‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 53 sur 71 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

SUR L ÉVA NGILE. 47

pas assez fortement; et ii devoit avoir entendu que ce commencement de bonne volonté ne lui venoit pas de lui-même, mais de Dieu. S'il l'eût entendu, s'il l'eût cru aussi vivement qu'il falloit, il auroit commencé par confesser que le peu qu'il pouvoil venoit de la grâce, et que par conséquent, pour pouvoir beaucoup, il falloit encore que la grâce donnât ce pouvoir, c'est-à-dire qu'elle fortifiât sa volonté foible et qu'elle lui en inspirât une si forte, que toute crainte cédât à sa puissance. Alors donc il auroit dit, non pas : Je puis; non pas, Je voudrai; non pas, J'irai : mais. Seigneur, aidez ma foiblesse; faites-moi vouloir de cette manière, à qui rien n'est impossible : je veux déjà en quelque façon ; et c'est un effet de votre grâce : à vous ia gloire de ce foible et tel quel commencement de bonne volonté : mais achevez votre ouvrage, mettez-y la dernière main : vous, qui avez commencé, achevez. Car vous seul pouvez achever en nous ce que vous seul vous y pouvez commencer de bien. Ce/w qui a commencé en, vous ia bonne œuvre, y mettra la perfection'^.

Saint Pierre ne connoissoit pas encore parfaitement cette justice, qui est la justice chrétienne, qui veut faire (car on n'est pas juste, parce qu'on l < -ouïe, mais parce qu'on fait), mais qui songe par qui on fait, et qui a continuellement recours à la grâce. Cet apôtre étr>/t zélé , à la vérité, mais non /tas encore .selon la science; parce que voulant établir sa propre justice, et ne connaissant pas encore que la vé ri tuhlr justice est celle qui vient de In »race, il ne s'étoit pat assujetti à la justice de Dieu ~ .

• Philip, i. G. — •) Rom. x. 2, 3.

Voilà ce que dit un autre apôtre, et c'est ainsi qu'il explique la justice chrétienne. Saint Pierre ne l'avoit pas encore assez entendu. Ainsi étant juste, mais non encore parfaitement de la justice qui est en Jésus- Christ, c'est-à-dire de cette justice qui rapporte entièrement à Dieu tout ce qu'elle a de bien; zélé à la vérité, mais non pas encore comme il falloit : que lui sert ce foible commencement de "vertu et de justice, sinon à présumer, à l'engager, à l'égarer, à le mener au lieu où il dcvoit renier, au lieu où sa justice et sa fidélité fit un si horrible naufrage?

Vraiment le Sage a raison de dire : Bienheureux l'homme qui est toujours en crainte w, qui se craint toujours lui-même. Si saint Pierre eût eu cette crainte, il n'auroit pas présumé de ses forces, il n'auroit pas suivi Jésus-Christ dans la maison de Caïphe : car personne ne le lui avoit ordonné, et rien ne lui demandoit cette action téméraire, si ce n'étoit sa présomption. Il auroit craint, il auroit prié; sa foi se seroit fortifiée, et il se seroit rendu capable de résister à la crainte de la mort. Mais il va, croyant tout pouvoir ; il s'expose volontairement à un péril trop grand pour sa foiblesse : son zèle le trompe, son amour le trompe. Quoi, un faux zèle, un faux amour! Non, il n'étoit pas tout à fait faux, car il étoit vraiment juste, ainsi que nous l'avons vu : il aimoit donc véritablement, il aimoit même beaucoup ; mais non pas encore assez pour ce qu'il vouloit entreprendre. Il n'avoit donc qu'à vse tenir dans ses bornes, et demander humblement

ll) F.ccli. xxxiv. 17.

sir l'évangile. 49

et perse véramment la perfection de cet amour. Mais au lieu de remercier, au lieu de prier, il présume, il n'entend pas encore la vérité de cette parole que son maître lui dira bientôt : Sans moi vous ne pouvez rà(l). Son propre zèle, sa propre vertu tourne en poison à sa présomption, et lui sert de nourriture : et il lui est si important de se bien connoitre, et d'entendre qu'il ne peut rien de lui-même, que Jésus-Christ permet qu'il l'apprenne par sa chute. Hélas! hélas! pauvre cœur humain, qui ne se connoit pas lui-même, à qui sa propre vertu, je dis même la véritable, devient un piège, l'appas et la pâture de l'orgueil ! Yiens l'instruire par l'exemple d'un si grand apôtre. Il présume, il s'engage, il renie : une servante fait trembler cet intrépide, qui se vantoit de ne rien craindre. Ce n'est pas assez pour rompre l'enchantement de son amour-propre, de renier une fois : il faut qu'il renie jusqu'à trois, et encore avec jurement, avec blasphème, avec exécration. Il le faut : qu'est-ce à dire : il le faut? Est-ce qu'il est poussé au crime? A. Dieu ne plaise : il a présumé de lui-même : il est livré à lui-même. Pour lui ouvrir les yeux, et lui faire sentir son mal, qu'il ne veut pas voir, il faut qu'il tombe : et son erreur est si grande, qu'il n'en peut revenir que par-là.

Jésus le regarde : il se réveille, il se retire, il commence à sentir qu'il ne falloit point aller au lieu d'où il ne peut se retirer trop tôt. Hélas! s'il y demeuroit, il renieroit peut-être encore. Mais quoi! Ne pleure-t-il pas sincèrement son péché? Sans

■ Joan. xv. 5.

BOSSUFT. X. '(

doute ; mais la partie la plus essentielle de la pénitence, c'est de sortir du péril, c'est de le fuir : autrement on tombe encore; et faute d'avoir profité de sa chute, on tombe sans ressource : on n'en relève jamais.

Et voyez la foiblesse du cœur humain! Pierre pleure : mais voici pour lui une autre épreuve; le scandale de la croix. On lui vient dire comme aux autres que Jésus-Christ étoit ressuscité : et comme eux il est incrédule : quoique ceux qui lui venoient annoncer la résurrection de Jésus-Christ, ne fissent que lui raconter l'accomplissement de ce qu'il avoit dit lui-même à ses disciples, et à Pierre même. Autre chute déplorable : autre preuve de l'infirmité humaine. Jésus-Christ nous instruit par ces exemples, et ne craint point d'étaler au monde toute la foiblesse de ses disciples, et du chef de son Eglise ; afin de nous apprendre à trembler, à être humble. Et après sa résurrection, il parle encore à saint Pierre, et lui demande : Pierre, maimesfu (,) ? Comme s'il eût dit : Prends bien garde : sonde bien ton cœur : tu as cru pouvoir ce que tu ne pouvois pas : pense donc bien si tu m'aimes : et à la troisième fois il le met encore à une plus grande épreuve : M aimes-tu plus que ceux-ci : plus que tous les autres apôtres? Et Pierre lui répondit, comme on vient de voir : Seigneur, vous savez tout, vous savez que Je vous aime (2) : et il disoit vrai : car Jésus récompensa son amour, et lui confia ses brebis, et ses agneaux, et les grands et les petits de son troupeau j et le crut si élevé au-dessus de tous ses apôtres,,

(i) Joan, xxi. i5. — (-) lbicl. 17.

sur l'évangile. 54

qu'il le mit à leur tête et à la tête de tout le troupeau, de toute l'Eglise. Il semble donc que son amour étoit alors à la perfection. Peut-être donc qu'il pouvoit alors suivre Jésus -Christ jusqu'à la mort? non : connois ici, chrétien, par combien de degrés d'amour il faut parvenir à ce grand et parfait amour, à cet amour dont Jésus -Christ nous dira bientôt qu'il nj en a point de plus grand, et qui nous fait donner notre vie pour nos amis (1). Saint Pierre, avec cet amour qui lui a mérité sur ses frères les apôtres une si éminente prérogative, n'en est pas encore à ce point. Et qui oseroit le dire, si Jésus-Christ ne l'avoit dit le premier? Je vous enverrai, dit-il, le Saint-Esprit^ : mais vous: vous : à qui parle-t-il ? A ses apôtres, sans doute, parmi lesquels étoit saint Pierre • vous donc demeurez dans la ville : renfermez -vous dans le cénacle pour prier, et ne sortez pas, jusqu'à ce que vous soyez n \'etu de la vertu d'en-'iaut^. De quoi donc avoient-ils besoin? de vertu, de force, de puissance, pour être capables de prêcher sans crainte l'Evangile, et de goûter la joie de soulfrïr pour Jésus- Christ. Voilà de quoi ils avoient besoin : tous, et saint Pierre comme les autres, avoient besoin, pardessus la foi, et par-dessus l'amour qu'ils avoient déjà, de recevoir une vertu, une puissance d'en-haut. Elle vint, cette vertu, et le Saint-Esprit descendit. Les voilà forts : Pierre ne craint plus : Pierre est pierre, c'est-à-dire un rocher contre qui se brisent tous les flots : et comment? par la nouvelle vertu qui lui «si venue d'en-haul. Marche, Pierre; dis

' Jiiiiii. \: |3. — *,lbn( w . "I— , I.ui.. \xiv. ^9-

hardiment que tu suivras Jésus -Christ jusqu'à la mort. Tu le peux; et voici le temps que le Sauveur avoit marqué : Tu ne peux me suivre a présent, mais après tu le pourras (I). Voilà ce temps arrivé : parlez, Pierre : allez à la tôle du troupeau attaquer le monde, subjuguer le monde : vous avez expérimenté votre impuissance, vous avez connu la grâce, vous l'avez reçue; vous n'avez plus rien à craindre, vous pouvez tout.

Recueillons-nous un moment sous les yeux de Dieu : rentrons en nous-mêmes par une profonde connoissance de notre impuissance : confessons que nous ne pouvons rien sans Jésus -Christ : ne nous lions point à notre ardeur, à notre zèle, à ces agréables transports de piété qui nous paroissent sincères, qui le sont peut-être, mais non encore assez forts : ne nous exposons pas volontairement aux tentations, aux périls, à ce commerce, aux dangereuses compagnies du monde : ne disons plus, je ferai, je puis; car c'est là ce qui a trompé saint Pierre. Disons : Seigneur, aidez-moi, soutenez mon impuissance, donnez -moi la force; et s'il faut dire, Je puis, que ce soit comme saint Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie (2' .

C1') Jocin. mil 36. — (*) Phillf). îv. i3.

LXXVIIe JOUR.

Préparation à l'intelligence des plus hautes vérités par la soumission, et par une sainte frayeur.

Lisez le chapitre xiv; vous y trouverez des profondeurs à faire trembler. Seigneur, j'en suis effrayé : ceux qui ne les sentent pas, n'entendent pas. Profitez de ce que vous entendez : adorez ce que vous n'entendez pas : c'est une grande leçon. Voulez - vous être aidé par quelque pieuse explication des paroles de Jésus-Christ. Aidez-vous vous-même, cherchez vous-même, demandez au grand Père de famille qu'il vous donne votre pain 5 prenez toujours ce qu'il vous donnera par lui-même, et soyez disposé à recevoir ce qu'il vous donnera par ses ministres. Accoutumez-vous à cet exercice : c'est ainsi qu'on vient à entendre. Les difficultés s'aplanissent peu à peu. Quand elles demeureroient, que vous importe? Ce n'est pas la curiosité que vous voulez satisfaire ; vous voulez bien ignorer ce que Jésus- Christ ne vous veut pas découvrir. Tout ce que vous trouverez clair, c'est ce qu'il vous dit, c'est par-là qu'il vous parle : et lorsque vous n'entendez pas, il vous parle d'une autre manière, il vous dit : Crois, adore, humilie-toi, désire, cherche : heureux, soit que tu trouves, soit que Dieu reserve cette grâce à un autre temps; puisqu'on attendant tu te soumets, qui est plus que d'avoir trouvé et d'entendre, puisque c'est le principe pour entendre, et que c'est déjà entendre ce qu'il y a de meilleur.

LXXY1I1C JOUK.

Confiance en Jésus-CluisL notre intercesseur. Wiet.

Que votre cœur ne se trouble pas, qu'il ne craigne rien : U y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père : je m en vais vous préparer la place (1).

Les temps de trouble arrivoient : c'étoit l'heure de la puissance des ténèbres; les apôtres étoient déjà comme au milieu de ces troubles : Jésus-Christ leur avoit déclaré qu'il alloit être trahi, et par l'un d'eux; il avoit désigné le traître à quelques-uns, et ils l'avoient vu partir de la table et de la maison : il venoit de leur dire le dernier adieu : Mes petits en/ans, je m'en vais , et je ne serai plus avec vous (2) : il leur faisoit voir la violence de ses ennemis prête à éclater : sa sainte cène ne leur avoit remis devant les yeux que du sang répandu et un corps livré; et la tentation étoit tout ensemble, et si terrible, et si proche, que Pierre, le plus fervent, le plus hardi, le plus favorisé d'eux tous, y devoit succomber jusqu'à renoncer à son maître, et cela dans la nuit même où ils alloient entrer. En cet état, il n'y avoit rien de plus nécessaire que de les précautionner contre tant de troubles. C'est aussi à quoi se termine tout ce discours, jusqu'à la lin de ce chapitre : et après avoir dit dès le commencement : Y e vous troublez pas, ne craignez rien, il finit encore par les mêmes mots : Je vous donne ma paix, je

(•) Joan. xiv. 1,2. — (-) Ibid. mu. 30,

sur l'évangile. 55

vous laisse ma paix; que votre cœur ne se trouble pus, ne craignez pas (,) : après quoi il termine ce discours, et se lève pour aller à la mort.

Il faut donc entendre et peser toutes ses paroles. Par rapport à celle-ci : Ne vous troublez pas : nous verrons qu'au lieu de trouble, tout inspire la con- (iance aux apôtres. Ce qui leur causoit le plus de trouble, c'est qu'en leur disant : Je m'en vais, il sembloit ne leur laisser aucune espérance de le suivre : il les avoit mis au rang des Juifs, qui sembloient exclus de cette grâce : Je m'en vais; et, comme foi dit aux Juifs, vous ne sauriez venir où je vais z .

Il est vrai qu'il avoit dit à saint Pierre : Vous ne junivcz encore me suivre, mais vous me suivrez après ~v : par où il leur donnoit quelque espérance; puisque saint Pierre devoit le suivre un jour où il alloit, les autres sembloient aussi y être appelés. Mais pour ne leur laisser aucun doute : Il j a, dit-il, plusieurs demeures dans la maison de mon Père {V) : il n'y en a pas seulement pour moi et pour Pierre; il y en a pour plusieurs, il y en a pour vous : Je m'en vais, mais c'est pour vous préparer la place; ne vous troublez donc pas; ne craignez rien. Fous croyez en Dieu; c'est dans son royaume que votre demeure vous est préparée : Croyez aussi en moi; car c'est moi qui y vais préparer I:». place. Ne vous troublez donc pas, ne craignez rien • ('ro)ez en moi comme vous croyez en Dieu, et tout est en sûreté pour vous.

<" Jotin \i\ 2-. 8 — Ibfd. xiii. 33 — \Ibid "•<■— * Ibiâ.

56 MÉDITA ïlOiV S

// j a plusieurs demeures dans la maison de mon Père; s'il n'en étoit pas ainsi, je vous le dirois : avec tant de bonté, avec tant d'amour, vous cacherois-je votre sort ? Admirez et ressentez la tendresse de ces paroles : S'il nen étoit pas ainsi, je vous le dirois. Ce n'est pas aux seuls apôtres qu'elles sont dites, c'est encore à nous. Répétons-les encore un coup, et laissons-nous-en pénétrer : s'il n'en étoit pas ainsi, je vous le dirois ; je ne vous veux rien cacher, et avant que de partir je veux vous apprendre tous les secrets qui vous regardent. Ayant aimé les siens, il les a aimés jusqu'à la finw, et en s'en allant il leur veut ôter tout sujet de crainte.

Si je m'en vais, c'est que je vais vous préparer la place (2). Jésus, notre avant- coureur, est entré pour nous ; et c'est pour cela qu'il est appelé notre pontife selon l'ordre de Melchisédech (5). Nous avons un grand Pontife qui a pénétré les deux (4) : il est entré dans ce sanctuaire éternel, dont l'entrée étoit interdite aux hommes à cause de leurs péchés. Il a percé au dedans du voile (5) : et notre foi, notre espérance y entre après lui 5 car il nous est allé préparer la place, et c'est pour cela qu'il y entre.

Remettons-nous devant les yeux la structure de l'ancien temple, où étoit le lieu très-saint, le Saint des saints, la partie du sanctuaire la plus intime, celle où étoit l'arche où Dieu même avoit établi sa résidence, lieu inaccessible à tout autre qu'au

^)Joan. xiii. \. — 0») Ibid. xiv. 3. — {*) lleb. vî. 20. — V») lbid. ly.

l4. — t5) Jl'itl. VI. t(j.

sun l'évangile. 57

souverain Pontife, qui encore n'y pouvoit entrer qu'une fois l'an. Il étoit couvert d'un grand voile parsemé de chérubins, pour nous faire souvenir de ce chérubin, qui, avec une épée flamboyante qu'il remuoit d'une manière menaçante, gardoit la porte du paradis (1), pour empêcher nos premiers pères d'y rentrer, après qu'ils en eurent été chassés. Ce voile sacré et ces chérubins répandus dessus, sembloient encore nous dire à l'entrée du sanctuaire : N'entrez pas; rien d'impur ne doit entrer en ce lieu, c'est la figure du ciel, où personne ne doit entrer jusqu'à ce que le souverain Pontife en ait ouvert l'entrée.

C'est là ce voile qui nous cachoit la gloire de Dieu : c'est là ce voile qui nous rendoit le sanctuaire inaccessible : c'est le voile qui nous marquoit que nous étions interdits, impurs, incapables d'entrer jamais dans le Saint des saints : c'est ce voile qui fut déchiré de haut en bas par le milieu, et mis en deux pa^ts, lorsque Jésus-Christ expira 2). La terre trembla en même temps; les tombeaux s'ouvrirent, et les morts ressuscitèrent, en témoignage que par la mort et par le sang de Jésus, le sanctuaire étoit ouvert, les morts recevoient la vie, l'interdit étoit levé, tout étoit changé pour les hommes.

Le pontife s'ouvroit l'entrée dans le sanctuaire par le sang des animaux; mais Jésus-Christ y devoit mirer par son propre sang, par l'oblation de luimême r\ Le pontife, avant que d'entrer dans le sanctuaire, offroit pour ses péchés et pour ceux du

' Gen. m. :>'}. — '- Mail, wvu. 5i, 5a. Luc. xxm. /|5.— 0 Uch. i\. 7. ta, i5.

peuple; mais le vrai souverain pontife n'avoit pas besoin d'offrir pour lui (,); et en qualité de Fils unique il entroit dans le ciel par son propre droit naturel. Et c'est pourquoi n'offrant que pour nos péchés, c'est à nous qu'il ouvre l'entrée : Je m'en vais vous préparer la place (2).

Son sacerdoce s'exerce principalement dans le ciel; car s'il n'eût été sacrificateur que pour la terre, il ne l'auroit point été du tout^- puisqu'il y avoit pour la terre un autre sacerdoce et d'autres victimes. Mais celui-ci, dont le sang est, non-seulement innocent et pur, mais encore infiniment précieux, commence à la vérité l'exercice de son sacerdoce sur la terre, où il falloit qu'il mourût pour les pécheurs; mais il le consomme dans le ciel, où il parait pour nous devant la face de Dieu (4), où assis ii la, droite de la majesté de Dieu, il opère continuellement la rémission des péchés (5), en intercédant pour nousw, et nous ouvrant la porte du ciel par le sang du nouveau Testament répandu pour la rémission de nos péchés (7).

Ne soyons donc point troublés, ne craignons rien. Que peut faire le monde contre nous, que de nous chasser de notre pays, de notre maison, de toute la terre et de la vie? Mais quand nous perdrons tout cela, il y a plusieurs demeures dans le ciel : nous y avons notre place et une retraite assurée, où le monde et la puissance des ténèbres ne peut plus rien. Croyons donc en Dieu, qui nous y reçoit :

(') Lw. xvi. 6, 1 1. Heb. vu. 27. — (=) Juan- xlv. 2. — (3) H cl», vin. 4. - (4) Ibid. ix, 24. —(5) IbUl 1. 3. — (6; Ibicl. vu. a&— (?) Mail. xxvi. 28.

SUR l'ÉV \.\ GI LE. B9

mais croyons aussi en Jésus-Christ, qui nous y va préparer la place ; adorons le sang de l'alliance par lequel il y est entré; adorons ses plaies, par lesquelles il intercède pour nous, et nous ouvre l'entrée du ciel. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi(i) : car je suis Dieu, mais un Dieu homme, un Dieu qui a été votre victime, un /Dieu qui ai offert pour vous ce que j'ai pris de vous-mêmes : Croyez en Dieu, croyez en moi : après cela ne vous troublez pas, ne craignez rien '2). Si vous aviez quelque chose à craindre, et capable de vous troubler, ce seroient vos péchés qui crient contre vous, et ne vous permettent pas le repos de la conscience, mais ils sont purgés : Jésus-Christ a levé l'interdit, et il vous tend les bras du haut du ciel pour vous y recevoir. Quittez donc comme lui la chair et le sang ; sacrifiez vos passions et vos désirs sensuels : c'est le sang qu'il vous faut répandre pour vous conformer à Jésus-Christ : ne craignez rien, ne vous troublez pas, encore un coup. ISous avons un souverain Pontife ciui a pénétré les deux : présentonsnous donc avec une entière confiance devant le trône de la grâce, pour en être secourus dans nos besoins : devenons inébranlables dans la confession (5) de son saint nom. Mais ne soyons pas de ceux qui le confessent de bouche, et le renoncent par leurs œuvres (4): si nous le renonçons, il nous renoncera ; et si nous lui sommes infidèles, la faute en sera en nous : car pour lui il est ferme dans ses paroles, et il ne se peut renoncer lu/ - n/é/ne (5). Ne craignez donc rien,

foan. xiv. i. — ' Ihid. a8.— 'W Hebr. îv. i{, i (J. — [*) Tu. i. ,6. — (i)I/; Tint, h. i?.. i3.

ne vous laissez troubler de rien : croyez en Dieu, croyez en Jésus- Christ, par (/ai vous avez accès auprès de Dieu (1).

LXXIXC JOUR.

Jésus-Christ est notre assurance, et notre repos. Joan. yiv. 3, 4,5, 6.

Après que je m en serai aile, et que je vous aurai préparé la place, je reviendrai pour vous prendre, et vous emmener avec moi, afin que vous soyez où je suis^K

Voici le dernier degré d'assurance et du repos que Jésus-Christ pouvoit donner à ses fidèles. Quand il reviendra au dernier jour; que tous les hommes sécheront de frayeur dans V attente de ce qui devra arriver à tout l'univers : Alors, dit-il, levez la tête, parce que votre rédemption approche (o). Je ne Viens point vous juger; je viens vous quérir, et vous emmener avec moi. Le jugement n'est que pour le monde, et pour ceux qui aiment le monde : Celui qui croit en moi, de cette foi vive et véritable qui fructifie en bonnes œuvres , n'est pas juge : il ne vient point en jugement, parce qu'// est déjà passé de la mort à la vie (4) .

Sans attendre ce dernier jour, Jésus-Christ nous visite tous les jours, lorsqu'il nous appelle à son repos éternel; il nous visite par les maladies; il est

(■) Ephes. il. i8. — (*) Joan. xiv. 3. — (s) Luc. xxi. 26, aS — i) Joan- 111. 18, \ • .!.'| Coloss. 1. 10,

sur: I. ' É V \ N r, n. f . < > 1

ce grand Père de famille qui frappe à la porte : alors il vient nous quérir, afin que là où il est, nous y soyons avec lui.

C'est là donc la grande parole : c'est la parole de consolation et de tendresse, où Jésus -Christ nous fait voir qu'il ne veut pas être sans nous, qu'il rfe veut pas que nous soyons long-temps sans lui. C'est donc alors que, bien loin d'être effrayés, nous devons nous mettre en état de lever la tète, parce que le moment arrive où nous allons être où est Jésus- Christ, dans son royaume, dans son trône. C'est là ce qui fait dire à saint Paul que ce corps mortel lui est à charge, qu'il désire d'en être dégagé, pour être avec Jésus-Christ ' , qu'il désire d'être défait dé cette demeure terrestre, et de quitter ce séjour, où il est éloigné du Seigneur '- , pour aller habiter où il est.

Si nous aimons Jésus-Christ, rien ne nous doit être plus cher que cette parole : Je m'en vais, et je reviendrai vous quérir, afin que vous soyez oit je suis. Etre loin de Jésus -Christ, c'est être dans la peine, dans la mort, dans la tentation, dans le péché. Etre avec Jésus- Christ, c'est être dans la gloire, dans la paix, dans la justice parfaite. Voilà ce qu'il nous promet : voilà où il appelle les apôtres, en leur disant le dernier adieu. Cet adieu n'esl donc que pour un peu de temps; Jésus-Christ leur promet de revenir pour les emmener avec lui : c'est la dernière marque de son amour, et le plus puissant motif pour les rassurer.

Va afin fie leni ôter toute incertitude, il ajoute:

0 PI - // Cor \ i

Vous savez où je vais, et vous en savez la voie{]>. C'est en quoi est la différence entre eux et les Juifs. Car les Juifs ne savoient ni où il alloit, ni par où il y falloit aller; leur infidélité, leur aveuglement les empêchoient de le suivre : mais il dit au contraire à ses apôtres : Fous savez où je vais, et vous savez le chemin par où il y faut aller. Et ce chemin c'est moi-même : Je suis la voie, la vérité' et la vie^K Pourquoi donc seriez-vous troublés de mon départ, puisque je vous montre la voie pour venir où je suis?

Seigneur, lui avoit dit saint Thomas, Nous ne savons où vous allez ; et comment en pouvons-nous savoir la voie (3) ? Je suis la voie, la vérité et la vie : je suis celui où il faut aller; car c'est avec moi qu'il faut être, je suis la voie par où il faut aller : parole haute et impénétrable au sens humain. Quelle est la fin de tous les désirs, si ce n'est la vérité et la vie'* C'est, dit-il, ce que je suis; et quand on a trouvé le chemin, que reste-t-il à chercher? Je suis encore ce chemin, je suis la voie. Comment peut-on être à la fois, et le terme où l'on va, et le chemin pour y aller? Mon sauveur unit l'un et l'autre, et dans ce peu de paroles : Je suis la voie, la vérité et la vie, il renferme toute sa doctrine et tout le mystère de la piété. 0 Seigneur, faites-moi la grâce de goûter cette parole, de vous y trouver, de vous y goûter tout entier!

W Joan. xiï, 4. — {*) Ibid. G. — (^ llid 5..

sur l'évangile. 83

LXXXe JOUR.

Jésus-Christ est la voie, la vérité et la vie. Joan. xiv. G.

Je suis la vérité et la vie. Je suis le Verbe qui était au commencement, la parole du Père éternel , sa conception, sa sagesse, la véritable lumière qui éclaire tous les hommes qui viennent au monde (l) : la vérité même; par conséquent le soutien, la nourriture et la vie de tout ce qui entend : celui en qui est la vie, et la même vie qui est dans le Père. Il faut entrer par la foi dans toutes ces choses; car si elles n'étoient pas nécessaires pour notre salut , Jésus- Christ ne nous les auroit pas révélées.

Je suis donc , dit-il , la vérité et la vie , parce

que je suis Dieu : mais en même temps je suis

homme. Je suis venu enseigner le genre humain ,

et lui apporter des paroles de vie éternelle : avec

la doctrine, je lui ai donné l'exemple de bien vivre.

Mais comme tout cela n'étoit qu'au dehors, il falloit

encore apporter la grâce aux hommes, et je me suis

fait leur victime, pour leur mériter cette grâce :

Je su (s donc la vote : on ne peut approcher de Dieu,

ni de la vie éternelle que par moi. 11 y faut venir

par ma doctrine : il y faut venir par mes exemples :

il y faut venir par mes mérites, et par la grâce que

J'apporte au monde. La loi a été donnée par Moïse :

la "race et la vérité a été donnée par Jésus-Christ... o

Toan. i. 9,

Et nous avons vu sa gloire comme celle du Fils unique, plein de grâce et de vérité^. Entrons par cette voie, et nous trouverons la vérité et la vie.

C'est ce que l'Eglise nous enseigne tous les jours par la formule perpétuelle dont elle finit ses oraisons. Qu'on adore Dieu; qu'on le loue, qu'on lui sacrifie, qu'on se consacre soi-même à lui, qu'on le prie, qu'on lui demande; tout se fait par Jésus- Christ. Yoilà la voie : mais en même temps on ajoute, qu'étant Dieu, il vit et règne avec le Père et le Saint- Esprit : il vit de la même vie, il règne avec la même souveraineté. Yoici donc tout le mystère de Jésus- Christ : Nous savons que le Fils de Dieu est venu, et nous a donné V intelligence pour nous faire connoître le vrai Dieu, et être dans son vrai Fils. Cest lui-même qui est le vrai Dieu et la vie éternelle (2). C'est lui qui est venu pour nous faire connoitre le vrai Dieu : c'est par lui que nous y allons : il est luimême le vrai Dieu, la vérité même, et la vie éternelle. // est la voie, la vérité et la vie.

LXXXIC JOUR.

Jésus-Christ est notre lumière. Ibid.

Nous nous étonnions tout à l'heure comment on pouvoit être tout ensemble le moyen et la fin, la vérité et la vie, qui sont le terme, et en même temps la voie pour y aller. Mais Jésus-Christ nous explique ce mystère. Qui nous peut mener à la vérité, si ce

(0 Jnan. I. lij, 17- — W /. Joan. v.

sur. l'évangile. 65

n'est la vérité elle-même? Cette vérité est souveraine, nul ne la force, nul ne l'attire, et il faut qu'elle se donne elle-même. Mais cela même c'est la vie ; car on vit quand on possède la vérité, c'est-àdire, quand on la connoit, quand on l'aime, quand on l'embrasse. A Dieu ne plaise que nous nous imaginions des bras pour la tenir et pour la serrer. On en jouit comme on jouit de la lumière, en la voyant; mais elle gagne tous ceux qui la voient telle qu'elle est : car elle nous découvre tout ce qui est beau , et elle est elle - même le plus beau de tous les objets qu'elle nous découvre.

Mais que peut-on entendre entre nos yeux et la lumière, pour nous la découvrir? Rien du tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, et la lumière s'introduit par elle-même. Il n'y a point d'autre voie pour aller à elle : la vérité est plus lumière que la lumière : rien ne peut nous amener à la vérité qu'elle-même. Il faut qu'elle vienne, qu'elle s'approche, qu'elle s'abaisse, qu'elle se tempère. Et qu'est-ce que Jésus- Christ, si ce n'est la vérité qui s'avance vers nous , qui se cache sous une forme accommodée à notre foiblesse, pour se montrer autant que nos yeux infirmes le peuvent porter ? Ainsi pour être la voie, il faut qu'il soit encore la vérité. Que craignons-nous davantage, que d'être trompés? Ceux qui veulent tromper les autres, et sont de ce cùté-là ennemis de la vérité, ne veulent pas qu'on les trompe ; et la vérité ne laisse pas d'être leur plus cher objet. Venez donc, ô vérité! En vous-même vous êtes ma vie; et en vous approchant de moi , vous êtes ma voie. Qu'ai-je donc à craindre? et de quoi puis-jt.' être

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troublé! Ai-je à craindre de ne pas trouver la voie pour aller à la vérité? La voie même, dit saint Augustin, se présente à nous d'elle-même, la voie ellemême vient à nous. Viens donc vivre de la vérité , ame raisonnable et intelligente! Quelle lumière dans la doctrine de Jésus! Cette lumière est d'autant plus belle, qu'elle luit au milieu des ténèbres. Mais prenons garde d'être de ceux dont il est écrit : La àcmière est venue au monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière , parce que leurs œuvres étoient mauvaises (l). Que me servira une lumière, qui ne fera que découvrir ma laideur et ma honte? Lumière, retirez-vous, je ne vous puis souffrir. Sainte doctrine de l'Evangile, éternelle vérité , miroir trop fidèle, vous me faites trembler! Changeons-nous donc : nous ne pouvons pas changer la vérité; et qui seroit le malheureux qui voudroit que la vérité ne fût pas ! nous ne subsistons nousmêmes que par un trait de la vérité qui est en nous. Aimons donc la vérité : aimons Jésus qui est la vérité même : changeons -nous nous-mêmes, pour lui être semblables. Mettons-nous en état de n'être point obligés à haïr la vérité. Celui qu'elle condamne, la hait, et la fuit. Qu'il n'y ait rien de faux dans celui qui est le disciple de la vérité. Vivons de la vérité , nourrissons-nous-en. C'est pour cela que l'eucharistie nous est donnée : c'est dans le corps de Jésus, et dans son humanité sainte, le pur froment des élus, la pure substance de la vérité, le pain de vie : c'est donc en même temps la voie, la vérité et la vie. Si Jésus-Christ est notre voie, ne marchons point dans

!,' Juan. ni. ig.

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la voie du siècle ; entrons dans la voie étroite où il a marché. Surtout soyons doux et humbles. Le faux de l' homme, c'est la fierté et l'orgueil, parce qu'en vérité il n'est rien, et que Dieu est seul. Bien connoître qu'il est seul, c'est la pure et seule vérité.

LXX\IIC JOUR.

Nui ne vient ;i son Père, que par Jésus-Christ. Ibid.

\ v l ne vient a mon Père que par mot ' . 1! entre avec ses apôtres dans un secret plus profond, et pour les rendre tout-à-fait imperturbables, il leur apprend tout le bien qu'ils trouveront en lui. Ce bien sera qu'en le trouvant, par lui ils posséderont son Père même, qui devoit être tout l'objet de leurs désirs , comme c'étoit le terme de tous les siens.

Vul ne vient à mon Père que par moi. Si le Sauveur est la voie, la vérité et la vie, il ne faut point qu'il nous mène à autre qu'à lui-même, pour être heureux. Comment est-ce donc qu'il est la voie pour nous mener à son Père? Que voulons-nous davantage que la vérité et la vie, que nous trouverons en lui! Il nous explique lui-même ce profond secret, eu disant : Si vous me eonnoissiez, vous connaîtriez aussi mon Père : et vous le connaîtrez bientôt, et vous tu\e- déjà vu ' . Ne croyez pas qu'en vous elevant à la connoissance de mon Père, je vous mène a quelque chose qui soit hors de moi : c'est en moi

1 Joan. xiv. 6. — ,2' It>'u(. 7.

qu'on connoit le Père; et vous l'avez déjà vu. Quel est ce nouveau mystère? Comment est-ce qu'on connoît le Père en connoissant Jésus-Christ? Quand les apôtres ont-ils vu le Père? où l'ont-ils vu? C'est ce qu'il dira dans la suite ; mais auparavant il nous faut entendre ce que lui dit saint Philippe : Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit (,).

A ces mots, et pour ainsi dire, au seul son de cette parole, l'ame chrétienne ressent quelque chose de grand ; mais quelque chose de tendre, mais quelque chose d'intime. Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit. Montrez-le-nous, c'est par vous que nous le voulons voir : il nous suffit; vous nous ordonnez de n'avoir ni crainte ni trouble : pour cela il ne nous faut qu'une seule chose; votre Père nous suffit. Comprenons bien cette pleine satisfaction de notre esprit en voyant Dieu : ce sera le remède à tous les troubles. Car nous avons trouvé un bien que rien ne nous peut ôter ; et ce bien nous suffisant seul, rien ne pourra troubler notre repos.

LXXXIIjr JOUR.

Dieu seul nous suffit, ,/oan. xiv. S.

Montrez-nous votre Père, et il nous suffit '2 . Dieu seul nous suffît ; et il ne faut que le voir pour le posséder , parce qu'en le voyant , on voit tout le bien (3) , comme il l'explique lui - même à Moïse : on voit donc tout ce qui peut attirer l'amour : on

(«) Joan. xiv. S. — (•) Ibid. — t» EjioiI. x>xm. 19.

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l'aime sans bornes ; et tout cela c'est le posséder. Disons donc de tout notre cœur avec saint Philippe : Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit : lui seul peut remplir tout notre vide, remplir tous nos besoins, contenter éternellement tous nos désirs, nous rendre heureux.

Vidons donc notre cœur de toute autre chose : car si le Père seul nous suffît, nous n'avons pas besoin des biens que nos sens goûtent par eux-mêmes, encore moins des richesses qui sont hors de nous, encore moins des honneurs qui ne consistent qu'en opinion. Nous n'avons pas même besoin de cette vie mortelle : encore moins avons -nous besoin de tout ce qui est nécessaire pour la conserver; nous n'avons besoin que de Dieu, il nous suffît; en le possédant nous sommes contens.

Que cette parole de saint Philippe est courageuse! Pour la dire en vérité, il faut aussi pouvoir dire avec les apôtres, Seigneur, nous avons tout quitté pour vous suivre ' . Il faut du moins tout quitter par affection, par désir, par résolution; je dis par une invincible résolution de ne s'attacher à rien, de ne chercher de soutien en rien qu'en Dieu seul. Alors on peut dire avec saint Philippe : Montreznous le Père, et il nous suffit : tout est content. Heureux ceux qui poussent à bout ce désir, qui le poussent jusqu'au dernier, actuel et parfait renoncement. Mais qu'ils ne se laissent donc rien; qu'ils ne disent p;is : Ce peu à quoi je m'attache encore, n'est rien. Ne connoissez-vous pas le génie et la nature du cœur humain? pour peu qu'on lui laisse, il

Ylallh, \i\

s'y ramasse tout entier, et y réunit tout son désir. Arrachez tout, rompez tout, ne tenez à rien. Heureux, encore un coup, ceux à qui il est donné de pousser à bout ce désir, de le pousser jusqu'à l'effet. Mais il y a obligation pour tous les chrétiens de le pousser à bout du moins dans le cœur, en vérité, sous les yeux de Dieu; d'avoir du bien comme n'en ayant pas, d'être marié comme ne l'étant pas, d'user de ce monde comme n'en usant pas, mais comme n'en étant pas, mais comme n'y étant pas. C'est à ce vrai bien qu'il nous faut tendre; et nous ne sommes pas chrétiens, si nous ne disons sincèrement avec saint Philippe : Montrez- nous le Père, et il nous suffit.

C'est donc le fond de la foi qui dit cette parole : c'est en quelque façon le fond même de la nature. Car il y a un fond dans la nature qui sent qu'elle a besoin de posséder Dieu ; et que lui seul étant capable de le rassasier, elle ne peut que s'inquiéter et se tourmenter elle-même loin de lui. Quand donc, au milieu des autres biens, nous sentons ce vide inévitable, et que quelque chose nous dit que nous sommes malheureux, c'est le fond de la nature qui crie en quelque façon : Montrez-nous le Père, et il nous suffit. Mais que sert au malade de désirer la santé, pendant que tous les remèdes lui manquent, et que souvent même il a la mort dans le sein, sans le sentir? Tel est l'état de toute la nature humaine. L'homme abandonné à lui-même ne sait que faire, ni que devenir. Ses plaisirs l'emportent; et ces mêmes plaisirs le tuent; il se tue par autant de coups, que l'attrait des sens lui fait commettre de

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péchés; et il ne tue pas seulement son anie par son intempérance, il donne la mort au corps qu'il veut flatter : tant il est aveugle, tant il sait peu ce qu'il lui faut! L'homme depuis le péché, est né pour être malheureux. Il est malheureux par toutes les infirmités du corps, où il met son bonheur. Combien plus est-il malheureux par un si grand amas d'erreurs, de déréglemens, d'inclinations vicieuses, qui sont les maladies et la mort de l'ame! Quelle malheureuse séduction règne en nous! Nous ne savons pas même désirer, ni demander ce qu'il nous faut. Saint Philippe nous apprend tout, en disant : Seigneur, montrez -nous votre Père, et il nous suffit. Car il se réduit à la chose que Jésus -Christ nous a enseigné être la seule nécessaire. Seigneur, vous êtes la voie; je viens à vous pour me retrouver moimême, et dire enlin avec votre apôtre : Montreznous le Père, et il nous suffit.

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