LXXXIV6 JOUR
Réflexions sur d'autres circonstances. Ibid.
Si Ton vous dit : Le voici dans le désert : le voici dans les lieux retirés de la maison : ne le croyez pointa. Ceci regarde les derniers temps, lorsque, les Juifs fatigués de tant attendre, et d'avoir si souvent été trompés sur le sujet du Messie, s'en diront les uns aux autres des nouvelles comme en secret : II est venu, mais il se cache ; il est dans ce désert; il est dans les lieux secrets de cette maison : ne cmyez point tout cela. Ce n'est plus le temps qu'il doit venir de cette sorte, d'une maison particulière, d'une ville obscure, d'un désert 5 tantôt caché, tantôt découvert : il paroîtra tout d'un coup avec un éclat surprenant ; et un éclair ne se fait pas voir plus rapidement du levant jusqu'au couchant, et d'un côté du ciel à l'autre, que le Fils de l'homme
(') Gen. xviii. 26, 38 etseq. — W Malth. Ttxiv. u6.
SUR l'évangile. 36^
paraîtra dans toute la terre (1). Voilà la première chose qu'il marque de ce grand événement : une apparition soudaine, et un éclat, qui en un moment se fera sentir d'une extrémité du monde à l'autre. Mais voici la seconde : Ou sera le corps, là s'assembleront les aigles (2). Si les aigles sentent leur proie de si loin, et s'assemblent rapidement de toutes parts autour d'un corps mort, combien plus s'assembleront les élus, où sera le Fils de l'homme?
Le grec porte, au lieu de corps, un corps mort, un cadavre : et le Fils de Dieu se compare à un corps de cette sorte, à cause que les élus seront rassemblés par le mystère de sa mort ; et que c'est par là qu'ils auront part à sa résurrection. Tout cela regarde visiblement l'apparition dernière , et le dernier jour de Jésus-Christ. Et c'est pourquoi il ajoute : Mais aussitôt après V affliction de ces jours-là, de ces jours, où le Fils de l'homme devra paroître si vite, et rassembler autour de lui tous les élus : aussitôt après cette affliction : car il a dit qu'il y en auroit d'étranges vers ces jours-là : le s&leil s'obscurcira: et le reste (5)*
Il ne faut donc pas entendre cette affliction ni ces jours, de l'affliction ou des jours qui seront fâcheux pour les Juifs; mais de l'affliction de tout l'univers, vers le jour où le Fils de Dieu devra paroître, qui sont ceux dont il venoit de parler. Le même paroît dans saint Marc : Mais dans ces jours-Ut ; dans cette afjliction-là ; le soleil s'obscurcit <t ; et le reste. Comme s'il disoit : 11 arrivera
(•) Matt/i. xxiv. 37. — {■>) Luc. xvn. i\ Malth. xxiv. a8. — (s) lbid. ag. — (41 Marc. xm. 34.
de grands maux aux Juifs : mais ce n'est point dans ces maux ou dans ces temps, qu'arriveront ces prodiges du soleil obscurci, et les autres : mais dans ces jours dont je viens de parler : dans ces jours, où le Fils de l'homme devra paroîtrc; aux approches de cette dernière apparition, et peu après les afflictions dont elle sera précédée; le soleil s'obscurcira : et le reste.
Mettons-nous en esprit dans ce dernier jour, si heureux pour les uns, si funeste aux autres. Représentons-nous l'étonnement où l'on sera, de cette nouvelle lumière que jettera le Sauveur, de ce prodigieux éclat qui se fera sentir d'une extrémité du monde à l'autre, avec la rapidité d'un éclair. Contemplons ces aigles mystiques, les esprits sublimes à qui le monde n'aura rien été , et qui n'auront pas été troublés de tant de persécutions , ni de cet ébranlement universel de la nature éperdue, prendre tout à coup leur vol, et, comme dit saint Paul, être enlevés dans les nuées au milieu des airs, à la rencontre de Jésus-Christ, pour être ensuite toujours avec lui^K Heureux jour! heureux spectacle ! heureux changement ! heureux ceux qui verront ce beau feu, cet éclair nouveau, cette vive et admirable lumière : qui verront ce corps que la mort a consacré à notre salut; ces aigles qui voleront après, et qui seront enlevés avec lui. Soyons de ces aigles, par la contemplation en foi et en vérité, et par une noble élévation au-dessus des choses mortelles. Faisons notre proie de ce corps, que la mort a fait nôtre. Nous l'avons dans
(») /. Thess. iv. 16, 17.
l'eucharistie, ce corps mort autrefois, à présent vivant, mais couvert d'un signe de mort : dévorons-le : prenons-en toute la substance, tout le suc. Vivons de Jésus et de sa vérité, et de ses souffrances, et de sa mort, qui est notre vie : imitons-la : portons-la sur nous : Portons sur jios corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus paroisse en nous (l). Si parmi les ténèbres du inonde, et celles qui nous environnent, il lui plaît de faire tout à coup reluire sur nous comme une espèce d'éclair, une lumière rapide qui se répande en un moment dans toute notre ame, et qui se fasse sentir de la partie haute jusqu'à la plus basse; ô lumière, je vous adore ! 6 lumière, je vous veux suivre! Si vous vous retirez comme un éclair, el que vous laissiez mes yeux éblouis d'un éclat si vif, je me souviendrai de vous avoir vue : je me réjouirai de l'espérance de vous revoir à d'autres momens : je tâcherai de mettre à profit tout ce que vous me montrerez dans ces momens rapides : et j'aspirerai nuit et jour à ce jour unique de l'éternité, où vous luirez sans vous retirer; sans être obscurcie; où votre levant sera sans couchant ; où nous jouirons à jamais de vous, ù Père ! ô Fils! 6 Saint-Esprit! qui êtes la véritable et seule lumière.
(«) U. Cor. iv. 10.
LXXXVC JOUR.
Instructions à recueillir. Se tenir prêt : veiller à toute heure. L'un pris, l'autre laissé. Matth. xxiv. 37 — 51. Marc. xm. 33—37. Luc. xvii. 24.
De tout ce que nous avons vu, il y avoit deux sortes d'instructions particulières à recueillir. Dans la ruine de Jérusalem il y avoit à s'en sauver par la fuite : Alors, que ceux qui sont dans la Judée, s' enfuient aux montagnes ^ , C'est ce que firent les chrétiens, qui s'enfuirent en effet vers les pays montagnards, à la ville de Pella, comme marquent les histoires : ce qui fut cause qu'on ne voit point qu'ils aient souffert en Jérusalen, ni qu'il s'y en soit trouvé aucun durant le siège de Tite. A l'égard des calamités qui dévoient arriver à la fin du monde, il falloit ne pas songer à s'en sauver, puisqu'elles sont universelles et inévitables ; mais s'y préparer : et cette préparation nous est expliquée dans le reste de ce chapitre.
Elle consiste premièrement, à veiller, à être attentif, à se tenir toujours prêt, en accompagnant de prières son attention et sa diligence : Prenez garde, veillez et priez : car vous ne savez pas le temps, ni si le maître viendra sur le soi?*, ou vers le minuit, ou au chant du coq, ou le matin (2). Veillez donc, et priez en tout temps, afin d'être rendus dignes d'éviter ces choses, c'est-à-dire, la rigueur du
W Matth. xxiy. iG. — (3' Marc. xm. 33, 34, 35.
sufc l'évangile. 369
dernier jugement, et de comparoître devant le Fils de F homme (,). Il ne faut donc pas seulement prier, mais prier en tout temps.
Secondement : il faut songer à l'effet de ce terrible jugement , où de deux qui seront ensemble, l'un sera pris, et l'autre laissé (î) . Et pour aller où? Où sera le corps, là s'assembleront les aigles. Qui ne trembleroit, en voyant tout à coup une si terrible séparation? L'un enlevé à Jésus-Christ, l'autre laissé au milieu des maux, d'où il ne sortira que pour rentrer dans de plus grands, et n'en sortir jamais.
Troisièmement : il ne faut point reculer ni regarder en arrière : sou venez-vous de la femme de Lot (3), qui, pour avoir seulement tourné la tête vers Sodome, reçut un châtiment si prompt et si rigoureux. Il ne suffit pas d'éviter les mauvaises compagnies, ni de fuir le monde qu'on a quitté ; il ne faut pas seulement tourner les yeux de ce côté-là.
Quatrièmement : il faut faire toutes ses actions avec une activité et une diligence extraordinaire ; se sauver à quelque prix que ce soit; laisser périr beaucoup de choses qu'on nimeroit, plutôt que de hasarder son salut : si F on est dans le haut de la maison, ne se point embarrasser de sauver les meubles qui sont en bas (/i) ; se contenter de sauver ce qui est en haut; emporter et sauver d'abord à la corruption tout ce qu'on peut; ne pas dire, je laisserai cela, mais je retournerai demain le quérir; demain je commencerai à me corriger de ce vice ; je me contenterai pour aujourd'hui de modérer
/ • 36. — Maiih. \xi\ . (O, 4i- Éttc. ïvii. 34, 35, 36,
> — Luc. ■ vu •',! 5a — K)lbid, 3i. MaUh.xxxT. 17, if- BOSSUBT. IV 2*
celui-ci. Ne laissez rien, qu'il vous faille aller requérir : ne laissez rien à faire à une autre fois ; car le temps vous manquera tout à coup, et votre attente sera vaine.
Cinquièmement : il faut se retirer de tout ce qui attache trop l'esprit, de tout ce qui appesantit le cwar; et non-seulement de l'ivrognerie, où la raison est absorbée ; mais encore de la bonne chère, cl des soins de cette vie (1). Et sur les soins de la vie, il faut remarquer ces paroles : Aux jours de Noé ils buvoient, ils mangeoient, ils se marioient, ils marioient leurs en/ans : et aux jours de Lot ils buvoient et mangeoient, ils vendoient, et ils achetoient, ils plantoient, et ils bâtis soient : et ils périrent tout d'un coup dans les eaux du déluge, et par le feu du ciel (2). Car il ne dit pas : Ils tuoient, ils commettoient des adultères, et le reste : il parle des occupations les plus ordinaires et les plus innocentes de la vie : parce qu'elles occupent, elles embarrassent, elles accablent, elles enchantent, elles attachent, elles trompent, en nous menant d'un soin à un autre et d'une affaire à une autre. Il ne suffît donc pas d'éviter les actions criminelles; mais il faut encore prendre garde à ne se pas laisser jeter par les autres dans cet esprit d'empressement et d'occupation, qui fait qu'on n'est jamais à soi.
Sixièmement : on ne sauroit assez songer au grand mal dont nous sommes menacés. Ce sera comme le déluge aux temps de Noé; comme le feu du ciel aux temps de Lot ; comme un lacet où noies serons pris tout à coup (3), à la manière des oiseaux, par
(') Luc xxi, 34. ■—•(•■>) làicl s vu. 26, 27, 28,?$. ■— 0) Ibid, XXI. 35.
sur l'évangile. 371
un vain appât, pour être la proie de ceux qui veulent nous dévorer. Le mauvais serviteur, qui ne songeoit qu'à passer sa vie dans le plaisir, se trouvera tout d'un coup séparé de Dieu, de sa grâce, de tout le bien : et il sera mis avec les Jijpocriles, où il )- aura un pleur, et un grincement de dents (l) éternel. Terribles paroles : Séparé, mis avec les hypocrites : pleur et grincement de dents, et douleur jusqu'à la rage. A quoi donc penserons-nous, si nous ne pensons à ces choses? Ah! périssent toutes nos pensées, afin que celles-là vivent seules dans nos cœurs !
LXXXYI JOUR.
Le Père de famille : ses serviteurs : la figure du voleur. Matth. xxiv. 45, 4G, 47. Luc. xji. 41 — 44.
Conférez le chapitre xxiv de saint Matthieu, depuis le y 45 jusqu'à la fin, avec le chapitre \u de saint Luc, depuis le y 35 jusqu'au 49.
Le Fils de Dieu instruit ici, premièrement tous les chrétiens, sous la ligure du père de famille, et de ses serviteurs : et encore sons la figure du même père de famille, et d'un voleur. Secondement, il instruit en particulier les supérieurs ecclésiastiques, sous la ligure du père de famille qui retourne à sa maison, et de son économe ou principal domestique qui le doit attendre.
Voici pour les premiers ce que nous trouvons dans
'. Mutth. w\ Si,
saint Luc. Premièrement : Les reins ceints^ : c'està-dire, les passions resserrées, comme une robe qui se répandroit faute de ceinture. C'est l'état d'un homme laborieux et toujours prêt à marcher. Car lorsque l'ame se répand dans les passions, elle est lâche, sans force, sans ordre, sans bienséance.
Secondement : Des flambeaux allumés à la main. C'est encore l'état d'un homme prêt à aller au-devant du maître, à quelque heure de la nuit qu'il vienne, pour l'éclairer.
Des lampes allumées : c'est un esprit attentif, et un cœur ardent. On a comme des flambeaux en soimême, dans le fond du raisonnement ; mais ils ne sont allumés que par l'attention. Que sert d'avoir de l'esprit, du raisonnement, de la foi même, si tout cela n'est réveillé par l'attention ? autant que nous serviroient des flambeaux bien préparés dans notre coffre, mais sans amorce, sans feu.
Les lampes allumées à la main, sont aussi le bon exemple. Ce n'est pas assez de l'attention ; il en faut venir aux œuvres, à l'application sur nous-mêmes : autrement le flambeau nous est inutile.
Troisièmement : Semblables à des hommes qui attendent (2) ; par conséquent très-attentifs. Et qui attendent-ils? Leur maître; celui qui les peut punir, pour peu qu'il les trouve négligens.
Quatrièmement : Quand il viendra, et qu'il frappera. Il vient à chaque moment : car chaque heure nous avance vers la mort. Il frappe, par les maladies : il faut donc être attentif, et se tenir prêt dès le premier coup. Mais à peine s'éveille-t-on au
WLuc. xii. 35, — k'Mbid. 36. .
sur l'évangile. 373
dernier, et lorsque la mort est déjà presque dans le cœur : et alors il n'y a plus de flambeaux, plus d'attention, ni de réflexion; tout est presque éteint.
Cinquièmement : Aussitôt Us lui ouvrent. Comme tout ici est actif! Il faut ouvrir soi-même au maître qui vient, être bien-aise de le recevoir : mais ouvrir avec diligence, aussitôt : ouvrir par conséquent avec joie; ne pas murmurer, ne pas se plaindre de la mort qui vient si tôt. Au reste, il n'a pas besoin qu'on lui ouvre, afin qu'il prenne notre amc qu'il vient requérir ; car il saura bien la reprendre sans qu'on la lui donne. Bon gré, malgré, il faut mourir : et souvent il frappe si fort, que les portes brisées s'ouvrent d'elles-mêmes, sans que vous ayez le loisir d'ouvrir, ni de lui offrir vous-même votre amc qu'il vous redemande. Il n'a donc que faire de vous pour la retirer : mais pour l'amour de vous, afin que vous puissiez lui en faire le sacrifice, il veut que ce soit vous qui lui ouvriez, et promplement, et avec joie; puisque vous ouvrez, non pas à la mort, mais à un maître bienfaisant.
Car, sixièmement, s'il trouve ses serviteurs vigilant, il se retroussera, et lesjera asseoir, et passera de l'un à r autre pour les servir (,). Il ne faut pas chercher dans les paraboles à tout expliquer : il y a des circonstances, comme celles-ci, qui ne servent que pour la peinture. Le fond est ici, que Jésus- Christ s'est fait serviteur de ses fidèles. Le Fils de l'homme, dit-il, est venu servir, et ce service est de se donner lui-même en rédemption pour plusieurs ('2). C'est de lui que nous tenons tout, et en
Lm. mi. .17 — Vallh. \.x. 28.
ce monde et en l'autre : et nul ne demeurera sans récompense ; car il passera de l'un à l'autre pour les servir tous. Il leur donnera abondamment tous les biens; car pour lui il n'a pas besoin de vos services, ni de rien : il est heureux, il est dans la gloire. Il vient pour vous ; et sous la figure de la mort, qui vous paroîl si hideuse, il vous apporte sa grâce, son royaume, sa félicité éternelle, des richesses inestimables, des plaisirs sans fin. Ouvrez donc à un si bon maître ; et donnez-lui de bon cœur cette ame, qu'il ne redemande que pour la rendre bienheureuse.
Septièmement : S'il vient à la seconde veille, et s'il vient à la troisième {x). Remarquez : il ne parle point qu'il vienne jamais de jour, il surprend toujours. On ne le voit pas, et il se cache dans les ombres de la nuit ; et cependant l'homme insensé veut le deviner. Je me porte bien, je ne mourrai pas ; on se donne toujours bien des années; et cependant l'expérience fait voir qu'il surprend toujours : il vient à l'heure qu'on n'attend pas, et au jour qu'on ri espère pas (2).
Huitièmement : ce père de famille, qui vient avec tant d'amour, pour nous donner des biens éternels sous la figure de la mort, prend encore une autre figure, celle d'un voleur (3) : c'est-à-dire, eplle d'un ennemi, qui vient nous ravir tout ce que nous possédons et que nous aimons. Premièrement, les biens temporels et les plaisirs des sens, dont nous faisions notre bonheur. Tout d'un coup tout nous sera enlevé : ces biens passeront en d'autres mains : ces plaisirs se dissiperont comme une fumée, comme une paille
W Luc xw. 38. — ('" xiv. 5o. — (si Luc. ixn. 3n.
que le vent emporte. Secondement, il nous ôtera les biens spirituels : tant de pensées de conversion, tant de désirs imparfaits qui nous amusoient, qui * nous endormoient dans la mort. Tout cela nous sera ôté ; et nous verrons malgré tous ces foibles commencemens de bonne volonté, de bons sentimens et de vertus, qui nous faisoient dire : Je suis riche : nous verrons que nous sommes pauvres, misérables, aveugles, nuds, dignes de pitié; ou plutôt indignes de pitié, à cause de notre malice; sans aucun de ces biens, qui nous ouvrent la porte du ciel, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse (,).
En neuvième et dernier lieu. Pesons ce mot : Soyez prêts m. Que vos comptes soient en état : que vos dettes soient payées : que vos desseins soient accomplis . car après ce moment il n'y a rien à espérer. Quelle angoisse! quelles sueurs à la vue de ce maître rigoureux, qui vous pressera de rendre compte ! Vous payerez par le dernier et inévitable supplice ce que vous n'aurez pas volontairement payé par vos bonnes œuvres.
LXXXVIP JOUR.
T.Y-ronome fidèle et prudent : sa récompense. Tbid.
Pierre lui dit : Seigneur, est-ce pour nous que vous dites cette parabole, ou pour tout le monde (3)? Nous troniporez-vous comme les autres, nous qui sommes les dispensateurs de vos mystères? Nous
(«] Apoc. m. 17. — (*) Matth. sxiy. \\. — PI Lu*. 1». 4><
serez-vous un voleur qui nous surprendra, ou un maître impitoyable qui arrivera tout d'un coup pour nous punir? Il lui répond par la parabole de l'économe ou de l'intendant d'une maison, à qui le maître a donné la charge de tout, et en particulier celle de ses conserviteurs. C'est la ligure des supérieurs et supérieures, chacun selon son degré, et le poste où il est établi.
Le maître a établi cet économe, cet intendant, ce dispensateur, pour être fidèle : pour être prudent : pour donner la nourriture à sa famille : pour la lui donner dans le temps : pour la lui donner avec mesure (,). Te voilà, ô Pierre! Vous voilà, pasteurs? Il faut être fidèles : donner fidèlement ce que le maître a mis en vos mains pour le distribuer, les instructions, les sacremens. Voilà ce que c'est qu'être fidèles : ne s'attribuer rien; ne rien retenir de ce qu'il a voulu que vous donnassiez. 0 économe! ô intendant spirituel! tu n'as rien à toi, tu n'as rien pour toi, puisque toi-même tu es tout aux autres : Tout est à vous, soit Paul, soit Cép/ias, tout est à vous : et vous êtes à Jésus-Christ, disoit saint Paul {2K Tout est à vous. 11 faut donc être fidèle, et se donner tout entier au peuple de Dieu. Mais outre la fidélité, il faut la prudence, pour donner dans le temps, pour donner avec mesure : prendre les momens favorables d'une affliction, du ralentissement d'une passion, d'une maladie, d'une grande perte; être attentifs à ce moment : voyez, Dieu vous avertit; Dieu vous frappe; Dieu vous réveille. Voilà le premier effet de la prudence : prendre le
(•) Luc. xu, /|2. — {-) I, Cor. m. 22, 23.
sur l'évangill. 377
temps : sinon on rendra compte à Dieu du moment perdu, et de la damnation de son frère. Le second : donner avec mesure; pas plus qu'on ne peut porter : ne donner pas le saint aux chiens, ni les perles aux jx)urceaux (1) : ne prêcher pas les hauts mystères de la communication avec Dieu aux âmes encore impures, qui ont besoin qu'on les étonne, qu'on les effraie : ne donner pas l'absolution ni la communion précipitamment : ne la donner pas aux chiens et aux pourceaux, aux âmes encore impures : aller par degrés : gagner peu à peu. Mais néanmoins il vient un temps qu'il n'y a point de temps, qu'il n'y a point de mesure à garder. Ici on dit : Ne reprenez pas, mais avertissez (2 : là, il faut reprendre avec modestie &) : ailleurs : Reprenez durement w : ailleurs : Dans le temps, hors du temps, à propos, et hors de propos (5) : autrement tout est perdu. Voilà donc la fidélité et la prudence d'un bon serviteur.
Deux choses nécessaires à régler, le fond et la manière. Le fond, il faut donner : soyez fidèle. La manière : il faut donner à propos, et avec les proportions , les convenances requises : autrement vous n'êtes pas ce serviteur digne que le maître emploie à gouverner sa famille ; parce que vous ne donnez rien par infidélité, ou lorsque vous donnez, ce que vous donnez tourne à rien par votre imprudence.
Remarquez ici un faux zèle. Un supérieur, un pasteur ne prêche pas : il est infidèle. Il prêche, il
V)Malth. vu. G. — (0 /. Tim. y. i.— (') II. Tim n. ï5. — (4) 77m. i3 - '.'• //. Tim. iv. a.
instruit, mais rudement, mais hors de propos : il ne fait rien, parce qu'il est imprudent.
A un tel serviteur, qui dispense bien ce qui lui est confié, le maître lui donnera tout ce qu'il possède (,) : et non-seulement son royaume, mais encore lui-même. Car si le père de famille, qui n'est qu'un homme, est si juste, que trouvant son serviteur qui a bien usé du pouvoir et des biens qu'il lui a mis en main pour les dispenser, il l'élève à de plus hauts emplois, et lui donne un plus grand pouvoir : combien plus Jésus-Christ, qui est la justice même, augmentera-t-il les biens de ses serviteurs, qui auront bien dispensé ceux qu'il leur a déjà donnés?
Pesez ces mots : // leur donnera tout ce qu'il possède : c'est un Dieu qui parle : que ne possède-t-il pas? Mais tout est à nous dès que nous usons bien de ce qu'il nous donne.
LXXXVIIP JOUR.
Le serviteur méchant et violent : sa punition. Ibid.
Nous avons vu le bon serviteur avec ses deux bonnes qualités, la fidélité et la prudence. Voyons maintenant la peinture que Jésus-Christ fait du mauvais dispensateur de ses grâces et de ses mystères.
Ce serviteur dit en son cœur (2). 11 ne le dit pas en termes exprès : mais il agit sur ce fondement, et il le dit par ses œuvres.
W Luc. xii, j/j. Matth. xxiv. 47- *- -2' ^"c- *"• 4^-
sur l'évangile. 379
Mon maître tarde. Malheureux qui croit échapper ses mains, a cause qu'il ne frappe pas d'abord; ou qui s'estime heureux, à cause qu'il retarde son dernier supplice.
// bat les serviteurs et les servantes : il abuse de son pouvoir ; il les maltraite : quelquefois en les frappant véritablement : ce que saint Paul défend, en disant, que Vévéque né doit point frapper, ni être violent^ : à quoi il faut aussi rapporter les injures et les duretés qu'il leur dit, qui sont une espèce de plaie à la réputation, et à la vie de l'honneur. Mais le grand coup que donne ce mauvais économe à ses conserviteurs, c'est lorsqu'il les scandalise; car alors il frappe leur conscience foible; en quoi il pèche contre Jésus-Christ, et fait pécher son frère, pour qui Jésus-Christ est mort (2).
Manger, boire, s'enivrer^. Le royaume de Dieu n'est pas la viande, ni le boire ; mais la justice et ta paie, et la joie dans le Saint-Esprit (4) . Voilà le festin du bon économe de Jésus-Christ.
Le serviteur qui connaît la volonté de son maître : Il veut dire, que celui qui est établi dispensateur, sachant mieux que les autres ce que veut le maître, puisqu'il le doit prêcher aux autres, sera plus pur/ : mais celui epii ne la sait pas, ne sera pas exempt du supplice : et cette moindre punition que le maître de famille lui réserve, ne laissera pas d'être terrible ; car il n'y a rien de foible ni de médiocre dans le siècle futur.
Deux règles de la justice éternelle : l'une, dx
ae
(•) /. Tim. ni. 3.— W /. Cor. vin. Il, 12. — .0 Luc xn. 45. M) Hom. xiv. 17. — (5) Luc. xn. 47. — (6) IbUl. 48.
punir davantage celui qui sait davantage; parce qu'il pèche contre sa science et par malice : l'autre, de redemander plus à celui à qui on a plus donné (1) ; parce qu'il est chargé de plus de choses, et par conséquent il a un plus grand compte à rendre. Ne vante donc pas ta science, qui ne sert qu'à te rendre plus coupable. Ne te glorifie pas de tes dons, qui ne font que t'oblïger à un plus grand compte. Ne t'excuse pas aussi, sous prétexte que tu ne sais pas; car c'étoit à toi à t'instruire. Ne te flatte pas, sous prétexte que le maître ne te menace que de peu : car c'est un peu par comparaison, qui ne laisse pas en soi-même d'être très-grand ; parce que tout est grand, tout est fort dans le règne de la vérité et de la justice, où Dieu se veut faire sentir tel qu'il est.
LXXXIXC JOUR.
Vierges sages, et folles. Matth. xxv. 1 — 13.
C'est sous une autre figure, un autre avertissement de se tenir prêt. Combien Jésus le répète-t-il? Et cependant nous sommes sourds. Il semble n'avoir destiné les derniers jours de sa vie, qu'à nous préparer à la mort, et que ce soit là son unique affaire : c'est en effet celle d'où tout dépend.
Dix vierges^. C'est un état saint, qui n'est pas donné à tout le inonde : ainsi qu'il le dit ailleurs : Tous n entendent pas cette parole, mais ceux à qui
(0 Lucs.il. 48, — ('•"> MattJh >;\v. i.
sur l'évangile. 381
il a été donné (l). En voici dix qui ont entendu cette haute parole, à qui ce don excellent a été donné : et néanmoins il y en a cinq qui périssent. Tremblez donc, vous tous qui avez reçu ce don, et apprenez à le faire valoir.
Cinq étoient folles m : sans précaution, sans prévoyance.
Ces folles ne prirent pas de l'huile. Elles disent : L'huile nous manque, nos lampes s'éteignent. La charité leur manque : les bonnes œuvres leur manquent : la charité, le plus excellent de tous les dons, sans quoi tous les autres, et même celui de la prophétie, et même celui du martyre, n'est rien : ni par conséquent celui de la virginité,
Elles sommeillèrent, et elles dormirent &K Celles qui ont de l'huile leur provision, peuvent demeurer tranquilles : mais les autres, elles doivent profiter du temps pour acheter de l'huile, et amasser de bonnes œuvres.
Donnez-nous de votre huile w . Ainsi parlent ceux qui, sans se soucier de faire eux-mêmes de bonnes œuvres, mettent toute leur espérance aux prières et aux mérites des saints.
Remarquez : Elles s'éveillent toutes : toutes elles se lèvent : toutes elles préparent leurs lampes (5) î et néanmoins cinq périssent, et sont excluses du festin. Ce ne sont point des personnes vicieuses, ni insensibles, ni tout-à-fait sans bonnes œuvres : elles commencent beaucoup, et n'achèvent rien. 0 combien périront par ce défaut !
'•) Maiih. xix. ii, il. ~{->)lbid. xxv. 3, 8. — ("0 Ibid .7. —
n)/y,8. — "•) ma. 7.
Nous il en avons pas pour nous et pour vous (1). Chacun de nous portera son fardeau au tribunal de Jésus-Christ. Que chacun s'éprouve soi-même : car en cette sorte il aura sa gloire en lui-même : et non dans les autres (2) : car encore qu'en un autre sens, nous devions par la charité porter les fardeaux les uns des autres : néanmoins en ce dernier jugement, chacun sera jugé, non selon les oeuvres des autres, mais selon les siennes (,) .
Allez à ceux qui en vendent (4) : Vous à qui l'huile manque : vous qui ne méritez pas de véritables louanges, allez à ceux qui les vendent : allez aux flatteurs, qui, par un bas intérêt, vous feront accroire avec tous vos vices que vous êtes vertueux.
Pendant quelles alloient acheter : pendant que leurs flatteurs les amusoient, par la vaine opinion qu'ils leur donnoient de leur sainteté : l'Epoux vint : elles vinrent tard; et la porte leur fut fermée (i).
Elle est fermée pour ne s'ouvrir plus : et votre exclusion est sans remède.
Seigneur, Seigneur! ouvrez -nous (,j) : Voyez qu'elles ne sont pas de celles qui n'ont point de soin de bien faire, ou qui négligent entièrement leur salut. Ce sont des vierges, séparées des sens et des plaisirs : il n'est pas dit qu'elles souillent leur chasteté : elles ont des lampes : elles dorment à la vérité, et ne sont pas sans beaucoup de langueur ; mais enfin elles s'éveillent : elles vont avec diligence acheter de l'huile : elles font imparfaitement quelques bonnes œuvres : enfin elles accourent et avancent
(0 Matlh. xxv. 9. — (0 Gai. vi. 2, 4, 5. — W MaLt/t, xvi. 27. — (4) Ibicl xxv, 9. — fl) Ibul 10. — (fl) Ibul. 11.
jusqu'à la porte : elles frappent même, et disent : Seigneur, Seigneur! Mais tous ceux qui m'appellent, Seigneur, Seigneur! n entreront point pour cela dans lero)(iuniedes cieu.ï'{\ Je n ai pas trouve' tes œuvres pleines devant mon Dieu{i\
La pénitence tardive frappe \ainement, parce qu'elle n'est pas pleine, ni sincère. Viendra le temps qu'encore qu'on frappe, on n'entrera point. C'est ce que disoit saint Jacques : Vous demandez, et vous n'obtenez pas, parce que vous demandez mal {0K Ce qui arrive à ceux qui demandent la prolongation de leurs jours, non pour faire pénitence, mais poulies employer à leurs convoitises . \ ient enfin le dernier moment, et les hommes croient qu'on demande bien ; mais celui qui sonde les cœurs , sait le contraire, et il nous renvoie, avec les hypocrites et les injidèles, où il y aura des pleurs, et un éternel grincement de dents (iK
En vérité, je vous le dis : Je ne vous connois pas (S). C'est la vérité éternelle qui vous parle, et qui se prend elle-même à témoin. Vos flatteurs vous promettent tout; mais moi je vous tiens un autre langage. El quel langage? Je ne vous connois pas. Malgré vos bons désirs, vos volontés imparfaites, vos coinmencemens de vertu, je ne connois en vous ni mon image que j'y avois formée, ui le caractère de chrétien, ni celui d'homme raisonnable, ni rien enlin de solide ni de véritable. Allez, j e ne vous connais point: nous n'êtes donc pas de mes brebis; car je connois mes brebis , et je leur donne la vie
<. Mutth. vu. ai. — - A{ oc. m. i. — })Jac. îv. 3. —(4) Malt'i. XXiv. 5i. — ?, Ibid. \\v, 12.
éternelle^. Vous n'avez donc rien à prétendre, vous que je ne connois pas. Oh! que me serviront tant d'amis, tant de connoissances ! tout le monde, toutes les cours vous louent, vous connoissent ; de grandes entrées partout; mais que vous sert tout cela, si Jésus-Christ ne vous connoit pas?
Cherchez pourquoi Jésus-Christ ne connoit pas ceux qui semblent le connoître si bien, et qui l'appellent deux fois, Seigneur, Seigneur. C'est que celui qui dit qu'il le connoit , et ne garde pas ses commandements, est un menteur (2). Mais il en garde une partie : Je ne vous connois pas. Soyez parfait, comme votre Père céleste est parfait (5) : autrement il ne vous connoit pas.
XCC JOUR.
Parabole îles dix talens, et des dix mines. Matth. xxv. 14 — 30. Zkc.xix. 12 — 27.
La parabole des talens, et celle des mines, semble avoir été prononcée en confirmation des dernières paroles que nous avons lues de saint Luc : Celui à qui on donne beaucoup, on lui redemande beaucoup.
A chacun selon sa vertu (4) : il parle ici des grâces qui sont données en récompense, ou du moins en conséquence d'autres grâces : mais il faut toujours se souvenir qu'il y a les premières grâces qui ne sont pas données de cette sorte, et qui sont absolument
M Joan. x. i^. 18. — 0") /. Jean. n. ',. — (<) Matih. v. 48. —
('•) Iliùh NXV. 25.
sur l'évangile. 385
gratuites, ce qui paroît en d'autres lieux de l'Evangile. Ici nous avons à considérer la distribution des grâces qui sont les suites des autres, et l'ordre des récompenses. Et ce qu'il y a premièrement à observer, c'est la proportion et les convenances. On donne à chacun selon sa vertu : chacun travaille et profite à proportion de ses talens ; chacun est récompensé selon son travail. Celui qui a cinq talens, gagne cinq talens. Celui qui en reçoit deux en gagne deux (,). Celui dont la mine en a produit dix, reçoit dix villes : et celui dont la mine en a produit cinq, reçoit cinq villes ^ : et il ne reste qu'à admirer l'exactitude de la divine justice, par rapport à l'exactitude et à la fidélité d'un chacun.
Celui qui enfouit son talent et sa mine , est Jeté lui-même dans le cachot, et dans les ténèbres : et non-seulement il ne reçoit rien, ce qui lui étoit dû trop visiblement ; mais encore il est puni de sa négligence.
Outre la récompense particulière que chacun reçoit à proportion de son travail, tous reçoivent la commune récompense 5 d'entrer dans la j'oie de leur Seigneur®*, et d'être rendus participans de sa fidélité.
Tout est donc ici dans une entière proportion ; la peine, la récompense. Il y en a une commune à tous pour la fidélité qui l'est aussi : il y en a de particulières selon la diversité du travail : et tout l'ordre de la justice est accompli. 0 Dieu! je chanterai vos louanges sur votre justice, et sur votre vérité.
Il paroit par la même raison de proportion et
M Mallh. \\Y. >0, 22. — {?) LllC. MN. l6, I^, IÇ). — v;) Malih. XXV. 31, 23.
d'égalité, que si celui qui avoit reçu cinq talens ou deux talens, avoit été paresseux, il auroit été plus puni que celui qui n'en avoit reçu qu'un ; et il n'y a plus à chacun qu'à examiner ce qu'il a reçu, pour voir ce qu'il a à craindre. 0 mon Dieu ! que vous ai-je rendu pour la foi que vous m'avez donnée; pour tant de saintes instructions; pour tant de lumières; pour tant de crimes pardonnes ; pour tant de temps, et pour votre longue patience! 0 Dieu! que vous ai-je rendu ? et ne vous ayant rien rendu, que dois-je craindre ?
Entrez dans la joie de votre Seigneur : jetez ce mauvais seiviteur dans les ténèbres extérieures (l). L'un est mis dedans, l'autre dehors : l'un dans la joie et dans la lumière, l'autre dans le désespoir et dans les ténèbres. O heureux sort de l'un ! O cruel partage de l'autre !
Entrez dans la joie de votre Seigneur. « La joie » entre en nous, lorsqu'elle est médiocre : mais,nous » entrons dans la j oie , dit saint Augustin, quand elle y> surmonte la capacité de notre ame, qu'elle nous » inonde, qu'elle regorge, et que nous en sommes » absorbés ; qui est la parfaite félicité des saints. »
Ce qui fait le malheur de ces ténèbres, c'est qu'elles sont extérieures. La seule séparation rend le malheur des réprouvés extrême et insupportable : de là ce pleur éternel, de là ce grincement de dents. Si vous n'êtes mis dedans, si vous n'entrez dans ia joie, toutes sortes de maux tombent sur vous, et la seule séparation vous les attire.
Chassez le serviteur inutile, et mettez-le où règne
(0 Matth. xxv. «a, 3o.
sur l'évangile. 387
le désespoir. S'il n'avoit rien reçu, il n'auroit pas tant à s'aflligcr ; mais il a eu le talent; il l'a négligé : c'est pourquoi son déplaisir n'a point de mesure.
Pleur, et grincement de dents^ . Profonde tristesse dans l'un, et rage dans l'autre. 11 est en fureur contre lui-même, parce qu'il n'a à imputer qu'à lui-même le malheur dont il est accablé.
Je sais cjue vous êtes un. homme difficile : vous moissonnez oit vous n'a l 'cz point semé: vous ramassez où vous n'avez point répandu ("2;. A Dieu ne plaise, que Dieu soit ainsi : car, où n'a-t-il pas semé, et quels dons n'a-t-il pas répandus? Mais Jésus-Christ nous veut faire entendre par cette espèce d'excès, combien esl grande la rigueur de Dieu dans le compte qu'il redemande. Car il n'y a rien qu'il n'ait droit d'exiger de sa créature infidèle et désobéissante, dont le fonds étant à lui tout entier, il a droit de punir son ingratitude des plus extrêmes rigueurs.
Servi/eur mauvais et paresseux M : Mauvais, parce qu'il est paresseux : qui doit tout à la divine justice, seulement pour n'avoir rien mis à profit pour elle.
Tu seras jugé par ta bouche 1}. La lumière de la vérité qui parle en nous, prononcera notre serftence : chacun avouera son crime, et ordonnera son supplice. On aura d'autant moins de consolation, qu'il ne restera aucune excuse, ni par conséquent aucune espérance, aucun adoucissement : car on prononcer» cela même contre soi , qu'il n'y en doit a\oii- aucun. De là cette profondeur et cet abîme
0) Malth. \xv. 3o.— (») Ibid. ^.— ^: Ibid. aG. — (4) Luc. xix. aa.
de tristesse. 0 mon Dieu, la seule vue m'en fait horreur : que sera-ce du sentiment et de l'effet ?
Otez-lui son talent : étez-lui sa mine, et donnezla à celui qui erj§a dix (1). Comment est-ce que les élus profitent des grâces que les réprouvés auront perdues? Tiens bien ce que tu. as, dit-il, de peur qu'un autre ne reçoive ta couronne (2). Les justes profitent de tout, et autant de la négligence des autres qui les instruit, que de leur propre travail.
A celui qui n'a pas, ce qu'il semble avoir lui sera ôté (3). Ce qu'il semble avoir; il n'a rien en effet, parce qu'il ne garde rien. Un panier, un vaisseau percé n'a jamais d'eau, parce que celle qu'il reçoit, il la perd dans le même instant. Ame cassée et brisée, où l'eau de la grâce ne tient pas, elle n'a jamais rien de propre : et cependant ce qu'elle semble avoir, lui sera encore ôté. Elle demeurera sèche, dépouillée, sans bien, sans lumière, sans aucune consolation même passagère; et il est juste : car il falloit luiôter tout ce qu'elle gardoit mal. 0 mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! puis.-je souffrir la vue de ma pauvreté, de ma douleur, de mon désespoir en cet état malheureux? Il faut donc prévenir ce mal pendant qu'il est temps.
XCIe JJOUR.
Jugement dernier. Matth. xxv. 31, jusqu'à la fin.
Après avoir préparé ses fidèles au jugement dernier avec tant de soin, il est temps qu'il nous fasse
(0 Luc. xix. a$. — (a) Jpoc. nr. 1 1. — (3) Matth: sxv. 39.
voir ce jugement; et c'est ce qu'il fait dans le reste de ce chapitre.
Quand le Fils de V homme viendra en sa majesté, et tous ses anges avec lui (I). Quelle majesté, quelle suite! que d'exécuteurs de sa justice! Mais comment viendra-t-il ? dans une nuée éclatante (2) : du plus haut des cieux; de la droite de son Père. Avec ses anges. Il est donc le Seigneur des anges comme des hommes. // s'asseyera dans le siège de sa majesté: et toutes les nations seront assemblées devant lui ®\ Quelle journée! quelle séance! Qui ne tremblera alors ? Devant ce grand Roi assis dans le trône de son jugement, qui dissipera tout le mal par un coup a" œil ; qui osera alors se glorifier d'avoir le cœur pur; et qui osera dire : Je suis innocent (4)? Qui pourra paroître devant celui, qui a les jeux comme un flambeau ardent, comme la flamme du feu le plus pénétrant et le plus vif, qui sonde les cœurs et les reins, et qui donne à chacun selon ses œuvres (5). Toutes les consciences seront ouvertes en un instant, et tout le secret en sera manifesté à tout l'univers. Où se cacheront ceux qui mettoient toute leur confiance à se cacher : dont les actions éloient honteuses, même à dire et à penser (6) ? et qui verront tout à coup leur turpitude révélée devant tous les anges, devant tous les hommes; et ce qui renferme en un mot toute confusion et toute honte, devant le Fils de l'homme, dont la présence, dont la sainteté, dont la vérité convaincra et confondra tous les pécheurs ? Voilà celui que vous nommiez votre Maître :
(') Malth. xxv. Si. — (■) Luc. xxi. 27. — 0) dùttth. xxv. 3a. — (*) Piw. xx. 8, 9. —(5) ^,oc< „. l8j a3. (6) £ph, v. ia.
pourquoi ne gardiez-vous pas sa parole? Voilà celui que vous appeliez voire Sauveur : quel usage avezvous fait de ses grâces ? Voilà celui que vous attendiez comme votre Juge : comment ne trcinbliez-vous pas à son approche, et à la seule pensée de son jugement? Vous croyez avoir tout gagné en vous cachant, en détournant vos yeux, en gagnant du temps. Vous y voilà maintenant devant ce tribunal : la sentence va être prononcée : sans délai : en dernier ressort : et elle sera suivie d'une prompte et inévitable exécution.
XCIP JOUR.
Séparation des justes et des impies. Ibid.
Il les séparera les uns des autres, comme un pasleur sépare les brebis d'avec les boucs. Il dit ailleurs, que les anges feront cette séparation; -et sépareront les justes d'avec les impies. Les uns seront à la droite, et les autres à la gauche (l). Que n'aura point à craindre alors la troupe des impies? Ce qui est cause que Dieu ne répand pas sur elle toute sa colère, c'est le mélange des bons et des mauvais : et il épargne les uns, pour l'amour des autres. Après la séparation, quelle vengeance! Mais quelle horreur aura-t-on des mauvais? Ils se cachent ici parmi la foule, et se mêlent avec les bons : là, que toute leur difformité paroitra, et qu'on les comparera avec les justes phw respleudissans que le
(l) Mallh. xxv. 3:!, 33. xui. /J().
sur l'évangile. 391
matin ll), et avec le Fils de l'homme qui est la justice même, qui les pourra souffrir : et qui se pourra souffrir soi-même? O montagnes! cache** nous : 6 collines ! tombez sur nous "2). Dans quelle compagnie es -tu, malheureux? On a honte de se trouver avec un seul scélérat : tu seras avec tous les médians, et tu en augmenteras le nombre infâme : chacun portera sur le front le caractère de son péché. Oh! comment pourra-t-on soutenir la lumière d'un si grand jour, et comparoître devant le Fils de l'homme!
Qu'attendons-nous davantage? La séparation est faite. Hypocrite! qui cachois si bien ton iniquité, et qui te joignois à la troupe des gens de bien ; te voilà tout d'un coup à la gauche : avec Caïn, avec Nemrod, avec Antiocnus, avec Judas, avec Caiphe, avec tous ceux qui ont crucifié Jésus-Christ, et massacré ses prophètes, ses apôtres, ses martyrs ; avec tous les scélérats, tous les impies, tous les hérétiques, tous les infidèles, tous les idolâtres, tous les Juifs, tous les impudiques, tous les voleurs 5 avec ceux dont le seul nom fait horreur : pis que tout cela, avec les démons, qui ont inspiré et animé tous ces médians. C'est avec eux qu'il faudra vivre j si c'est là une vie, que de ne vivre que pour son supplice ou pour sa honte. O néant! je t'invoque : c'est en toi que je mets mon espérance : ô néant ! reprends-moi dans tes abîmes : pourquoi en suis-je sorti ? par où y rentrerai-jc? Il faut être pour périr toujours. Toi qui disois : Tout meurt avec moi; mon
('j Prou. iv. 18. — '') Luc. xxm. 3o.
ame s'en ira comme un souffle : la voilà toute vivante. Voilà même ton corps dissipé qui a repris sa forme et sa consistance : te voilà tout entier. Mais pourquoi ? pour un opprobre éternel : pour voir toujours (,). Et quoi? son crime, son infamie, son ordure, celle des autres, les médians, leur infâme société, le peuple ennemi, les démons, une implacable justice contre une méchanceté incorrigible. 0 mes tristes yeux! que verrez- vous donc alors? Ah! que ne peut -on être aveugle, pour ne voir point ces horreurs ! Mais on verra, mais on sentira tout le mal possible : tout le mal qui est dans le crime, tout le mal qui est dans la peine. Fuyons, fuyons le péché ; puisque si on ne le fuit, on ne pourra fuir le supplice. Pénitence, pendant qu'il est temps : fléchissons la face du juge : prévenons-la par la confession de nos péchés. Pleurons, pleurons devant celui qui nous a faits (2) : pleurons, avant que de tomber dans ces pleurs irrémédiables et intarissables : pleurons avec saint Pierre, de peur d'aller pleurer éternellement et inutilement avec Judas et tous les médians.
xcn;ie jour.
Venez bénis : Allez maudits. Ibid.
Alors le roi dira à ceux qui sont à la droite : Venez (3) : aux autres : Allez : à ceux-ci, Venez;
(0 Dan. xn. -a — (») Ps. xciv. G.— (3) Matth. xxv. 34, 41 •
sur l'évangile. 393
vous êtes déjà avec les justes : venez avec moi : venez à mon trône, dans lequel vous serez assis avec moiw; car je l'ai promis.
0 paroles qu'on ne peut assez méditer ! Venez : Allez. Taisons-nous : tais-toi, ma langue : tes expressions sont trop foibles. Mon ame, pèse ces mots qui comprennent tout le bonheur et le malheur ; et toute l'idée de l'un et de l'autre : Venez : Allez : Venez à moi, où est tout le bien. Allez loin de moi, où est tout le mal.
Venez les bénis, les bien-aimés de mon Père : autrefois maudits et haïs des hommes; mais dès lors bénis de mon Père, dont la bénédiction se déclare en ce jour : venez posséder le royaume qui vous étoit préparé (2). Venez, petit troupeau : ne craignez plus rien, puisqu'il a plu à votre Père de vous donner son myaume (5). Venez, venez, venez : entrez dans la joie de votre Seigneur W : jouissez de son royaume éternel. 0 venez, venez! Quelle parole! quelle joie! quelle douceur! quel transport!
i n royaume : quelle grandeur! Un myaume préparé de Dieu : et de Dieu comme Père : et préparé pour un Fils unique, éternellement bien-aimé; car c'est le même qui est aussi préparé pour les élus. Enfans de dilection et d'élection éternelle, vous avez assez souffert, assez attendu ; venez maintenant le posséder. On ne possède que ce qu'on a pour l'éternité : le reste échappe et se perd.
(') ytpoc. in. ai. — (') Matth. xxv. 34- — W Luc, xn. 3a. — (*) Matth. xxv. 21, a3.
XCIVe JOUR.
J'ai eu faim : j'ai eu soif. Nécessité de l'aumône : son mérite et sa récompense. Ibid.
J'ai eu faim : j'ai eu soif : j'ai été nud : j'ai été malade et en prison (1). C'est par la même raison qui lui fait dire : Saul, Saul, pourquoi me perseeûtes- tu? et : Je suis Jésus que tu persécutes (2) : c'est par la société, ou plutôt par l'unité qui est entre le chef et les membres; c'est parce qu'il est le cep, et que nous sommes les branches (3). Mais il faut ici remarquer, que les pauvres sont de tous ses membres, ceux dans lesquels il est le plus.
Tous les Pères relèvent ici l'avantage et le mérite de l'aumône, que Jésus-Christ vante tant, et qu'il vante seule dans le siège de sa majesté, dans son dernier jugement; à qui seule il attribue la vie éternelle. Ils démontrent aussi par le même endroit la nécessité de l'aumône ; puisque manquer de la faire est un crime, et le seul crime que le juste juge allègue pour la cause de la damnation. Et la raison en est évidente, en ce que
Premièrement : si le précepte de la charité est l'abrégé de la loi et des prophètes, comme il dit lui-même , il étoit juste de renfermer dans la charité toutes les bonnes œuvres, et dans la privation de la charité toutes les mauvaises.
Secondement, comme dit saint Jean : Celui qui
(0 Matth. xxv. 35, 36. — 1») Act. ïx. 4, 5. — (3) Joan. xv, i, 5.
sur l'évangile. 395
n'aime pas son frère qu'il voit, continent aimera-1-il Dieu qu'il ne voit pas (1)? Ainsi la même justice qui l'oblige à punir le monde pour le défaut de la charité, l'oblige aussi à marquer le défaut de la charité dans son effet le plus sensible, qui est la charité m vers les frères.
Troisièmement : les deux préceptes de la charité, dans lesquels, comme on vient de dire, consistent la loi et les prophètes, sont renfermés manifestement dans ces paroles : J'ai eu faim : fai eu soif: et, Toutes les fois que vous l'avez fait à un de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même (2) : puisqu'il nous montre par-là que le motif d'exercer la charité envers le prochain, est la charité envers Dieu.
Quatrièmement : tous les péchés sont en quelque sorte renfermés dans le défaut de l'aumône ; parce que dans l'aumône étoit renfermé le remède de tous les péchés, conformément à cette parole : Rachetez vos péchés par l'aumône vJ). Et encore : La charité couvre la multitude des péchés "}. Et encore : Faites l'aumône, et tout sera pur pour vous {s\ Ainsi tous les hommes étant pécheurs, et par-là exclus en rigueur du royaume des cieux, ce qui les en exclut en dernier lieu, c'est de négliger le remède.
Cinquièmement : la vie éternelle nous élant donnée à titre de miséricorde et de grâce, la justice demundoit que cette miséricorde nous fut accordée au prix de la miséricorde; conformément à cette
[') I. Joan. iv. -20. — M Malth. xxv. 35, \o. — ) Dan. îv. i!\. — (*) /. Pet. iv. 8. — C5; Luc. xi. 4. .
parole : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront la miséricorde (1). Et encore : Jugement sans miséricorde à celui qui ne fera pas miséricorde (2).
Sixièmement : comme les miséricordes de Dieu éclatent au-dessus de toutes ses œuvres (3), selon ce que dit David : ainsi en est-il des miséricordes de l'homme; et les œuvres de miséricorde dévoient principalement être célébrées au j ugement dernier, comme les plus éclatantes de toutes les autres, et comme celles qui nous rendent le plus semblables à Dieu, conformément à cette parole : Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux (4). Ce qui répond à cette parole : Soyez parfaits y comme votre Père céleste est parfait (5) : ainsi que la conférence des deux passages le fera paroître. Ainsi la perfection où nous devons tendre principalement, et par-là nous rendre semblables, comme le doivent de vrais enfans, à notre Père céleste, est celle d'exercer la miséricorde.
Pour ces raisons, tout est renfermé dans les œuvres de miséricorde : et on en pourroit rapporter une infinité d'autres que chacun pourra suppléer.
Il reste donc à s'examiner sur l'obligation de l'aumône ; et sans écouter les vaines excuses dont se flatte notre dureté, considérer sérieusement si nous pouvons apaiser véritablement notre conscience sur un point si décisif de notre éternité.
(') Matth. v. 7. — CO Jac. 11. i3. — (3) Ps. cxliv. 9. — (4) Luc. vi. 36. t^ (5) Matth. v. 48.
sur l'évangile. 397
MMVMIWIMM v*%/»« v*
XCVe JOUR.
J'ai eu faim, j'ai eu soif, transportés en la personne de Jésus-Christ. Ibid.
Seigneur Jésus, ma vie et mon espérance, je me mets en votre sainte présence, pour voir et considérer dans votre lumière, en foi, et en perpétuelle reconnoissance de vos bontés, comment vous avez transporté en vous nos misères et nos infirmités, jusqu'à pouvoir dire : J'ai eu faim : j'ai eu soif' : fai été nud, prisonnier, malade, en la personne de tous ceux qui ont eu à souffrir des maux semblables.
Le fondement de ce transport ! ô Jésus, c'est l'amour qui vous a porté à prendre notre nature, et à la prendre non point immortelle et saine, comme vous l'aviez faite dans son origine ; car vous êtes le Verbe par qui tout a été fait ]) ; vous êtes celui à qui le Père a dit : faisons l'homme (2; : et vous l'avez fait avec lui et avec votre St. -Esprit, qui est avec le Père et avec vous un seul Dieu souverainement parfait. C'est donc vous qui avez fait la nature humaine ; et quand vous l'avez prise, vous n'avez pris que votre propre ouvrage. Mais vous ne l'avez pas prise, encore un coup, saine, parfaite, immortelle, et selon l'ame et selon le corps, telle qu'elle étoit d'abord sortie de vos mains. Vous l'avez prise telle que le péché et votre justice vengeresse l'avoient faite,
M) Joan. I. a. — (») Gen. I. 26.
mortelle, infirme, pauvre : parce que vous vouliez porter notre péché. Vous le vouliez porter sur la croix, victime innocente : vous le vouliez porter durant tout le cours de votre vie, Agneau qui ôtez les péchés du monde (,); mais qui ne les ôtez qu'en les transportant premièrement sur vous. Mais vous êtes le Saint des saints, oint d'une huile excellente au-dessus de tous ceux qui prennent avec vous et en figure de votre personne, le nom de Christs (2) : car cette huile dont vous êtes oint et sanctifié, c'étoit la divinité, qui unie à votre sainte ame, et par elle à votre corps virginal, les sanctifioit d'une manière ineffable : en sorte qu'étant le vrai Christ de Dieu, le juste par excellence, et le Saint des saints, comme vous ne pouviez pas transporter sur vous l'iniquité et la tache de notre péché, vous en avez seulement transporté sur vous la peine, le juste supplice, c'està-dire, la mortalité avec toutes ses suites. Par-là donc vous êtes devenu sensible à nos maux ; Pontife compatissant (5), qui les avez expérimentés : car, comme dit votre apôtre, il fallait que vous vous fissiez en tout semblable à vos frères, afin que vous devinssiez un pontife miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du monde (4). Car qui doute que vous ne puissiez nous aider dans les choses que vous avez éprouvées, puisque vous ne les avez éprouvées que parce qu'il vous a plu, et parce que vous vouliez, en les souffrant, faire naître en vous la compassion sccourable que vous avez pour ceux qui ont aussi à les souffrir (5).
(') Joun. i. 29. — U) Ps. H)Y. 9. — (,3) Heb. v. 1, ï. — (4) Ibiii. 11. 17. — (5) lbld. 18.
sur l'évangile. 399
Soyez donc loué à jamais, û grand Pontife ! qui avez pitié de nos maux : non pas comme les heureux ont pitié des malheureux ; mais comme les malheureux ont pitié les uns des autres, par le sentiment de leur commune misère : non que vous vous soyez jamais tenu pour malheureux parmi les maux que vous avez soufferts, vous qui n'avez souffert ni la douleur ni la mort, que parce que vous le vouliez ; à qui aussi personne n'a ùté son ame, mais qui l'avez donnée de vous-même : mais parce qu'il vous a plu de vous mettre au rang de ceux que le monde appelle malheureux ; qu'on vous a vu comme un lépreux : comme un homme chargé de pluies , que Dieu a frappé et humilié, en un mot, comme un homme de douleurs, et qui savait par expérience ce que c'est que l infirmité et la faiblesse (l). En sorte qu'ayant passé par toutes les misères de notre nature pécheresse, et ayant tout éprouvé, excepté le péché, vous ressentez tous nos maux, et vous y compatissez (% comme à des maux qui vous ont été communs avec nous. Et quoique vous n'ayez point été malade de ces maladies particulières, dont nous sommes si souvent exercés : vous avez porté la faim, la soif, la lassitude, la défaillance, qui sont les maladies communes de notre nature. Vous avez porté la frayeur, la crainte, l'ennui, la détresse, jusqu'à l'agonie, qui sont d'autres maladies des plus terribles. Vous avez porté des plaies, qui ont comme mis en pièces votre saint corps, et vous ont fait dire par la bouche de votre prophète, que vous n'aviez plus de ligure humaine (3), et que vous étiez un ver
M Is. lui. i, 3, 4-— H Heb. îv. i5. — ft Is. lui. 8.
et non un homme (1). Ce qui a fait dire encore à un autre de vos prophètes : Nous nous sommes approchés de lui, nous l'avons regardé de près , et nous ne l'avons pas connu : il nous a paru le dernier des hommes, et un homme abîmé dans la douleur (2). Vous avez donc ressenti les plus grandes, les plus terribles et les plus douloureuses infirmités du genre humain malade : et si vous n'avez pas eu la fièvre, et les maladies de cette nature, qui pouvoient ne convenir pas à la perfection de votre tempérament, parce qu'elles viennent d'un dérèglement des humeurs, que peut-être vous n'avez pas voulu souffrir en vous ; vous les avez toutes éprouvées dans la mortalité qui en est la source. C'est pourquoi par cette même sensibilité, qui vous a fait compatir à nos autres maux, vous avez aussi compati à nos maladies ; et vous n'avez jamais guéri les malades, ou ressuscité les morts , ou considéré nos maux , que cette tendre compassion de votre cœur attendri ne vous ait ému. Ainsi vous pleurâtes avant que de ressusciter le Lazare. Ainsi vous multipliâtes les pains, touché de compassion du peuple épuisé de travail (3). Dans une occasion semblable, vous dites encore : J'ai pitié d'une si grande multitude d'hommes : et je ne veux pas les renvoyer sans manger, de peur que les forces ne leur manquent (4). Ces aveugles, qui connoissent combien vous êtes sensible à nos maux, vous disoient à cris redoublés : Ayez pitié de nous, Seigneur, Fils de David. Vous écoutâtes leur voix : touché de compassion, vous mîtes votre main
10 Ps. xs.1. 7. — « Is. lui. 2, 3. — (3) Matth. 1*. 36. — (4} Ibid. xv. 3a.
miséricordieuse sur leurs yeux privés de la lumière, et ils reçurent la vue (l). Lorsque vous vîtes ce sourd et ce muet, vous commençâtes par gémir en levant les yeux au ciel (2). Yous pleurâtes sur les malheurs prochains de Jérusalem (3). Ce sentiment de compassion vous suit toujours, quoiqu'il ne soit pas toujours exprimé. C'est ce cœur tendre et compatissant, ce cœur ému de pitié qui sollicitoit votre bras toutpuissant en faveur de ceux dont vous voyiez les souffrances. Ainsi cette compassion fut la source de vos miracles. Ce qui a fait dire à votre évangéliste, que lorsque vous guérissiez tous les possédés, et tous ceux qui se troiwoient mal, cela se faisait pour accomplir cette prédiction du prophète : Il a pris nos infirmités, et il a porté nos maladies (4). Yous les portiez véritablement par la compassion, et vous soulagiez votre cœur en les guérissant.
0 mon Sauveur! vous avez porté ces sentimens dans le ciel : et quoique vous n'y ayez pu porter ces larmes, ces gémissemens, ces émotions de vos entrailles, ces souffrances intérieures, que vous ressentiez à la vue de tant de maux dont notre nature est accablée, vous y en avez porté le souvenir, qui vous rend tendre, miséricordieux, compatissant envers tous vos membres, et envers tous ceux qui souffrent sur la terre. Car vous êtes ce charitable Samaritain (5>, qui avez pitié de tous les blessés, de quelque nation qu'ils soient, plus que les prêtres et les lévites de la loi. Je ressens donc, mon Sauveur,
(•) Mallh. xx 3o ei ttq — Marc. ix. i.'|. — '. Luc. xix. |i.
— \ Wztlh. vin. i(>, 17. Is. lui. j. — '5) Luc, x. 33.
Bossuet. IX. 26
la vérité de cette parole : J 'ai eu faim; j'ai eu soif; j'ai été infirme, dans tous ceux que tous ces maux ont affligés. Otez-moi, ô mon Sauveur ! ce cœur de pierre. Que je sois compatissant comme vous : que je puisse dire avec votre apôtre : Qui est infirme, sans que je le sois? Qui est troublé et scandalisé, sans qu'un feu intérieur me consume (,;? Que je me réjouisse, selon son précepte, avec ceux qui se réjouissent, ce qui est facile et agréable à la nature : mais que je pleure sincèrement avec ceux qui pleurent (2). Que je puisse dire avec vous : J'ai faim, fai soif je suis étranger, sans logement; je suis prisonnier, je suis malade en ceux et avec tous ceux qui le sont. Que ma compassion ne soit pas vaine, et qu'elle me porte au secours : que je les soulage efficacement comme cherchant moi-même à me soulager. Mais que je porte ma vue plus loin : que je médite sans cesse que vous avez transporté en vous leurs infirmités ; que vous souffrez en eux tous : enfin que vous avez dit, et que vous répéterez en votre dernier jugement : Toutes les j'ois que vous avez donné ce secours à un de mes frères, et encore des plus petits, afin que vous ne méprisiez aucune sorte de petitesse , vous me l'avez donné à moi-même (3). A vous la gloire, à vous la louange, à vous l'action de grâces de tous ceux qui souffrent, c'est-à-dire, de tous les hommes, pour la bonté que vous avez eue de vous approprier et d'adopter leurs souffrances, et de les recommander à tous vos eni'ans, par un précepte qui est le seul dont vous
(0 //. Cor. xi. 29. — *,») Jiom. su. i5. — (3) Matth. xxv. l\o.
sur l'évangile. 403
parliez sur votre trône, à la face du ciel et de la terre, en présence des hommes et des anges. Amen : amen.
XCVIe JOUR.
Venez, les bénis de mon Père : récompense des justes. Ibid.
Prenez y les bénis de mon Père : Allez, maudits^. Venez : parole d'amour et d'union : parole de l'Epoux : Venez., mon épouse, ma bien- aimée (2) : venez dans ma couche nuptiale : venez à la jouissance de mes immortelles beautés. Car tout cela, sous une autre ligure, c'est le royaume qui vous a été préparé: c'est un trône, pour signifier la magnificence et la gloire : c'est la couche nuptiale, pour signifier l'abondance de la joie, et l'accomplissement du mystère de l'amour divin, en faisant avec Dieu un môme esprit. A ce Venez de l'Epoux céleste, l'épouse de son côté doit dire un autre Venez : Venez, mon bien-aimé (5). C'est ce qu'il faut dire en foi, en espérance, en amour, dans l'esprit et avec les sentimens d'une épouse ardente et fidèle. Et l'esprit, et F épouse disent: Venez: Que celui fjui entend, dise : Venez (i) : qu'il appelle à chaque moment, et du fond du cœur, l'Epoux céleste. Que voire règne arrive -5). Que celui qui a soif vienne : qu'il vienne, celui qui a faim et qui a soif
(«) Mallh. xxv. 34, 41 — (*) Cant. iv. 8. — ■) Ibid. vu. 11. — (0 Apoc. xxii. 16. — is) Mallh. vi. 10.
de la justice, et qu'il reçoive gratuitement l'eau vivew que je lui prépare, gratuitement, par pur amour, par pure miséricorde : car encore que je récompense les œuvres, c'est dans les œuvres mes dons que je récompense : c'est, à remonter à l'origine, ma grâce que je couronne. C'est moi qui préviens : c'est moi qui attire : c'est moi qui donne le premier. Il faut donc venir, et en venant m'inviter à venir moi-même, et à dire ce dernier Venez, qui consomme la félicité et l'œuvre de la rédemption. Oui, je viens bientôt : Il est ainsi : Amen. Je scelle cette vérité dans les cœurs : Venez, Seigneur Jésus, venez (2) : c'est par où finit l'Ecriture. C'est le dernier avertissement qu'elle nous donne, comme celui qu'elle veut laisser le plus vivement empreint dans nos cœurs.
Venez, les bénis, les chéris de Dieu. 0 mon Sauveur, que j'entende le mystère de cette secrète bénédiction, par laquelle vous nous avez bénis avant l'établissement du monde, en nous préparant votre royaume ! Mais qu'est-ce, ô Seigneur î votre royaume? sinon votre justice, votre vérité régnante sur les esprits, pour en animer tous les mouvemens : lorsque Jésus-Christ mettra à vos pieds tout le peuple racheté, se l'assujettissant totalement par l'opération de sa toute-puissance : en sorte qu'il n'y pai oisse que lui, et que Dieu soit tout en tous, et nous avec lui un même esprit (3), par l'effusion de sa gloire et la parfaite conformité de notre volonté avec la sienne. Ainsi, ce qui fera notre règne, c'est le règne
(0 Apoc. xxn. i6. — CO Jbid.> ao. — W 1. Cor. xv. 24, 25 et seq. Philip, ni. ai. /• Cor. vi. 17.
sur l'évangile. 405
de Dieu sur nous. Lorsque tout lui sera assujetti, tout ira selon le mouvement de son esprit. Maintenant il y a en nous quelque chose de sujet, et aussi quelque chose de rebelle. Mais alors tout sera sujet : et cette sujétion bienheureuse qui est notre parfaite félicité, étant accomplie dans le chef et dans les membres, l'œuvre de Jésus-Christ sera parfaite. Venez donc, ô bénis de Dieu! venez à ce bienheureux royaume! entrez dans la joie de votre Seigneur.
XCVIIe JOUR.
Retirez-vous, maudits : allez au feu éternel : condamnation des impies. Ibid.
Au lieu de ce Venez si ravissant, plein d'une admirable douceur qui satisfera le cœur de l'homme sans lui laisser rien à désirer, les méchans, les impénitens entendront cet impitoyable Allez, retirez-vous (,j : et où iront-ils, les malheureux? Où, en s' éloignant du souverain bien, sinon au souverain mal? Où, en s'éloignant de la lumière éternelle, sinon à ces ténèbres extérieures, ténèbres affreuses, plus palpables que celles de l'Egypte? Où, en perdant la joie éternelle, si ce n'est aux pleurs, au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur! Allez : retirez-vous, ouvriers d'iniquité. Retirez-vous, je ne vous connais pas. Ma marque n'est point en vous : je ne
(') Mattfi.xxv. 4i.
vous ai jamais connus^. Vos œuvres ont été trompeuses, défectueuses, passagères en tout cas, et destituées de persévérance : vous n'êtes point de ceux sur lesquels est ce sceau de Dieu : Le Seigneur connoît ceux qui sont à luim. Allez, maudits. Vous avez aimé la malédiction, et clic viendra sur vous. Elle vous est attachée comme votre habit, comme la ceinture qui vous environne; elle a pénétré la moelle de vos os (3). Allez au feu , arbre infructueux, qui n'êtes plus bon qu'à brûler : allez au feu éternel w : nulle goutte de rosée, nul rafraîchissement ne viendra jamais sur vous. Allez à ce feu qui est préparé au diable : à celui qui dès le commencement n'ayant point voulu demeurer dans la vérité, est menteur et père de mensonge, meurtrier {'\ calomniateur, tentateur et accusateur des saints; d'où vient toute iniquité : allez en sa détestable compagnie, imitateurs de son orgueil et de son impénitence, participez à ses peines : qu'il soit votre tyran, votre bourreau. Puisque vous avez voulu vous mettre dans son esclavage, portez éternellement ce joug de fer, vous qui avez refusé le doux joug de notre Seigneur.
Mais voici le comble des maux : Dieu contre vous avec toute sa justice et sa puissance. Ecoutez, tremblez ; c'est lui qui parle : Si vous ne in écoutez pas, si vous méprisez mes commandemens, je mettrai ma face contre vous : f écraserai votre dureté et, votre orgueil : je multiplierai vos plaies : comme vous marchez contre moi, je marcherai contre vous avec
(■) Malth. vu. a3. xxv. 12. — W //. Tim. 11. 19. — 00 Ps. cviu. 18, 19. — (4) Mat th. xxv. 4|. — v5) Joan. VIII. t\t\.
sur l'évangile. 407
un cœur (l'ennemi (i\ Fous serez frappe tout ensemble dans le corps, de pauvreté, de peste, de froid et de chaud : dans f esprit, de folie, d'aveu* élément, et de fureur : le ciel, sera de fer sur vos te' tes, et la terre (V airain sous vos pieds : votre rosée sera la poussière (~; : vous ne porterez jamais de fruit : parce que vous 11 aurez pas voulu servir le Seigneur' en joie et dans Vabotodancè de toutes sortes de biens, vous serez mis dans l'esclavage de votre ennemi, dans la faim, dans la soif, dans la nudité, dans t indigence de tout : il mettra sur vos épaules- un joug de fer ® . Outre toutes ces plaies que vous entendez, Dieu vous en enverra de plus terribles qui ne sont point écrites dans ce livre, et qui passent tout ce qu'on peut exprimer par le langage humain : et comme le Seigneur s'est réjoui en vous faisant du bien, il prendra plaisir maintenant à vous perdre, à vous renverser (4). Vous serez à jamais sous cette impitoyable verge ; sous celte verge veillante, qu'a vue le prophète ' '] : car le Seigneur veillera éternellement sur votre iniquité (ti), et ne cessera de vous briser, de vous mettre en pièces 7). Pourquoi criez -vous inutilement ? f'otre plaie est incurable : je Fui faite à cause de votre iniquité et votre dure malice, dit le Seigneur par la bourbe de Jérémie (8; : votre endurcissement a Causé le mien : vous m'avez rendu inexorable, impitoyable, inflexible : .liiez. Et ils iront au supplice
' I v. i- vi. i',, i-j, iQj •;;, an, 23. -- » Dcui. xxvm. ??, 28, /S, 2',.— 1 Ibid. ',7, ',«.— i Ibià. (n. 6.1. - f'j Jcrem. 1. Il, 12. — (' /' // . , D . ,,, .j ;, ;,, ■ J.rcni.
éternel : et les justes à la vie éternelle (1). C'est par là que Jésus finit sa prédication. C'est ce qu'il nous laisse à méditer : et il n'a rien de plus important à dire au peuple.
Après donc qu'il eut fini tous ces discours (2), il ne songe plus qu'aux préparatifs de sa mort : à la pâque ancienne, à la nouvelle : aux dernières instructions qu'il vouloit laisser à ses apôtres, à la cène, et après la cène : à la dernière prière par laquelle il commença son sacrifice : finalement à sa mort.