‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 39 sur 71 · LT JOUR · texte numérisé non relu

LT JOUR

L'eucharistie est le viatique des mourans.

Considérons ici le corps du Sauveur, comme le doux viatique des mourans. Je me meurs, mes sens

« /. Cor. xv. M, ',5, \6

sur l'évangile. 014

s'éteignent, ma vie s'évanouit : qu'ai-je à désirer en cet état, que quelque chose qui m'ôte la crainte de la mort, et me tire de l'esclavage où cette appréhension m'a tenu durant tout le temps de ma vie ? Mon Sauveur, on m'apporte votre corps, ce corps immortel, ce corps spiritualisé : je le reçois dans le mien : Je ne mourrai pas; je vivrai °\ Qui mange ma c/iair, dites-vous '2/, aura la vie étemelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Il restera dans ce corps mort un germe de vie que la pourriture ne pourra point altérer; il y restera une impression de vie que rien ne peut effacer. Tous les jours de ma vie je veux communier dans cette espérance : je veux me regarder comme mourant, et je le suis; je veux vous recevoir en viatique. Je ne craindrai point la mort : vous m'affranchissez de la servitude que cette crainte m'imposoit. Pourquoi craindre le mal, si j'en ai toujours l'antidote ? Sans vous la mort est un joug insupportable : avec vous elle est un remède, et un passage à la vie. Que je suis heureux ! On m'apporte votre précieux corps : vous venez chez moi, hôte céleste! C'est à ce coup que je puis dire : Seigneur, je ne suis pas digne que vous in fiiez dans ma maison 3 . Vous y venez néanmoins ; vous y entrez; vous y êtes; et ce n'est pas encore assez pour votre amour : la maison où vous voulez entrer, c'est mon corps.

C'etf ici le temps de se soiuenir de votre mort; de cette mort par laquelle la mort a été vaincue; de cette mort qui nous fait dire avec confiance: () mort,

(«) P$, Cxvn. IT. — Juin. ri. 55. — Wallh vm 8.

où est ton aiguillon? o mort, oà est ta victoire (1)? de cette mort par laquelle est accomplie cette parole : Je romprai votre pacte avec la mort; et votre alliance avec le tombeau ne subsistera plus (2). Et encore : la mort sera précipitée à jamais dans l'abîme (3). Faites ceci en mémoire de moi : souvenezvous de ma mort : annoncez-la (4).

O Seigneur, on m'a annoncé la mienne; mais qu'on m'annonce la vôtre, et je ne craindrai plus rien. Oui, maintenant je pourrai chanter avec le Psalmiste : Si je marche au milieu de V ombre de la mort, je ne craindrai rien, parce que vous êtes avec moi*®. Ah! doux souvenir que celui de votre mort, qui a effacé mes péchés ; qui m'a assuré votre royaume! Mon Sauveur, je m'unis à votre agonie : je dis avec vous mon In manus : Mon Dieu, je remets mon esprit entre vos mains (G) . Seigneur Jésus, recevez mon esprit (7). Quoi, vous le venez quérir vous-même pour le présenter à votre Père ! C'en est fait : tout est consommé m . Je veux mourir comme vous en disant cette parole : Tout est consommé : je n'ai plus rien sur la terre, et votre royaume va être mon partage. Tout est consommé ; je vois votre royaume céleste, ce sanctuaire éternel, s'ouvrir pour me recevoir par grâce, par miséricorde, en votre nom, ô Jésus! A ce coup sera accompli cette parole: Qui me mange, demeure en moi, et moi en lui (9). Je ne vous quitterai plus. Maudite soit ma malheureuse

(«) I. Cor. xv. 55, — (*)!». xxviu. 10. — (3) Ibid. xxv. 8. — (4)7. Cor. xl 24, 25, 26. — \:'i Ps. xxii. 4- — {6) Luc. xxui. 46. Ps. xxx. 6. — (7) Act, y". 58. — (8ï Joan. xix. 3o. — (9) Ibid. vi. 5;.

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et criminelle inconstance, qui m'a fait quitter tant de fois un si bon maître ! Et maintenant, mon Sauveur, je serai toujours avec vous : vous m'allez marquer de votre sceau. Ah! Seigneur, gardez -moi jusqu'au dernier soupir, et que je le rende entre vos bras.

Et ce corps que deviendra-t-il? Le voilà uni au vôtre. Par votre corps ressuscité, je ressusciterai tout nouveau : je ne laisserai à la terre que la mortalité. Je vis dans cette espérance ; mais j'y meurs. Je meurs tous les jours, puisque je ne cesse d'avancer au dernier moment. Mes jours se dissipent comme une fumée, s'en vont comme une eau rapide, dont on ne peut arrêter le cours. Dans un moment on passera où j'étois, et l'on ne m'y trouvera plus. Yoilà sa chambre, voilà son lit, dira-t-cn, et de tout cela il n'en reste plus que mon tombeau, où l'on dira que je suis ; et je n'y serai pas : il n'y aura qu'un reste de moi-même, et ce reste tel quel, diminuera à chaque moment, et se perdra à la fin.

Que cela est triste! Oui, si je n'avois pas votre corps, pour me redonner la vie. Cette espérance me soutient. Je veux toujours me regarder en état de mort ; me confesser comme un mourant ; communier comme un mourant; me disposer à chaque fois comme si j'allois mourir. Je meurs : fermezmoi les yeux : que je ne voie plus les vanités : enveloppez -moi de ce drap : je n'ai plus besoin d'autre chose : rendez-moi ma pauvreté naturelle : mettez-moi en terre. C'est là d'où je viens selon le corps; c'est là où il faut que je retourne; c'est là ma mère qui m'a engendré, pour mourir : elle

m'enfantera un jour, pour ne mourir plus. Ne parions donc point de mort : ce n'est plus qu'un nom : il n'y a de mort que le péché.

LIIe JOUR.

L'eucharistie jointe par Jésus-Christ au banquet ordinaire, figure de la joie du banquet éternel. ïbid.

Une des observations les plus nécessaires dans l'institution de l'eucharistie, c'est que Jésus -Christ l'a faite dans un banquet ordinaire, en conversant à l'ordinaire avec ses disciples, sans marquer de distinction entre ce qui regardoit le repas commun, et ce qui regardoit ce divin repas, où il se devoit donner lui-même. Pendant qu ils soupoient, dit saint Matthieu, il prit du pain y le rompit, et leur dit : Prenez et mangez : Ceci est mon corps (1). 11 continue : il achève le souper 5 et après le souper, disent saint Luc et saint Paul (2), il prit le calice, et il dit : Ce calice, et le breuvage que Je vous présente, est le nouveau Testament par mon sang. Puis il continue son discours, et il dit selon saint Luc : La main de celui qui me trahit est avec moi à la table J)j et selon saint Matthieu : Je ne boirai plus de ce fruit de vigne, jusqu'à ce que je le boive nouveau dans le royaume de mon Père (4) : toutes paroles qui n'appartiennent point à l'institution, et dont aussi

[}\ M- Un kxVk 2<>. — [a) /.(/<; sKii. 20. î Cor. xi. 'j5- — '}) Luc.

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sur l'évangile. 615

saint Paul ne rapporte rien, encore qu'il se fût proposé de raconter toute l'institution de ce mystère, comme la suite de son discours le fait paroitre. On ne dira pas qu'il n'y ait rien de singulier et d'extraordinaire dans le banquet eucharistique : toutes les paroles de l'institution marquent le contraire. Mais cet extraordinaire et ce divin qui paroît dans cet endroit du banquet, est joint et continué avec tout le reste ; et il semble que le repas eucharistique ne fasse qu'une partie du repas commun, que Jésus fit avec les siens.

Ce qui se présente d'abord, pour entendre ce mystère, c'est que manger et boire ensemble est parmi les hommes une marque de société. On entretient l'amitié par cette douce communication : on partage ses biens, ses plaisirs, sa vie même avec ses amis : il semble qu'on leur déclare qu'on ne peut vivre sans eux, et que la vie n'est pas une vie sans cette société : Mangez, buvez, mes amis : enivrez -vous, c'est-à-dire, réjouissez -vous, mes très-chers, disoit l'Epoux à ses amis (1). Et la sagesse, pour nous inviter à sa compagnie, n'a rien à nous proposer de plus attirant, qu'un repas qu'elle nous prépare : Venez, mes amis, mangez mon pain, buvez le vin que je vous présente (2).

C'étoit aussi pour cette raison que Dieu ordonnoit à son peuple, de venir au lieu que le Seigneur avoit choisi, pour y faire bonne chère devant le Seigneur, avec tout ce qu'on avoit de plus cher, avec son fils, avec sa fille, avec tout son domestique, avec son serviteur et sa servante, avec ceux

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t>lt> MÉDITATIONS

qu'on honoroit le plus, avec le Lévite qui demeuroit dans son pays (1), sans oublier l'étranger, non plus que la veuve et l'orphelin ; et à plus forte raison, sans oublier ses voisins, ses proches, afin qu'ils fussent rassasiés des biens que le Seigneur nous avoit donnés, et partageassent notre joie (2).

Ces festins et cette joie ont été la cause que la béatitude céleste nous est représentée comme un banquet. // en viendra d'Orient et d'Occident, dit le Sauveur ; et ils se mettront à table avec Abraham, avec Isaac et avec Jacob (3). Et lui-même, à la fin des siècles, il fera, mettre à table ses bons serviteurs, et passant de table en table, il les servira (4). Et le jour même de la cène, pour appliquer cette idée au festin qu'il venoit de faire avec ses disciples, il leur dit : Je vous prépare le royaume (pie mon Père m'a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume (5).

Il vouloit donc que la cène fût un véritable festin, pour lier la société entre ses disciples, et leur figurer la joie de ce festin éternel, où ils seront rassasiés et enivrés de l' abondance de sa maison, et abreuvés du torrent de sa, volupté (6). C'est pourquoi il célébra ce divin banquet sur le soir, à la fin du jour, en figure de ce souper éternel, qu'il nous fera a la fin des siècles, lorsque toutes choses seront consommées.

C'est encore ce qu'il vouloit dire, lorsqu'en prenant selon la coutume la coupe de vin, dont tout

(0 Deut. xu. 5, 7, 12, 18. — W Iblâ. xxvi. 11, 12, i3.— (3) Mollit. vin, 11. — (4) Luc. xn. 37. — (0 Ibiil. s.xw. 29, 3o. — :S>) Ps. xxxv. y.

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le monde buvoit dans les festins en signe de société, il la présenta à ses disciples, en leur disant : Partagez-la entre vous : pour moi, je ne boirai plus du Jruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienne (l). Saint Luc marque expressément cette action et cette parole avant l'institution de l'eucharistie : et Jésus-Christ répéta la même parole, après avoir consacré le saint calice, en disant : Je vous le dis, je ne boirai plus de ce fruit de vigne, dont j'ai bu avec vous dans tout ce repas, et dont je me suis servi pour en faire mon sang, jusqu'au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père (2).

Attendons-nous donc à ce repas éternel, où le pain des anges nous sera donné à découvert; où nous serons enivrés et transportés de la volupté du Seigneur, et des ravissantes délices de son amour. Le festin de notre Seigneur en étoit l'image : et pour imiter son exemple, c'étoit aussi dans des festins que les premiers chrétiens célébroient l'eucharistie ; comme saint Paul le fait bien voir dans la première Epitre aux Corinthiens (3). Le festin de l'eucharistie conserva toujours cette forme primitive, jusqu'à ce que les abus la firent changer : mais elle n'en a pas moins pour cela la force d'un banquet d'union et de société entre les frères, et d'espérance pour le repas éternel de Dieu.

Fréquentons donc ce sacré repas de l'eucharistie, et vivons en union avec nos frères : fréquentons-le, et nourrissons-nous de l'espérance de la joie céleste :

(«) Luc. xxn. 17, 18. — {*> Matth. xxvi. 39. — (3) /. Cor. xi. 20, 21 el serf. 34.

(vl8 MÉDITATIONS

mangeons ce pain qui soutient l'homme : buvons ce vin qui lui doit réjouir le cœur; et disons avec un saint transport : Ha ! que mon calice, enivrant est exquis (l) !

Jésus-Christ s'est servi de pain et de vin pour nous donner son corps et son sang, afin de donner à l'eucharistie le caractère de force et de soutien, et le caractère de joie et de transport ; et afin aussi de nous apprendre, par la figure de ces choses qui font notre aliment ordinaire, que nous devions tous les jours non-seulement soutenir, mais encore échauffer notre cœur; non-seulement nous fortifier, mais encore nous enivrer avec lui, et boire à longs traits dès cette vie l'amour qui nous rendra heureux dans l'éternité.

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