LXI JOUR
Suite. Sépulcres blanchis, lbid, 26 et 27.
Afeugle pharisien, continue notre Seigneur (,), qui nettoies le dehors d'une coupe, et laisses dans la saleté le dedans où l'on boit. Nettoie le dedans, afin que le dehors soit pur : car la pureté vient du dedans, et se doit répandre de là sur le dehors. Autrement, malgré ton hypocrisie, l'infection du dedans se produira par quelque endroit : ta vie se démentira; ton ambition cachée sera découverte; tu paroi tras de couleurs et de figures différentes; et avec l'infamie de ton ambition, celle de ton hypocrisie attirera la haine du genre humain.
Quelle affreuse idée d'un hypocrite! C'est un vieux sépulcre : tout s'y démentoit : on l'a reblanchi,
(0 Mallh. xxiii . a5, aG.
sur l'évangile. 309
et if paraît beau au dehors : il peut môme paroilre magnifique. Mais qu'y a-t-il au dedans? Infection, pourriture, des ossemens de morts (1), dont l'attouchement étoit une impureté selon la loi. Tel est un hypocrite : il a la mort dans le sein : que sera-ce, et où se cachera- t-il, lorsque Dieu révélera le secret des cœurs, et qu'on verra ces choses honteuses qui se passoient dans le secret, et qu'on a honte même de prononcer '2)?
LXIIe JOUR.
Docteurs juifs persécuteurs des prophètes : Leur punition lbid. 29— 36.
Voici le comble de l'hypocrisie : des actions de piété pour donner couleur au crime; comme de bâtir les sépulcres des prophètes. Qu'il est aisé de les honorer après leur mort, pour acquérir la liberté de les persécuter vivans! Ils ne vous disent plus mot, et vous pouvez les honorer sans qu'il en coûte à vos passions. On fait aisément les actes de piété qui ne leur font point de peine. On parera un autel; on y placera les reliques; tout y sera propre et orné; on bâtira des églises et des monastères : les actions de piété éclatantes, loin de rebuter, on s'en fait honneur. Venons à la pratique de la piété, et à la mortification des sens : on n'y veut pas entendre.
Les Juifs étoient prêts à faire mourir le prophète
('! Mallh. xxiii. 37. — {*) Ephes v. 12.
par excellence et ses apôlres; et ils disoient : Si nous eussions été du temps de nos pères, nous n eussions pas persécuté les prophètes. Vous êtes leurs vrais enfans (l), puisque vous voulez faire comme eux; et vous voulez avoir tout ensemble, et la gloire de détester le crime, et le plaisir de vous satisfaire en le commettant. Mais vous ne tromperez pas Dieu. Au lieu de recevoir les vaines excuses que vous semblez vouloir faire aux prophètes, il vous punira de tous les crimes que vous aurez imités, à commencer par celui de Caïn, dont vous avez imité la jalousie sanguinaire (2). Le moyen de désavouer vos pères, est de cesser de les imiter. Que si vous les imitez, les tombeaux que vous érigez aux prophètes serviront plutôt de monument pour conserver la mémoire des crimes de vos ancêtres, que de moyen de les éviter. C'est pourquoi il y a dans saint Luc(5) : En bâtissant leurs sépulcres, pendant que dans votre cœur vous désirez d'en faire autant aux prophètes que vous avez parmi vous, vous montrez bien que cet extérieur de piété ne tend qu'à couvrir vos noirs desseins, et à les exécuter plus sûrement en les
cachant.
Remplissez la mesure de vos pères : et que tout le sans; juste vienne sur vous depuis Jbelw. On mérite le supplice de ceux qu'on imite : Diou n'impute pas seulement le péché des pères aux enfans; mais encore celui de Caïn, quand on en suit la trace : et il y aura parmi les médians qui se seront imités les uns les autres une société de supplices,
[})Malth. xxm. 3o , 3i. — M Ibld. 35. — (0 Luc. il. 48- — (4) Matih. xxm. 35.
comme parmi les bons qui auront vécu en unité d'esprit, une société de récompenses.
Il prédit un supplice affreux aux Juifs : et en effet le monde n'en avoit jamais eu de semblable.
Tout viendra fondre sur cette génération'^ : le temps approchoit, et ceux qui étoient vivans le pouvoienl voir.
Appliquons-nous à nous-mêmes ce que nous venons de voir. Chacun persécute le juste, lorsqu'on le traverse, lorsqu'on en médit, lorsqu'on le tourmente en cent façons. Et on dit en lisant la Vie des Saints, où l'on voit la persécution des justes : Je ne ierois pas comme cela; et on le fait, et on ne s'en aperçoit pas : et on attire sur soi la peine de ceux qui ont persécuté les gens de bien.
Tout est écrit (levant moi ; je ne ni en tairai pas; je vous rendrai la juste punition de vos péchés : je mettrai dans votre sein vos péchés, et ensemble les péchés de vos pères, et je mettrai dans leur sein à plein f mesure leur ancien ouci'ge (2).
LXIIF JOUR.
Lamentations, pleurs de Jésus sur Jérusalem, lbid. 37, 39.
7ÂMU&JLKM, Jérusale/n, qui tues les prophètes, et qui lapides ccill (pu ont été envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enjans, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne tas pas voulu? Comme il a pleuré
' IMallh. xx ri i. 36. — fi . i.\v. 0, 7.
Jérusalem ! Avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfans qui vouloient périr! Une poule, c'est la plus tendre de toutes les mères. Elle voudroit reprendre ses petits, non pas sous ses ailes, mais dans son sein, s'il se pouvoit : digne d'être le symbole de la miséricorde divine.
Je trouve trois lamentations dans notre Sauveur, dont celles de Jérémie n'égaleront jamais la tendresse. A son entrée : Ah ! si tu savois au moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui peut t' apporter la paix (1)! Ici : Jérusalem, Jérusalem! etc. (2) Allant au Calvaire : Filles de Jérusalem, pleurez sur vous-mêmes.... Heureuses les stériles ; heureuses les entrailles qui n'ont point porté d' enfans, et les mamelles qui n'en ont point allaité ^\ 0 malheureuse Jérusalem ! 0 âmes appelées et rebelles ! que vous avez été amèrement pleurées! Revenez donc aux cris empressés de cette mère charitable : ses ailes vous sont encore ouvertes. Ah! pourquoi voulez-vous périr, maison d Israël (4)?
Vous ne me verrez point, jusqu'à ce que vous disiez : Bienheureux celui qui vient au nom du Seigneur (5).
Ces dernières paroles depuis ces mots : Jéruscdem, Jérusalem , ont déjà été dites avant l'entrée du Sauveur((i) : et alors il vouloit dire qu'on ne Se reverroit plus jusqu'au jour de cette entrée. Ici l'entrée étoit faite; et il veut dire qu'il s'en alloit jusqu'au dernier jugement, qui n'arriveroit pas que les Juifs
(0 Luc. xix. 42. — (2) Mallh. xxiii. 07. — 00 Luc. xxm. 28 , 29. — (4) Ezech. xviii. 3i. — (5) Matth. xxm. 39. — (6) Luc. xm. 34, 35
slb l'évangile. 313
ne fussent retournés à lui , et ne le reconnussent pour le Christ.
Le Sauveur a achevé ce qu'il vouloit. 11 a établi l'autorité de la chaire de Moïse; il a fait voir les abus ; il a expliqué le châtiment ; il n'a pas tenu à sa bonté qu'ils ne l'aient écouté : et ils ont voulu périr. 0 quel regret pour ces malheureux! ô quelle augmentation de leur supplice !
Apprenons à louer la miséricorde divine dans les jugemens les plus rigoureux ; car ils ont toujours été précédés par les plus grandes miséricordes.
Combien de fois ai-je voulu! Ce n'est pas pour une fois que vous m'avez appelé, ô la plus tendre de toutes les mères ! et je n'ai pas écouté votre voix.
LXIVC JOUR.
Vices des docteurs de la loi; ostentation; superstition; corruption; erreurs marquées par saint Marc et par saint Luc.
Voyez en saint Marc et en saint Luc, la substance de tout ce discours de notre Seigneur (l). Ils remarquent tous deux principalement l'affectation des premières places, et cet artifice de piller les veuves sous prétexte d'une longue oraison, comme les choses les plus odieuses, comme les plus ordinaires dans la conduite des pharisiens, dont aussi il se faut le plus donner de garde. Dieu nous en fasse la grâce.
(') Marc. xn. 38, 3g. 4o. Luc. xx. 46, 4/-
Tout ce que Jésus-Christ blâme se réduit à ostentation, superstition, hypocrisie, rapine, avarice, corruption, en un mot, jusqu'à altérer la saine doctrine, en préférant le don du temple et de l'autel, au temple et à l'autel même.
Mais comment donc vérifier ici ce qu'il a dit : Faites ce qu'ils vous diront? Car ils leur disoient cela qui étoit mauvais : et ils avoient encore beaucoup de fausses traditions, que le Fils de Dieu reprend ailleurs. Tous ces dogmes particuliers n' avoient pas encore passé en décret public, en dogmes de la synagogue. Jésus-Christ est venu dans le moment que tout ailoit se corrompre. Mais il étoit vrai jusqu'alors, que la chaire n'étoit pas encore infectée, ni livrée à l'erreur, quoiqu'elle fût sur le penchant. Qui nous dira s'il n'en arrivera peut-être pas à peu près autant à la fin des siècles? Qui sait où Dieu permettra que la séduction aille dans les docteurs particuliers? Mais avant que ces mauvais dogmes aient passé en décret public, le second avènement se fera. Prenons garde cependant à ce levain des pharisiens, et ne le faisons pas régner parmi nous.
0 combien disent dans leur cœur : le temple n'est rien; l'autel n'est rien : le don, c'est à quoi il faut prendre garde, et non-seulement ne le retirer jamais, mais l'augmenter, comme ce qu'il y a de plus précieux dans la religion.
Prenons un esprit de désintéressement, pour éviter ce levain des pharisiens.
Prenons garde, tout ce que nous sommes de supérieurs, de ne nous réjouir pas de la prélature,
sur l'évangile. 315
mais de craindre d'imiter les pharisiens dans ce point, que saint Marc et saint Luc ont observé comme le plus remarquable.
Nous porterons la peine de tout le sang juste répandu, de tous les canons méprisés, de tous les abus autorisés par notre exemple : et tout sera imputé à notre ordre depuis le premier relâchement.
La prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé. Et on peut dire, que Dieu a puni sur nos pères, et qu'il continue de punir sur nous, tous les relâchemens des siècles passés, à commencer par les premiers temps où l'on a commencé à laisser prévaloir les mauvaises coutumes contre la règle. Nous devons craindre que la main de Dieu ne soit sur nous, et que la révolte ne dure jusqu'à ce que, profitant du châtiment, nous ayons entièrement banni du milieu de nous tout ce levain pharisaïque; cet esprit de domination, d'intérêt, d'ostentation; cet esprit qui fait servir la domination au gain et à l'intérêt, soit que ce soit celui de l'ambition, soit que ce soit celui de l'argent
Pour mieux entendre notre devoir et notre péril, considérons le même sermon de notre Seigneur, déjà fait dans saint Luc une autre fois et avant son i entrée.
LXYC JOUR.
Les Vœ, ou les malheurs prononcés par notre Seigneur contre les docteurs delà loi. En saint Luc. xi. 37, 38 et suiv.
L'occasion de ce discours fut l'orgueil de ce pharisien, qui blâmoit le Sauveur en son cœur, parce qu'il ne s'étoàpas lavé avant le repas. Il coihmence, à cette occasion, à leur reprocher qu'ils lavoient le dehors, et négligeaient le dedans (,).
La comparaison du sépulcre est tournée ici au f M d'une manière différente de saint Matthieu. Car au lieu que dans saint Matthieu Jésus-Christ propose des sépulcres reblanchis, ici on parle de sépulcres cachés, lorsque les hommes marchent dessus sans le savoir (2) : ce qui fait voir des hypocrites tout-à-fait cachés, avec qui on converse sans les connoître pour ce qu'ils sont, tant leur malice est profonde. Mais tout cela se révélera au grand jour : et plus leur désordre étoit caché, plus leur honte, qui paroitra tout d'un coup, sera éclatante. i Un docteur de la loi interrompit cette pressante invective contre les pharisiens , et présuma assez de lui-même pour croire que le Sauveur se tairoit, quand il lui auroit témoigné la part qu'il prenoit à son discours : Maître, lui dit-il (3), vous nous faites injure à nous-mêmes. Son orgueil lui
(«) Luc. xi. 37, 38, J9. — (0 Malth. xxiu, 27. Luc. xi. 44- — (3) lbid. 45.
attira ces justes reproches : Malheur à vous aussi, docteurs de la loi (l)! et le reste.
Ce qui est dît dans saint Matthieu, je vous envoie des propliètes ('2), est expliqué en saint Luc : La sagesse de Dieu a dit ;3) : pour montrer que le Sauveur est la sagesse de Dieu.
Vous avez pris la clef de la science (4;. On distingue la clef de la science d'avec celle de l'autorité. Les docteurs vouloient s'approprier la clef de la science : que n'ouvroient-ils donc au peuple? Mais ils se trompoient eux-mêmes, et trompoient les autres; et non contens de se taire, ce qui suffiroit pour leur perte, ils étoient les premiers à autoriser les fausses doctrines.
Dès lors les pharisiens et les docteurs de la loi commencèrent à le presser et à l'accabler de questions, en lui dressant aes pièges, pour exciter contre lui la Jiaine du peuple (5). Ils sont pris dans les pièges qu'ils tendoient au Sauveur, et ils croient n'en pouvoir sortir qu'en le perdant. Ainsi périt le juste pour avoir fait son devoir à reprendre les orgueilleux et les hypocrites.
LXVT JOUR.
Quel est le vrai prix de l'argent. Veuve donnant de son indigence. — Marc. xn. 41 — 44. Luc. xxi. 1 — 4.
Jésus-Christ venoit de parler des pharisiens, et de leur artifice à tirer l'argent des veuves : il va
l«) Luc. xi. '((.:. — ■) Muim. xxiii. 34. —(.3) Luc. xi. .'»g. — W *&"*• 5a. — Ç) fJt'd. 53, 54.
montrer ce qu'il faut estimer dans l'argent, et quel en est le vrai prix.
Jésus s'assit, et regarde ceux qui mettaient dans le tronc ou dans le trésor : Une pauvre veuve donna deux petites pièces d'un liard : Elle a plus donné que tous (1). Que l'homme est riche! Son argent vaut tout ce qu'il veut : sa volonté y donne le prix. Un liard vaut mieux que les plus riches présens. Manquez-vous d'argent? un verre d'eau froide vous sera compté ; et on ne veut pas même vous donner la peine de la chauffer. N'avez-vous pas un verre d'eau à donner? un désir, un soupir, un mot de douceur, un témoignage de compassion : si tout cela est sincère, il vaut la vie éternelle! 0 que l'homme est riche, et quels trésors il a en main!
Heureux les chrétiens d'avoir un maître qui sait si bien faire valoir les bonnes intentions de ses serviteurs ! Aussitôt qu'il voit cette veuve qui n'a donné que deux doubles, ravi de sa libéralité, il convoque ses disciples, comme à un grand et magnifique spectacle.
Elle a donné plus que tous les autres, quoique tous les autres eussent donné largement : Mais les autres ont donné le surperjlu, et le reste de leur abondance, sans s'apercevoir d'aucune diminution; au lieu que celle-ci a donné tout ce quelle avait, et tout son vivre m : s' abandonnant avec foi à la divine providence.
Voilà les aumônes que Jésus-Christ loue : celles où on prend sur soi : car de telics aumônes sont les seules qui méritent le nom de sacrifice.
i«) Marc. xn. 4">, 44- £«c- xxl- ' ■> 2,3.— {■>) Marc. IbiJ. Luc. xxi. 4.
sur l'évangile. 319
LXYIP JOUR.
Ruine de Jérusalem, et du temple. Matth. xxrv. 1 — 32. —Marc. xiii. 1 — 28. Luc. xxi. 5 — 2!).
Ce que Jésus-Christ avoit prédit de la ruine de Jérusalem, est ici plus particulièrement expliqué, et Jésus-Christ y déclare ce qu'il n'avoit pas encore dit : que le temple ne seroit pas excepté d'un malheur si prochain, et périroit comme le reste. Il ne vouloit pas laisser ignorer à ses disciples un événement si important; et il choisit pour s'en expliquer les jours prochains de sa mort, dont il devoit être la punition.
Maître, voyez que/les pierres, et cjuelle structure (I)! C'est ainsi que parlent les disciples en montrant le temple au Fils de Dieu : ces deux paroles en font la peinture : Quelles pierres, de quelle beauté, de quelle énorme grandeur! Quelle stmeture, quelle solidité, quelle ordonnance, quelle correspondance de toutes ses parties! Saint Luc ajoute la richesse des dons, dont le temple étoit rempli -\ 11 n'y avoit donc rien de plus solide, ni de plus riche : et néanmoins il périra : tant de richesses, une si belle structure, tout sera réduit en cendres.
/ oyez-vous tous ces grands bdtimens? En vert/r, je vous le dis : il r'jt demeurera pas pierre sur pierre P). Enorgueillissez-vous de vos édifices, ô mortels : dites que vous avez fait un immortel ouvrage,
(0 Marc. xni. i. — (») Luc. xxi. 5. — [*) Marc. xm. 2.
et que votre nom ne périra jamais. Ce grand politique Hérode croyoit s'être immortalisé, en refaisant tout à neuf un si admirable édifice, avec une magnificence qui ne cédoit en rien, pour la beauté de l'ouvrage, à celle de Salomon. Si quelque chose devoitêtre immortelle, c'étoit un temple si auguste, si saint, si célèbre : tout sembloit le préserver des injures du temps; sa structure, sa solidité. On épargne, même dans les villes prises, ces beaux monumens, comme des ornemens, non des villes, ni des royaumes, mais du monde. Mais sa sentence est prononcée : il faut qu'il tombe. En effet, Tite avoit défendu surtout qu'on ne touchât point à ce temple : mais un soldat animé par un instinct céleste, comme Josèphe, historien juif, qui étoit présent à ce siège et qui a tout vu, le témoigne, y mit le feu; et on ne le put éteindre (l). Les Juifs avoient voulu le rebâtir sous Julien l'Apostat : le feu consuma les ouvriers qui y travailloient (2). Il falloit que tout fût détruit et à jamais ; car Jésus-Christ l'avoit dit. Dieu vouloit punir les Juifs, et en même temps, par un excès de miséricorde, leur montrer qu'ils dévoient chercher dans l'Eglise un autre temple, un autre autel, et un sacrifice plus digne de lui. Ainsi les justices de Dieu sont toujours accompagnées de miséricorde; et il instruit les hommes en les punissant. Il instruit les Juifs en deux manières : il leur fait sentir leur crime en frappant jusqu'à sa maison : en la détruisant, il les détache des ombres de la loi, et les attache à la vérité.
(«) Joseph, lib. de Bell. Jiul. c. 16. — W A mm. Marcell lib. xxm. init.
SUR l'évangile. 321
Le temple avoit accompli, pour ainsi parler, tout ce à quoi il étoit destiné. Le Christ y avoit paru, selon les oracles d'Aggée et de Malachie (,). Qu'il périsse donc, il est temps : quelque saint que soit celui-ci par tant de merveilles, et par le sacrifice qu'Abraham y voulut faire d'ïsaac son fils, il faut qu'il cède aux temples, où l'on offrira, selon le même Malachie (2), un plus excellent sacrifice, depuis le soleil levant jusques au couchante
LXVIIIC JOUR.
La ruine de Jérusalem, et celle du monde : pourquoi prédites ensemble? lbid.
Dites-nous quand arriveront ces choses, et quel est le signe de votre avènement et de la fin des siècles (3). C'est la demande que firent à Jésus ses principaux apôtres, Pierre, Jacques, Jean et André, pendant qu'il étoit assis sur la montagne des Olives w.
Remarquez que dans leur demande, ils confondoient tout ensemble la ruine de Jérusalem, et celle de tout l'univers à la fin des siècles. C'est ce qui donne lieu à Jésus-Christ de leur parler ensemble de l'une et de l'autre.
On demandera pourquoi il n'a pas voulu distinguer des choses si éloignées. C'est, premièrement,
(0 Agg. h. 8, io. Malach. m. !. — » Malach. i. 1 1. — (»J Matth. xxiv. 3. Marc. XIÎI. f\. T.uc. \\\. 7. — (A MalOi et Marc. ibid.
Bossuet. n. 21
par la liaison qu'il y ayçit entre elles ; l'une étant figure de l'autre ;Ja ruine de Jérusalem, figure de celle du monde, et de la dernière désolation des ennemis de Dieu. Secondement, parce qu'en effet plusieurs choses dévoient être communes à tous les deux événemens. Troisièmement, parce que, lorsque Dieu découvre les secrets de l'avenir, il le fait toujours avec quelque obscurité ; parce qu'il s'en réserve le secret ; parce qu'il ne veut pas contenter la curiosité, mais édifier la foi ; parce qu'il veut que les hommes soient toujours surpris par quelque en-, droit. C'est pourquoi en les avertissant, pour les obliger à prendre des précautions, et encore pour leur faire voir que l'événement qu'il leur prédit est un ouvrage de sa main, préparé depuis long-temps, il ne laisse pas de réserver toujours quelque chose qui surprenne, et qui inspire une nouvelle terreur lorsque le mal arrive.
Voilà pourquoi la prédiction de la ruine de Jérusalem est en quelque sorte confondue avec celle du monde. Apprenez, ô hommes! par l'obscurité que Jésus-Christ même veut laisser dans sa prophétie, apprenez à modérer votre curiosité, à ne vouloir pas plus savoir qu'on ne vous dit, à ne vous avancer pas au-delà des bornes, et à entrer avec tremblement dans les secrets divins.
Quoique Jésus-Christ confonde ces deux événemens, il ne laisse pas dans la suite, comme nous verrons, de donner des caractères pour les distinguer.
Voilà de grandes choses, mais encore en confusion.
sur l'évangile. 323
Considérons-les en particulier, et tâchons de tirer de chacune toute l'instruction que Jésus-Christ a voulu nous y donner.
LXIXe JOUR.
Les marques particulières de la ruine de Jérusalem, et de la fin du monde, lbid.
Selon ce que nous venons de dire, il faut qu'il y ail dans ces deux événemens, dans le dernier jour de Jérusalem, et dans le dernier jour du monde, quelque chose qui soit propre à chacun, et quelque chose qui soit commun à l'un et à l'autre.
Ce qui est prupre à la désolation de Jérusalem, c'est qu'elle sera investie d'une armée : c'est que l'abomination de la désolation sera dans le lieu saint. C'est qu'alors on pourra encore prendre la fuite, et se sauver des maux qui menaceront Jérusalem : c'est que cette ville sera réduite à une famine prodigieuse, qui fait dire à notre Sauveur : Malheur aux mères : malheur a celles qui sont grosses : mallicur a celles qui nourrissent des enfans^ '. C'est que la colère de Dieu sera terrible sur ce peuple particulier, c'est-à-dire, sur le peuple juif; en sorte qu'il n'y aura jamais eu de désastre pareil au sien. C'est que ce peuple périra par l'épée, sera traîné en captivité par toutes les nations, et Jérusalem foulée aux pieds par les gentils. C'est que la ville et le temple seront détruits, et qu'il n'y restera pas pierre sur
(») Luc. xxi. Mutth. xmv. Marc, xm.
pierre, comme nous avons déjà vu. C'est que cette génération, celle où l'on étoit, ne passera point, que ces choses-ci ne soient accomplies, et que ceux qui vivent les verront (I).
Ce qui sera particulier au dernier jour de l'univers, c'est que le soleil sera obscurci, la lune sans lumière, les étoiles sans consistance, tout l'univers dérangé ; que le signe du Fils de l'homme paroîtra; qu'il viendra en sa majesté ; que ses anges rassembleront ses élus des quatre coins de la terre, et le reste qui est exprimé dans l'Evangile (2); que le jour et l'heure en sont inconnus; et que tout le monde y sera surpris (3).
De là résulte la grande différence entre ces deux événemens, que Jésus-Christ veut qu'on observe. Pour ce qui regarde Jérusalem, il donne une marque certaine. Quand vous verrez Jérusalem investie (4) : et ce qui est, comme nous verrons, la même chose : Quand vous verrez ï abomination de la désolation dans le lieu saint, oà elle ne doit pas être : sachez que sa perte est prochaine (5), et sauvez-vous. On pouvoit donc se sauver de ce triste événement. Mais pour l'autre, qui regarde la fin du monde, comme ce sera, non pas, ainsi que dans la chute de Jérusalem, un mal particulier, mais un renversement universel et inévitable, il ne dit pas qu'on s'en sauve, mais qu'on s'y prépare. Ce qui sera commun à l'un et à l'autre jour, sera l'esprit de séduction, et les faux prophètes, la persécution du peuple de Dieu j
(') Luc. xxi. Matth. xxiv. Marc. an. — » lbid. — 00 Mallh. xxiv . 27, 36, 37. — (4) Luc. xxi. 20. — (5) Matth. xxiv. 1 5. Marc. xm. 14. Luc. ibid.
sur l'évangile. 325
les guerres par tout l'univers, et une commotion universelle dans les empires, avec une attente terrible de ce qui devra arriver (,).
Considérons toutes ces choses dans un esprit d'humiliation et d'étonnement. 0 Dieu, que votre main est redoutable ! Par combien de terribles effets déployez-vous votre j ustice contre les hommes ! Quelles misères précédent la dernière et inexplicable misère de la damnation éternelle! Qui ne vous craindwit, o Seigneur! qui ne glorifiera votre nom ! O Seigneur tout-puissant, vos œuvres sont grandes et merveilleuses! vos voies sont justes et véritables, 6 Roi des siècles, vous seul êtes saint, et toutes les nations vous adoreront ('2)! Tout genou se courbera devant vous (5) ; les uns en éprouvant vos miséricordes; les autres se sentant soumis à votre implacable et inévitable justice.
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LXXe JOUR.
Les marques de distinction de ces deux événemens expliqués encore plus en détail en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc. Ibid.
En continuant la même lecture, nous avons à considérer les marques de distinction des deux événemens, qui nous sont donnés dans l'Evangile. La distinction paroît assez clairement dans saint Luc. Ce qui regarde en particulier Jérusalem, commence
(•) Mallh. xxiv. 4. Marc. xiu. 5. Luc. xxi. 8 et seq. — (a) Apoc. xv. 3,4. - O/5. xlv. 24.
au chapitre xxi, f 20, et se continue jusqu'au ^25; et ce qui regarde le dernier jour de l'univers, commence au f 25, et se termine au y 31. La même chose paroît à peu près dans saint Matthieu, chap. xxiv, f 15, à ces paroles : Lorsque vous verrez l'abomination de la désolation, d'où se continue le récit des maux de Jérusalem jusqu'au f 27, où l'on commence à parler de l'avènement du Fils de l'homme : ce qui se continue principalement depuis le f 29, jusqu'au 34. On voit encore la même chose en saint Marc, chap. xm, depuis le f 14, où F abomination nous est montrée où elle ne doit point être :d'où se continue la ruine de Jérusalem jusqu'au f 24 : et là commence la prédiction de la dernière catastrophe de l'univers jusqu'au f 30.
Il nous sera maintenant assez aisé d'arranger la suite des événemens, premièrement, dans la ruine de Jérusalem, et ensuite dans celle du monde. L'abomination de la désolation dans le lieu saint, selon saint Matthieu, et où elle ne doit pas être, dans saint Marc, est visiblement la même chose, que Jérusalem environnée dune armée, dans saint Luc, comme la seule suite le fera paroître à un lecteur attentif. Mais ce qui ne laisse aucun doute, c'est le rapport de ces mots : Quand vous verrez l'abomination de la désolation dans le lieu saint; avec ceuxci : Quand Jérusalem sera investie d'une armée. U abomination, selon le langage de l'Ecriture, siguilie des idoles. L'abomination de la désolation, ce sont donc des idoles désolantes, tant à cause de l'affliction qu'elles causent par leur seul aspect au
sur l'évangile. 327
peuple de Dieu, qu'à cause de la dernière désolation dont elles leur étoient un présage. Or on sait que les armées romaines portaient dans leurs étendards les idoles de leurs dieux, celles de leurs empereurs, qui étoient du nombre de leurs dieux, et des plus grands; l'aigle romaine, qui était consacrée avec des cérémonies qui la faisoient adorer ellemême. Ainsi investir Jérusalem d'une armée romaine, et en porter les étendards aux environs de cette ville, c'était mettre des idoles dans le lieu saint; aux environs de Jérusalem, qui était appelée la cité sainte ; auprès du temple, qui étoit appelé par excellence le lieu saint; dans la Judée, dont la terre étoit consacrée à Dieu, sanctifiée par tant de miracles, et pour cela appelée la terre sainte. Selon les ordres de L'ion, les idoles n'y dévoient jamais paroitre. Et c'est pourquoi ce que saint Matthieu exprime par ces mots : L'abomination, c'est-à-dire, l'idole, dans le /ira saint : saint Marc l'explique par ceux-ci : Uabomination et l'idole oit elle ne doit pas être : c'est-à-dire, dans un lieu et dans une terre dont la sainteté la devait éternellement bannir de son enceinte : ce que saint Luc a expliqué plus particulièrement, lorsqu'il a marqué une armée autour de Jérusalem; une armée de gentils, puisque c'était par les gentils que Jérusalem devait être foulée uu.\ pieds l}; par conséquent une armée remplie d'idoles, puisque même elle les portait dans ses étendards; et en un mot, une armée romaine. Ainsi le premier présage de la ruine de Jérusalem, i d'être environnée d'idoles. Car auparavant on