CVII1 JOUR
Regrets de lérémie de n'être au monde que pour annoncer des malheurs.
Un des effets les plus remarquables de la douceur et de la bonté de Jérémie, c'est le regret qu'il avoit de n'avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. Ma na-re, disoit-il, malheurà moi : pourquoi m 'avcz-vous enfanté f homme de querelles que je suis > homme de discorde par toute la terre? Je suis séparé de tout commerce : je ne prête à perso/me, et personne ne me jjréte : ils me chargent tous de malédiction (2) : et encore avec le transport d'un cœur outré : Maudit soit Je
jour <>it je suis ne Maudit F homme qui a annonce
à mou Père : Il vous est né un /ds, et qui lui a donne cette joie, trompeu.si .... Que //<" md-t-il plutôt donné la mort dans le sein de nui mère, en sorte qu'elle me fût un .sépulcre, ou (pie ne demeura-t-elle
[•)Ps.\L\ui 8,9, iu.— i Jntm.i&r. io.
grosse éternellement sans enfanter? Pourquoi suis-je sorti de ses entrailles, pour ne voir que peine et que douleur, et passer tous mes jours en confusion^>?
Ce qui lui causoit ces transports, c'est qu'il voyoit que ses prophéties ne faisoient qu'accroître les péchés du peuple. Dieu lui mettoit clans la bouche des paroles pressantes, comme si le mal alloit arriver : et après, se ressouvenant de ses miséricordes et de sa longue patience, il attendoit de jour en jour son peuple à résipiscence. Ce peuple ingrat abusoit de ses bontés, et insultoit à Jérémie, en lui disant : Ou est la parole de Dieu, que vous nous annoncez depuis si long -temps? Qu'elle vienne donc (2). Le saint prophète s'en plaignoit avec amertume : Seigneur, vous m'avez trompé} Quelle merveille que vous ayez prévalu contre moi ! J'ai été en dérision à ce peuple tout le long du jour. Tous m'insultent, et se moquent de mes prédictions : parce que je ne fais que crier iniquité et malheur, et inévitable ravage : et cependant il n'arrive rien ; et la parole du Seigneur me tourne en dérision et en opprobre. Et j'ai dit en moi-même : Je ne veux plus me souvenir du Seigneur, ni prophétiser en son nom, ni exposer sa parole à la moquerie, et aggraver l'iniquité de ce peuple. Mais vous êtes toujours le plus fort : cette parole que je voulois retenir dans mon cœur, y a été un brasier ardent; elle s'est renfermée dans mes os ; les forces me manquent, et je n'en puis plus soutenir le poids (5- ; il faut qu'elle
{>)Jerem. xx. 14, 18. — (0 Ibid. xyn. i5. — (3) /forf. xx. 7, 8, 9.
sorte. Dieu prévaut de nouveau sur le saint prophète; et après ces agitations il faut qu'il cède.
Les aines prophétiques qui sont sous la main de Dieu, reçoivent des impressions de sa vérité, qui leur causent des mouvemens que le reste des hommes ne connoît pas. Deux vérités se présentent tour à tour à Jérémie : l'une, qu'il falloit annoncer au peuple tout ce que Dieu ordonnoit, quelque dur qu'il fut, et quoi qu'il en coûtât, car il est le maître; et qu'il falloit prendre pour cela un front d'airain : l'autre, que prophétiser à un peuple qui se moquoit de la prophétie, à cause que l'effet n'en étoit pas assez prompt, loin de le convertir, c'étoit non-seulement aggraver son crime, et augmenter son supplice, mais encore exposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. Dans les endroits qu'on vient de voir, Dieu lui imprime cette dernière vérité d'une manière si vive, qu'il ne peut dans ce moment être occupé d'une autre pensée. Car il imprime tout ce qu'il lui plaît, principalement dans les âmes qu'il s'est une fois soumises par des opérations toutes-puissantes. A la vérité, quand il veut, il sait bien les ramènera lui, et les tenir sous le joug; mais dans le temps qu'il les veut pousser d'un coté, ils paroissent avoir tout oublié, excepté l'objet dont ils sont pleins. Car Dieu pour certains momens les laisse à eux-mêmes, et aux grâces ordinaires, pour tout autre objet; et pour celui dont il lui plaît de les remplir, l'impression en est si forte, le caractère si vif et si enfoncé dans le cœur, qu'il semble n'y rester plus d'attention, ni de mou vement pour les autres choses, ni aucune capacité de s'y
appliquer. Par un transport de cette nature, Jérémie, qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheurs à tout son peuple, c'est-à-dire au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre, et ce qui lui paroissoit encore d'une plus insupportable rigueur, à ne faire plus autre chose, en second lieu, qu'en accroître en quelque façon l'iniquité et le supplice, ne veut plus vivre en cet état : il voudroit n'avoir jamais été, et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce désir. Un troisième objet se présente à lui : la prophétie méprisée, la parole de Dieu en dérision, ses prophètes décriés, son nom blasphémé, et sa justice exposée au mépris des hommes, à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur : et après avoir voulu effacer du nombre des jours, celui de sa nativité; puisqu'il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être, il fait un effort secret , pour ne plus écouter la prophétie qui se présente à lui avec une force qu'il ne peut éluder. Il ne faut donc plus s'étonner, si ses agitations sont si violentes. C'est Dieu de tous côtés qui le presse; qui lui donne, pour ainsi parler, des forces contre lui-même; et à la fin le réduit, après des tourmens inexplicables, à continuer ses funestes et fatales prédictions.
Il ne convient pas au Sauveur d'être agité de cette sorte : car son aine est tellement dilatée, et d'une capacité si étendue, que toutes les impressions divines y exercent, pour ainsi dire, au large et tranquillement leur efficace. Mais néanmoins il a dit : Si je n'étais pets venu, et que je ne leur russe point
sur l'évangile. 439
parlé; si je n'avais pas fait en leur présence des miracles, qu aucun autre n'avoit jamais faits, ils seraient sans péché : mais maintenant ils ii ont plus d excuse ; et ils haïssent gratuitement et moi et mon Père (,); ainsi que David l'avoit prédit (2). C'est donc lui qui leur ôte toute excuse : sa parole les jugera, et les condamnera au dernier jour. Lui qui venoit ôter le péché du monde, a donné lieu au plus grand de tous les péchés , qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu'à la mort de la croix , la vérité qui leur apparoissoit en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on lui a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion, sa mort, son sang répandu, sont la matière de l'ingratitude de ses disciples, et leur tourne à mort et à péché. Les crimes s'augmentent par les grâces : c'est la grande douleur du Sauveur ; c'est le calice qu'il voudroit pouvoir détourner de lui; c'est ce qui lui perce le cœur; c'est enfin ce qui l'abat devant son père; ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le véritable sujet de cette profonde tristesse, qui pénètre son ame sainte jusqu'à la mort, et enfin de son agonie.