LYC JOUR
Pouvoir donné à l'Eglise de changer ce qui n'est pas de l'essence de l'institution divine. La communion sous une espèce suffisante et parfaite. Ibid.
Que Jésus-Christ a donné un grand pouvoir à son Eglise dans la dispensation de ses mystères ! H a institué l'eucharistie dans un festin, dans un souper, sur le soir : et cela faisoit à son mystère, et à notre instruction. Et néanmoins il a permis $ son Eglise de séparer ce qu'il avoit mis ensemble, encore que ses apôtres aussi eussent suivi religieusement cette institution. Et non-seulement l'Eglise a cessé de faire ce que Jésus-Christ avoit fait, et les apôtres suivi : mais encore elle a pris la liberté d'interdire sévèrement cette pratique. C'est étant à table, et au milieu d'un repas, et y mangeant d'autres viandes, que Jésus-Christ a commandé à ses apôtres de recevoir l'eucharistie; et l'Eglise a bien osé le défendre, et faire une loi inviolable de communier à jeun. L'eucharistie qui par son institution étoit un souper, n'en est plus un : on la prend le
(») /. Cor. x. 3). Cotes* "i 17. — i?) Rom. xiv. 17.
sur l'évangile. f>23
matin : on la prend avant toute autre viande : on la prend séparément du repas vulgaire; et il n'est plus permis de la prendre comme Jésus-Christ l'a donnée, comme les apôtres l'ont reçue.
On veut dire que c'est que tout cela n'appartenoit pas à l'essence de l'institution du Sauveur. Mais le Sauveur a-t-il voulu laisser aux hommes à distinguer par leur propre sens ce qui étoit de la substance de son institution, d'avec ce qui n'en étoit pas? N'a-t-il pas voulu au contraire leur faire voir qu'il leur laissoit son Eglise, pour être une fidèle interprète de ses volontés, et une sûre dispensatrice de ses sacremens ?
Quand donc on veut s'imaginer qu'en ne recevant qu'une espèce, on ne reçoit qu'une cène et une communion imparfaite , c'est qu'on n'entend pas que c'est l'Eglise qui sait le secret de Jésus- Christ, qui sait ce qui appartient essentiellement à son institution, ce qui doit être-donné cà chacun, ce qui doit être dispensé diversement, selon les temps et les conjonctures différentes.
Vous vous étonnez qu'on sépare ce que Jésus- Christ a mis ensemble, et qu'on donne le corps à manger, sans donner en même temps le sang à boire. Etonnez-vous donc aussi, de ce que la cène sacrée est séparée du souper commun. Mais plutôt ne vous étonnez jamais de ce que l'Eglise fait. Instruite par le Saint-Esprit et par la tradition de tous les siècles, elle sait ce que Jésus-Christ a voulu faire; et que ce qu'il a séparé par une représentation mystique, ne laisse pas d'être uni, non-seulement en vertu, mais encore en substance. Il est
f>24 MÉDITATIONS
vrai, il a fallu, pour la parfaite représentation de sa mort, que son corps parût séparé d'avec son sang, et qu'on les prît chacun à part; mais elle sait en même temps que la vertu du corps livré, n'est pas autre que la vertu du sang répandu; et que non -seulement la vertu, mais encore la substance même de l'un et de l'autre, après sa résurrection, sont inséparables.
Elle laisse donc ce corps et ce sang dans cette séparation mystique. Mais au fond, elle sait bien, quelque partie que l'on prenne, qu'on reçoit la vertu du tout. Il ne faut que voir comment Jésus- Christ a célébré la cène. Car les évangélistes ont marqué distinctement , qu'il en a donné les deux parties avec quelque distance l'une de l'autre; puisqu'il a donné le corps pendant le souper, selon saint Matthieu (l) ; et le calice du sang après le souper, selon saint Luc et saint Paul (2). Et non content d'avoir comme séparé ces deux actions par ce caractère, il a voulu montrer que chaque partie de son action étoit complète en elle-même, puisqu'il dit après chacune, comme saint Paul le marque expressément : Faites ceci en mémoire de moi (3). Ainsi, quelque partie que je prenne, je célèbre la mémoire de la mort de Jésus - Christ ; je m'en applique la vertu tout entière; je m'incorpore à Jésus -Christ. Car ne lui suis -je pas incorporé en prenant son corps? N'est-ce pas par là que je suis fait os de ses os, et chair de sa chair, et une même chair avec lui (4), ainsi que nous avons
(») Matlh. xxvi. 26. Marc. xiv. 22. — (») Luc. xxit. 10. 1. Cor. xi. a5, — (3^ Ibid. 2/j, i5. — (4> Epfies. v. 3o.
vu? Que me faut -il davantage pour accomplir l'œuvre de mon salut, surtout en mangeant ce corps comme le pain descendu du ciel, c'est-à-dire, comme le corps d'un Dieu, comme un corps uni à la vie même, et rempli pour moi de l'esprit qui me vivifie? N'ai-je pas en même temps reçu et son corps et son esprit? Ce qui reste me peut bien donner une plus entière expression de la mort de Jésus-Christ ; mais j'en ai toute la vertu dans le corps seul. Et je ne m'étonne pas si saint Paul a dit, que quiconque mange ce pain, ou boit cette coupe indignement, est coupable du corps et du sang m : oui, dit-il, et il le dit très-distinctement : Quiconque reçoit indignement l'un ou l'autre, est coupable de tous les deux : et par la même raison, qui participe dignement à l'un des deux, honore tous les deux ensemble, et en reçoit le fruit et la sainteté; parce qu'il n'y a dans l'un et dans l'autre qu'une seule et même vertu, une seule et indivisible sainteté. Ainsi qui reçoit l'un, ou qui reçoit l'autre, ou qui reçoit tous les deux, reçoit toujours également son salut. La substance n'en est pas plus dans tous les deux que dans l'un des deux ; car où est toute la substance de Jésus-Christ, là est aussi, pour ainsi parler, toute la substance du salut et de la vie. Car, comme dit l'Eglise elle-même, dans le saint concile de Trente t2), le même qui a dit : Si vous ne mangez ma chair, et ne buvez mon sang, vous ii aurez pas la vie en vous, a dit aussi : Quiconque mange de cejpain, aura la vie éternelle : et le même qui
F. Cor- XI. 37. — ') Ses*, xxi cap. 1.
P.OSSUF.T. IX. '•<>
a dit : Qui mange ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle, a dit aussi : Le pain que je donnerai, est ma chair pour la vie du monde : et le même qui a dit : Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui, a dit aussi : Qui mange ce pain, vwra éternellement : et Qui me mange, vwra pour moi (l).
Sur ce fondement inébranlable l'Eglise a administré la communion en plusieurs manières différentes. Elle l'a donnée dans l'Eglise; elle l'a portée aux absens; les malades l'ont eue sous l'une des espèces, les petits enfans l'ont eue sous l'autre; les fidèles l'ont emportée dans leur maison, encore que Jésus-Christ n'eût rien fait ni rien dit de semblable, et l'ont emportée sous la seule espèce du pain. Les Grecs ont mêlé les deux espèces, et les ont données au peuple toutes deux ensemble. Tojit est bon , pourvu qu'on ait Jésus-Christ des mains de l'Eglise. Car c'est là l'effet véritable que doivent opérer dans chaque fidèle ces. différentes manières de communier : elles doivent, dis-je, nous apprendre que la plus parfaite et la plus nécessaire disposition qu'il faut apporter à l'eucharistie, c'est d'en approcher avec un sincère et parfait attachement à l'Eglise. Elle est le corps de Jésus-Christ : il faut être incorporé à l'Eglise, pour l'être au Sauveur.
0 Jésus ! je le crois ainsi : malheur à ceux qui chicanent contre votre Eglise ! C'est chicaner et disputer contre vous-même. Si l'on écoute ces chicanes, on doutera de son baptême. Vous avez dit : Baptisez, plongez dans l'eau, en signe qu'on est W Joan. vj. 5j, S^, 55, 5j, 58, 5g.
sur l' évangile. 627
enseveli avec moi : mais votre Eglise se contente de jeter quelques gouttes d'eau sur la tète. Vous avez dit : Enseignez, et baptisez; et ceux qui croiront et seront baptisés, seront sauvés (l). La foi et l'instruction sont marquées dans ces paroles comme la préparation au baptême : et au contraire, on nous baptise avant que nous soyons capables d'être instruits et de croire; et l'instruction n'est plus ce qui nous prépare au baptême; mais c'est le baptême qui nous rend dociles, pour recevoir l'instruction. On nous reçoit sur la foi d'autrui ; d'autres disent en notre nom : Je crois, je renonce; et votre Eglise accepte la réponse, sans qu'il en soit rien écrit dans votre parole. Quelle sûreté pour nous, si nous n'entendons que la foi constante de l'Eglise, que l'interprétation de l'Eglise, que la pratique inviolable de l'Eglise est aussi bien votre parole, que votre parole même rédigée dans vos Ecritures. Oui, ce que vous avez écrit dans les cœurs, et que l'Eglise a toujours prêché, est la vérité. Je vis en cette foi, et je m'unis d'esprit et de cœur à votre Eglise et à sa doctrine; protestant sincèrement devant vous que je suis content de vos sacremens, suivant qu'elle me les administre, elle que vous en avez établie la dispensatrice.
LVIe JOUR.
Adoration, exposition, réserve de l'eucharistie.
Mo\ Sauveur, puisque les chicanes des rebelles de votre Eglise me conduisent à une grande intelligence
(') Marc. xvi. iG.
de votre vérité, je veux encore considérer celles qu'ils lui font sur l'adoration, sur la réserve, sur l'exposition de votre adorable sacrement.
On ne voit point, disent-ils, dans les paroles de l'Evangile, que les apôtres aient adoré le corps et le sang de Jésus- Christ en les recevant. Et voit-on qu'ils aient adoré Jésus-Christ, qui bien constamment étoit assis avec eux en sa forme visible et naturelle? 0 mon Dieu! ces disputeurs ne verront-ils jamais que, quoi qu'ils répondent, ils se font à euxmêmes leur procès. Les apôtres adoroient-ils Jésus- Christ en sa propre et naturelle figure? Mais ils le croient sans qu'il soit écrit en ce lieu-là. Ne l'adoroient-ils pas? Et que veulent-ils donc conclure de ce qu'il n'est pas écrit qu'ils l'aient adoré dans l'eucharistie ?
Mais que ces hommes, qui se croient subtils, et appellent les autres grossiers, sont grossiers euxmêmes, puisqu'ils n'entendent seulement pas quelle est la véritable adoration! Car à nous tenir mot à mot, à ce qui est écrit dans l'histoire de la cène, et sans chercher à suppléer un endroit de l'Evangile par les autres : croire en Jésus-Christ, lorsqu'il dit : Prenez, mangez; ceci est mon corps (,) : le croire, dis-je, sans hésiter et sans disputer, lorsqu'il dit une chose si étonnante : faire ce qu'il dit, et manger ce pain apparent, avec une foi certaine que c'est son vrai corps ; en faire autant du sacré calice : faire un acte de foi si pur et si haut, n'est-ce pas adorer Jésus-Christ? Mais discerner avec saint Paul ce corps du Sauveur; le discerner tellement qu'on entende
(«) Matth. xxvi. 26.
sur l'évangile. 621)
que c'est le corps, non-seulement d'un homme, mais d'un Dieu, et le vrai pain descendu du ciel; y mettre son espérance, y chercher sa vie, y attacher tout son amour; n'est-ce pas encore l'adorer parfaitement? Et qu'ajoute à cette foi la génuflexion, l'inclination du corps, son prosternement, en un mot l'adoration extérieure, sinon un témoignage sensible de ce qu'on a dans le cœur?
Croyez-vous au Fils de Dieu? dit le Sauveur à l'aveugle-né qu'il avoit guéri : Qui est-il, répondit-il, afin que fj- croie ? Cesl celui qui vous parle, répondit Jésus : et l'aveugle repartit : fj crois, Seigneur; et se prosternant, il F adora (l . Que fit-il en se prosternant devant lui, sinon de répéter d'une autre manière et par un autre langage, ce Je crois, qu'il venoit de prononcer avec la bouche? Et ceux qui disent : Je crois, sans se prosterner devant lui, l'adorent-ils? ou ceux dont on n'a point écrit qu'ils l'aient fait, l'adorent-ils moins que les autres? Et cette femme, qui le toucha pour être guérie (2), ne l'a voit-elle pas déjà adoré dans son cœur, avant que de se jeter à ses pieds? Et quand les apôtres disent au Sauveur : Seigneur, augmentez-nous la foi (3), ne connoissent-ils pas tout ce qu'il est, et ne l'adorent-ils pas intérieurement comme un Dieu, encore qu'alors ils ne fussent pas à genoux devant lui?
Qui ne voit donc que croire à Jésus, qui dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang : et les recevoir dans cette foi, et discerner que ce corps est le
(') Joau. tn. 35, 36, 3;. — W Luc. vin. 43, 44» 47- — l*î Mi<l- .\ vu. 5.
corps d'un Dieu, par lequel la vie nous est donnée; quand on n'y verroit que cela, et qu'on ne trouveroit pas dans le reste de l'Ecriture ce qui est dû à Jésus-Christ, c'est un acte d'adoration de la nature la plus haute, et que tous les prosternemens qu'on fera à Jésus-Christ n'en seront que l'expression et le témoignage? C'est donc avec raison qu'on joint dans l'eucharistie l'adoration intérieure et l'extérieure, c'est-à-dire, le sentiment et le signe, la foi et le témoignage. C'est avec raison, comme le rapportent les saints, qu'on manifestoit au dehors par la posture du corps, l'ahaissement de l'esprit, et que nul ne prend cette chair, qu'il ne l'ait premièrement adorée : ce sont les mots de saint Augustin (1), et le témoignage constant de la pratique de l'Eglise. Mais pourquoi chercher ces témoignages, quand manger, quand boire ce corps et ce sang, comme le corps et le sang de Dieu, et y attacher son espérance, c'est une si haute adoration, qu'on voit bien qu'elle doit attirer toutes les autres.
Vous me dites : Pourquoi exposer? où cela est-il écrit? l'ancienne Eglise l'a-t-eîle observe? Grossier et charnel, lequel est le plus, ou d'exposer dans l'Eglise le corps du Sauveur, ou le porter a^ec soi, et le garder dans sa maison? Et ce dernier est-il plus écrit que l'autre? Qui ne voit donc que la substance étant écrite et bien entendue par l'Eglise, tout le reste qui en est la suite a été diversement pratiqué, selon la sage dispensation de la môme Eglise, pour l'édification du peuple saint?
(") Enar. in Ps xcviii. n. 9.
Allons de ce pas; ne tardons pas davantage; allons adorer Jésus qui repose sur l'autel. Ahi c'est là qu'on me le garde; c'est de là qu'on me l'apportera un jour en viatique, pour me faire heureusement passer de cette vie à l'autre. Pain des voyageurs, qui serez un jour le pain des compréhenseurs, le pain de ceux qui vivront dans la céleste patrie, je vous adore; je crois en vous; je vous désire; je vous dévore en esprit : vous êtes ma nourriture, vous êtes ma vie.