XVI
sur l'évangile. 15
Mais parmi tous ceux qui pleurent, il n'y en a point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur, loin d'être un remède au mal, est un autre mal qui l'augmente : le péché est le seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tous tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ah! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés : car ils seront consolés.
Mais ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu'en dirons-nous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Ecriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes ? qui me la dira ? Ceux qui les ont expérimentées, souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C'est tantôt la bonté d'un père : c'est tantôt la condescendance d'un roi : c'est tantôt l'absence d'un époux : tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'ame lorsqu'il s'éloigne; et tantôt sa tendre voix, lorsqu'il se rapproche, et qu'il appelle sa fidèle épouse : mais le plus souvent, c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.
Ve JOUR.
Quatrième béatitude : Avoir faim et soif de la justice. Matth. v. 6:
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Faim et soif, c'est une ardeur vive, un désir avide et pressant, qui vient d'un besoin extrême.
Cherchez le royaume de Dieu et sa justice (I). La justice règne dans les cieux : elle doit aussi régner dans l'Eglise, qui est souvent appelée le royaume des cieux. Elle règne lorsqu'on rend à Dieu ce qu'on lui doit : car alors on rend aussi pour l'amour de Dieu tout ce qu'on doit à la créature qu'on regarde en lui. On se rend ce qu'on se doit à soimême : car on s'est donné tout le bien dont on est capable, quand on s'est rempli de Dieu. Alors on a accompli toute justice, comme Jésus-Christ disoit à saint Jean. L'ame alors n'a plus de faim, n'a plus de soif : elle a sa véritable nourriture : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père, disoit le Sauveur (2), et d'accomplir son œuvre. C'est aussi là ce que le Sauveur appelle toute justice, d'accomplir en tout la volonté toute juste du Père céleste, et d'en faire la règle de la nôtre. Mais quand nous faisons la volonté de Dieu, il fait la nôtre. Le Psalmiste a chanté : Il fera la volonté de ceux qui le craignent (3), et ainsi il rassasiera tous
[«) Matth. vi. 33. —(^Joan, >v. 3<. — W Ps. r.xr.iv. 19.
s un l'évangile. il
leurs désirs. Bienheureux ceux qui désirent la justice avec le même empressement qu'on désire manger et boire, lorsqu'on est travaillé de la faim et de la soif; car alors on sera rassasié. De quoi sera-t-on rassasié, si ce n'est de la justice? On le sera dès cette vie : car le juste se rendra plus juste, et le saint se rendra plus saint, pour contenter son avidité. Mais le parfait rassasiement sera dans le ciel, où la justice éternelle nous sera donnée avec la plénitude de l'amour de Dieu. Je serai rassasié, disoit le Psalmiste ' , lorsque votre gloire mapparoîtra.
Doit-on toujours avoir soif de la justice? Puisque le Sauveur a dit à la Samaritaine "2) : Celui <jui boit de cette eau, c'est-à-dire, des plaisirs du monde, a encore soif: niais relui qui boira de l'eau dont- je lui donnerai, n aura jamais soif; mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine jaillissante pour la vie étemelle : il n'aura donc point de soif? Il n'en aura point en effet ; parce qu'il ne désirera plus d'autre plaisir, d'autre joie, d'autre bien, que celui qu'il goûte en Jésus-Christ. Il aura pourtant toujours soif 5 car il ne cessera point de désirer ce bien suprême, et voudra le posséder de plus en plus. Le voilà donc qui a toujours soif : mais toujours aussi il se désaltère, parce qu'il a en lui la fontaine éternellement jaillissante. Il n'aura point cette soif fatigante et insatiable de ceux qui cherchent les plaisirs des sens. Il aura toujours soif de la justice ; mais la bouche toujours attachée à la source qu'il a en lui-même, sa soif ne le fatiguera,
{' Ps. xvi. i5. — (a) Joan. iv. i3, i!\.
ni ne l'affoiblira jamais : Celui qui croit en moi, dit le Fils de Dieu (,), des fleuves d'eau vive couleront éternellement de ses entrailles : qu'il vienne donc, et qu'il boive. Venez, âmes saintes, venez à Jésus; désirez, buvez, engloutissez : ne craignez point que cette eau céleste vous manque : la fontaine est audessus de votre soif : son abondance est plus grande que votre besoin : Fons vincit sitientem, disoit saint Augustin.
VIe JOUR.
Cinquième béatitude : Etre miséricordieux. Matth. v. 7.
Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ^K Le plus bel effet de la charité, c'est d'être touché des maux d'autrui. // est plus heureux de donner que de recevoir, disoit Jésus- Christ (5). Cette parole n'avoit pas été rapportée par les évangélistes : mais Dieu a voulu donner à saint Paul la gloire de la recueillir : Souvenez-vous, dit cet apôtre (4), de cette parole du Seigneur Jésus: Il est plus heureux de donner que de recevoir. Bienheureux donc ceux qui donnent, et qui aiment mieux donner que de recevoir. Bienheuieux, encore un coup, celui qui appelle à son festin, non point les riches, qui peuvent lui rendre le festin qu'il leur aura fait; mais les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Alors, dit le Sauveur (r°,
(') Joan. yji, 37, 38. — 00 Matlh. v. 7. — 0) Jet. xx. 35. — (4) Ib. -— (5) Luc. xiv. 12, i3, i^.
SUR l'évangile. 19
vous serez heureux, car ils tïont rien à vous rendre : et il vous sera rendu à la résurrection des justes. Bienheureux donc les miséricordieux qui donnent sans .espérance de rien recevoir de ceux sur qui ils exercent la miséricorde : car ils obtiendront de Dieu une miséricorde infinie.
Ainsi ceux qui sont inflexibles, insensibles, sans tendresse, sans pitié, sont dignes de trouver sur eux un ciel d'airain, qui n'ait ni pluie ni rosée. Au contraire, ceux qui sont tendres à la misère d'autrui auront part aux grâces de Dieu, et à sa miséricorde ; il leur sera pardonné comme ils auront pardonné aux autres ; il leur sera donné comme ils auront, donné aux autres; ils recevront selon la mesure dont ils se seront servis envers leurs frères (1); c'est Jésus-Christ qui le dit; et autant qu'ils auront eu de compassion, autant Dieu en aura-t-il pour eux-mêmes.
Il faut exercer la miséricorde envers tous ceux qu'on voit souffrir ; envers les malades, envers les affligés : adoucir leurs maux par des paroles de consolation, et par de sages conseils, si on ne peut autrement; leur aider à les porter; les partager avec eux autant qu'on peut. C'est le plus beau de tous les sacrifices : J'aime mieux (a miséricorde que h sacrifice, comme il l'a dit lui-même (S).
(>) Luc. vi. 37, 38. — (») Mallh. \%. i3.
VIIe JOUR.
Sixième béatitude : Avoir le cœur pur. Matth. v. 8.
Bienheureux ceux qui ont le cœur pur. Qui pourroit dire la beauté d'un cœur pur? Une glace parfaitement nette, un or parfai tentent affiné, un diamant sans aucune tache, une fontaine parfaitement claire, n'égalent pas la beauté et la netteté d'un cœur pur. Il faut en ôter toute ordure, et celles principalement qui viennent des plaisirs des sens : car une goutte de ces plaisirs trouble cette belle fontaine. Qu'elle est belle, qu'elle est ravissante cette fontaine incorruptible d'un cœur pur! Dieu se plaît à s'y voir lui-même comme dans un beau miroir : il s'y imprime lui-même dans toute sa beauté. Ce beau miroir devient un soleil par les rayons qui le pénètrent : il est tout resplendissant. La pureté de Dieu se joint à la nôtre, qu'il a luimême opérée en nous ; et nos regards épurés le verront briller en nous-mêmes, et y luire d'une éternelle lumière. Bienheureux donc ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu c,).
Aimons la chasteté plus que toutes les autres vertus : c'est elle qui rend le cœur pur.
A chaque objet qui nous touche, craignons toujours en l'aimant de ternir la pureté de notre cœur ; ou de l'enfoncer davantage dans l'ordure, d'où il falloit le retirer.
(«) Matth. v. 8.
Bienheureux le cœur pur; il verra Dieu : Il ne fout que ces deux mots pour nourrir l'ame tout un jour. Il verra Dieu : il verra toute beauté, toute bonté, toute perfection, le bien, source de tout bien, tout le bien uni, comme il disoit à Moïse : Je te montrerai tout le bien m ; lorsqu'il se montra lui-même. Voir un objet si parfait, et l'aimer, c'est la même chose. Il verra donc, et il aimera ; mais s'il aime, il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu, qu'il verra et qu'il aimera sans fin. Il sera rassasié de l'abondance de sa maison, et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature! mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Bienheureux donc celui qui a le cœur pur. Que celui qui est pur ne cesse de se purifier davantage. Que celui qui n'est pas pur, se tire de l'ordure où il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le défigure.
VIIIe JOUR.
Septième béatitude : Etre pacifiques. Matth. v. 9.
Bienheureux les pacifiques ; car ils seront appelés en fans de Dieu (2). Dieu est appelé le Dieu fie paix ° : Il fait habiter dans sa maison ceux qui sont de même esprit et de même cœur : Inhabita re fdcit unius moris (unanimes) in domo, dit le Psalmiste (4j. Sa bonté concilie tout. Il a composé cet univers des natures et des qualités les plus
M Ex. xxxai. 10. — » Matth. v. g. — :) /. Cor. xiv 33. — W Ps. LXVII. 7.
discordantes : il fait concourir ensemble la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le froid et le chaud, et ainsi du reste, pour la bonne constitution de l'univers, et pour la conservation du genre humain. 11 reçoit ses ennemis en sa paix ; et il faut, dit Jésus- Christ (l), qu'à son exemple, vous aimiez vos ennemis, et que vous fassiez du bien à ceux qui vous haïssent. Il faut que vous le priiez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfans de votre père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais, et qui pleut sur les justes et sur les injustes : comme nous verrons dans la suite. Bienheureux donc les pacifiques : ceux qui aiment la paix, et qui la procurent : Ils seront appelés enfans de Dieu, parce qu'ils porteront le caractère d'un si bon père.
Le soleil n'en est pas plus nébuleux dans les pays où Dieu n'est pas connu : la pluie n'en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages, et n'y est pas moins rafraîchissante, ni moins féconde. Ainsi, comme disoit saint Paul (2), Dieu ne se laisse point sans témoignage. Le soleil, quand il se lève, nous avertit de son immense bonté, puisqu'il ne se lève pas plus tard, ni avec des couleurs moins vives pour les ennemis de Dieu, que pour ses amis. Adorez donc, quand il se lève, la bonté de Dieu qui pardonne : et ne témoignez pas à votre frère un visage chagrin, pendant que le ciel, et Dieu même, si l'on peut parler de la sorte, lui en montre un si serein et si doux.
Jésus-Christ, le fils unique du Père céleste, est le
(•) Matth. v. 44, 45- — t2) Acl. xiv. 16.
SUR l'évangile. 23
grand pacificateur : Qui a annoncé In paix à ceux qui étoient de loin, et à ceux qui étoient de près, faisant mourir en lui-même toutes les inimitiés (1); et pacifiant par le sang qu il a répandu sur la croix, tout ce qui est dans le ciel et dans la terre {i), comme dit saint Paul.
A l'exemple du Fils unique, les enfans d'adoption doivent prendre le caractère de leur père, et se montrer vrais enfans de Dieu par l'amour de la paix.
Cette grâce d'être enfans de Dieu se consomme dans la vie future, selon ce que dit le Sauveur ; Mè seront vrais enfans de Dieu, parce qu'ils seront des enfans nouvellement engendrés par la résurrection (3).
Soyons donc vraiment pacifiques : ayons toujours des paroles de réconciliation et de paix, pour adoucir l'amertume que nos frères témoigneront contre nous, ou contre les autres : cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports; à prévenir les inimitiés, les froideurs, les indifférences ; enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C'est faire l'œuvie de Dieu, et se montrer ses enfans, en imitant sa bonté.
Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent à brouiller les uns avec les autres; qui, par de mauvais rapports, souvent faux dans le tout, souvent augmentés dans leurs circonstances, en disant ce qu'il falloit taire, en réveillant le souvenir de ce qu'il falloit laisser oublier ; ou par des paroles
(') l'Jfitt. m. i \, to, iG, 17. — (») Col. 1. 20. — '.•) Luc. \\. 30.
piquantes et dédaigneuses, aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère !
IXe JOUR.
Huitième et dernière béatitude : Souffrir pour la justice. Matth. v. 10.
BiENHEUhEUX ceux qui souffrent persécution pour hi justice, parce que le royaume des deux leur appartient °. Tous ceux qui souffrent pour avoir bien fait, pour avoir donné bon exemple, pour avoir obéi simplement, et avoir confondu par leur exemple ceux qui ne vivent pas assez régulièrement; en sorte qu'on se prend à eux des reproches qu'on fait aux autres, souffrent persécution pour la justice. Ceux qui portent leur croix tous les jours, et persécutent persévéramment en eux-mêmes leurs mauvais désirs, souffrent persécution pour la justice.
C'est ici la dernière et ia plus parfaite de toutes les béatitudes ; parce que c'est elle qui porte le plus vivement en elle-même l'empreinte et le caractère du Fils de Dieu.
C'est pourquoi il s'arrête sur celle-ci. Won content d'en avoir parlé comme des autres, il reprend encore le discours, en disant : Vous serez heureux, quand vous serez maudits et persécutés, et quon dira de vous pour V amour de moi toute sorte de mal : Réjouissez-vous, et soyez remplis de joie,
(') Malth. v. îo.
sur l'évangile. 25
ravis, transportés; parce qu'ils oui persécuté de la même sorte les prophètes qui ont été avant vous (1), et non-seulement les prophètes, mais encore le Messie lui-même.
On revient donc ici au commencement, et au royaume des cieux, qui avoit paru dès la première béatitude. La pauvreté et la persécution pour la justice attirent également le royaume des cieux.
Xe JOUR.
Vrai caractère du chrétien dans les huit béatitudes, avec les caractères opposés. Mat th. v. 3, 12. Luc. vi. 20, 27.
Que la semaine s'est heureusement écoulée, en parcourant sept béatitudes, et revenant au commencement dans la huitième : la belle octave! où l'on iâche d'imprimer en soi-même huit caractères du chrétien, qui enferment un abrégé de la philosophie chrétienne ! La pauvreté, la douceur, les larmes ou le dégoût de la vie présente, la miséricorde, l'amour de la justice, la pureté de cœur, l'amour de la paix, la souffrance pour la justice.
Trois de ces caractères paroissent assez semblables, la douceur, la miséricorde, l'amour de la paix : néanmoins ils ont chacun leur propriété. C'est autre chose d'être pacifique, et de savoir finir toutes les querelles qu'on nous fait, et qu'on fait aux autres : autre chose, d'être doux sans jamais offenser
(«) Mallh. v. ii, 12.
ni aigrir personne : autre chose, d'être bienfaisant et miséricordieux,
Les caractères opposés aux huit qu'on vient de voir, sont : l'esprit de propriété ou de richesse, l'aigreur, l'amour du plaisir, l'injustice, la dureté, la corruption du cœur, l'esprit de querelle et de brouillerie, l'impatience dans les afflictions, et la crainte qui fait abandonner la règle de la vérité et de la justice.
Nous trouverons dans saint Luc (l) l'abrégé des béatitudes réduites à quatre : d'être pauvre, d'être affamé, de pleurer, d'être haï et persécuté pour l'amour du Fils de Dieu. A ces quatre béatitudes, Jésus-Christ joint quatre malédictions contre les hommes du monde (2) : Malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes contens et rassasiés des biens de la terre ; parce que viendra le temps [que vous aurez faim, et que vous manquerez de tout. Malheur à vous qui riez, et qui vous laissez emporter aux joies du siècle; car vos joies seront changées en pleurs. Malheur à vous, lorsque les hommes vous applaudissent; c'est ainsi qu'on faisoit aux faux prophètes. Craignons donc d'avoir notre consolation sur la terre, craignons de la chercher, craignons de la recevoir, craignons les louanges et les applaudissemens du inonde. Aimons cet enchaînement de béatitudes, qui de l'amour de la pauvreté nous pousse jusqu'à celui des souffrances ; et par celui des souffrances nous ramène jusqu'à celui de la pauvreté et nous fait trouver le même royaume des cieux dans l'un et dans l'autre.
(') Luc. vi. 20. 'n, 22, 23. — 00 Ibid. 2/j, etc.
sur l'évangile. 27
Pour conclusion, la doctrine des béatitudes est renfermée dans ces^trois mots, que je vous laisse à peser.
Toute la doctrine des mœurs tend uniquement à nous rendre heureux. Le maître céleste commence par là. Apprenons donc de lui le chemin du vrai él éternel bonheur.
XIe JOUR.
(quatre caractères du chrétien. Matth. t. 13, 20.
Après cet abrégé du christianisme, que Jésus- Christ prépare à ses disciples, il nous marque trois caractères éminens de ses disciples (,) : D'être le sel de la terre : d'être la lumière du monde : d'être d'une extrême exactitude dans V observance des commandemens : le goût vif de la piété, l'exemple, la régularité et l'exactitude. Il en ajoute après un quatrième, qui est l'éminence et la perfection : Si votre justice n'abonde : et voilà l'idée entière de la justice chrétienne.
Le sel assaisonne les viandes ; il en relève le goût; il en empêche la fadeur; il en prévient la corruption. Ainsi, la conversation du vrai chrétien doit ranimer dans les autres le goût de la piété. C'est ce qui a fait dire à saint Paul (-J : Que votre discours soit plein de grâce, et assaisonné de sel. Et c'est de quoi sont bien éloignés ceux qui n'ont que de la langueur et de la mollesse dans toute leur conduite.
(') Matth. v. i3, et suiv. — (*) Colos. iv. 6.
Il faut dans les paroles du chrétien une sainte vivacité; il faut reprendre avec force, et quelquefois piquer jusqu'au vif, comme fait un grain de sel. Mais ne mettez point trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller l'appétit, vous mettriez en feu toute la bouche.
Etre la lumière du monde , est un degré encore au-dessus du précédent; car il emporte l'exemple qui édifie et qui éclaire la maison de Dieu. C'est ce que nous nous devons les uns aux autres. Et au contraire, si nous nous sommes à scandale les uns aux autres, cette malédiction du Sauveur tombera sur nous : Malheur au monde à cause des scandales qui arriveront. // est impossible qu'il n'arrive des scandales : mais malheur à celui par qui ils arrivent : il vaudroit mieux pour lui qu'on le jetât dans la mer avec une meule de moulin autour du col^K Pesez, pesez ces paroles, chrétiens, qui ne craignez pas de scandaliser les infirmes et les petits de l' Eglise .
Vous êtes la lumière du monde : cela s'entend, non-seulement des pasteurs, mais encore de tous les chrétiens. Saint Paul le dit ainsi (2) : Vous devez luire au milieu d'une nation mauvaise et corrompue, comme étant les luminaires dont le monde doit être éclairé. Si quelqu'un parle, comme dit saint Pierre (3), que ce soit comme des discours de Dieu : comme si Dieu parloit par sa bouche. Saint Mathias disoit, ainsi que le rapporte saint Clément d'Alexandrie, que lorsque quelqu'un faisoit mal dans le voisinage d'un chrétien , il falloit s'en prendre à ce
(0 Maith. xvui. Marc. ix. t\\. Luc. xyn. i. — (2) Philip, n. i5. — (s) I Pet.iv. n.
voisin , qui ne lui donnoit pas assez bon exemple.
Enfin, la vie chrétienne demande une extrême exactitude. Il faut prendre garde aux moindres préceptes, et n'en mépriser aucun. Le relâchement commence par les petites choses, et de là on tombe dans les plus grands maux. Qui méprise les petites choses, tombe peu à peu W.
Pour établir cette exactitude de la justice chrétienne, Jésus-Christ pose un beau principe : que la parole de Dieu est inviolable, et s accomplira jusqu'au moindre trait.
Il regarde ici en particulier ce qui avoit été prédit de lui dans la loi et dans les prophètes, et c'est pourquoi il dit : Je viens tout accomplir. Dans ce qui a été prédit dans la loi, il y a les grands traits : la naissance de Jésus-Christ, sorti d'une vierge, ses souffrances, sa croix, sa résurrection, la conversion du monde et des gentils, avec la réprobation et le juste châtiment des Juifs. Voilà les grands traits; mais ce n'est pas tout. Il y a Y iota, et les moindres traits qui doivent aussi s'accomplir. Il faut qu'on divise ses vêlemens : il faut qu'on joue sa tunique sans couture. Voyez quelle précision dans une distinction si subtile et si exacte : c'est Y iota, c'est le petit trait. 11 sera vendu ; ce peut être un grand trait : mais ce sera trente deniers; mais on achètera le champ d'un potier : c'est Y iota, c'est le petit trait, qui ne doit point échapper non plus que les autres. C'est ainsi qu'il faut qu'il ait soif, et qu'il soit abreuvé de vinaigre. Il souffrira : voilà le grand trait; mais ce sera hors la porte de la ville : voilà Y iota. Il sera immolé
(•) Eccli. xix. î.
comme l'agneau pascal ; mais ses os ne seront pas brisés sur la croix, non plus que ceux de cet agneau : voilà Y iota, et ainsi du reste. Jésus-Christ veut dire encore plus généralement, que tout ce qui est dit en figure et en ombre dans la loi, sera accompli en vérité dans l'Evangile, jusqu'aux moindres circonstances. Tout jusqu'aux moindres choses, est significatif dans la loi : tout jusqu'aux moindres choses, sera accompli dans l'Evangile. Fous ne lierez pas la boucJie du bœuf qui foule le grain ^. Saint Paul l'applique aux prédicateurs (2). 11 en est ainsi de ces autres traits : Vous ne ferez point cuire ï agneau dans le lait de sa mère. Quand vous prendrez la mère dans le nid, vous la laisserez aller en gardant ses petits (3). Que vos habits ne soient point tissus de laine et de lin. Ayez des bordures et des franges dans vos habits {i\ Tous ces petits traits ont de grandes significations, pour inspirer aux chrétiens la douceur, la modération, la simplicité, la droiture, et toutes les autres vertus.
Et ce que Jésus-Christ conclut de là, c'est qu'il ne faut pas oublier les moindres préceptes : car si tout ce que Dieu dit pour son Fils doit être accompli jusqu'au moindre trait, et qu'il n'en doive échapper aucun , il faut aussi accomplir tout ce qu'il a dit pour nous.
Et voyez jusques à quel point. Le ciel et la terre passeront: mais mes paroles ne passeront pas (5). J§i le soleil tout d'un coup alloit disparoître, et que ce flambeau du monde s'éteignît au milieu du jour : si
(0 Deut. xxv. 4. — 00 /. Tini. v. 18. — (3j Deut. xiv. 21, — (4) xxn, 6, 7. 1 1, 1 a. — (5) Matlh. xxiv. 7.5.
sur l'évangile. 34
le ciel se mettoit en pièces, ou se retiroit comme un rouleau qui se renveloppe en lui-même : si la terre manquoit sous nos pieds, et qu'un fondement si solide fût tout d'un coup réduit en poudre : quel malheur! tout seroit perdu pour nous. Le malheur est bien plus grand, et tout est perdu bien davantage si le moindre des commandemens de Jésus- Christ n'est pas observé.
Que si on ne les observe pas, Jésus-Christ, qui a dit qu'ils seroient inviolablement observés, sera-t-il menteur? A Dieu ne plaise : car il y a une condition, que si on manque à les observer, on sera puni. Donc si vous faites la faute, et que vous évitiez le châtiment, Jésus-Christ se sera trompé : mais si vous ne faites pas la moindre faute, dont il ne soit parlé au jugement, et qu'il y faille rendre raison, nonseulement des paroles d'injustice et de médisance, mais encore des inutiles : la vérité de Jésus-Christ demeure ferme.
La peine rectifie le désordre : qu'on pèche, c'est un désordre; mais qu'on soit puni quand on pèche, c'est la règle. Vous revenez donc par la peine dans l'ordre que vous éloigniez par la faute. Mais que l'on pèche impunément, c'est le comble du désordre : ce seroit le désordre, non de l'homme qui pèche, mais de Dieu qui ne punit pas. Ce désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut être déréglé en rien, lui qui est la règle.
Comme cette règle est parfaite, droite parfaitement, sans la moindre courbure : tout ce qui n'y convient pas, y est brisé, et sentira l'effort de l'invincible et immuable rectitude de la règle.
Mais si les menaces sont accomplies, les promesses le seront aussi. Viens, chrétien, à ton crucifix : regardes-y toutes les prédictions accomplies jusqu'aux plus petites. Dis donc en toi-même : Tout s'accomplira, et le bonheur qui m'est promis ne me manquera pas. Je verrai Dieu, je l'aimerai, et je le louerai durant les siècles des siècles : et tous mes désirs seront rassasiés, toutes mes espérances accomplies : Amen, amen.
XIIe JOUR.
Excellence de la justice chrétienne au-dessus «le celle des païens et des Juifs. Matth. v. 20, 47.
Jésus-Christ, qui jusqu'ici a donné plus en général la forme et les caractères de la vie chrétienne, commence ici les préceptes particuliers : et il (Jonne pour fondement cette belle règle (1), que la justice chrétienne doit surpasser celle des plus parfaits d'entre les Juifs et les docteurs de la loi. Prenons donc garde ici à bien entendre la perfection de la loi évangélique, dont nous avons juré l'observation dans notre baptême.
Pour nous y obliger, Jésus-Christ a pris >oin de nous élever à la perfection de la justice chrétienne par trois degrés.
Premièrement il faut s'élever au-dessus des plus sages des païens. C'est pour cela qu'il a dit : Les païens ne le font-ils pas (2) ? Voulant dire, vous
(•) Matth. V. 20. — (») Matth. v. ^-.
sur l'évangile. 33
vez donc faire davantage. On vous parle de mépriser les richesses : les sages païens ne l'ont-ils pas fait ? D'être fidèle à vos amis : les païens ne l'ont-ils pas été? D'éviter les fraudes et les tromperies : les païens ne les ont-ils pas détestées? De fuir l'adultère : les païens les plus licencieux n'en ont-ils pas eu de l'horreur?
Le second degré est, de s'élever au-dessus de la justice de la loi, et de ceux qui connoissent Dieu. Et cela encore par trois degrés, en évitant trois défauts de la justice judaïque. Le premier, c'est qu'elle n'étoit qu'extérieure : Vous autres pharisiens, vous êtes soigneux de laver l'extérieur du vaisseau : et c'est pourquoi il les appeloit des sépuleres blanchis (,). Voyez la justice de ce pharisien dans saint Luc : Je ne suis pas, disoit-il (2), comme le reste des hommes. Et en quoi excellez-vous donc? Je jeûne deux fois la semaine : je paye la dîme de tout ce que f ai de bien. Il ne vante que l'extérieur : et ceux-là lui ressemblent, qui ne s'attachent qu'aux observances extérieures. Dire son bréviaire, aller à l'église, assister au sacrifice, à matines, à l'oraison, prendre de l'eau bénite, se mettre à genoux, sans prendre l'esprit de tout cela; c'est une justice pharisaïque qui semble avoir quelque exactitude, mais qui s'attire de Jésus-Christ ce juste reproche : Ce peuple m honore des lèvres; meus son cœur est loin de moi (3). C'est une fausse justice. Mais que dironsnous de ceux qui n'ont pas même cette justice et cette exactitude extérieure, si ce n'est qu'ils sont pires que les pharisiens et que les Juifs?
' Mauh. xxm. a5, 37. — W £"c xviji. 11, 13. — W Matth. xv. S BOSSUET. IX. 3
Le second défaut de la justice judaïque , c'est, comme dit saint Paul (l), qu'en ignorant la justice par laquelle Dieu nous fait justes, et cherchant à établir leur propre justice, se croyant justes par eux-mêmes, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu: parce qu'ils ont cru faire le bien par euxmêmes; au lieu de reconnoître que c'est Dieu qui l'opère en eux.
Saint Paul avoit eu cette justice : mais voyez comme il en parle (2) : Ma conduite étoit sans reproche selon la justice de la loi. Remarquez ces paroles : sans reproche : on ne pouvoit, ce semble, porter la perfection plus loin; et cependant il ajoute aussitôt après : Mais ce qui m étoit un gain selon la \o\,je l'ai estimé une perte à cause de la connoissance éminente que favois de Jésus-Christ , pour qui tout ma été une perte, et comme du fumier et de l'ordure; afin de gagner Jésus-Christ , et avoir en lui, non pas ma propre justice qui vient de la loi, mais la justice qui vient de la foi en Jésus-Chiist; justice qui vient de Dieu par la foi.
Voilà donc le second défaut de la justice judaïque : c'est qu'on se croyoit juste par soi-même : ce qui fait que cette justice est impure, et n'est qu'ordure selon saint Paul, parce qu'elle n'est qu'orgueil. Etudions-nous donc à l'éviter, en rapportant humblement à Dieu le peu de bien que nous faisons.
Mais le troisième défaut de la justice des Juifs, c'est que les œuvres en étoient fort imparfaites, en comparaison de la perfection où l'homme est élevé par l'Evangile. On y est obligé à une plus grande
(0 Rom. x. 3. — (a) Philip, m. 6, 7, 8, 9.
sur l'évangile. 35
perfection que ceux qui faisoient bien. Et pourquoi? 7 cause de la connoissance éminente qu'on a de Jésus-Christ, disoit saint Paul : et C'est une des vérités que Jésus-Christ renferme dans cette parole : Si votre justice n'est plus abondante que celle dès docteurs de la loi et des pharisiens, etc. (l).
Voilà donc la justice chrétienne élevée de deux degrés, au-dessus de la justice des sages païens, audessus de la justice des Juifs. C'est pourquoi et les païens et les Juifs s'élèveront contre nous, les Ninivites, la reine de Saba, Sodome et Gomorrhe, dont nous aurons surpassé les iniquités; nous qui devions surpasser la justice des plus sages. C'est ainsi qu'il se faut former une grande idée de la justice chrétienne.
Mais voici encore quelque chose de plus excellent : et c'est le troisième degré et la perfection. C'est que la justice chrétienne se doit élever au-dessus d'ellemême. Non, mes frères, disoit. saint Paul m,jene crois pas encore avoir atteint la justice où je tends; ni que je sois parfait : je poursuis ma course, comme un homme qui ne croit pas avoir obtenu ce qu'il souhaite. Unum autem; mais tout ce que je fais, tout mon but, toute ma pensée : Cest qu'oubliant ce qui est derrière moi : voyez : tout le progrès qu'il a fait ne lui est rien : il ne s'y arrête pas, il ne s'y repose pas : Je m'étends à ce qui est devant. Entendez ce mot, il s'étend: il fait effort : il sort en quelque manière de lui-même : il se disloque lui-même, en quelque sorte, par l'effort qu'il fait pour s'avancer.
(«) Mallh. y. 20. — 00 Philip, m. ia, i3.
Voilà donc le vrai chrétien, le vrai juste. Il croit n'avoir rien fait : car s'il croit être suffisamment juste, il ne l'est point du tout. Il faut donc toujours avancer et sortir continuellement de son état. Soyez parfaits comme votre Père céleste^. Ayez-en du moins la volonté : car c'est renoncer à la justice que de se reposer dans celle qu'on a; comme si on étoit assuré qu'elle fût suffisante; d'autant plus que si vous n'avancez, vous reculez. Vous regardez en arrière, contre le précepte de l'Evangile. Et que décide le Sauveur? que vous n'êtes pas propre au royaume de Dieu (2).
Voilà pourquoi il disoit, qu'il falloit avoir faim et soif de la justice. Ce n'est pas un désir ordinaire; c'est un désir comme celui qui nous porte à nous nourrir, et à vivre : désir ardent et invincible, que vous devez sans cesse exciter. En quelque état que vous soyez, vous devez toujours avoir cette faim et cette soif : parce que la capacité de votre intérieur est infinie, comme l'est aussi la justice que vous cherchez.
Sur ce fondement de la perfection de la justice chrétienne, Jésus-Christ bâtit tout l'édifice, c'està-dire, tous les préceptes de son évangile, pour nous élever au-dessus des païens, des Juifs, et de nous-mêmes. Ce qu'il a compris dans cette parole : Soyez parfaits comme votre Père céleste : et ce que son apôtre a exprimé de la manière que nous avons vue.
(0 Malth. v. 48. — (?) Luc. ix. 6i.
XIIIe JOUR.
Haine, colère, parole injurieuse : quelle en est la pqnition.
Matth. v. 21, 22.
Après cette belle préparation, après cette belle idée de la justice chrétienne, Jésus -Christ commence à régler ce qu'on doit au prochain, et il nous apprend jusqu'où l'on doit éviter de lui nuire. Saint Jean dit que celui qui liait son frère est un meurtiier (,). Jésus-Christ le répute tel. C'est pourquoi il dit, que ce n'est pas seulement en le tuant qu'on se rend digne d'être puni par le jugement ; mais encore si on se fâche contre lui : Et, que si on témoigne son indignation pur quelque parole de colère ou de mépris, on mérite détre condamné par le conseil, on est digne d'une plus grande peine; mais que si on s'emporte jusqu'il rappeler insensé, on n'évitera pas le feu éternel (2).
Il faut ici peser ces trois degrés, se mettre en colère ; témoigner sa colère par quelque parole d'emportement ; dire des injures atroces, et traiter son frère de fou ; et les comparer avec les trois peines : le jugement, le conseil, le feu.
Le jugement emportoit la peine capitale, puisqu'il est attribué, selon les anciens, au meurtre, que la loi punissoit de mort irrémissiblement. Mais Jésus-Christ, pour faire voir combien la justice humaine étoit foible en comparaison de la divine qu'il
' / Joan. m, 10 — ' Mallh. \ ai» aa.
venoit déclarer aux hommes, met le jugement, c'està-dire, la peine capitale des jugemens humains, pour le plus foible degré, qui est la colère. Il veut donc dire, que la colère contre un frère, est par elle-même un péché digne de mort devant Dieu. Et ainsi il ne faut pas douter qu'on ne commette un péché mortel, lorsqu'on demeure volontairement aliéné de son frère : ce qui arrive lorsqu'on demeure fâché contre lui 5 parce qu'alors la colère s'est tournée en haine. En cet état, rien n'excuse de péché mortel, que la résistance qu'on apporte à une disposition et impression si mauvaise : car lorsqu'elle domine dans le cœur, la charité s'y éteint.
Le second degré de supplice est le conseil ; ce qui se dit par rapport à la police des Juifs. Au-dessus du jugeaient où l'on punissoit les crimes particuliers jusqu'à la mort, s'il le falloit, il y avoit le sanhédrin ou le conseil suprême de la nation (l), qui étoit d'autant plus sévère qu'on y jugeoit les crimes publics, qui regardoient l'état du peuple de Dieu dans la religion, et dans le gouvernement, sans aucun appel. Pour exprimer le juste supplice de celui qui s'emporteroit au second degré de colère , c'est-à-dire, jusqu'à témoigner sa haine par quelque parole de fureur ou de mépris , Jésus-Christ va de ce degré à ce qu'il y a de plus rigoureux, et de plus inévitable parmi les hommes, qui est la rigueur extrême du souverain conseil de la nation.
Le dernier degré suit après cela ; qui est de dire des injures atroces, comme d'appeler son frère fou : et pour cela, il n'y a plus rien parmi les
(0 Joseph. Antiq. Judaïc. xiv. 17.
sur l'évangile. 39
hommes, par où l'on puisse exprimer la vengeance qui en sera faite, qu'une vallée auprès de Jérusalem, qu'on réputoit abominable, et qu'on appeloit la vallée des cadavres et des cendres : parce que c'étoit celle où, du temps des idolâtries du peuple de Dieu, les Israélites brûloient leurs enfans en l'honneur de l'infâme idole de Moloch, et où on jetoït leurs cendres et leurs cadavres à demi brûlés.
La tradition enseignoit encore que les cadavres des soldats de Sennachérib y avoient été jetés à tas ; de sorte qu'elle fourmilloit de vers qui sortaient de ces cadavres : les marques du feu étoient dans les cendres, et dans les cadavres à demi brûlés (l). Cette vallée s'appeloit la vallée du fils d'Ennom, Ben-Ennom (21 : en changeant le B en G, Gehennom, Gehenna, Géhenne. Par où Von exprima ensuite l'enfer ; le feu dont les damnés y sont dévorés, et les vers qui les y rongent, dont le Sauveur dit : Leur ver ne meurt point, et leur feu ne s'éteint jamais (3).
C'est donc à cette vallée des cadavres, qu'on appeloit aussi la vallée de la mort, que Jésus-Christ compare le supplice affreux de ceux qui traitent leurs frères d'insensés et de fous. Que s'il ordonne ce supplice pour les injures, combien seront tourmentés ceux qui frappent, ceux qui tuent? Le Fils de Dieu n'çn parle pas, comme ne voulant pas supposer que cela puisse arriver parmi les siens; et laissant assez entendre combien les actions violentes
(') Jos. xv. 8. et xvni. 16. — ■) IV. Reg. xxm. 10. //. Parut. xxvin. 3 — (s) Marc. ix. \<j.
seront punies, si les paroles le sont avec une si terrible rigueur.
Pesons donc toutes nos paroles, puisqu'elles sont pesées avec une telle rigueur dans le souverain jugement de Dieu.
XIVe JOUR.
Réconciliation. Matth. v. 23, 26.
C'est encore un beau et grand précepte, et par lequel nous pouvons entendre combien Dieu aime la paix, de nous ordonner comme il fait, de nous réconcilier avec notre frère, avant que d'approcher de l'autel. Il ne veut point de l'oblation qui lui est offerte avec un cœur plein de ressentiment, et avec des mains portées à la vengeance.
On doit encore beaucoup remarquer cette parole : Si votre frère a quelque chose contre vons (l), et non-seulement si vous lui en avez donné sujet, mais encore s'il l'a pris mal à propos ; il faut s'éclaircir charitablement avec lui, de peur que vous ne veniez à le haïr, lorsque vous saurez qu'il vous hait. Le premier présent qu'il faut offrir à Dieu, c'est un cœur pur de toute froideur, et de tonte inimitié avec son frère.
N'attendez pas même le jour de la cojnmunion : celui de l'oblation, où l'on se trouve ensemble, et où l'on assiste même seul au saint sacrifice ; ce jour doit être précédé de la réconciliation.
(') Matth. v a3.
sur l'évangile. 41
li faut encore porter plus loin l'amour de la paix ; et saint Paul dit : Que le soleil ne se couche point sur votre colère (l). Les ténèbres augmenteroient notre chagrin ; notre colère nous reviendrait en nous éveillant, et deviendroit plus aigre. Les passions tristes et sombres, du nombre desquelles sont la haine, la vengeance, la jalousie, s'aigrissent pendant la nuit, ainsi que les plaies, les fluxions, les maladies.
Dans les querelles, dans les procès, dans toutes les dissensions, on se livre l'un l'autre au juge, parce qu'on s'offense mutuellement : on doit donc craindre la prison, d'où Pon ne sort qu'après avoir tout payé dans la dernière rigueur : et il faut s'accorder volontairement l'un avec l'autre, plutôt que d'en venir à un jugement qui augmenterait l'aigreur. C'est ce qu'il faut bien considérer.
Saint Augustin dit que cet ennemi avec lequel il se faut réconcilier, pendant qu'on est dans la voie (2), c'est la vérité, qui n<uis condamne dans cette vie, et nous livre en l'autre à l'exécuteur, qui nous oblige il payer jusqu'au dernier sol; c'est-àdire, à demeurer éternellement dans cette affreuse prison, puisque nous ne pouvons jamais satisfaire pour nos crimes.
(0 Eph. îv. 26. — (» Mallh. v. 25, 26.
XVe JOUR.
Délicatesse de la chasteté ; s'arracher l'œil ; se couper la main : indissolubilité du mariage. Matth. v. 27, 32.
En ce qui regarde la chasteté, il faut craindre jusqu'à un regard : c'est par là qu'entre le poison. Prenez garde, disoit Moïse (l), de ne point laisser aller vos jeux et vos pensées, en vous souilla ni dans les objets qui vous environnent. Job disoit aussi dans cette vue : J'ai fait un pacte avec mes /eux (2), que je les tiendrois toujours modestes, jamais vagues ni dissipés. Le voile des vierges sacrées est la marque et l'instrument de cette retenue 5 leur vie est un mystère; les yeux profanes en sont bannis ; elles ne veulent ni voir ni être vues. C'est le premier enseignement de Jésus-Christ sur cette matière.
Le second est de renoncer aux liaisons nonseulement les plus agréables, mais encore les plus nécessaires, plutôt que de mettre notre salut en péril. Le secret est de fuir, d'éviter les occasions prochaines, c'est-à-dire, celles où l'on a déjà fait naufrage, craindre même les plus éloignées, se précaulionner de toutes parts, couper jusqu'à sa main droite, et jusqu'à son pied, arracher jusqu'à ses yeux : tout doit être violent dans cette matière. Car il faut, autant qu'il se peut, éviter même d'avoir
(0 JVum. xv. 3;). — M Job, xxxi. i.
sur l'évangile. 43
à combattre; parce qu'on n'est pas long-temps courageux, ni ferme contre soi-même.
Si votre œil,.... si votre main droite vous scandalise !), c'est-à-dire, si ces personnes qui vous sont si chères, vous sont une occasion de tomber, séparez-vous-en. Ajoutez, si elles VOUS font scandaliser votre frère ; car tout ce qui le fait tomber, est aussi pour vous une chute semblable à celle d'un homme qu'on jetteroit dans la mer une meule au col -2).
Le troisième enseignement sur cette matière regarde le mariage, et son indissolubilité. Mais on peut encore porter plus loin ses pensées. Car comme cet indissoluble lien du mariage signifie l'inséparable union de Jésus-Christ avec son Eglise, les âmes qui sont entrées dans ce bienheureux contrat doivent garder la foi à Jésus-Christ, et ne faire jamais divorce avec lui.
Pour cela, il faut éviter jusqu'aux moindres choses qui déplaisent à l'Epoux céleste. Ce ne sont pas seulement les ruptures qui sont à craindre dans les mariages, mais encore les moindres froideurs. Tout \a an divorce, si on n'y prend garde : et il faut promptement réparer les moindres négligences : la délicatesse de l'Epoux en est blessée : l'amour refroidi s'éteint bientôt.
Veille donc, ame chrétienne; veille sur les moindres choses : rien ne plaît plus à celui qui aime, qi.< l'attention à le contenter en tout : au contraire, il n'y a rien de plus terrible que cette parole célèbre du Fils de Dieu (3) : Je voudrois que vous fussiez
,v Mallh. v. 29, 3o.— AA Matth. xvm. 6 — W Apoc. 111. i5, 16.
froid ou chaud. On vous pourroit tourner au bien, et vous seriez capable de quelque action; mais parce que vous êtes tiède et sans efficace, on ne peut rien faire de vous, et je vous vomirai de ma bouche.
xvr jour.
Ne jurer point : Simplicité chrétienne. Matth. v. 33, 37.
Je trouve cet endroit un des plus touchans de la doctrine chrétienne, parce que le Fils de Dieu y établit la plus aimable de toutes les vertus, qui est la sincérité. Le chrétien ne ment jamais : il dit : Cela est, cela ri est pas (1) : et cette parole tient lieu de tout serinent. Car au lieu de jurer ou par le ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité, ou par sa. tête, ou en quelque manière que ce soit : on lui ordonne pour toute réponse : Cela est, cela n'est pas : oui et non. Le mensonge ne trouve point de place dans une expression si simple : elle ne souffre point non plus de déguisement : car sans détour ni embarras, on répond : Cela est, cela n'est pas : et la sincérité d'un chrétien doit être si parfaite et si connue, qu'on s'en tienne à sa simple parole, comme s'il avoit fait mille sermens de toutes les sortes.
Cette parole est bien forte : Tout ce qui est audelà vient du malin (2) ou du mat. Tout ce qu'on
(,') Matth. y. 37. — 1» Ibut.
sur l'évangile. 45
dit de plus, que cela est, cela ri 'est pas , c'est la dureté des cœurs, c'est la malice et la fourberie, c'est le démon en un mot qui l'a introduit. Revenons donc à l'origine : rendons-nous si croyables par notre sincérité, qu'on se fie à nous à cette simple parole : Cela est, cela ri est pas : oui et non.
Ne soyez pas si décisif, si affirmatif, n'exagérez pas : Ne jurez pas (,) : c'est une partie de cette douceur dont il est dit : Bienheureux ceux qui sont doux (2). Ce que vous direz' de plus fort que la simple affirmation ou négation, ne seroit pas nécessaire, si les cœurs étoient bien disposés. Soyez de votre côté dans cette disposition : et s'il faut aller au-delà, que ce soit uniquement pour les autres qui ont besoin d'être poussés plus fortement.
Renouvelez -vous, quittez le vieux levain (3). Le méchant est menteur, parce qu'il a intérêt de cacher et de déguiser ce qu'il fait. Revétez-vous de l'homme nouveau, qui est Jésus-Christ, qui est créé selon Dieu, en justice, et dans la sainteté de. la vérité {,i\ Ainsi, quittant le mensonge, qui ne convient qu'au mauvais qui veut se cacher : Dites-vous la vérité les uns aux autres, parce que vous êtes membres dim même corps (5). La main ne veut pas tromper la tête, lorsqu'elle la prend pour guide parmi les ténèbres; l'œil ne veut pas tromper les pieds, ni les pieds cacher leur marche aux yeux et à la tête. Si ces membres se pouvoient parler et interroger l'un l'autre, ils se diroient simplement la vérité en toutes choses ; oui et non : cela est, cela n'est
(') Maith. v. 37. — W Maith. v. 4.— (0 /. Cor. v. 7. — (4) Eph. iv. 3 /}. — ,5) Ibid. a5.
pas. Vivez ainsi, chrétien : ne faites point le mystérieux ni l'important. Taisez- vous par modération et par prudence, et non pas en faisant l'homme sage et l'homme grave. N'ayez point de dissimulation; surtout ne faites rien de mal, de douteux, ni de suspect, afin que vous n'ayez rien à déguiser. Si vous péchez, car qui ne pèche point? et qu'il vous faille découvrir votre péché à un confesseur, comme la plaie à son médecin : dites, cela est, cela n'est pas, sans chercher de vaines excuses à votre faute, ni de longues circonlocutions pour l'envelopper. L'humilité vous fera sincère : vous guérirez infailliblement, pourvu que vous gardiez la sincérité.
On jure par le nom de Dieu, et on le prend à témoin, afin que notre parole, foible par ellemême, devienne ferme et inviolable par l'interposition du nom de Dieu. Mais si nous sommes remplis de Dieu , et revêtus de Jésus-Christ, la vérité est en nous; et nos discours étant fermes par le mérite de la source d'où ils sont partis, ne demandent pas d'être appuyés par la religion du serment.
Il y en avoit qui croy oient qu'on ne juroit pas, à moins d'interposer le nom de Dieu. Ils ne prenoient pas pour serment de dire : par Je ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité; et ainsi du reste. Mais Jésus-Christ décide, qu'il y a dans tout cela quelque chose qui, ayant rapport à Dieu, doit être regardé avec une espèce de religion, sans qu'il soit permis à l'homme de le profaner par ses sermons.
Cette parole est remarquable : Ne jurez point par
sur l'évangile. 47
votre tête; car vous ne pouvez faire blanc ou noir un de vos cheveux (J). De tout ce que vous appelez vôtre, il n'y a rien dont vous puissiez disposer ; pas même de la couleur de vos cheveux. Ne dites donc pas : je jure par ma tête, c'est-à-dire : je me dévoue , ou comme on parle , je dévoue ma tête à telle et à telle peine : car loin d'avoir pouvoir sur votre tète, vous n'en avez pas même sur vos cheveux pour les faire venir ou croître, ni pour en changer la couleur. Soyez donc soumis à Dieu, et ne parlez jamais, comme pouvant disposer de la moindre chose.
xvir jour.
Charité fraternelle : Etendue de la perfection chrétienne. Matth. v. 38, 43.
Jésus-Christ revient encore à l'obligation de la charité fraternelle, dont il avoit déjà dit, que loin qu'il fût permis de tuer ou de frapper, il ne falloit pas même se fâcher contre son frère, ni lui marquer de l'aigreur par aucune injure : que si on avoit quelque démêlé, il falloit être facile à se raccommoder 5 n'employer point de juge, s'il se peut, pour terminer nos différends; ni même de médiateur pour concilier les esprits aliénés. Nous avons un médiateur naturel de notre réconciliation mutuelle, qui est Jésus-Christ, et l'esprit de charité et de grâce qui nous anime. Il faut donc se rendre
(•) Matth. v. 36.
traitabies , et chacun s'accommoder de gré à gré avec son frère. Il a dit que si nous sentions quelque aigreur dans le cœur de notre frère, il falloit le prévenir pour le calmer, et préférer la réconciliation au sacrifice. Maintenant il pousse plus loin l'obligation; et il déracine tout-à-fait l'esprit de vengeance.
OEil pour œil, et dent pour dentm : c'est ce qu'on permettoit aux anciens : il paroissoit là une espèce de justice : mais Jésus-Christ ne permet pas au chrétien de se la faire à lui-même, ni de la rechercher pour se satisfaire. Si la justice publique réprime les violences, le chrétien ne l'empêche pas, et il respecte les ordres publics : mais pour lui, loin de se venger de celui qui lui donne un soufflet, il tendra plutôt l'autre joue : il abandonnera plutôt son manteau à celui qui lui dispute sa tunique, que d'entreprendre un procès pour peu de chose, et entrer dans un esprit de chicane et de ressentiment (2). Il accordera plutôt de son bon gré deux mille pas à celui qui l'aura forcé à en faire mille, qu'il ne se fera justice à lui-même, ou qu'il ne songera à se venger de la violence qu'on lui aura faite. La tranquillité de son cœur lui est plus chère que la possession de tout ce qu'on lui peut ravir avec injustice : et s'il faut manquer à la charité pour recouvrer les biens dont on l'a privé, il n'en veut point à ci prix. 0 Evangile, que tu es pur! ô doctrine chrétienne, que tu es aimable! Mais, ô chrétiens, que vous y répondez mal, et que vous êtes peu dignes d'un si beau nom !
Donnez à qui vous demande. Ne fuyez pas, comme
(0 Exoâ. xxi. 4- — W Malth.x. 09, cl set/q.
sur l'évangile. 49
on fait ordinairement, celui qui vous emprunte dans son besoin (1). Faites ce que vous pourrez pour le soulager : soyez libéral et bienfaisant. Toutes les richesses de l'univers n'égalent pas le prix de ces deux vertus, ni la récompense qu'elles nous attirent.
Voici donc trois degrés de charité envers ses ennemis : les aimer, leur faire du bien, prier pour eux. Le premier est la source du second : si on aime, on donne. Le dernier est celui qu'on croit pouvoir faire le plus aisément, mais c'est pourtant le plus difficile, parce que c'est celui qu'on fait par rapport à Dieu. Rien ne doit être plus sincère, ni plus cordial, ni plus véritable, que ce qu'on présente à celui qui voit tout jusqu'au fond du cœur.
XVIIIK JOUR.
Etendue de la perfection chrétienne. Matth. v. 46, 47, 48.
Examinez -vous sur ces trois degrés : aimer, foire du bien, prier. Qu'est-ce qu aimer ceux qui nous <iiment? Les publicains le font bien. Qu est-ce que saluer ceux qui vous saluent? Les païens le font bien. Ce n'est pas pour rien qu'on vous propose un héritage éternel , et une immuable félicité : ce n'est pas pour vous laisser demeurer à l'égal, ou même au-dessous des païens. Dites-vous la même chose, ù chrétien! dans tout le reste de votre conduite? Quelle récompense méritez -vous, femmes
1 Matth.. v. \i.
chrétiennes, si vous méprisez les vaines parures? Les païennes l'ont bien fait. Quelle sera votre gloire, si vous méprisez les richesses? Les philosophes l'ont bien fait. Dites-vous la même chose sur la chasteté; les vestales l'ont bien gardée : sur la cordialité; les païens, les sages du monde en ont fait gloire. Portez donc plus haut vos pensées, et soyez parfaits (l). Mais comme qui? Comme les philosophes; comme les païens; comme les Juifs, ou comme les pharisiens, et les docteurs de la loi, qui étoient les plus parfaits d'entre les Juifs? Non : Jésus-Christ vous a dit, que vous n aurez point de part à son royaume, si votre justice ne surpasse la leur (2). Soyez parfaits comme voti'e Père céleste est parfait (5). Et comme vous ne pouvez jamais l'égaler, croissez toujours pour vous approcher de cette perfection. L'entreprise est grande"; mais le secours est égal au travail : Dieu qui vous appelle si haut, vous tend la main : son fils, qui lui est égal, descend à vous pour vous porter. Dites donc avec saint Paul : Courage, mon ame : Je puis tout avec celui qui me fortifie (4).
0 chrétien, qui es si loin de la perfection de ton état, quand commenceras -tu à surmonter ta nonchalance?
Que chacun se dise à soi-même dans le fond du cœur : Çà je veux apprendre à être chrétien. Arrêtez-vous partout à ces mots : On a dit aux anciens : et moi je vous dis. Qui est celui qui nous a donné cette loi nouvelle? Jésus-Christ, le Fils de
M Mauh. v. 43. - W Ibid. 20. — (,<) Ibiâ. \S. — (0 Philip. iv. i3.
sur l'évangile. 51
Dieu en personne, la lumière et la vérité éternelle, le maître qui nous est envoyé du ciel pour nous enseigner; mais en même temps le Sauveur qui nous aide, et qui, comme on vient de voir, mesure ses grâces au travail qu'il nous impose. Disons donc avec saint Paul n; : Si la loi oui a été donnée aux anciens Juifs par le ministère des anges, est demeurée ferme, et que toute transgression et désobéissance contre cette loi ait reçu un juste châtiment, comment l' éviterons - nous , si nous négligeons une doctrine aussi salutaire que celle qui nous est enseignée par Jésus-Christ, qui, ayant pris son commencement par F explication qu'il en a faite lui-même, nous a été confirmée par ceux qui Font ouïe de sa propre bouche : Dieu jr rendant témoignage par tant de signes, par tant de miracles, par tant de prodiges : et enfin par l'effusion manifeste de. son Saint-Esprit? Et encore avec le même saint Paul (2) : Si, lorsqu'on avoit violé la loi de Moïse, qui n'étoit que le serviteur, on périssoit, sans miséricorde, sur la déposition de deux ou de trois témoins ; quel supplice mériteront veux qui ont foulé aux pieds le Fils de Dieu; qui ont tenu pour profane le sang de l'alliance par lequel ils ont été sanctifiés , et qui auront fait outrage à l'esprit de la grâce ? Car nous savons combien puissant est celui qui dit : A moi appartient la vengeance, et je la saurai bien faire. Et encore : Le Seigneur jugera son peuple. Il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.
I] //,/■ ; .. 3. .',.— Ihid v.,8, 29, 3o,3:.
V»V*X-»Vk-V«V'»VW%V«V*WWV%V\>&V«V»VlVlV«VV\-«V«*«'V«t
XIXe JOUR.
Rechutes. Luc. xi. 21,26. S. Paul. Hebr. vi. 4, 9. II. Petr. h. 20, 21, 22.
Pour nous affermir contre les rechutes, appuyons sur ce qui est dit dans saint Luc du Jbrt armé (l).
Le fort armé, c'est le démon. Considérez ces paroles : Ce qu'il possède est en paix. Songez à la malheureuse paix dont jouissent les pécheurs. La conscience assoupie, on se voit périr de sang-froid, et sans s'émouvoir : les sens nous enchantent, et le démon règne tranquillement. Jésus-Christ a chassé ce fort armé, quand il a ébranlé ce cœur endurci, et qu'on a fait pénitence. Mais ce n'est pas tout, et il ne quitte pas prise : il revient avec sept démons plus méchans que lui. Pesez tout : ces esprits immondes souillent de nouveau la maison que la pénitence a nettoyée, et ils y établissent leur demeure : Et le dernier état de cet homme est pire que le premier^. Si toujours, à chaque rechute, l'état devient pire, si le joug du démon s'aggrave, si l'on s'enfonce de plus en plus dans le mal, si les forces diminuent sans cesse, où en sera-t-on à la fin, et comment sortir de cet abîme? Dieu peut nous en tirer; je le sais : mais s'il n'y a rien à désespérer, tout est à craindre.
// est impossible à l'homme, dit saint Paul (5), selon le cours ordinaire des choses humaines, et il
(') Luc. xî. 21, et seqq. — (2) Luc. xi. 26. — (3) Heb. vi, 4> et suiv.
SUR l'évangile. 53
n'y a que Dieu qui le puisse faire par un effort, pour ainsi parler, de sa toute-puissance : // est impossible, dis-je, que ceux qui ont une fois été illuminés par la grâce du baptême; qui ont goûté le don céleste, et ont été faits participans du Saint- Esprit, et qui ensuite sont déchus, soient renouvelés. Si saint Paul parle ainsi de ceux qui ont violé la sainteté du baptême, que doivent craindre ceux qui ont ajouté à cette profanation celle de la pénitence, si souvent réitérée, et si souvent méprisée ? La terre qui boit souvent la pluie qui tombe sur elle, et qui ne produit que des épines et des chardons , est à la veille défre maudite, et enfin on, y le met le feu W.
Il n'y a rien à expliquer ici : les paroles sont assez claires, et il n'y a qu'à les méditer les unes après les autres avec attention. Après que ces paroles vous auront rempli de frayeur, relevez votre espérance par les suivantes; et croyez que toute l'Eglise vous dit avec saint Paul : Nous espéions de vous de meilleures choses (2).
Après avoir ouï saint Paul, écoutons encore saint Pierre (3) : // vaudroit mieux n'avoir pas connu le chemin de la justice, que de retourner en arrière : comme un chien qui ravale ce qu'il a vomi; et comme un pourceau qui se vautre de nouveau dans la boue. Cela fait horreur seulement à entendre; et ces expressions soulèvent le cœur : mais la chose est bien plus horrible, et ce qu'on voit faire à ces animaux est au-dessous de ce- qui arrive au pénitent qui retombe.
(') lîcb. vi. 7, 8. — \? Ibid. 9. — , ) //. Pet. II. 21, 22.
XXe JOUR.
Vaine gloire dans les bonnes œuvres. Matth. vi. 1, 4.
Après avoir porté la justice chrétienne au degré de perfection qu'on vient de voir, et jusqu'à nous donner pour modèle la perfection de Dieu même, Jésus-Christ voit que l'homme, enclin à la vanité, voudroit tirer de la gloire des pratiques extérieures d'une justice si parfaite; et c'est ce qui donne lieu à ce précepte (1) : Prenez garde à ne pas faire votre justice devant les hommes, pour en être regardé. Il ne défend pas de pratiquer la justice chrétienne en toute rencontre pour édifier le prochain; au contraire, il a dit : Que votre lumière luise devant les hommes, afin que votre Père céleste soit glorifié dans vos bonnes œuvres : mais Prenez garde de ne les pas faire pour être regardés des hommes : autrement vous perdez votre récompense (2) . Demandez-la aux hommes pour qui vous agissez : mais n'attendez de Dieu que la punition qu'il a réservée aux hypocrites.
Toutes les fois qu'on vous loue, craignez cette parole du Sauveur : En vérité, je vous le dis, vous avez reçu votre récompense^ . Parole si importante, que Jésus-Christ la répète à chaque action qu'il marque en particulier dans ce chapitre.
Souvenez-vous de ce qu'il a dit du mauvais riche : // a reçu ses biens en cette vie. Et ailleurs dans la
(») Matth. vi. i, et seqq. — (2) Matth. v. 16 — (3^ Matth. vi. i, 5.
parabole du festin : On vous a rendu ce qu'on a reçu de vous (,).
Heureux donc ceux dont la vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, comme dit saint Paul ®> ■ que le monde ne connoit pas ; qui vivent dans le secret de Dieu ; qui se contentent de ses yeux : car quelle erreur et quelle folie de ne se pas contenter d'un tel spectateur? Ils sont comme inconnus, dit le même saint Paul (3) : car ils ne sont point dans les vains discours des hommes : Mais Us sont connus: Dieu les regarde d'autant plus, que personne ne songe à eux, et qu'ils sont comme n'étant pas sur la terre. Heureux: heureux! Si je plaisois encore aux hommes, dit saint Paul {i\ja ne serois pas serviteur de Jésus-Christ.
Il faut bien prendre garde ici à une certaine nonchalance, qui fait négliger les actions du dehors qui édifient le prochain. On dit : Que m'importe de ce qu'il pense? Comme qui diroit : Que m'importe de le scandaliser? A Dieu ne plaise. Dans les actions du dehors édifiez le prochain, et que tout soit réglé en vous jusqu'à un clin d'œil; mais que tout cela se fasse naturellement et simplement ; et que la gloire en retourne à Dieu.
Gardez-vous bien aussi de vous contenter de vous régler à l'extérieur : il faut a Dieu son spectacle ; c'est-à-dire, dans le secret, un cœur qui le cherche.
Que votre gauche ne sache pas ce que fait la droite (a;. Cachez votre aumône à vos plus intimes amis : Cachez-la dans le sein du pauvre, dit le
(') Luc. xvi. 25. xiv. 12. — 0>) Col. m. 3. — (») IL Cor. vi. 8. — [« Gai. i. -io. — 5) Matth. vi. 3, .',
Sage 1;; que le pauvre môme, s'il se peut, ne vous connoisse point. Il faudroit, s'il se pouvoit, vous pouvoir cacher à vous-même le bien que vous faites : cachez-en du moins le mérite à vos yeux : croyez toujours que vous faites peu, que vous ne faites rien, que vous êtes un serviteur inutile : craignez toujours, dans vos bonnes œuvres, que votre intention ne soit pas assez pure, assez dégagée des vues du monde : laissez connoître à Dieu seul le mérite de vos actions : faites bien sans retour sur vous-même : occupez-vous tellement de la bonne œuvre en elle-même, que vous ne songiez jamais à ce qui vous en reviendra: laissez tout au jugement de Dieu, ainsi il vous verra seul : vous vous cacherez à vous-même.
Ne sonnez pas de la trompette devant vous (2), comme ceux qui parlent sans cesse de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent. Ils sont eux-mêmes leur trompette, tant ils craignent de n'être pas vus.
XXIe JOUR.
Prière, et présence de Dieu dans le secret. Matth. vi. 5, 6, 7, 8.
Entrez dans votre cabinet, dans le plus intime de la maison; mais entrez dans le plus intime de votre cœur. Soyez dans un parfait recueillement : Fermez la porte sur vous ; fermez tous vos sens : ne donnez accès à aucune pensée étrangère : Priez en
(0 Eccli. xxix. i5. — (») Matth. vi. 2.
sur l'évangile. 57
secret: épanchez votre cœur devant Dieu seul : qu'il soit le dépositaire de vos secrètes peines.
i\'e parlez pas beaucoup. 11 n'est pas ici question d'apprendre à Dieu par un long discours vos besoins secrets. // sait tout avant que vous parliez. Dites intérieurement ce qui peut vous profiter à vousmême, vous exciter, vous recueillir en Dieu. Les prières des païens, qui ne connoissoient pas Dieu, ne sont qu'une surabondance de paroles inconsidérées. Parlez peu de la bouche et beaucoup du cœur. Ne multipliez pas vos pensées : car c'est ainsi qu'on s'étourdit, et qu'on se dissipe soi-même. Arrêtez vos regards sur quelque importante vérité qui aura saisi votre esprit et votre cœur. Considérez, pesez, goûtez, ruminez, jouissez. La vérité est le pain de l'ame. Il ne faut pas engloutir d'abord, pour ainsi parler, chaque morceau : il ne faut pas sans cesse passer d'une pensée à une autre, d'une vérité à une autre : tenez-en une : serrez-la jusqu'à vous l'incorporer : attachez-y votre cœur plutôt que votre esprit : tirez-en, pour ainsi parler, tout le suc à force de la presser par votre attention.
Dieu vous voit dans le secret. Songez qu'il vous voit jusque dans le fond, infiniment plus que vousmême. Faites un acte de foi simple et vif sur sa présence. Ame chrétienne, mettez-vous sous ses yeux tout entière. Il est intime, il est présent : car il donne l'être et le mouvement à tout. Ne vous arrêtez pas néanmoins à cette présence, dont toutes les créatures animées et inanimées sont également capables. Croyez par une foi vive qu'il vous est présent, comme vous donnant au dedans toutes les
bonnes pensées, comme tenant en sa main la source d'où elles sortent : et non-seulement les bonnes pensées, mais encore les bons désirs, les bonnes résolutions et toutes les bonnes volontés, depuis le premier principe qui les fait naître jusqu'à la dernière perfection. Croyez encore qu'il est dans les justes, et qu'il y fait sa demeure, selon cette parole du Seigneur : Nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui (,). Il y est d'une manière stable et permanente : il y établit sa demeure. Souhaitez qu'il soit en vous de cette sorte : offrez-lui votre intérieur, afin qu'il y soit et qu'il en fasse son temple. Sortez quelquefois de vous-même, et avec la même foi qui vous le fait voir dans vous-même, regardezle dans le ciel, où il se manifeste à ses bien-aimés. C'est là qu'il vous attend. Courez, volez, rompez vos liens, rompez toutes ces attaches qui vous lient à la chair et au sang. 0 Dieu, quand vous verraije? Quand aurai-je ce cœur pu r, qui fait qu'on, vous voit en soi-même, hors de soi-même, partout? O lumière qui éclairez tout! ô vie qui animez tout! ô vérité qui nourrissez tout! ô bien qui rassasiez tout! ô amour qui unissez tout ! Je vous loue, mon Père céleste, qui me voyez dans le secret.