‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 34 sur 71 · iC · texte numérisé non relu

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SUR l'évangile. Ali

vos infirmités : et si nous ne la voyions pas tout ornière; si en même temps que nous vous voyions des yeux de la foi, comme le Fils unique de Dieu, nous vous voyions des yeux du corps comme le dernier des hommes, comme l'homme de douleu; > et tout rempli d* infirmités, comme un ver et non pas comme un homme: c'est que vous cachiez volontairement votre gloire; vous en suspendiez l'effet : ce n'étoit point par force que vous étiez dans l'abaissement ; c'était par amour et par bonté. Et néanmoins avec cette gloire dont vous étiez plein, et que vous aviez apportée en sortant de Dieu, vous venez nous laver les pieds! Quand donc j'aurois de la gloire, je la voudrois supprimer. Mais je n'en ai point : je n'ai rien; je ne suis rien ; et il ne s'agit que d'abaisser, ou plutôt ii ne s'agit que de tenir bas un pur néant.

VIIe JOUR.

.Irsus-Christ sorti de la gloire dé Dieu, y devait retourner. Joan. xin. 3.

Les mêmes paroles : Sachant qu'il rtoit .sorti <lc Dieu, <t f/iul y retoitrnoit °. Celui qui est sorti de Dieu de cette manière, ne peut pas qu'il n'y retourne. Il y avoit en lui une grandeur, qui devoit enfin l'emporter. Il ne pouvo.it s'abaisser que par condescendance, pour s'approcher de nous; pour nous apporter ses grâces; pour nous donner un

1 Juan. xni. 3.

parfait modèle d'humilité, de douceur, de patience, de toutes les vertus ; pour se rendre la victime de nos péchés. Pour cela il falloit qu'il descendît jusqu'au tombeau; mais, comme dit saint Pierre, il n'y pouvoit pas être détenuw. Et il falloit que la vie qui étoit en lui, prévalût. Il falloit donc aussi que s'il quittoit sa gloire, il la reprît bientôt; s'il s'humiliait jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, Dieu devoit ensuite l'exalter et lui donner un nom qui fût au-dessus de tout nom (2), pour accomplir aussi ce qu'il a demandé à son Père : Mon Père, glorifiezmoi en vous-même de cette gloire que f ai eue en vous, avant que le monde fût (3). C'est ce que veut dire saint Jean par ces paroles : Sachant qu'il sortoit de Dieu, et quilj retournoit. Car il n' étoit pas possible qu'il demeurât toujours séparé d'une gloire qui lui étoit si naturelle; et non -seulement il y devoit retourner, mais encore nous y ramener avec lui : ce qui aussi lui a fait dire : Mon Père, je veux que là oii je suis, ceux que vous m'avez donnés j soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplent ma gloire, que vous m'avez donnée, parce que vous m'avez aimé avant la citation du monde (4). La contempler, c'est en jouir, c'est y participer, selon ce que dit saint Jean : Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il est (5). Et c'est l'accomplissement de ce qu'il a dit : Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un; et que le monde sache que vous les avez aimés, comme vous m'avez aimé (0).

(«) Acl. n. a4. — (•)' Philip. 11. 8, 9. — 0) Joun. xvu. 5. — W Ibid. xv. 13, 24. — (5) /. Joan m. 2. — (6) Joan. xvu. 22, 23.

sur l'évangile. 473

Que ceux qui aiment Jésus-Christ , goûtent ces paroles; et qu'ils goûtent encore celles-ci : Je m en vais vous préparer la place ; et quand je ni en serai allé, et que je vous aurai préparé la place, je reviendrai, et je vous retirerai à moi ; afin que là où je suis, vous y soyez aussi (I). Voilà donc la manière dont Jésus-Christ devoit retourner à Dieu ; voilà ce que veulent dire ces paroles de saint Jean : étoit sorti de Dieu, et y retournoit. Et lorsqu'il fut sur le point d'accomplir ce glorieux retour, étant tel, et se sachant tel, comme le remarque saint Jean, il voulut bien nous laver les pieds. Silence, silence, encore un coup; taisez-vous, mes pensées; laissez-moi contempler Jésus aux pieds de ses apôtres, à nos pieds de tous, et aux pieds de tous ses fidèles, qu'il regardoit dans ses apôtres.

VIIIe JOUR.

Jésus-Christ en vient au lavement des pieds. Joan. xm. 4.

Lisez y. 4 et 5. // se leva de table, et il posa ses habits; les habits d'honneur que portoient les personnes libres, et ne se laissant que cette sorte d'habits que ceux qui servoient avoient accoutumé de garder. Et ayant pris un liage, il se F attacha devant lui : de mot à mot, il s'en ceignit. Se ceindre, en général , étoit la posture de celui qui alloit servir, selon ce qui est écrit : Que vos reins soient ceints; et

W Joan. xiv. a, S,

un peu après : Soyez comme les serviteurs qui attendent leurs maîtres ; et un peu après : Le maître se ceindra lui-même, et fera asseoir à table ses fidèles serviteurs ; il viendra, lui-même les servir (ï). Voilà en général ce que c'est que se ceindre ; mais se ceindre d'un linge, est l'habit d'un service encore plus vil, qui est celui de laver les pieds. Et remarquez que Jésus fait tout lui-même : lui-même il pose ses habits; il se met lui-même ce linge; il verse l'eau lui-même dans le bassin : de ces mêmes mains qui sont les dispensatrices de toutes les grâces; de ces mains qui sont les mains d'un Dieu, qui a tout fait par sa puissance ; de ces mains dont la seule imposition, le seul attouchement guérissoit les malades et ressuscitoit les morts ; de ces mêmes mains, il versa de l'eau dans un bassin , il lava et essuya les pieds de ses disciples. Ce n'est pas ici une cérémonie; c'est un service effectif qu'il leur rend à tous, et le service le plus vil, puisqu'il faut se mettre à leurs pieds pour le leur rendre; il faut laver les ordures et la poussière qui s'amassoient autour des pieds en marchant nu-pieds, comme on faisoit en ces pays-là. Voilà ce que fait Jésus, sachant tout ce qu'il étoit, dès l'éternité, et dans le temps, et ce qu'il alloît devenir par sa résurrection, et son ascension triomphante. Pénétrez-moi, ô Jésus, de votre grandeur naturelle, et de vos bassesses volontaires ; afin que du moins dans ma petitesse naturelle, je n'aie point de difficulté à me tenir bas, et à servir mes frères !

(») Luc. xn. 35, 36, 37

sur l'évangile. 475

IXe JOUR.

Pierre refuse de se laisser laver les pieds; puis il obéit. Joan. xm. 6 — 9.

Que saint Pierre étoit pénétré de ces grandeurs et de ces bassesses de son maître, lorsqu'il s'écrie tout transporté : Quoi, Seigneur, vous me laveriez les pieds (l)! Vous? à qui? à moi : Tu, mihi. Vous, le Fils de Dieu! à moi, un pécheur. Il lui disoit autrefois : Retirez-vous de moi , Seigneur, car je suis homme pécheur (2) : un homme, un mortel, un néant; mais, ce qui est encore pis, un pécheur : Ha, retirez-vous de moi, je ne puis souffrir votre approche. A plus forte raison maintenant, que vous veniez me laver les pieds, et me rendre un service si indigne de vous; un maître à son disciple; un Seigneur, et un tel Seigneur, à son esclave : Ha, Seigneur! quoi que vous disiez, je ne le souffrirai jamais -.jamais vous ne me laverez les pieds (5).

Le caractère de saint Pierre étoit la ferveur. Elle n'étoit pas encore bien réglée ; mais elle étoit extrême; et quoique Jésus lui dit : Fous ne savez jias encore ce que je veux faire, mais vous le saurr- bientôt, et en son temps: comme s'il eût dit : Laissez-moi faire; je sais pourquoi je le fais; Pierre s'obstine, pour ainsi parler, et contraint Jésus de lui dire : Si je ne vous lave, vous n'aurez point de Dan avec moi. Et en môme temps , avec la même

(0 Joan. xm. 6, 7. — (J) Luc. v. 8. — M Joan. xm. 6

ferveur qui lui faisoit dire : Jamais vous ne me laverez les pieds ; il s'écrie : Ha, Seigneur! nonseulement les pieds, mais encore les mains et la tête (1). Il ne savoit pas encore ce que c'étoit d'être lavé par Jésus, et dans quel baptême il falloit être plongé à son exemple : il n'avoit pas encore pénétré cette parole de son maître : J'ai à être baptisé d'un baptême (2); il faut que je sois baptisé de mon propre sang; et je réserve ce baptême de souffrance à mes serviteurs : je leur laverai les pieds, je leur laverai les mains, je leur laverai la tête par ce baptême. Pierre ne savoit pas encore tout ce mystère; il ne savoit pas encore parfaitement combien nos pensées, combien nos actions étoient impures; ni combien nous avions besoin que notre tête et nos mains fussent lavées. Et néanmoins, possédé du désir d'être avec son maître, et d'avoir part avec lui, à l'abandon il s'écrie : Je vous livre tout, les pieds, les mains, la tête même; lavez-moi comme vous voudrez ; je veux être avec vous, quoi qu'il en coûte; à quelque prix que ce soit, je veux vous avoir; faites ce que vous voudrez, non-seulement de mes pieds, mais encore de mes mains et de ma tête. Vous serez écouté, Pierre; vos pieds et vos mains seront lavés ; vous serez crucifié comme votre maître; votre tête aura son partage dans votre crucifiement, et vous serez crucifié la tête en bas. C'est ainsi que votre maître vous lavera : voilà le bain qu'il vous prépare : Vous ne le savez pas encore; mais on vous le fera savoir en son temps. O Seigneur l non-seulement les pieds, mais encore

(0 Joan, xui. 7, 8, 9. — Luc. xu, 5o.

sur l'évangile. 477

les mains et la tête. Imitons saint Pierre ; abandonnons-nous à notre Sauveur. Nous ne savons pas encore ce qu'il veut faire de nous : notre foiblesse ne le pourroit pas souffrir ; mais quoi que ce soit, mon cœur est prêt : mon cœur est prêt, 6 Dieu (1)! encore un coup ; je vous livre tout , pieds et mains, tout ce que je suis, la tête même, et l'ame dont elle est le siège.

Xe JOUR.

Se laver des moindres taches. Vous êtes purs, mais non pas tous. Joan. xm. 8 — 10.

En Orient, dans les pays chauds, l'usage du bain étoit fort fréquent, et après qu'on s'étoit lavé le matin, et pendant le jour, il ne restoit plus sur le soir que de se laver les pieds pour se nettoyer des ordures qu'on amassoit allant et venant. C'est le sens de cette parole de l'Epouse : J'ai lavé mes pieds -.pourquoi voulez-vous que je me lève pour les salir^* Jésus-Christ se sert de cette similitude, pour faire entendre à ses fidèles qu'après s'être lavé des grands péchés, il reste encore le soin de se purger de ceux que l'on contracte dans l'usage de la vie humaine, lesquels, bien que plus petits à comparaison des autres, ne laissent pas en euxmêmes d'être toujours grands, parce qu'une ame qui aime Dieu ne trouve rien de léger dans ce qui l'offense; et si elle négligeoit de se purifier de ces

(«) P$. un. 8.— ») Cant. v. 3.

fautes, elles la mettroient dans un état funeste, affaiblissant insensiblement les forces de l'âme ; en sorte qu'il ne lui resteroit que très-peu de résistance contre les grandes tentations ; ce qui la feroit succomber trop aisément, parce que ces tentations violentes ne peuvent être vaincues que par une très-ardente charité. C'est ce que Jésus-Christ nous apprend par ces paroles : Celui qui a été lavé lia plus besoin que cle laver ses pieds, et il est pur dans tout; le reste ; et vous, vous êtes purs, mais non pas tous (l). Jésus-Christ nous apprend donc, par cette parole, qu'il ne nous est pas permis de négliger ces moindres péchés; et c'est ce qu'il a voulu signifier par le lavement des pieds. Et afin de pénétrer tout le mystère, le soin qu'il prend de laver les pieds à ses apôtres, au moment qu'il alloit instituer l'eucharistie et les y faire participer, nous apprend que le temps où nous devons nous appliquer à purger ces fautes vénielles, c'est celui où nous nous préparons à la communion, où il s'agit de s'unir parfaitement avec Jésus-Christ ; à quoi ces péchés apportent un si grand obstacle, que si on mouroit avant que de les avoir expiés, la vision bienheureuse en seroit retardée, et peut-être durant plusieurs siècles. On doit donc se sentir d'autant plus obligé à purifier ces péchés avant la communion, que c'est par elle principalement qu'on s'en doit relever, les autres étant lavés par un autre sacrement ; et la négligence de purger ces fautes pouvant aller à un excès qui rendroit l'attache à ces péchés nonseulement dangereuse, comme elle l'est toujours,

(«) Joan. xiii. 10.

sur l'évangile. 479

mais encore mortelle. Car celui qui ne se soucie des péchés qu'à cause qu'ils damnent, montre que c'est la peine qu'il craint, mais qu'il n'aime pas véritablement la justice, c'est-à-dire, qu'il n'aime pas Dieu comme il y est obligé; et il doit craindre de perdre bientôt, par son extrême langueur, tout ce qui lui reste de ce feu divin. Lavons donc soigneusement non-seulement nos mains et notre tête, mais encore nos pieds, avant que d'approcher de l'eucharistie; autrement l'Epoux viendra à nous avec une espèce de dédain : et encore que ces péchés journaliers n'empêchent pas qu'il ne nous dise ainsi qu'aux apôtres : / ous êtes purs : il nous avertit néanmoins de nous en purger, quand nous voulons nous approcher de son corps et de son sang avec toute la pureté requise. Et il fait bien voir combien est grande cette obligation, lorsqu'en lavant les pieds à ses apôtres, pour leur inspirer le soin de se purifier de ces péchés, il leur dit : Si je ne vous lave, c'est-à-dire, si je ne la\e ces taches des pieds : vous n'aurez point de part avec moi (,) ; non-seulement à cause qu'elles retardent, comme on vient de voir, la vision bienheureuse, et la parfaite union avec Dieu ; mais encore à cause que la négligence de les nettoyer peut causer de dangereuses froideurs entre l'ame et Jésus-Christ, et même dans un certain degré devenir mortelle. Lavez-vous donc, chrétien, lavez-vous de tous vos péchés, jusqu'aux plus petits, lorsque vous devez approcher de la sainte table. Lavez vos pieds avec soin, renouvelez-vous tout-à-fait, de peur qu'il ne

(■) Joan. xiii. 8.

vous arrive de manger indignement le corps du Sauveur; puisque vous voyez si clairement que ce péché, qui peut-être ne seroit que véniel par sa nature, deviendroit mortel par l'attache que vous y auriez. Et quand même vous ne seriez pas toutà-fait indigne, de cette indignité qui nous rend coupables du corps et du sang du Sauveur, nous pourrions nous rendre indignes des grandes grâces, sans lesquelles nous ne pouvons vaincre les grandes foiblesses, ni les grandes tentations dont la vie est pleine. Nous pourrions nous rendre indignes de cette parfaite communication avec l'Epoux, et causer entre lui et nous sinon la rupture, du moins ces froideurs, qui sont des dispositions à la rupture même.

Seigneur! lavez-moi les pieds, afin que je dise avec l'Epouse : Je me suis lavé les pieds ; puis-fe les salir de nouveau ? La pureté est un attrait pour conserver la pureté : plus un habit est blanc, plus les taches qui sont dessus se font remarquer : plus on est net, plus on doit éviter de se souiller; dans le désir d'être rangé avec ceux dont il est écrit, qu'ils sont sans tache devant le trône de Dieu (l). C'est à quoi il faut aspirer, et se souvenir de cette belle doctrine de saint Augustin : qu'encore qu'on ne puisse vivre ici sans péché, on en peut sortir sans péché, parce que, comme les péchés y abondent, les remèdes pour les guérir n'y manquent pas.

(0 Apoc. xiv. 5.

XIe JOUR.

Judas lavé comme les autres. Joan. xm. 10, 11.

Fous êtes purs; mais non pas tous : car il savoit qui étoit celui qui le devait trahir : et c'est pour cela qu'il dit, fous êtes purs, mais non pas tous x . Et cependant, quoiqu'il le connût, et que le diable fût déjà entré clans son cœur (2), pour lui inspirer le dessein de livrer son maître, il lui lave les pieds comme aux autres, et il l'avertit qu'il voit son crime, pour le porter à se corriger. Arrêtons-nous à considérer avec saint Paul °-, la bonté de Dieu qui nous attend, disons plus, qui nous invite à la pénitence, pendant qu'avec notre dureté et notre cœur impénitent, nous nous amassons à nous-mêmes des trésors de haine. Telle étoit la disposition de Judas.

Que de Judas parmi les chrétiens! Que de malheureux, que mille démonstrations des bontés de Dieu ne peuvent détourner de la résolution de mal faire ! Ne soyons point de ce nombre. Si nous en avons été, n'en soyons plus; songeons du moins qu'il nous voit; qu'il voit celui qui le doit trahir : et cependant il lui lave les pieds : une eau sainte lui est présentée dans la pénitence : Jésus est prêt à le recevoir à son amour et à ses grâces, pourvu qu'il se lave, el se repente.

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