire que le serment qu'on faisoit par le don, et par l'or qu'on avoit consacré dans le temple et sur l'autel, étoit plus inviolable que celui qu'on faisoit par le temple et par l'autel même. Pourquoi? parce qu'ils vouloient qu'on multipliât les dons et l'or dont ils profitoient : et c'est pourquoi ils en relevoient le prix, et ils poussoient leur
W Matlh. xxiii. 16 et suiv. — (*) Ibid. 18, 19.
aveuglement, jusqu'à préférer le présent au temple et à l'autel, où on le consacroit.
Lorsqu'il dit que le temple et l'autel sanctifient le don, il parle pour l'ancienne loi, où en effet tous les dons et toutes les victimes, qui n'étoient que choses terrestres, étoient bien au-dessus du temple et de l'autel, qui étoient le manifeste symbole de la présence de Dieu. Mais dans la nouvelle alliance, il y a un don qui sanctifie le temple et l'autel. Ce don, c'est l'eucharistie, qui n'est rien de moins, que Jésus-Christ et le Saint des saints : et ce don est en même temps un temple. Détruisez ce temple, dit-il : et il parloit du temple de son corps... ri), où la divinité habitoit corporellemeni^K Il est donc le temple, et plus que le temple : Celuici est plus grand que le temple même o;.
Il est l'autel, en qui et par qui nous offrons des victimes spirituelles, agréables par Jésus-Christ, comme dit saint Pierre (4).
Ceux qui estiment le don plus que le temple et plus que l'autel, sont encore ceux qui, donnant quelque chose à Dieu, le font valoir en eux-mêmes; au lieu de songer qu'on ne peut rien donner à Dieu, qui ne soit beaucoup au-dessous de la majesté de son temple, et de la sainteté de son autel.
Comme il élève l'esprit! du don, à l'autel et au temple : du temple, au ciel dont il est l'image : du ciel, à Dieu qui y est assis, qui y règne, qui y tient l'empire de tout l'univers.
Apportez votre don : apportez -vous vous-même
(») Joan. ii. 19, ai.— (») Cohss. h. 9. — [0 Malth. xn. 6. — t /. Pet. 11. 5.
Bossu ET. IX. 20
à l'autel; et ne faites cas de vous-même qu'à cause que vous êtes consacré à Dieu. Tirez de là tout votre prix : attendez de là tout ce que vous espérez de sainteté.
0 le grand don que vous avez à offrir à Dieu ! son corps et son sang que tous les jours vous pouvez offrir à Dieu en sacrilice : don qui sanctifie l'autel et le temple, et ceux qui s'offrent dans le temple.
LXe JOUR.
Guides aveugles attachés aux petites choses, et méprisaut les grandes. Ibid. 23 et 24.
Par quelle erreur de l'esprit humain arrive-t-il qu'on observe la loi en partie, et qu'on ne l'observe pas tout entière; qu'on en observe les petites choses, comme de payer la dîme des plus vils, herbages, et qu'on omet les plus grandes, la justice, la miséricorde, la bonne foi (l)? Il y a là une ostentation et un air d'exactitude qui s'étend jusqu'aux moindres observances. Mais il faut encore remarquer ici quelque chose de plus intime. On observe volontiers dans la loi ce qui ne coûte rien à la nature; où les passions ne souffrent point de violence. On le sacrifie aisément à Dieu : on ne veut pas avoir à se reprocher à soi-même qu'on est sans loi, qu'on est un impie : on s'acquitte par de petites choses, et on se flatte d'avoir satisfait. Mais la lumière éternelle vous foudroie : H fallait s'attachera ces grandes
(') Matth. xxni. a3.
choses, mais sans omettre les moindres (,). Il ne faut pas s'y attacher comme aux principales, ni les mépriser non plus à cause qu'elles sont petites.
Voyez ce que Jésus estime, Injustice, la miséricorde, la bonne foi.
Guides aveugles, qui coulez le moucheron, et qui avalez un chameau ('2). Que le monde est plein de ces fausses piétés ! Ils ne voudroient pas qu'il manquât un Ave, Maria, à leur chapelet. Mais les rapines, mais les médisances, mais les jalousies, ils les avalent comme de l'eau : scrupuleux dans les petites obligations; larges sans mesure dans les autres.
C'est encore la même chose, que ce qui est dit au f 5. Ils étendent des parchemins, où ils é envoient des sentences de la loi de Dieu®\ conformément au précepte du Deutéronome 4). Soit que ce fût une espèce d'allégorie, ou une obligation effective, ilsvouloient bien avoir ces sentences roulantes et mouvantes devant les yeux : mais ils ne se soucioient pas d'en avoir l'amour dans le cœur. Il étoit commandé aux Israélites, pour se distinguer des autres peuples, d'avoir des franges au bord de leurs robes, qu'ils nouoient avec des rubans violets (5). Ce qui leur étoit un signal, qu'ils dévoient être attentifs â la loi de Dieu, et ne laisser pas errer leurs yeux et leurs pensées dans les choses qu'elle défendoit. Les pharisiens se faisoient de grandes franges, ou dilataient ces bords de leur robes, comme gens bien attentifs à la loi de Dieu, qui dilataient ce qui étoit destiné à en rappeler la mémoire. C'est tout
' M.ti/i. xxiit. 23. — («) lbid. 23, x'|. — '') Ibid. 5. — (4) Datl. vi. tf. — ,5) lYum w. 38. Dent. xxn. \i.
ce que Dieu en aura : une vaine parade, une ostentation, une exactitude apparente aux petits préceptes aisés, un mépris manifeste des grands, et un cœur livré aux rapines et à l'avarice.
Prenez garde dans les religions : un voile; l'habit de l'ordre ; les jeûnes de règle. Mais que veut dire ce voile? Pourquoi est-il mis sur la tête, comme l'enseigne de la pudeur et de la retraite? C'est à quoi il falloit penser, et ne mépriser pas les petites choses, qui sont en effet la couverture et la défense des grandes : mais aussi ne se pas imaginer que Dieu se paie de cette écorce et de ces grimaces.